‹ Souvenirs d'un chirurgien d'ambulance, 1870Chapitre 22 sur 22 · LA TRAVERSÉE DE LA MANCHE · texte numérisé non relu

LA TRAVERSÉE DE LA MANCHE

livrance dans ce retour de la fortune et, peut-être, avec plus d’ardeur qu’il ne convenait d’en montrer devant ces vieillards attristés, j’annonçais, qu’après deux jours passés à Urt, j’allais rejoindre l’armée de la Loire.

Balasque prit ma main dans les siennes et me dit : « Va, mon ami, c’est ton devoir.

La Providence qui t’a si visiblement protégé, ne t’abandonnera pas —■ Espère, un jeune homme a l’avenir devant lui, il doit espérer, mon cœur n’en a plus la force, ma vie est finie, je vais prier. Rappelle-toi que la prière est la suprême ressource. Adieu et je crus l’entendre, disant tout bas : « Rien ne m’est plus, plus ne m’est rien. »

A Bayonne

J’avais l’intention de diviser le récit de mes souvenirs de guerre en trois parties, la campagne du Rhin, la campagne de la Loire, la commune de Paris et, de consacrer à chacune d’elles, environ quarante numéros de ce journal.

J’abandonne ce projet, d’abord par discrétion, par crainte de lasser une attention que je sais pourtant très bienveillante et, aussi, par découragement.

Raconter des scènes militaires sans pouvoir entonner un seul chant de triomphe, raviver les blessures de notre orgueil national sans les panser, ce sont des taches trop ingrates pour un écrivain d’occasion, qui fut un volontaire sans épée, sans fusil, aussi je laisse la campagne de la Loire à ses neiges, et la commune de Paris à ses flammes.

Mais, mon retour à Urt ne pouvant remplir les deux numéros dont je dispose encore, je vais consacrer ces feuilles blanches à d’autres souvenirs. Bien que n’ayant avec la guerre que des rapports lointains, ils seront je l’espère, gpûtés par des Rayonnais.

A BAYONNE

A l’époque dont je vais parler, premières années de l’Empire, un désert sabloiineux séparait Biarritz de la Chambre d’Amour. Sur cette lande dénudée, pas une herbe, pas un arbre, pas d’autres maisons que deux cabanes de pêcheurs, adossées au phare et s’abritant sous son socle.

Encore aujourd’hui, derrière l’Hôtel Regina, on peut voir une terre en friche, un peu de mousse, quelques lichens, ce sont les seuls vestiges du passé, ils rappellent ce qu’était alors cet Hinterland de transition entre l’aridité dés sables et la fertilité des champs. •

La mer balayait si furieusement ce plateau que, sur ses confins éloignés, les roseaux et les tamaris, faibles abris de pauvres cultures, se ployaient sous ses rafales et restaient définitivement courbés comme des branches de saule pleureur.

A égale distancé de la Chambre d’Amour et de Biarritz, cette terre de granit s’avance dans la mer et divise la plage en deux baies, qu’en brise lame, elle protège contre les fureurs fréquentes du Golfe de Gascogne. Du haut de cet éperon, le Phare jette son regard de leu, sa lumière mobile et tournante, aux quatre points de l’horizon. Aujourd’hui, l’herbe verte d’un parc Anglais, le Golf, a remplacé la chétive bruyère et, à côté des deux cabanes, encore debout, s’élèvent des villas, des hôtels, des châteaux.

A quelques mètres du Phare, le rocher est taillé à pic comme un rempart de forteresse, mais un peu au-dessous de sa crête, cette muraille forme un relief qui s’avance

A BAYONNE

en échauguette sans toit, en galerie étroite sans parapet; souvent, à haute mer, ce promontoire est balayé par les vagues.

Ce chemin de ronde, en saillie sur la tranche rocheuse, surplombe des bas-fonds, un goufre aux eaux transparentes, verdâtres, aimés des Dorades et des Muges. C’est là, où presque chaque jour, mon oncle Halsouet jetait ses lignes : les paysans avaient donné son nom à ce glacis de pierre.

De loin en loin, quelques étrangers ,en villégiature à Biarritz, visitaient le Phare, ils s’avançaient sur le bord de la falaise et, mon oncle, homme aimable, leur en faisait les honneurs, tout comme s’il eut été le châtelain de ce donjon.

Deux Messieurs s’étaient pris d’admiration pour le spectacle grandiose qui, de cet observatoire, embrasse le golfe, la forêt, les montagnes, ils y revenaient souvent et ils causaient avec Halsouet. Mon oncle répondait à leurs questions avec la courtoisie accueillante des gens de notre pays, aussi une sorte de familiarité, s’était-elle établie entre le pêcheur et ces étrangers. — L’un d’eux était le comte de Bismarck — Lui aussi était venu à Biarritz pour pêcher.

A cette heure il tendait l’hameçon à un poisson, aussi naïf que les Dorades, mais d’une autre envergure, à l’Empereur — La grande pêche avait dû donner au Prussien le goût de ce genre de Sport, car il pria mon oncle de lui confier une ligne.

M. le Comte, répondit Halsouet, aujourd’hui le poisson ne mord pas, venez demain, nous allons, cette nuit,jeter des ap-

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pats autour du Phare et vous préparer une bonne pêche.

Mon oncle avait à son service, un gardien du Phare, on donnait à cet homme le nom de Saubade, n’était-ce que son prénom? Je ne rii’en souviens pas.

Saubade habitait avec sa femme une petite cabane toute voisine, on y déposait les lignes et autres engins de pêche, c’est là où on échangeait les habits de ville contre les vêtements imperméables aux embruns de la mer, c’est là aussi ou la compagne du marin préparait le repas qui terminait la pêche.

Le lendemain, bien avant l’heure, du rendez-vous fixé à ses invités, Halsouet vint s’assurer que, toutes les dispositions avaient été prises, pour les recevoir comme il le désirait. Il vit les lignes amorcées et, sur la table, le panier de provisions apportées de Bayonne, car,en hôte prévoyant, qui sait combien l’air salin aiguise ’appétit, il voulait, après la pêche, offrir une collation au G*® de Bismarck.

En ce moment le soleil resplendissait, mais la mer, calme sur la plage, devenait houleuse audarge. Saubade regardait avec i nquiétude r es vagues lointaines et, en marin expérimenté, qui prévoit la tempête, il dit : a M. Halsouet, méfions-nous, la mer devient forte, vous feriez bien de renvoyer la pêche à un autre jour. » Mon oncle hésitait, il apercevait M. de Bismarck qui se dirigeait vers le Phare, il regrettait ne ne pas remplir sa promesse et de perdre ses préparatifs.

Mais, le marin, voyant l’horizon se mou-

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tonner de grosses lames, devient plus pressant. « Il ne faut pas pêcher,dit-il, allez prévenir les étrangers pendant qué j’enlèverais les appats et les lignes. » — Mon oncle remonte à contre cœur sur le plateau du Phare, il va au-devant de ses invités, il les rejoint sur la lande occupée aujourd’hui par l’Hôtel Régina. « Messieurs, leur dit-il, je vous exprime tous mes regrets, mais voyez comme, au loin, la mer grossit, si, en ce moment, nous descendions sur la berge une lame pourrait nous enlever. » — Et bien, répond M. de Bismarck, si nous n’avons pas le plaisir de la pêche, nous verrons une tempête sur le Golfe de Gascogne.

Avançons-nous.

A peine ont-ils fait quelques pas, qu’un appel désespéré perce le bruit de la mer, c’est un cri d’angoisse, de détressé qui retentit, déchirant, dans le grondement des flots. Ces messieurs courent jusqu’au bord de la Falaise,. en ce point, elle domine de quelques mètres la plate forme d’où ils devaient jeter leurs lignes. Que voient-ils?

A leurs pieds, Saubade se débat sur la crête d’une vague, elle l’entraîne au large, revient furieuse, brise la tête du ma,rin sur le rocher et, dans son reflux, cette lame apaiséé, remporte au loin un corps inerte, un bras s’élève encore au-dessus de l’onde, il disparait — On ne verra plus le pauvre Saubade. .

Une de ces vagues qui, tout d’un coup, sans que rien les fasse prévoir, surgissent des bas-fonds de la mer et déferlent sur la plage, bien au delà des vagues qui les précèdent et de celles qui les suivent, avait

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surpris Saubade, pendant qu’il dégageait ses lignes et elle l’avait entraîné dans son remous. — Tel est le récit que j’ai bien souvent entendu raconter.

Si M. de Bismarck était arrivé au rendezvous quelques minutes plus tôt, il descendait sur la berge et, lui aussi était enlevé. — Voilà à quoi tiennent les destinées des hommes et des peuples !

Cependant, à quelques pas, dans la petite cabane, la femme du pêcheur attend les invités. Elle a entendu gronder la mer, elle prévoit que la pêche ne durera pas longtemps,aussi elle se hâte, elle fait flamber les branches de pin, mais, alourdie par un grossesse avancée, elle n’a pas encore achevé ses préparatifs et voilà que déjà les Messieurs se présentent dans la salle. — Ils entrent. G’est en souriant,qu’elle les prie d’excuser son retard et qu’elle les invite à s’asseoir auprès du foyer.—Qu’allait-elle apprendre 1

En revenant à Biarritz, M. de Bismarck dit à mon oncle : « Je serai le parrain de l’enfant qui va naître, je veillerai sur lui. Veuillez être mon représentant auprès de cette malheureuse femme et remettez-lui ce secours.

Mon oncle tint l’enfant sur les fonts baptismaux, il lui donna le prénom d’Otto, en souvenir du parrain, Otto de Bismarck, dont il était le mandataire. — Deux fois par an, arrivait de Berlin, à l’adresse de M. Hal souet, un chèque de 200 marcks (250 fr.) destiné à la veuve de Saubade. La guerre interrompit ces envois, qui reprirent.dans la suite, avec la même exactitude, ils ne

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cessèrent que bien longtemps après, le jour où mon oncle écrivit au Prince de Bismarck que son filleul, Otto de Saubade, devenu .marin Français, s’était noyé dans les mers de Chine. — La fatale destinée de cette pauvre famille, avait fait périr le fils d’une mort semblable à celle qui enleva son père; la mer les faisait vivre, la mer les fit mourir.

La Fortune nous était bien contraire, tandis qu’elle protégeait notre plus dangereux ennemi, elle nous enlevait nos plus précieux défenseurs, et parmi eux, un jeune Colonel d’Etat major, né en Alsace, mais de sang Rayonnais, c’.est à ce titre, que je vais en parler

Sa mort me fut d’autant plus sensible que cet officier était mon cousin, et qu’affligé de sa perte, mon père ne me permit pas de me présenter à St-Cyr.

Il est des souvenirs d’enfance qui sont ineffaçables, plus d’un demi siècle a-passé sur le jour où je fus présenté à mon cousin et cependant je me souviens fort bien de notre première entrevue. Elle eut lieu dans le salon de mon oncle Halsouet, toit hospitalier sous lequel j’ai vu passer bien des hommes aimables, spirituels, distingués, monde disparu auquel, je ne pourrais me comparer, sans faire preuve d’une grande humilité.

Ce jour là, le dîner et la réception avaient été particulièrement soignés, en l’honneur du militaire qui, après une très longue absence, venait passer un congé à Bayonne.

Cet hôte, notre parent, était le chef d’es-

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cadrons, Charles Cassaigne, aide-de-camp du Général Pelissier qui commandait l’armée d’Afrique .

Je n’avais jamais vu mon cousin, je savais qu’à la Flèche, le général Schram avait fait créer un prix spécial pour lui, qu’à St-Gyr et à l’Ecole d’Etat-Major il avait constamment obtenu le premier rang et ,disait-on,son amabilité et les grâces de sa personne accompagnaient, de la façon la plus heureuse, une intelligence dont il avait donné de si brillantes preuves.

Ma curiosité était d’autant plus excitée, qu’avant la guerre de 1870, les Militaires, chamarés d’or et de broderies, rayonnant des gloires impériales, formaient une aristocratie dans une France qui nous semblait être elle-même la plus noble des nations.

Nous étions fiers de nous promener avec lés Hussards qui faisaient résonner leur sabres sur les dalles des Arceaux et qu’étaient ces petits Hussards a coté de l’officier d’Etat Maj or que, ses triomphes dans toutes les Ecoles militaires, plaçaient incontestablement à la tête de la jeune armée.

Avant de connaître Cassaigne, je m’étais fait de lui, d’après ce. que j’en avais entendu dire, une image très flatteuse, mon at-' tente fut dépassée.

Il me semble le voir dans ce costume d’aide-de-camp qui faisait si bien valoir l’élégance naturelle de sa personne. On se lève, on l’entoure, mon oncle lui présente ses convives, son jeune cousin, il a pour tous, le sourire, un ancien souvenir, une parole aimable, cordiale, l’accueil avenant qui le rendaient si cher à ses amis, si utile à ses

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camarades et,même à son chef dont la, raideur proverbiale ne s’adoucissait que devant lui, • ‘ '

Cette influence qui rayonne de l’homme supérieur, Cassaigne la possédait au plus haut degré, il l’a bien souvent employée non pas à son profit, mais pour atténuer les emportements de son chef. Que de fois, affrontant sa colère, il osa braver son général et lui faire sentir, non par des paroles interdites à un inférieur, mais-par une attitude froide, attristée, combien les propos inconsidérés, les accès de. fureur étaient déplacés chez, le Commandant d’une armée, alors dans toute la gloire de la conquête.

Pelissier devant quion tremblait, exaspéré par le blâme tacite de son aide de camp, ne tardait pas à reconna;ître que,c’était l’ami, qui exposait sa situation pour lui éviter une faute, il lui en était reconnaissant, il finit par l’aimer comme on aime un fils.

Aux yeux de tous, Cassaigne était le chef futur de l’armée et, par amour de la France, on se félicitait de rencontrer chez celui auquel, peut-être un jour^ serait confié sa destinée, l’intelligence, la science militaire, la distinction qui, pendant tant de siècles, ont fait la force et l’honneur de notre patrie.

Balasque était orléaniste comme l’avait été son père qui, sous Louis-Philippe, fut maire de Bayonne. Sachant que Cassaigne avait approché les d’Orléans il lui exprima le désir de l’entendre parler des Princes exilés.

A BAYONNE

A trois reprises, dit Cassaigne, j’ai été en relation avec les Princes d’Orléans. — D’abord à un bal des Tuileries, auquel j’avais été invité en ma qualité de Major de l’Ecolé.— Dans le tourbillon d’une valse,je heurtais le Duc de Montpensier, je tombais et ma chute provoqua des rires. Je me sentais ridicule. — Le Roi passait, il voit un pauvre lieutenant assurément plus troublé sous les regards moqueurs qu’il ne l’eiît été sous le feu de l’ennemi et il exige que le Duc de Montpensier s’excuse de sa maladiSssè. — Votre Majesté veut donc augmenter ma confusion. — Non Lieutenant' mais je veux effacer tout fâcheux souvenir de cet incident. Âdressez-moi une demande. — Sire, ma sœur, fille d’officier a le droit d’entrer à St-Denis, son admission comblerait mes vœux."'—- Je les réaliserais, dit le Roi ,et ma sœur entra à l’Ecole de la Légion d’honneur.

Je quitte l’Ecole d’Etat-Major, le Duc d’Orléans m’offre d’entrer à son service, comme aide-de-camp. C’était flatteur, mais contraire à mon désir d’aller en Afrique, où on se battait. Le Prince était trop militaire pour ne pas m’approuver, il n’insista pas.

Messieurs, ajduta Cassaigne,je vois bien ce que vous attendez de moi, c’est le récit de la mission dont, en 1848 je fus chargé auprès du Duc d’Aumale. Ce jour-là est bien loin,je parle à des parent?, à des amis, dans un salon fermé, d’ailleurs je ne dévoile pas un secret, je ne me crois donc pas obligé à garder le silence sur une proposition qui,- si elle avait été acceptée, aurait eu les plus grandes conséquences. La ru-

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meur publique en a donné diverses versions sans pouvoir préciser comme, pour la première fois, va le faire, devant vous, celui qui en fut le messager.

L’armée d’Afrique était enthousiasmée par la prise de la Smala, elle faisait campagne, elle vivait sous la tente avec le Duc d’Aumale, et appréciant, comme il le méritait, ce Prince si éminemment soldat et Français, elle l’adorait. G’est dans la ferveur de cette passion, qu’elle apprit la Révolution de 1848 et la chute de Louis-Philippe. Fidèles au Roi, indignés de voir des révolutionnaires bouleverser notre patrie pendant que nous versions notre sang pour conquérir l’Algérie, confiants dans notre force, car nous ne faisions pas à des leveurs de barricades, l’honneur de croire qu’ils pouvaient nous résister, nous voulions mettre le Duc d’Aumale à notre tête èt marcher sur Paris. Nous tenions en nos mains le sort de la France.

Je me souviens de la soirée mémorable où le général Pélissier, après s’être assuré de l’unanimité des sentirnents qui animaient les chefs et les soldats, me chargea, d’apporter au Prince, le vœu de l’armée, et d’y joindre l’offre de son épée.— Le Duc d’Aumale refusa, il ne put se résoudre à faire couler le sang français (1).

(1) La vie du colonel Cassaigne a été écrite par son neveu.qui portait le même nom que lui. Cette relation donne, des renseignements précieux, sur la guerre de Crimée et sur la part qu’y prit le chef d’Etat-major du général Pélissier. Elle mentionne les sentiments de l’armée d’Afrique en 1848, mais, sans entrer à ce sujet, daas les détails précis, que, mes souvenirs d’enfance, m’ont permis de vous donner.

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Lorsque Cassaigne quitta Bayonne il était convenu que j’entrerais à St-Cyr. J’ai vécu quelque temps dans l’espoir de devenir l’aide de camp de rnon cousin, mais tels n’étaient pas les desseins de la Providence.

Le jeune colonel tombait devant Malakolî, sur la brèche de cette tour dont il avait prévu l’importance et préparé la chute.

Ce jourdà, un coup de canon, tiré à 1000 lieues de Bayonne, changeait ma destinée.

Tout a disparu. Aujourd’hui, lorsque seul, je parcours les lieux où je formais avec mes camarades des projets d’avenir, lorsque, le soir, je m’assieds, seul, pour prendre un repas que j’ai hâte de terminer, je me rappelle avec tristesse les amis qui ne sont plus et les parents qui, eux aussi, m’ont quitté.

Quelle différence entre les journées d’étude qui nous ouvraient un monde inconnu, les émotions d’une vie chirurgicalejes folles chevauchées derrière une meute en pleine chasse, entre les soirées dans le salon de mon oncle, Ls dîners du quartier Latin, les repas sous la tente, assis par terre au milieu de mes amis, ou dans l’auberge de Beaumont avec les Anglais, bien d’autres chers et lointains souvenirs et la solitude que la mort a fait autour de moi.

Hélas, tout cela a été et n’est plus qu’un rêve, flottant dans ma mémoire, et qu’un peu de poussière, reposant sous la terre.

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A URT.

J’arrivais à Urt un Dimanche matin, on célébrait la messe. Seule, la femme du jardinier accourut à mon appel, en témoignant une joie, d’autant plus expansive, qu’elle me croyait mort. Elle avait entendu dire à mon père « Dieu me l’a donné, il me, l’a repris, que sa volonté soit faite. »

Elle voyait ma tante et ma sœur, incapables d’une résignation aussi chrétienne, guetter l’arrivée du facteur et,chaque jour, leur attente déçue devenait plus anxieuse.

C’est que, depuis près de deux mois, mes lettres, jusqu’alors presque quotidiennes, s’étaient brusquement arrêtées.

Le facteur déposait les journaux et fuyait, au plus vite, des regards demandant une lettre qu’il ne possédait pas. Ce brave homme était peiné de ne répondre à une attente que par une déception.

Et moi, dont le retour n’était plus espéré, j’étais l'ï, rayonnant de joie, resplendissant d’une santé bien différente de la pâleur, presque maladive, que, dans mes anciennes vacances, je rapportais de Paris.

Nous courons à l’Eglise, F office se terminait, les habitants du village étaient réunis sur la place. Nous n’a,vions pas d’en- , nemis, mais, en ce moment, c’étaient, de tous côtés, des mains amies qui se tendaient vers moi, nous ne formions qu’une famille dont j’étais le fils retrouvé.

Ce jour-là j’éprouvais pleinement la joie profonde, indicible, de revoir le foyer paternel. Il faut des circonstances bien exceptionnelles, une guerre, un retour ines-

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péré, pour que notre sensibilité atteigne l’exaltation nerveuse inconnue au cours ordinaire de l’existence. Et, nous sommes ainsi faits, que notre bonheur semble plus complet, s’il a pour cadré la maison où nous sommes nés, où nous avons grandi, les vieux amis, les serviteurs, les arbres que nous avons connus et dont, au loin, notre pensée recherchait le souvenir et évoquait ou les traits ou l’image.

Je les revoyais,au moins encore une fois, la vieille demeure de mon enfance, les allées ombragées où, sur un poney, mon père me donna les premières leçons de cavalier, la ceinture de vieux chênes terminée par une terrasse que, des taillis et des bois, prolongent jusqu’aux rives du fleuve, le pavillon d’où la vue s’étend,sans obstacles, sur les plaines de Guiche et de St-Laurent, sur les coteaux de Ste-Marie, sur l’Adour, l’Aran, la Midouze et entrevoit, au loin, les ruines féodales de la tour d’Apremont.

C’est de mon cœur que montaient à mes lèvres ces vers de Lamartine :

Objets inanimés avez-vous donc uneàme

Qui s’attache à notre âme et la force d’aimer

Et tous à la fois, comme dans l’aurore d’une vie nouvelle, ces témoins de ma jeunesse, ces objets de mon amour, s’offraient à moi, pour faire de ces quelques heures, un jour béni, inoubliable —Bien des années ont passé depuis cette journée, sans effacer l’écho, pourtant si lointain, de son cher souvenir.

Deux jours après j’annonçais que, le lendemain même, je partais pour Tours.

A BAYONNE

Chaque heure me rendait la séparation plus pénible et, lorsque toute la France était sous les armes, pouvais-je songer à rester à Urt.

Messieurs, le moment est venu de prendre congé de vous. Je renonce à vous conduire avec moi, sur les bords de la Loire, j’ai plutôt à m’excuser de la longueur et de la forme de ces récits, que j’ai cherché à écrire comme je l’eusse fait au lendeman de la guerre. Or, si ces dernières années ont passé sur moi, indifférentes, fugitives, les souvenirs de 1870 ont répondu à mon appel, j’ai revu ce que je vous ai raconté et, en relisant ces feuilles, je puis- me dire, c’est ainsi que tout s’est passé.

Sur les faits eux-mêmes je ne pouvais pas me tromper, ils étaient inscrits dans mon carnet, mais, mes impressions, mes craintes, mes rares moments d’éclaircie et d’espoir, que je croyais perdus, ensevelis dans le recul des années, je les ai retrouvés, eux aussi, gravés dans mon cerveau, et, je vous les a offerts avec la bonne foi, la simplicité du jeune homme que j’étais alors et je puis bien ajouter, du vieillard que je suis devenu, car, entre les deux termes de l’existence, il y a plus d’un trait de ressemblance.

En puis-je douter, aujourd’hui, où je viens d’être si ému, en écoutant : « Le chant du départ ». Cette marche militaire nous avait accompagné sur les Boulevards de Paris, en Alsace, dans les défilés de l’Argonne et, c’était elle que chantaient

A BAYONNE

les Mobiles Vendéens, lorsque je les rejoignis sur la Loire, dans les bois de Marchenoir. Depuis quarante ans, je ne l’avais pas entendue, et, ce matin, ses accents retentissaient sous les vieux arbres des glacis.

Ce chant, presque oublié, me ramenait vers ma lointaine jeunesse, il me faisait revoir des scènes, des armées, des amis disparus et, eux aussi, à peu près effacés de ma mémoire. Cet hymne, dont les paroles et la mélodie s’unissent en une inspiration également heureuse, pour exalter l’amour de la patrie.Cette évocation des plus nobles, des plus tendres, des plus généreux sentiments, me rappelaient de si chers souvenirs que je frissonnais à cet appel de la France en danger, mes yeux se mouillaient de larmes et, dans mon attendrissement, je remerciais le Ciel d’avoir rendu à mes derniers jours la sensibilité de mes premières années.

J’ai terminé mes Souvenirs de la campagne du Rhin « Veuillez, Messieurs, m’excuser, si malgré mon désir de vous plaire, j’ai mis dans ces récits plus de tristesse que de grâce. J’avais le respect de l’exactitude et la vérité était navrante, quant à la grâce, vous ne vous attendiez pas, je suppose, a la rencontrer sous la plume d’un chirurgien, je n’ai donc pas à me faire pardonner son absence

N’ayant plus les camarades d’enfance avec lesquels on aime à remuer des cendres et à parler d’autrefois, j’ai rouvert pour vous le journal de ma vie militaire, j’en ai

A BAYONNE

feuillette, jour par jour, les pages douloureuses, en oubliant peut-être que les événements passés n’intéressent que ceux qui les ont vécus, mais, en me rappelant le vieux père qui disait à son fils ; « N’oublie pas notre chère Alsace. » '

Oh non, nous tous les fils de l’Alsace et de la Lorraine, nous si nombreux dans cette région, nous n’oublions ni le pays de nos pères, ni la protestation de ses derniers députés, et nous nous souvenons du serment qui fut leur adieu à la Chambre Française, dont les chassait le traité de Francforrt.

Cette protestation, ce serment, les voici, je les cite fidèlement, rien ne les effacera de ma mémoire. :

« Nous, députés d’Alsace et de Lorraine, nous apportons ici l’expression de leur volonté unanime. Nous proclamons à jamais inviolable, le droit des Alsaciens et des Lorrains de rester membres de la nation Française. Nous avons, depuis deux siècles, scellé de notre sang, l’indissoluble pacte qui nous unit à la France et nous jurons pour nous, pour nos enfants, pour leurs descendants, de revendiquer éternellement, envers et contre tous, le droit de rester . Français. »

Je redis, après eux, ces mémorables paroles et, n’est-ce pas, nous les répétons ensemble du fond du cœur. Elles ne sont ni le cri de haine d’un vaincu, ni l’appel à la revanche d’un orgueil huniilié, elles invoquent un droit imprescriptible, elles sont l’expression d’un inaltérable amour filial.

Fin

Table des Matières

La déclaratioQ de guerre... 13

L’Enrôlement.;. 21

Une ambulance de la Croix-Rouge.. 28

Avant le départ... 36

Départ de l’ambulance.. 43

Vers la Frontière... 52

En Alsace'. — Bitche-Reichsholïen.. 61

En retraite. La bataille de Reicbsbolfen. 77

Camp de Châlons. 94

La Cathédrale. Paul de Cassagnac. . 106

Reims. Les Manœuvres... 116

En route vers Metz. Pont-Faverger — Rethel. 125

Eu route vers Metz. La forêt des Ardennes. 135

Le Chesne — L’Empereur..-... 144

Saumautbe — Belval.... 153

, Bataille de Beaumont-en-Argonne. 166

Lendemain de bataille. 188

Les braves gens... 197

Derniers détails sur la bataille de Beaumont. 206

Les Médecins Anglais... 215

Une visite à Sedan. 221

L'Ambulance quitte Beaumont-'.. 251

Un peu de chirurgie. 261

Les habitants de Beaumont. 269

Un officier Sar on...... 279

Un enterrement. 287

Le Gouverneur de Beaumont.■ 293

Les Hulans. Un convoi de Convalescents. 303

Les Médecins Prussiens... 314

Mon départ de Beaumont. 325

En Belgique. 336

La traversée de la Manche. 344

A Bayonne... 353

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