‹ Souvenirs d'un chirurgien d'ambulance, 1870Chapitre 21 sur 22 · L’AGENT DE MM. LANDRÉ · texte numérisé non relu

L’AGENT DE MM. LANDRÉ

Un soir, assis au foyer de l’auberge, je pensais à mon départ très prochain, j’inscrivais le nom des blessés que j’amènerais avec moi, en Belgique et, de ceux, que je laissais à Beaumont. Les Anglais,m’avaient offert d’y rester tout le temps nécessaire, et je les attendais pour une dernière délibération.

Sur ces entrefaites, quatre individus de mauvaise mine entrent'dans la salle, l’un d’eux à les mains attachées, il est évidemment le prisonnier des trois autres, il s’assied au coin du feu et ses gardiens se font servir à souper. Leur repas - terminé, ils mettent la main sur l’épaule du captif et lui disent :« Levez-vous, le moment est venu. » Le malheureux, tremblant de fra yeur, m’implore d’un ton suppliant.

« Sauvez-moi, Monsieur, on veut me pendre et, pourtant. Dieu sait si je suis innocent., » — N’en croyez rien, me dit l’exécuteur des hautes œuvres, c’est un espion.

Nous l’avons surpris cherchant des chas-

LES médecins prussiens

sepots et en offrant un grand prix, il veut ainsi, s’emparer des fusils et découvrir ceux qui les cachent, pour les livrer aux Prussiens; mais nous, qui sommes des évadés de Sedan, nous allons l’en empêcher.

La physionomie et l’accent étranger de l’homme qu’on allait pendre, me faisaient une mauvaise impression, et je crus, qu’en effet, ce pouvait bien être un agent de la Prusse. Cependant, par pitié, par répugnance pour une justice aussi sommaire, je lui demandais : Pour qui cherchez-vous des chassepots? Pour les MM. Landré, me répondit-il. — Où sont ces Landré? — à Bayonne. — Connaissez-vous Bayonne? — Certainement, Monsieur, j’en arrive. Et bien, mon garçon, je suis de Bayonne, je connais les Landré, je vais bien voir si vous dites vrai et, je lui pose une foule de questions auxquelles il répond de telle façon que je ne doute plus, c’est bien pour les Landré et, pour la défense nationale, qu’il achète des chassepots.

Laissez partir cet homme, dis-je aux gardiens et rendez-lui sa bourse, c’est un des nôtres. Cela ne faisait nullement l’affaire des gaillards qui venaient de souper aux dépens de leur prisonnier. Non seulement ils ne m’obéissaient pas, mais ils prenaient un ton si déplaisant, que je leur dis. Délivrez cet homme sur le champ, ne me réduisez pas à la honte de livrer des Français, mais, ma parole, si vous ne décampez au plus vite, j’appelle à l’aide les Prussiens qui logent dans l’auberge (je disais ceci pour les besoins de la cause, il n’y avait

aucun Prussien à Beaumont, et y en eut-il eu que, je n’ai pas besoin de l’ajouter, je ne les aurais pas appelé.) En ce moment, les Médecins anglais entraient dans la salle, les justiciers ou plutôt les fripons, les prirent pour des Allemands et ils filèrent, avec une promptitude qui ne leur laissa pas le temps de rendre la bourse du prisonnier, auquel, du moins, j’évitais le désagrément (expression de M. de Montbar) d’être pendu.

Mon départ de Beaumont

1er Novembre. — Il restait encore à Beaumont une centaine de blessés, mais la plupart d’entr’eux pouvaient supporter le transport en Belgique et les Anglais avaient l’obligeance de continuer leurs soins à ceux que je n’allais pas amener avec moi. — Une armée se concentrait sur la Loire, je devais la rejoindre et m’unir à ce suprême effort de ma patrie. C’est le cœur gros que je me préparais à partir, j’avais pour ces militaires que je soignais depuis deux mois, non seulement l’affection du chirurgien pour ses blessés, mais aussi l’attachement d’un camarade pour ses compagnons d’infortune, et l’amitié d’un soldat pour ses frères d’armes. La résignation, la Candeur de ses pauvres fils des champs, leurs nobles sentiments, leur détresse,leurs souffrances si vaillament supportées, leur reconnaissance pour mes soins tout s’unissait pour me rendre pénibles la séparation et l’adieu.

C’était aussi, à grand regret, que je quittais les médecins anglais, ces amis dévoués qui, pendant deux mois,au lit des blessés, à table, sur les routes, avaient vécu avec moi toutes les heures du jour. Je vous ai

raconté quelques-unes de leurs attentions, j’en pourrais citer bien d’autres.

J’étais surtout attaché à Hastings, mon assistant, mon compagnon de tous les instants. J’avais à peine huit ans de plus que lui et il me parlait avec l’affectueuse déférence qu’un fils a pour son père.

Ce jeune homme venait des montagnes de l’Ecosse, il a'^partenait à une famille bien modeste, car il m’avoua que ses appointements d’assistant étaient destinés à subvenir aux frais de ses études. Nos prodigalités devaient fortement contraster avec l’économie de sa maison paternelle, car elles étaient sans cesse l’objet de sur*prises qui nous mettaient en joie.

Les Anglais riaient de la naïveté du jeune Ecossais et leurs plaisanteries faisaient rougir les joues de la jeune miss — c’est ainsi que j’appelais ce pauvre Hastings — Il se promettait de venir à Paris, je devais lui apprendre l’anatomie. Ah que j’eusse été heureux d’accueillir mon assistant de Beaumont mais je ne devais plus le revoir.

Comme mon cher Bartharez, il mourut peu de temps après la guerre ; la tuberculose les enleva tous les deux.

Je pris congé du Curé, l’abbé de Fourny, homme distingué, relégué à Beaumont dans une sorte de disgrâce. Etait-il trop Gallican, ou trop Romain? Je ne m’en souviens plus, mais je n’oublie ni son caractère, ni son dévouement. Il me donna, au moment du départ, une lettre pour mon père, elle lui parlait de ma conduite à Beaumont. Mon père d’ordinaire si réservé dans ses éloges, me témoigna en la lisant, une

satisfaction à laquelle je n’étais pas habitué.

Enfin, parmi les habitants, je comptais aussi de nombreux amis. Ces pauvres gens dont la guerre avait détruit le foyer, s’étaient montrés, surtout les plus humbles, compatissants et dévoués. .

L’heure du départ était arrivée; nous installâmes les blessés dans les voitures.

Leurs conducteurs, ayant déjà fait le voyage, n’avaient nul besoin d’être guidés, je leur donnais rendez-vous à Marbehan (frontière belge),c’est là que je devais les rejoindre. Ils partirent au pas, de grand matin.

Je montais à cheval, après avoir pris' avec les Anglais, mon dernier repas à Beaumont; mes amis voulurent m’accompagner jusqu’à Carignan.

Il était midi lorsque nous quittâmes le village. Arrivé au détour de la route,, au haut de .cette cote d’où l’on découvre les Ardennes, la Meuse et sa vallée je me retournais sur la selle et, la tête découverte, j’adressais un salut, un dernier adieu à ce pays et aux soldats dont je voyais les tombeaux se dessiner au loin, en petites buttes blanches, dans les prairies, sur la lisière de la forêt de Belval.

Nous avions dépassé le sommet de la colline et nous descendions vers la Meuse.

Mes yeux ne voyaient plus Beaumont mais ma pensée ne pouvait s’en détacher et, je laissais flotter les rênes sur le cou de mon chèval, qui, sans être guidé, marchait à la suite des autres chevauxT.

Inquiets de mon silence mes camarades dans l’espoir de me distraire, me' firent re-

marquer que nous traversions le bois où les Hulans avaient interrompu le goûter offert par Walker, je leur répondis à peine quelques mots. Alors Bloomfield mettant son cheval â côté du mien, me dit « Me cachez-vous une peine? S’il est en mon pouvoir de vous venir en aide, comptez sur moi, parlez à cœur ouvert, c est un ami, c est un frère d armes qui vous écoute. »

Je crus sortir d un rêve, je nie sentis pénétré de reconnaissance pour cet Anglais qui, habituellement si froid, devenait si chaudement cordial, sa sympathie me touchait d’autant plus, qu’étant étranger, les malheurs de la France ne l’atteignaient pas j’y répondis par ce souhait, véritable expression de l’état de mon âme. « Ah Bloomfield, Dieu vous épargne la douleur de voir votre pays sombrer dans la défaite. »

Je retombais dans ma tristesse et, nous continuâmes à marcher sans rien nous dire, mes camarades, compatissants, respectaient mon silence.

Nous étions arrivés à Garignan — Avant de nous séparer, nous nous embrassâmes avec une effusion de jeunes gens, en nous donnant rendez-vous à Londres et à Paris ... dans des jours meilleurs. Hastings, très ému, revint encore me serrer la main. J’avais été paternel avec ce charmant jeune homme, plus affectueux avec lui que ne 1 ’é taient ses camarades, notre séparation lui rappelait peut-être son adieu aux montagnes d’Ecosse et,loin^de cacher l’émotion et le chagrin qüe lui causait mon départ, il les laissait paraître,avec l’abandon et l’ef-

fusion,d’un cœur jeune et aimant que la vie n’a pas encore froissé.

En me quittant, il m’adressa dans sa langue, ces paroles douces comme une caresse « think of me, my darling, my dear friend » pense de moi, mon bien cher ami, phrase anglaise, plus pénétrante que notre « pense à moi ». Je ne sais si quelques larmes n’accompagnèrent pas nos adieux.

Bloomfield restait à mon côté, il voulait me parler, il hésitait à le faire, qu’avait-il donc à me dire? Nos camarades s’étant éloignés, il s’approcha de moi, lui l’homme du monde, était visiblement embarrassé, c’était la première fois, que je voyais une attitude gênée, chez ce gentleman, dont l’aisance correcte était souvent un peu trop britannique. Enfin^ et sa voix trahissait lin effort pén ble à sa délicatesse, il me dit « My dear Moynac, la Croix Rouge anglaise me charge de vous offrir ceci » et il me tendait un rouleau de pièces d’or.

. Dans ma surprise je ne fis d’abord qu'un mouvement de tête, en signe de refus. Après un court silence, je fixais sur ce noble Anglais mes yeux reconnaissants et je lui dis « mon ami, je suis touché de votre offre, mais je ne me méprends pas sur sa provenance, c’est vous, Bloomfield' qui voulez me venir , en aide. Ah, merci, merci, mais si ma main serre avec effusion votre main généreuse, elle ne s’ouvre pas à une auniône.— Adieu Bloomfield, je n’oublierais pas cette dernière preuve de votre affection. »

Mes amis reprirent la route de Beaumont, je les regardais s’éloigner et, au loin,

je les voyais encore se retourner sur leurs chevaux et agiter leurs mouchoirs.

Je continuais à me diriger vers la Belgique, sans presser mon cheval, au pas, seul, dans la nuit qui tombait.

Depuis ce jour bien des années se sont succédées, mes amis ont disparu avec elles et cependant, en écrivant ces lignes, je crois revivre ces heures de ma jeunesse, revoir mes amis, leur parler et. comme autrefois, je ne puis me décider à les quitter... Excusez-moi.

Il était six heures du soir lorsque j’arrivais en Belgique à la gare de Marbehan. Les blessés étaient déjà confortablement installés les uns dans des wagons, les autres dans des prolonges tapissées d’une épaisse couche de paille. A mon tour j’entrais, avec mon cheval, dans un wagon de marchandises, c’était, parait-il, commettre une grave infraction à la police des chemins de fer belges, car le chef de gare m’intima l’ordre de descendre et il le fit sur un ton qui ne soufîait pas de réplique « Seriezvous le comte de Flandre, me dit cet homme dépourvu de politesse, que je ne permettrais pas à un cheval de monter dans le train. »

J’étais un bien petit garçon à côté de cé comte de Flandre, dont j’ignorais l’existence, et que l’on prenait à témoin, pour couper court à rhes instances. Que faire?

Abandonner mon cheval? Je n’en eus même pas la pensée. Je passais la nuit dans une auberge, le lendemain matin je vendis ma cantine à l’aubergiste, il eut la cruauté de ne m’en donner que 10 francs et je

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pris avec mon cheval la route de Bruxelles.

On m’indiqua le chemin à suivre, il traversait les Ardennes belges, je m’y lançais à la grâce de Dieu, avec l’énergie et la confiance de ma jeunesse et j’entrais bientôt dans la forêt de St-Hubert.

Je n’ai jamais vu d’aussi beaux chênes, ils avaient des siècles d’existence; ils remontaient probablement à l’époque légendaire où, le patron des chasseurs, courrait les cerfs peuplant les bois qui,aujourd’hui, portent son nom et s’appellent les forêts de St-Hubert. Qui m’eut dit que les hasards de ma vie chirurgicale me feraient un jour connaître, soigner pendant de longues années et jusqu’à son dernier soupir, leur bonne maîtresse.

J’arrivais à un vaste carrefour où aboutissaient,en rayons convergents,les longues allées de la forêt. Des rouliers étaient arrêtés dans cette clairière, ils avaient dételés leurs chariots, attachés leurs chevaux aux branches du taillis et, ils se reposaient sur l’herbe, autour d’un grand feu où cuisait leur repas, je leur demandais de vouloir bien m’indiquer ma route.

Ces braves gens étaient serviables. Monsieur, me dirent-il, vous êtes dans la forêt de St-Hubert, devant vous s’ouvre la route de Bruxelles,et le chateau que vous voyez, à l’extrémité de cette avenue, est Je château d’Howorth. Leur repas était prêt, ils m’invitèrent à le partager et, je trouvais chez ces charretiers, la courtoisie, dont le chef de gare de Mâ.rbehan était si totalement dépourvu.

Dix ans plus tard. — Octobre 1880. — Biarritz, une petite maison à côté de l’ Hôtel d’Angleterre., Quatre heures de l’aprèsmidi, une première journée d’automne. Le vent de sud apporte d’Espagne un bienêtre de chaleur douce, dans une clarté d’Orient. Ce mistral s’est attiédi sur les cimes neigeuses des Pyrénées et sur la fraîcheur des flots de la mer de Gascogne.

Près de la fenêtre, une Dame, la Baronne de Brienen contemple avec le ravissement d’une convalescente, la mer, le phare, les rochers, le soleil couchant. Leur vue, lui cause une émotion profonde, car elle a craint de ne plus les revoir, elle est encore sous l’étourdissement de l’accident qui, depuis de longs jours, la tient prisonnière, les membres murés dans le plâtre.. C’est aujourd’hui que les appareils ont été levés, la réparation est complète, inespérée.

Une Dame de compagnie, un chirurgien, s’associent à la joie de la pauvre blessée, devenue expansive, rayonnante,transfigurée par la résurrection. — On porte le thé, les cigares,les blondes cigarettes d’Ori'nt; ces Dames m’offrent des cigares, elles allument des cigarettes, ce qui confirme mon opinion sur leur nationalité que je suppose allemande ou russe.

C’est dans l’atmosphère d’un bien-être fait d’une crainte dissipée, de l’éloquence du paysage, d’une victoire ou la nature seule a été vaincue, que s’engage la conversation entre ces trois personnes qui ont lutté ensemble et qui, à cette heure, jouissent d’une guérison inespérée.

La soirée est admirable, elle s’éclaire

d’une lumière transparente, douce comme celle d’une veilleuse à parois d’opale; nos yeux charmés se promènent des flots à la plage, des rochers escarpés qui hérissent la grève aux nuages dorés qui flottent dans le ci 1 — Nous parlons des stations en renom, des Rivièras, des plages normandes et de celles du Nord, d’Ostende, de Blankerbergue, mais notre accord est unanime — Rien ne vaut Biarritz. —

Connaissez-vous la Belgique? me demanda la Baronne — Si je la connais. Madame, certes oui,et je racontais,avec de nombreux détails, comment pendant la guerre, repoussé de la gare de Marbehan, j’avais traversé tout le royaume à cheval, dinant avec des rouliers, et dans le plus complet dénument.

Ces Dames m’écoutaient sans m’interrompre, mais en se regardant avec de petits airs assez étranges. Cette conversation par clignements d’yeux et sourires, croisant, en aparté, mon récit qui n’avait rien de plaisant et auquel d’ailleurs elles semblaient vivement s’intéresser, me surprenait chez des personnes d’une aussi haute société. Je terminais, un peu court, en disant que je gardais un mauvais souvenir de la Belgique.

J’espère vous faire revenir sur cette impression, me dit la Baronne. Je suis Belge, mon père est le comte d’Howorth, le château et la. forêt de St-Hubert m’appartiennent, j’y invite le comte de Flandre, je vous y invite aussi. Un romancier hésiterait devant l’invraisemblance d’une semblable rencontre.

Chère Dame, elle m’a toujours continué

sa confiance. Elle avait acquis la petite maison où elle fut soignée et guérie, elle en avait fait un palais; il porte anjourd’hui le nom d’Hôtel de Brienen ^— nous y avons bien souvent parlé des Ardennes belges et du château d’Howorth.

Je n’ai pas profité de l’invitation, je ne suis pas revenu à St-Hubert, je n’ai pas chassé dans ses bois, mais la Baronne n’oubliait pas sa promesse, elle voulait effacer le souvenir de mes mauvais jours passés en Belgique « allez à St-Hubert, me disait-elle, vous y s:rez accueilli aussi bien qu’y est reçu le comte de Flandre » Je n’en doutais pas, mais je ne bougeais pas.

C’est alors, comme compensation, que Mme de Brien: n me fit cadeau de Royale peut-être la plus belle chienne de France, elle l’acheta à M. de Vezins, je n’ose dire à quel prix. Cette Royale était une chienne française, d’une beauté exceptionnelle et de la race la plus pure, elle contracta en Vendée, chez M. de Chabot, une alliance digne d’elle et c’est à Urt,que le mariage vendéen donna naissance à une lignée qui a disparu, comme hélas aussi, a disparu la pauvre Baronne. Mais, vraiment, je m’éloigne trop de la guerre.

Je reviens au 2 Novembre 1870. — Ce jbur-là j’étais loin de prévoir le revirement qui, plus tard,s’opérerait dans ma destinée.

Je parcourais, sous un ciel charbonneux, un pays noir, j’étais sans le sou, seul avec mon cheval, marchant souvent à pied, à côté de lui, pour me réchauffer et pour soulager la

pauvre bête. Je t’aimais, ses yeux de gazelle me regardaient avec une expression si douce, si résignée que, je m’apitoyais sur son sort autant que sur le mien, je lui parlais, je le consolais, je caressais sa crinière, je promenais ma main sur son encolure, nous étions malheureux tous les deux et le malheur rend compatissant.

Ce cheval avait accompli le pèlerinage de la Mecque, à ce que disait un signe cabalistique, gravé au feu, sur son épaule. C’était un titre de noblesse, auquel en ce moment j’attachais de l’importance, car il annonçait une endurance, que j’allais soumettre à une rude épreuve. Le brave animal répondit à mon espoir et nous arrivâmes, sans encombre, à Bruxelles.

En Belgique

Le lendemain de mon arrivée à Bruxelles, je fus remercier M. Van Holsbeck et prendre congé de lui. Nous nous rendîmes ensemble, à l’ambulance où l’on avait recueilli mes blessés. A ma vue -ces braves gens manifestèrent leur joie, ils me témoignèrent leur reconnaissance avec üne effusion qui disait le plaisir qu’ils éprouvaient à me revoir, le mien n’était pas moins vif.

J’avais, de plus, grand besoin de faire une visite, intéressée, au. Directeur de la Croix Rouge Française, en résidence à Bruxelles. La société me devait trois mois d’appointements, soit neuf cents francs.

Escomptant ce ravitaillement, je n’avais fait aucune économi®,- je ne tardais pas à me repentir de cette juvénile imprudence.

Lorsque je présentais à M. le Délégué, une note que j’avais acquittée à l’avance, ayant eu soin d’écrire bien lisiblement, en chiffres et en lettres, le montant de mes honoraires, et de la signer de mon nom, encadré d’uii paraphe calligraphié,ce monsieur voulut bien prendre le petit papier, y jetter un coup d’œil et, me le rendre aussitôt, en me disant : « Je n’ai pas d’ordres, vous serez payé à Paris, après la guerre. »

J’était si surpris, si désappointé, l’ex-

EN BELGIQUE

pression est tout à fait de circonstance, si peu fait au rôle de quémandeur, que je n’osais ni insister, ni découvrir à ce banquier, ce qui, d’ailleurs, m’eut humilié en vain, le triste état df mes finances. Et, cependant, si jamais argent fût bien gagné, c’était celui qu’on me devait pour ces trois mois de campagne. Si jamais ma bourse fut plate, c’était bien en ce moment, où ma main comptait et recomptait, cinq francs qui se promenaient dans ma poche, pendant que toute mon activité intellectuelle, se heurtait à un problème qu’elle ne pouvait résoudre, celui de rentrer en France en ne dépensant que cinq francs.

Le délégué aux finances, voyant que je restais planté devant lui, sans rien lui dire, mais sans faire mine de me retirer, me fit, bien moins par commisération que pour se débarrasser de ma présence, l’aumône d’un conseil : « Jeune homme, me dit-il, vous êtes arrivé à Bruxelles sur votre cheval, continuez ainsi jusqu’à Anvers. Dans cette ville, vous vous embarquerez sur le premier navire en partance pour la France et, arrivé au -Havre, vous trouverez de l’argent, je l’espère, et vous réglerez votre voyage, je vous le souhaite bon. »

C’est une maladie fort désagréable que la ce faulte de monnoie ». A cette heure j’en étais atteint et je n’y voyais aucun remède, je ne possédais que mon cheval et, eussé-je trouvé un acquéreur, que j’aimais trop ce compagnon de route, pour me résoudre à le vendre. J’achetais un peu d’avoine pour lui, quelques sous de pain pour moi, c’était tout ce que me permettaient mes

EN BEGILOUE

moyens et je pris, avec mon ami, je parle de mon chevat, la route d’Anvers.

Le temps était fort beau, mon cheval plein d’ardeur. En ce moment des deux influences héréditaires qui, en directions différentes,ballotent ma vie, c’était sans doute le sang maternel, gascon, qui battait plus fort que le sang alsacien de mon père car je me sentais gai, confiant, et, dans ce pays de noir de fumée,je voyais tout en rose. Je ne mettais plus en doute qu’à Anvers, un capitaine de navire voudrait bien me prendre à son bord, avec mon cheval, nous y serions logés, nourris et arrivé au Havre, c’était bien le diable si je ne trouvais pas le moyen de me procurer de l’argent. Mille combinaisons se présentaient à mon esprit, après tout, me disais-je, en souriant à cette idée, à défaut d’un autre domicile, j’entrerais à l’hôpital, n’est ce pas un peu « mon chez moi? »

J’étais donc au Hâvre, en pensée, et je traçais mon itinéraire, de cette ville à Tours. Les lignes de la Normandie et de rOrléannais étant interceptées par les Prussiens, il fallait continuer par mer jusqu’à Bordeaux et pourquoi, étant si près de Bayonne, n’irai-je pas embrasser mes parents? Comment n’y avais-je pas déjà pensé? — A vivre avec les militaires, on devient stratégiste, j’avais donc, moi aussi, conçu un mouvement tournant, si habile et surtout si agréable, que dans ma joie, je donnais un coup d’éperon à mon cheval, c’est ainsi que je lui fis part de mon projet, il le comprit à merveille et il partit au galop.

EN BELGIQUE

J’entre à Anvers et, sur la jetée qui borde l’Escaut, j’avise une auberge de très modeste apparence. Une enseigne en fer blanc est pendue au-dessus de la porte, avec ces mots en exergue : «-Auberge du Bon Flamand » ici on loge à pied et à cheval ».

C’était tout à fait mon affaire.

J’installe mon cheval à l’écurie, je lui fais donner de l’avoine, alors, quittant mes gants de peau de daim et ma pelisse brodée d’Astrakan, je prends un bouchon de paille et je procède à un vigoureux pansage.

Les gens de l’auberge regardaient, avec surprise, ce cavalier si différent de leurs hôtes habituels, ce voyageur sans bagages, venant Dieu sait d’où, ne commandant ni son dîner, ni sa chambre, et déclarant qü’il va coucher à l’écurie. Mais, je dois l’avouer, si l’étonnement se peignait sur leurs visages, leur curiosité n’était pas indiscrète, ils ne disaient rien. Nous étions bien loin de la Gascogne !

Le pansage terminé, je quitte l’auberge en annonçant que je vais faire un tour de promenade, si j’avais ajouté que c’était pour me donner de l’appétit, je me serais notablement éloigné de la vérité, j’aurais au contraire bien voulu faire taire une faim qui me tenaillait ferme.

Parbleu, la science est une belle chose et, dans ma situation critique, elle me vint à l’aide, en me rappelant une leçon du Professeur d’hygiène sur les qualités du pain qui est un aliment complet, ainsi le disait cet homme, savant en chimie.

Je vais en faire l’expérience me dis-je, et

en BELGIQUE '

j’achète un gros pain, le plus commun de tous, mais offrant ainsi le double avantage d’être le moins cher et le plus nourrissant.

Mon pain à la main, je m’assieds sur la terrasse d’un café placé en face de la fameuse cathédrale d’Anvers. Le pain et le café vont me nourrir,la vue de la Cathédrale gothique me donnera des jouissances d’art et peut-être des pensées de résignation chrétienne, elles ne sauraient venir plus à propos. Je faisais des progrès en philosophie et c’était au moment où je n’allais plus en avoir besoin.

Des Messieurs, installés,à une table voisine, ne me quittaient pas des yeux. Tremper du pain dans son café est-ce donc un spectacle assez curieux pour faire oublier les convenances? L’insistance de ces badauds devenait fatigante,je voulus y mettre un terme, et, prenant l’offensive, je leur dis : « Messieurs désirez-vous me parler?

mon visage devait leur dire combien peu j’éprouvais ce désir. — Cela nous ferait en effet le plus grand plaisir me répondit, très poliment, l’un.de ces messieurs. Vous venez sans doute de France’et nous aimons beaucoup les Français. — En effet. Monsieur, je viens de France, veuillez attribuer aux fatigues du voyage et à son excitation la vivacité de mon interpellation. — Nous comprenons votre lassitude, me répond le monsieur, et nous voudrions, à notre tour, nous faire pardonner notre indiscrétion, en vous priant de partager le repas qu’on va nous servir. L’invitation était franche, et elle venait si à propos, que je l’acceptais sans façons. On dînait bien dans ce café, il

EN BELGIQUE

se trouve en faee de la Cathédrale ; si vous allez à Anvers, je vous le recommande, il est vrai,qu’après 40 ans, les bonnes traditions peuvent être perdues.

Pendant le repas,ces Messieurs m’adressaient une foule de questions sur Paris — Où en était-on? Tiendrait-on encore longtemps? Percerait-on l’investissement?

Qu’en savais-je ! Je répondais suivant mes espérances. Mes hôtes, me voyant persister dans le vague le plus nuageux, se persuadaient que je ne voulais pas m’ouvrir à eux et ils demandèrent du Champagne.

Cette dernière cartouche allait enfin délier ma langue. Ea effet, je leur fis mes confidences, elles n’avaient rien de mystérieux, c’était tout simplement mon désir de rentrer en France et j’ajoutais : « vous seriez Messieurs, bien aimables si vous m’indiquiez un navire en partance. » Nous le ferons avec plaisir, me répondit l’un d’eux, je suis armateur, un de mes bateaux part demain pour leHâvre et je vous offre le passage à son bord, pour vous et pour votre cheval, je vous l’offre à titre gracieux.

Vous ne pouvez douter, ajouta-t-il, de notre sympathie pour la France, ne craignez donc pas de vous ouvrir à nous, parlez-nous de Paris, sans réticences. Vous pouvez le faire en toute confiance, nous ne vous interrogeons pas dans un but militaire ou politique, nous sommes négociants et nous avons le plus grand intérêt à savoir si Paris est encore en état de tenir, si des négociations sont entamées pour la signature de la paix, comptez d’ailleurs sur le secret le plus absolu.—Messieurs,leur dis-je,

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j’ai le regret de ne pouvoir vous éclairer, mais comment diable puis-je savoir ce qui se passe à Paris que j’ai quitté dans les premiers jours du mois d’août, j’arrive de Sedan. —Ils me regardaient d’un air absolument étonné. — Si vous en doutez, allez à l’auberge du Bon Flamand vous y verrez mon cheval.

Voici d’où venait cette singulière méprise : le matin même un ballon, qui ne pouvait être parti que de Paris, avait atteri à quelques lieues d’Anvers, on me prenait pour un aéronaute, et ces Messieurs espéraient apprendre par moi des nouvelles utiles à leurs affaires, tel était le but de leurs amabilités.

Voyant leur.désappointement, j’ajoutais ; « Messieurs, vous avez été induits en une erreur dont je suis parfaitement innocent, je n’ose dire que j’en suis peiné car on ne regrette pas une soirée passée dans votre société, veuillez croire que mon seul embarras est celui de ne pouvoir vous rendre votre politesse, j’en serais-, pour le moment fort empêché,mais si un jour vous venez à Paris, je serais heureux de vous acceuillir avec la courtoisie que vous venez dé me témoigner. e;

Les Anversois eurent l’esprit de rire de leur déconvenue, ils ne se montrèrent pas moins empressés à mê servir et l’armateur m’offrit de nouveau, le passage pour moi et pour mon cheval, sur un de ses bateaux « La belle Gabrielle » qui partait pour le Hâvre, le lendemain même. Il poussa l’obligeance jusqu’à me procurer un box pour mon cheval.

EN BELGIQUE

Cette Gabrielle de nauséuse mémoire, pas belle tant s’en faut, n’était qu’une grande barque, pontée, à voiles, cinq hommes et le capitaine composaient son équipage. On me conduisit à une cabine, elle ressemblait au casier d’une armoire et, la seule idée de m’étendre dans ce coffre,, me causait une pénible oppression.

Au moment du départ, se présenta un voyageur, c’était un journaliste nommé E. Tarbé,on lui offrit la seconde cabine, espèce de tiroir placé au-dessus de celui qui m’était destiné. Tarbé l’accepta, il devait être aussi pressé de partir que je l’étais moi-même.

La traversée de la Manche

Bâti sur les bords de l’Escaut, Anvers est situé à une assez grande distance de la mer. Le vent ne nous était pas favorable, il ne soufflait même pas, aussi notre bateau, sans déplier ses voiles, se laissait paisiblement entraîner vers la Manche où le portait le courant du fleuve. .

Cette façon de voyager n’eut pas été du goût de gens pressés, mais nous ne l’étions guère. Il s’établissait une telle harmonie entre la placidité des campagnes Flamandes, le calme majestueux de l’immense fleuve, les derniers rayons du soleil se couchant dans les brumes bleuâtres et la marche de notre bateau qui se laissait glisser sur l’eau, sans même nous bercer dans son déplacement insensible, que, la lenteur de notre progression, si différente de la rapidité des locomotions modernes, ne nous causait ni déception, ni surprise. Nous voguions sur des eaux flamandes et, dans cette nature endormie, le bruit des hélices, le souffle des machines, nous eussent choqués comme des anachronismes;

Nous nous abandonnions au charme de cette atmosphère reposante et, après mes journées agitées, mes émotions, mes fatigues, je remerciais la Providence de m’ou-

vrir enfin un horizon serein et de m’y porter sur des flots si paisibles.

Tarbé, mon compagnon de voyage, était loin de partager ma quiétude, la perspective d’affronter la Manche sur un bateau aussi frêle l’inquiétait. Quant à moi, j’avais échappé aux dangers d’une bataille, je ne songeais guère à ceux que pouvait offrir une traversée.

Je ne redoutais même pas le mal de mer, je m’y croyais réfractaire, car je n’en avais jamais été incommodé, alors qu’enfant, dans mes promenades avec mon ami de Valmont, nous franchissions la barre de r Adour sur le remorqueur que commandait son père et, je ne supposais pas la Manche plus houleuse que le golfe de Gascogne.

Ma confiance semblait s’accroître des craintes de mon compagnon, je parvins à le tranquilliser et il se montra ce qu’il était, c’est-à-dire l’homme aimable et spirituel qui devait, plus tard, faire la fortune du journal « Le Gaulois ». Nous étions jeunes, seuls Français sur cette barque étrangère, enveloppés dans la même infortune, il ne fallut pas longtemps pour nous rapprocher, pour nous féliciter du hasard qui nous avait réunis. Nous formions mille projets sur cette campagne de la Loire que nous allions faire ensemble et, lorsque nous entrâmes dans nos cabines, nous étions déjà camarades.

Je m’étais endormi, ayant dans l’avenir une confiance qu’embellissait mes rêves, lorsque je suis éveillé par de violents soubresauts, par un malaise inexprimable, je me jette hors de mon lit, me demandant si

nous nous engloutissons, si nous nous effondrons sur des brisants. Etouffé, écœuré, je grimpe sur le pont.

La lune, dans son plein, éclairait les flots, leurs reflets argentés s’étendaient au loin, à perte de vue. Nous étions arrivés à l’embouchure de l’Escaut, estuaire tellement vaste que nous ne distinguions pas les rives du fleuve, seules quelques lumières semblables à des phares, scintillaient à l’horizon, c’étaient les feux de la ville de Flessingue. Au devant de nous, comme pour nous interdire l’entrée de la mer, s’élevait une barre immense, mouvante, formée de vagues gigantesques. Dans leur fureur commune, chacune d’elle semblait être animée d’une fureur spéciale. Ourlées d’écume, découpées en festons de dentelle, les cimes de ces lames dépassaient la hauteur de nos mâts, elles s’avançaient en grondant, atteignaient notre bateau, mais au lieu de l’engloutir, elles le faisaient dresser comme un cheval qui se cabre pour le laisser brusquement retomber dans le vide, et après avoir pointé vers le ciel, l’avant de la Gabrielle piquait vers l’abîme.

Descendez dans la cabine, me dit le capitaine, vous allez être enlevé par une lame. Que cela m’était égal, pour rien au monde je ne serais revenu dans cette cabine, elle me donnait l’impression d’un cercueil. On jugea prudent de m’attacher aux bastingages, on fit bien car, maintes fois, les vagues passèrent sur moi. Mais je ne sentais ni l3 froid glacial de cette nuit de Novèmbre, ni l’eau qui traversait mes vêtements, j’avais perdu l’instinct de la conservation

et, la sensibilité à toute autre souffrance qu’à celle du mal de mer.

Tarbé, lui aussi, était monté sur le pont et, à mon côté, presque anéanti, il ne quittait pas des yeux les lumières de Flessingue, dont nous étions éloignés d’un kilomètre, il demanda au capitaine la grâce d’y être débarqué. Le loup de mer s’éloigna, en haussant les épaules, comme si on lui eut adressé üne de ces questions auxquelles on ne répond pas. — Un matelot, plus compatissant, s’approcha de nous — En avonsnous pour longtemps avant de franchir la barre? lui demanda Tarbé. — Je n’en sais rien, dit le marin, nous resterons ici jusqu’à ce que le vent change dé direction — Alors c’est l’inconnu, dit Tarbé, et bien, mon ami, si vous me menez à Flessingue je vous donne 500 francs.

Est-ce vrai, vous m’offrez 500 francs pour vous conduire à Flessingue? — Je vous en donne ma parole — Monsieur, la mer est grosse, j’accepte tout de même votre offre, j’embauche un camarade et je demandé le canot au capitaine. Celui-ci avait entendu la conversation, il dit à Tarbé. —Réfléchissez, Monsieur, vous allez courir un danger, mais si vous persistez dans votre intention, je ne puis priver mes matelots d’une semblable aubaine, ils n’ont jamais eu l’occasion de gagner 500 francs, c’est bien la somme que vous leur proposez ? — J’en donnerais davantage si je le pouvais, dit Tarbé, car je vais mourir si je reste sur ce bateau.

C’est entendu, je fais mettre le canot àla mer, dit le capitaine. Tarbé me proposa d’y prendre place avec lui. J^étais tellement

brisé^ engourdi, à bout de forces que je trouvais moins pénible de rester sur le navire, m’abandonnant à ma destinée, me confiant à la grâce de Dieu, que de faire un effort quelconque, je remerciais mon nouvel ami, je lui dis adieu et lui souhaitais un bon voyage.

Le canot sautait comme une coquille de noix,je le suivais vaguement des yeux, aussi indifférent à son sort que je l’étais au mien. — Son voyage fut heureux, il nous revint, nous n’avions guère changé de place. Le vent continuait à nous être contraire, à souffler devant nous, «vent debout »

répétait le capitaine, et notre navire louvoyait sans parvenir à franchir les montagnes mouvantes qui nous séparaient de la pleine mer. Que de fois, placé sUr l’Estacade qui enserre l’Adour et la prolonge dans l’Océan, j’ai vu les lames du golfe repous-* ser les eaux du fleuve gascon, comme à Flessingue, j’avais vu la Manche, se dresser devant l’Escaut.

Enfin, nous entrâmes au Havre, ces trois jours de mer m’avaient plus fatigué que ne l’avaient fait mes deux mois de campagne. On sortit mon cheval et j’éprouvais une amère déception. Comme les chevaux arabes, ce bel animal portait la queue horizontalement, c’était une de ses plus grandes beautés, et, sous le roulis, elle avait si souvent frappé les parois du box, qu’elle s’était brisée et ne tenait plus que par quelques lambeaux déchiquetés.

Bien souvent, pendant le voyage, j’étais allé voir le pauvre animal, lui donner du pain, il ne vomissait pas, j’en concluais

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qu’il n’avait pas le mal de mer, j’ignorais que le cheval ne vomit jamais.

Je le pris par la bride, je n’osais plus le regarder et, tous deux, vacillants comme dans l’ivresse, nous nous rendîmes à l’hôpital. Cet hôpital fut mon hâvre de grâce, je demandais l’interne de. service, je fus reçu par le Caylus, je l’avais connu au Quartier Latin, il m’accueillit en frère, m’installa à la salle de garde et me combla de prévenances.

Dans mon chagrin et mon dépit j’avais laissé échapper des paroles pouvant faire croire que j’éprouvais le désir de me défaire de mon cheval. Caylus, voulant me rendre service,se mit en quête d’un acquéreur, et il me présenta le colonel Mocquart. J’étais sans ressources, la vue du pauvre animal m’attristait et, à la hâte, comme honteux de mon action, je dis au Colonel :

« Donnez-moi de ce cheval ce que vous voudrez, mais je ne m’en sépare qu’avec votre parole de ne pas le vendre et, de le tuer d’un coup de revolver, lorsqu’il ne vous servira plus. » Le Colonel prit cet engagement et me donna 400 francs, en me disant : « Si ce cheval n’était pas abîmé, il vaudrait deux ou trois mille francs. »

Je me suis, maintes fois, reproché cette vente, elle m’a donné les remords d’une trahison. J’ai possédé bien des chevaux, aucun, tant s’en faut, ne m’a inspiré l’amour que j’avais pour ce bel animal pour ce compagnon de misère dans mes jours les plus noirs.

Plus que jamais, j’éprouvais le besoin de revoir mes parents, avant de me lancer

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dans de nouvelles aventures. Ce projet formé sur la route d’Anvers, abandonné dans la société de Tarbé, était devenu, depuis son brusque départ, ma pensée dominante. Je ne pouvais d’ailleurs, me rendre à Tours, qu’en passant par Bordeaux. Un bateau était en partance pour cette ville, je m’embarque et, sur une mer calme comme un lac, nous longeons les côtes de France, glissant sur Fonde, doucement porté sur les flots par le grand vapeur qui, bien différent de la Belle Gabrielle, marchait avec une vitesse que, cependant, je ne trouvais jamais assez grande.

En entrant dans la Gironde, nous entendîmes des salves d’artillerie, et le fort, qui les tirait, était pavoisé. Ces drapeaux, ces coups de canon annoncent une victoire, nous agitons nos mouchoirSj nous adressons aux soldats que nous apercevons sur les glacis de la citadelle, nos acclamations enthousiastes, ils y répondent par des hourrahs. Nous apprîmes, à Bordeaux, la victoire de Coulmiers et la prise d’Orléans.

D’Aurelle de Palladines marchait sur Paris, c’est ainsi que l’Armée de la Loire entrait en campagne.

Je courus à la gare et j’arrivais à Bayonne au moment où minuit sonnait à-F Eglise de St-Esprit, un petit hôtel était encore ouvert, j’y passai la nuit, enivré d’une joie qui chassait le sommeil.

A la pointe du jour je traverse les ponts et les rues de la ville dont chaque pierre me rappelle un souvenir; la demeure paternelle est close, mes parents sont à Urt, mais rue Notre-Dame, une autre maison m’est

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également clière, c’est là que vivent mes oncles Halsouet et Balasque et ma cousine Eugénie. Ici la porte est ouverte et qu’est-ce que j’apprends? Ma cousine, en pleine santé, dans toute la «grâce de ses 18 ans vient de mourir presque subitement, dans un château voisin.

Mes oncles allaient sortir, je les trouvais abattuSj cependant ils semblaient résignés, et , tous deux, unis dans la même douleur, ils se rendaient à la messe. Je savais Balasque simplement spiritualiste, c’était donc le malheur qui lé ramenait aux pratiques chrétienhes. Elles lui promettaient une vie future, elles lui donnaient l’espoir de retrou- ,trouver sa fille, et, il s’attachait à cette consolation, la seule e IRcace, avec toute l’intensité de sa douleur. - .

Ce n’était certes pas l’heure de raconter ma campagne, mes oncles étaient heureux de me revoir, ils m’adressaient quelques questions, mais je les voyais bien impuissants à détacher leurs pensées de la charmante jeune fille qui leur était ravie. Nous retombions dans le silence, comment pouvais-je trouver des paroles consolantes alors que j’étais moi-même accablé par un malheur si inattendu.

Nous montâmes ensemble la rue Notre- Dame et nous arrivâmes au parvis de la Cathédrale, c’était là où nous devions nous séparer. Avant de les quitter je crus devoir leur adresser quelques paroles de consolation, je les cherchais en vain. Alors, sachant mes oncles très patriotes, je parlais de la victoire de Coulmiers, je m’en exagérais l’importance, j’entrevoyais notre dé-

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