Souvenirs d'un collectionneur: la Chine inconnue
Les Européens qui vivent à Pékin n'y trouvent guère de ressources, au point de vue des distractions. Les étrangers y sont rares, soixante tout au plus; la société chinoise leur est absolument fermée ; les relations avec les mandarins se bornent à des entrevues officielles, et les nouvelles d'Europe arrivent si lentement dans la capitale des Fils du Ciel, qu'elles paraissent comme les échos lointains d'un autre monde, dont la vie ne vous intéresse plus que fort peu. Aussi l'existence y serait-elle des plus tristes sans la grande ressource qu'offre Pékin, contre les atteintes du spleen, sous la forme de curio-
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sites de toute espèce, vieux livres, vieilles potiches, vieux ivoires, vieux émaux et même vieux habits. Du matin au soir, dans les petits cercles que forment les Européens, on ne parle que de famille verte, famille rose, émaux peints, cloisonnés.
Après le déjeuner, les commis des grandes boutiques viennent chez vous avec une cargaison d'objets, dans l'espoir qu'une bonne digestion vous rendra plus accessible à Tadmiration, et plus facile à mettre dedans, manœuvre tout aussi connue des brocanteurs pékinois que de leurs collègues d'Occident. Puis, tout en étalant devant vous leur boutique ambulante , ces commisvoyageurs de la brocante ne manquent jamais de vous inviter, au nom de leur patron, à aller admirer, dans son arrière-boutique, des pièces rares qu'il réserve à ses meilleurs clients, tels que l'interlocuteur auquel ils transmettent cette invitation.
Les marchands qui viennent ainsi vous tenter, juste au sortir de table, n'ont point tous boutique ouverte. Quelques-uns sont des petits commerçants, sans grands capitaux, qui ne font
que la commission, cherchent chez les particuliers les belles pièces et vous les apportent, une par une. Presque toujours, ils les prennent seulement à condition, contre le dépôt d'une certaine somme. Aussi avec eux l'amateur ne peut se fier qu'à sa propre expérience : c'est à prendre ou à laisser, car jamais le marchand ne consentira à abandonner entre vos mains un objet qui ne lui appartient pas, et dont il doit rendre compte à son propriétaire. Mais ce n'est pas seulement avec les particuliers que ces commissionnaires trouvent à faire de bonnes affaires; ils ont encore pour spécialité de servir d'intermédiaires entre les Européens et les marchands de bibelots chez qui ces derniers ne vont pas, soit parce que, fréquentées uniquement par des Chinois, ces boutiques ne renferment qu'un petit nombre des objets que nous collectionnons, perdus dans un fatras de choses sans valeur h nos yeux; soit, le plus souvent, parce que chez le propriétaire du magasin la crainte que lui inspirent les (c diables aux poils rouges * » est plus
1. Poils rouges pour cheveux rouges ; expression injurieuse qui fait allusion aux teintes blondes et rousses que l'on ren-
forte que son amour du gain, ce qui fait qu'il vous reçoit fort mal ou que, bien convaincu de votre bêtise, il vous demande des prix les plus extravagants.
Il pourra paraître extraordinaire qu'il y ait dans cette bonne Chine, dont les habitants sont si sensibles au gain, des marchands qui se refusent à faire des affaires, même d'or, avec des Européens, et cependant j'appris par expérience qu'il en était encore ainsi en 1878.
Pendant l'été de cette année-là, je fus durant deux mois le seul Français habitant Pékin. Tous mes semblables l'avaient fui pour échapper à une affreuse épidémie de typhus. J'en étais donc réduit à errer tout le jour, en tête-à-tête avec moi-même, dans les rues de la ville des Fils du Ciel, ce qui me permettait de tenter toutes sortes d'expériences, sans craindre les sages avis d'un prudent compagnon. Ainsi, un jour que je revenais d'une excursion à la grosse cloche qui est au nord-est de Pékin, je fus pris du désir de visiter seul les quartiers qui s'étendent autour
contre souvent parmi nous, tandis qu'à la Chine, le brun le plus pur est seul connu.
de la tour du Tambour et qui sont peu fréquentés par les étrangers. La chaleur était étouffante : un soleil de deux heures dardait ses rayons bien d'aplomb sur mon casque indien ; voitures et passants soulevaient des nuages de poussière qui transformaient l'atmosphère en une fournaise.
L'idée me vint alors de passer dans le quartier deux ou trois heures à visiter les boutiques, afin de laisser au soleil le temps de terminer sa carrière. Je descendis de cheval et je le renvoyai à récurie sous la conduite de mon ma-fou,
— palefrenier et écuyer. Puis, une fois seul, j'entrai, avec l'aplomb d'un honïme qui connaît toutes les finesses de la langue de Confucius, dans la première boutique de curiosités que je rencontrai.
J'entre. Personne ne vient me recevoir à la porte. Deux Chinois, — sans doute les patrons,
— qui causent assis sur des tabourets, se mettent à me regarder, surtout à m'épier, d'une façon fort peu sympathique, tandis que, sans me laisser déconcerter par la froideur de leur accueil, j'examine les bibelots.
Je suis chez un vrai brocanteur, dans le quartier du Temple de Pékin, tandis que les boutiques où vont généralement les étrangers sont, à cette ville, ce que sont les magasins du quai Voltaire à notre Paris. Ici il y a de tout, même cette senteur particulière qui se dégage de la vie chinoise, vous imprègne et vous poursuit après bien des années d'absence de TEmpire du- Milieu. Du reste, rien d'étonnant à ce que oettt3 senteur remplisse la boutique où se trouvent réunis tous les éléments qui lui donnent naissance : des meubles de Canton en bois rouge odorant, des pains de véritable encre de Chine avec une forte odeur de musc, et la mèche en fiontie de chameau, mêlée de sciure de bois de santal, qui brûle dans un réchaud.
Il y a aussi là tout l'attirail d'un mandarin : Boutons de toutes couleurs, insignes des grades, grosses lunettes aux yeux ronds, renfermées dans des étuis en peau de requin, éventails et nécessaires de table contenant deux bâtonnets d^ivoire et un petit couteau, tout cela renfermé dans des étuis, afin de pouvoir être porté à la ceinture.
Quant aux meubles, ils sont aussi bien chinois. Ce sont des armoires, de vastes bahuts tout couverts d'armures de cuivre pour les défendre contre les voleurs, des fauteuils carrés, au siège en canne, et dont le dossier est orné d'un petit rond de marbre : voilà pour le nécessaire. Le superflu, de son côté, est représenté par de petits écrans de table que la patience d'un ouvrier asiatique a décorés de fleurs, formées à Taido de centaines de petits morceaux de pierres de difl^érentes couleurs ; de petits arbres en miniature, aux branches vernies dépourvues de feuilles, précieusement conservés sous un globe, comme les couronnes de fleurs d'oranger de nos villageoises.
Dans tout ce fouillis j'avise un objet fort original : c'est un sabre, semblable comme forme au glaive romain, formé par la réunion de quantité de sapèques, — sous chinois, — reliées les unes aux autres à l'aide d'un fil de fer qui traverse le trou carré percé dans le milieu. Chez les Chinois, cette arme bizarre tient lieu de la branche de corail ou de la tête de mort des Napolitains ; comme elles, elle a le pouvoir de
détourner le maie occhio chinois, ce qui lui donne une grande valeur aux yeux des indigènes. Je marchande cette amulette. Son propriétaire, sans même se donner la peine de se lever, me répond :
— Huit cents francs.
Ce prix était tellement insensé qu'il constituait une véritable injure pour moi. Je m'en aperçus bien; mais au lieu de me montrer vexé, je fis tout le contraire.
— C'est bien bon marché, lui dis-je avec le plus grand sang-froid, mais trop cher pour ma bourse. N'en auriez-vous pas une plus petite ?
— Non. Vous autres, porteurs de tributs \ vous n'avez que faire de cela.
Après cette réponse, je n'avais plus qu'à me retirer. Je passai à une autre boutique : mêmes objets et surtout même accueil. Cependant mieux valait encore cela que de chevaucher en plein soleil dans un nuage de poussière.
1. Dans Tesprît des populations pékinoises, les légations étrangères, qui résident dans la capitale de la Chine, y sont envoyées par les pays tributaires des Fils du Ciel pour offrir un tribut annuel à ce dernier. Presque toujours les indigènes n'emploient le terme porteur de tribut que dans un sens injurieux.
Dans chaque maison, je ne faisais qu'entrer et sortir. Cependant, dans Tune d'elles, le marchand, un peu endormi, me reçut moins mal que ses voisins; puis il y avait, mêlée au parfum de bois odorant, de musc et de santal que j'aime tant, une légère trace de vapeur d'opium qui invitait au repos. L'opium avait chez mon homme développé ses sentiments de fraternité, car il me reçut fort bien. Je m'assis en face de lui et, pendant qu'il me racontait histoire sur histoire, j'examinai une jolie statuette en bronze, représentant un jeune homme portant sur sa tête une large feuille qui servait de support à un petit miroir métallique. Dans son style, la statuette n'avait rien de chinois; elle me rappela le fameux Télémon du musée de Velletri, qui supporte, lui aussi, un miroir. Comme lui, il avait une inscription gravée sur la poitrine; mais, au lieu de porter le nom de la fameuse déesse étrusque, Sulhina, qui présidait à la santé, il portait une courte inscription en vers qui faisait allusion au miroir qu'il supportait.
Ce travail chinois, de genre étrusque, me plaisait énormément; mais lorsqu'il s'agit d'en
discuter le prix, je vis bien vite que mon fumeur d'opium, quoique mieux doué que ses collègues sous le rapport de Turbanité, n'en était pas moins convaincu, comme eux, de Timbécillité innée des diables aux poils rouges, car il me demanda une somme insensée pour ce bibelot sans valeur artistique aucune.