CHAPITRE II Tcheng et ses pcticlies
Maintenant que j'ai décrit le Temple pékinois, fermé aux infidèles, je vais conduire le lecteur dans les régions plus hospitalières du quai Voltaire de la capitale des Fils du Ciel. Là, votre peau blanche vous procure un excellent accueil de la part de Tobséquieux boutiquier, qui vous traite peut-être de diable, de porteur de tribut, etc., etc., derrière votre dos, mais qui trouve trop de profit à vous fréquenter, pour avoir la bêtise de vous jeter à la face de semblables injures.
Les marchands de bibelots ne sont point, comme les bouquinistes, confinés dans un même quartier ; il y en a un peu partout : dans la ville chinoise, dans la ville tartare et jusque dans les faubourgs. Cependant les plus belles boutiques se trouvent en grand nombre dans les environs de Léou-li-tchang, le quartier des bouquins dans
la ville chinoise ; le long de la grande rue de Ha-ta-meun, qui fait suite à la porte de ce nom ; et aux abords de Long-fou-seu, un vaste temple de la ville tartare dans la cour duquel se tient un marché trois fois par mois. Comme dans Texcursion que je vais raconter je n'avais en vue que la céramique, la direction à prendre fut facile à fixer. Je me rendis chez Tcheng, le plus grand marchand de potiches de Pékin, dont la petite boutique, fort pauvre d'apparence, ainsi que toutes les bonnes maisons, est tout près des remparts.
A l'extérieur, la devanture, formée de carreaux en papier de Corée, ne laisse en rien deviner que la boutique de Tcheng renferme des trésors plus ou moins authentiques. Seulement, dès qu'on a ouvert la petite porte, la vue de Tcheng lui-même suffit pour vous convaincre que vous avez affaire à un négociant sérieux, qui manie aussi habilement les écus que les bibelots. Figurez- vous un gaillard de six pieds, à la bedaine rebondie, signe certain que son possesseur n'a point à souffrir de la faim ; une face imberbe, luisante et réjouie, vient confirmer
la première impression. Une belle robe de soie brune bien propre et un front rasé de frais complètent cette physionomie d'un notable commerçant de Pékin.
Il me reçoit, ou plutôt il reçoit mes piastres, avec une amabilité charmante.
— Comment va le grand vieil aïeul * aujourd'hui ? A-t-il bien dîné ?
Ces deux questions constituent une manière polie de connaître ma disposition d'esprit et la bonne volonté avec laquelle je me livrerai à ses entreprises commerciales.
— Vous venez à point : j'ai justement de vrais objets anciens qu'on m'a apportés hier du Chan- Tong, ajoute-t-il, pour pousser à fond son étude de mes dispositions.
Tout cela est dit d'un air réjoui, ce qui n'est point étonnant, car Tcheng gagne gros, chaque année, à vendre cher aux Européens des vieilleries qu'il achète pour rien. Mais, pour lui rendre justice, il faut reconnaître que la direc-
1. Expression chinoise plus respectueuse que notre monsieur, et que Ton donne aux personnes qui n^ont point droit au titre d'Excellence.
tion d'une maison comme la sienne n'est point sans difficultés. D'abord, il a à choisir et à surveiller les agents qu'il envoie jusqu'au fin fond de l'Empire du Milieu pour y rechercher de belles choses ; puis, il lui faut faire arranger, à l'aide d'un truquage habile, les pièces que le temps a trop endommagées. Enfin, au milieu de toutes ces occupations, il doit encore trouver le temps de faire un tour chez ses clients européens afin d'écouler avantageusement ses marchandises, le seul moyen pour lui de faire des bénéfices et de vivre en paix avec ses associés morts, c'est-àdire avec les commanditaires qui lui fournissent les cinq ou six cent mille francs nécessaires à son commerce. Cette association des capitaux^ sous la direction d'un homme habile, est très usitée en Chine où elle tient lieu de nos innombrables sociétés anonymes, en commandite, etc. Dès que Tcheng apprend que je viens faire un tour de potiches, il me propose aussitôt de me conduire chez lui, à deux pas de là, où il a en magasin un fort bel assortiment de Ming, de Kang-chi et ,de Kien-long. Nous sortons; il me conduit dans sa maison, dans un de ces
passages que les Pékinois appellent hou-tong, qui ne sont point aussi larges que nos rues, mais qui ont cependant un air de respectabilité auquel notre terme ruelle s'appliquerait fort mal. Pour trouver l'équivalent de ces voies pékinoises, il faut aller à Naples, où les innombrables vici vous donnent bien l'idée d'une rue qui n'en est point une.
A notre entrée, deux ou trois marmots s'enfuient poliment ; je dis poliment, car ils s'abstiennent de s'écrier, comme bien de leurs camarades, en m'apercevant : Un diable ! un diable ! Je vais m'asseoir sur un fauteuil en bois, dans une grande pièce que le beau soleil de janvier inonde de sa clarté. Sur des gradins, des trésors de l'art céramique sont entassés dans un désordre charmant. Les Kouan, aux larges panses, couvertes de bouquets, font si bien ressortir les. formes élancées des potiches couvertes de mandarins, et des vases à balustre d'un beau flambé! Là une belle bouteille à décor bleu dresse son long col. Ici un gros Boudha, en bleu turquoise, qui semble se prélasser dans cette orgie delumière et de couleur, étale au soleil sa bedaine
luisante et sa face réjouie, à la bouche immense.
Maintenant commencent les affaires sérieuses. Chaque pièce de la boutique est apportée successivement sur la petite table qui est près de moi, puis examinée en tous sens, grattée, frappée, admirée quelquefois, marchandée plus rarement encore. A Pékin, les mœurs des brocanteurs ne sont point plus patriarcales que celles de leurs collègues d'Occident. Ils savent, eux aussi, fort bien truquer, trop bien même pour les pauvres amateurs pékinois qui bibelotent par désœuvrement bien plus que par conviction. Il y a bien cependant parmi eux des collectionneurs, comme le docteur Bushell, de la légation d'Angleterre, M. Billequin, du collège de Tong- Ouen, qui pourraient rendre des oracles presque aussi bons que ceux de nos maîtres, les Gasnault, et les Bing ; mais ce sont là des exceptions qui confirment la règle. La majorité des collectionneurs s'en fient donc à leur goût bien plus qu'à leurs connaissances et à leur expérience, ce qui fait que des trucs, qui sembleraient enfantins à nos experts d'Occident, constituent, à l'autre bout
de TAsie, d'excellents pièges où on laisse ses piastres bon gré mal gré.
La contrefaçon des nien-hao et des miao-hao, qui constituent les marques des porcelaines et dont M. Du Sartel a donné une excellente liste dans son ouvrage sur la « Porcelaine de Chine )> , est un truc fort peu employé à Pékin même, et pour cause. Qui de nous — je parle- des personnes qui ont passé quelques années dans cette ville — n'a vu un mendiant en haillons manger du riz cuit à l'eau dans un bol ébréché battant neuf, qui n'en portait pas moins sur son fond l'orgueilleuse devise de la dynastie des Ming : « Ta ming-chiuan-to-nien-tcheu », fabriqué sous la période chiuan-to des Ming? Moi-même j'ai souvent bu, dans des auberges, de l'eau pure dans une tasse neuve qui prétendait, par sa marque, remonter au siècle de Kang-chi. Toutes ces grandes marques ont donc ainsi tellement perdu de leur valeur, pour les Chinois et les collectionneurs qui résident à Pékin, que jamais l'idée ne vient aux brocanteurs de cette ville de s'en servir pour vous prouver l'authenticité d'une pièce.
Là OÙ le truqueur pékinois déploie le plus ordinairement ses talents, c'est lorsqu'il s'agit de faire passer pour intact un vase en mille morceaux. Par un recollage, habile, que la patience chinoise peut seule mener à bonne fin, il reconstruit l'objet; puis, à l'aide d'un enduit, il cache la fente, et enfin, pour rendre complète la restauration, il fait peindre, sur les endroits où l'émail manque, des dessins qui se raccordent si admirablement avec le décor général de la potiche, qu'il est impossible de saisir la fraude par la seule inspection du dessin. Au reste, rien d'étonnant à ce que les peintres qui sont ainsi chargés de cacher les défauts d'une potiche, les maladies de son poil, comme disent les Chinois, soient fort habiles, puisque ce travail constitue une spécialité, très lucrative, dit-on.
J'appris l'existence de ce métier bien singulier de la façon suivante. Un jour que Tcheng était venu me faire une visite intéressée, pour transformer en numéraire les petits papiers qu'on leur donne après chaque achat, je lui montrai un joli pitong — vase à pinceaux, — des Ming que j'avais acheté récemment, mais qui
avait montré, après lavage, une grande fente qui déparait affreusement les bébés joufflus , habillés de rouge et de vert, qui prenaient leurs ébats sur sa rondeur.
Touché de mon chagrin, Tcheng me promit de m'envoyer, le lendemain, un des deux peintres réparateurs de Pékin, qui ferait disparaître, me dit-il, l'affreuse fissure sous un élégant feuillage Ming, aussi bien de style que de couleur. Tcheng tint sa promesse, et, le lendemain, Thabile artisan, après avoir examiné attentivement l'objet à truquer, y peignit, sous mes yeux, un rocher qui paraissait si bien à sa place, et si bien de répoque, qu'il me fut ensuite difficile de retrouver l'endroit défectueux.
Un autre truc,. fort connu des Pékinois, mais plus facile à découvrir que le précédent, c'est le coupage. Lorsqu'un vase, — un Kouan par exemple, — est surmonté d'un col court fort endommagé, on le fait disparaître complètement; à l'aide d'une meule, on polit le nouveau goulot ainsi formé, et l'on donne ensuite un aspect gris sale à la partie polie, à l'aide d'un procédé fort simple, afin de faire croire que cette
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ouverture est vieille de bien des années, tandis qu'elle a été confectionnée quelques heures avant. Seulement ce ne sont pas les brocanteurs chinois qui garnissent les objets, ainsi coupés, de ces lourdes garnitures de cuivre doré, à Taide desquelles on les écoule en France. Ce raffinement du truquage est inconnu aux sujets du Fils du Ciel, qui se contentent de faire disparaître le goulot ou le pied endommagé, de polir bien la cassure et de la salir ensuite.
Comme on le voit, les truqueurs pékinois n'ont que très peu de ressources à leur disposition, lorsqu'il s'agit de porcelaines. Cependant ce faible bagage leur suffît pour en faire de dangereux adversaires, aux yeux des amateurs d'occasion de la colonie européenne.