CHAPITRE V
Un peu de p&ilosopliie. — Un éventail à denz fins.
Tout en rejoignant le bateau où j'ai laissé mon ami en adoration devant sa déesse, je me dis .que la scène dont je viens d'être témoin suffit bien à peindre le caractère des pacifiques sujets du Fils du Ciel que Ton croit des peureux, simplement parce qu'ils ont horreur de la lutte sous toutes ses formes.
Que de fois ai-je entendu, pendant mes promenades solitaires, dans les rues de Pékin et de Canton, des gens du peuple, irrités l'un contre l'autre, se jetant à la face les plus sales épithètes ! Et cependant jamais je n'ai assisté à une scène de pugilat; bien mieux, je n'ai même jamais vu un jaune administrer une correction à un de ses semblables. Au besoin, il perdra une heure, comme l'élégant en question, à se dessécher le gosier à crier, à se creuser le cerveau pour y trouver les expressions les plus abjectes; quant
à user de ses poings ou de ses pieds, en guise d'arguments, il n'y songera jamais.
Dans le bateau de fleurs, je retrouve X... et
son allumeuse do pipes formant un groupe
charmant, preuve patente qu'une grande intimité s'est établie entre eux; lui à moitié couché sur le sofa, elle assise sur ses genoux, la tête appuyée sur son épaule.
La donzelle, qui a sans doute goûté aussi au Champagne, est beaucoup plus gaie qu'à ma sortie. La présence d'un diable aux poils rouges (traduisez : mon honorable personne) ne Teffarouche plus. Elle tient dans la main un éventail en papier, orné de scènes d'intérieur, genre Téniers, qu'elle manie avec toute la grâce d'une Andalouse. Voilà qu'à un moment elle ferme son éventail, le rouvre rapidement et me le présente, en riant d'avance de mon étonnement. Au lieu des innocentes scènes de Téniers, j'y vois maintenant une suite de scènes terriblement schoking.
Dès que l'effet a été produit, elle referme son éventail, l'ouvre de nouveau, et je vois réapparaître les scènes patriarcales que j'avais vues tout d'abord.
La déesse, après m'avoir étonné, se montre bonne princesse; elle me tend son éventail afin que je puisse l'examiner à mon aise. C'est un éventail fait comme les autres. Seulement la partie en papier ne se développe jamais en entier. Si on Touvre de droite à gauche, la partie non développée est celle des dessins légers; si on Touvre au contraire de gauche à droite, ces derniers s'étalent au grand jour, et ce sont les scènes patriarcales qui sont reléguées dans l'ombre. Tout cela est fort bien fait, et il est difficile, non seulement de deviner le truc, mais même, une fois qu'il est connu, de le comprendre et de l'expliquer. Voilà pourquoi la description que je viens de donner brille par son peu de clarté. Ce que Von ne conçoit pas bien ne s'énonce pas clairement.
En somme, il s'agit d'un éventail qui permet, à l'aide d'un coup de pouce, de transformer les charmantes peintures qui l'ornent en des scènes pornographiques sorties de l'imagination d'un jaune, ce qui n'est pas peu dire.
L'impression générale que me laissa ma visite aux bateaux de fleurs fut une déception.
Un restaurant de nuit, avec ses orgies féminines, est le même partout, sur la rivière des Perles ou sur le boulevard des Italiens.
Le vice aussi reste lui-même sur toute la surface de la terre ; horrible à la clarté de l'astre du jour, il ne peut vivre et prospérer qu'entouré des ombres épaisses de la nuit, qui lui permettent d'attirer ses victimes, grâce à l'éternelle attraction que l'inconnu exerce sur le cœur de Thomme.