‹ Souvenirs d'un collectionneur: la Chine inconnueChapitre 34 sur 38 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Un chapitre interdit auc Jeunes filles. — - Encore les bateau de fleurs. — C'est la nuit!

Depuis longtemps déjà les portes de la ville officielle étaient fermées pour le commun des mortels, mais elles s'ouvrirent, comme par enchantement, dès que les veilleurs aperçurent de loin les deux grosses lanternes rondes en papier huilé des porteurs qui précédaient la chaise de mon ami. Sur ces deux lanternes étaient écrits, en gros caractères rouges, ses titres et fonctions.

Dès qu'il fait nuit, les rues de Canton deviennent solitaires. Notre cortège file rapidement au milieu du dédale des faubourg. En avant, les deux porteurs de lanternes de mon ami ; six soldats sur trois rangs ayant pour armes des fouets ; la chaise de mon ami avec ses trois porteurs ; puis, à quelques pas en arrière, mes deux lanternes à moi ; un autre peloton de sol-

dats, et enfin ma chaise, qui ferme la marche.

Cette longue file indienne s'avance rapfdement dans le silence et l'obscurité de la nuit, troublés seulement par la respiration haletante des porteurs et la lumière blanche des lanternes qui se balancent en suivant la cadence de la marche. Le tout forme un tableau étrangement diabolique, une descente aux enfers du peuple chinois.

Avec cela, les rues se font de plus en plus désertes. Point de passants, de chaises encore moins. Seulement, de temps à autre, nous croisons une grappe humaine qui chemine lentement le long des murs. Ce sont des femmes. La première , une vieille à la physionomie ridée, conduit la marche. Les autres, toutes aveugles, vrai chapelet de douleurs, suivent ce conducteur, la main droite appuyée sur l'épaule de celle qui la précède. Les unes portent avec elles une guitare, d'autres un violon ou une cithare. Ces musiciennes se rendent dans les maisons où leur infirmité est plus particulièrement recherchée, parce qu'on n'a point en elles de gênants témoins oculaires. Toutes ces pauvres

déshéritées de la nature sont des victimes de Tinconduite de leurs parents, et elles-mêmes servent d'instruments inconscients à d'autres inconduites : fruit né du vice, qui sert à son tour à engendrer le vice !

Nous voici revenus à la rue des bateaux de fleurs. Elle est bien transformée, et j'ai peine à reconnaître, dans ces bateaux pleins de bruit et de lumières, les tristes jonques que j'ai vues dans l'après-midi. Décidément, rien n'est plus laid que le quartier général des viveurs sous la clarté de l'astre du jour. Cela est vrai dans tous les pays. Au grand jour, ces lieux de I)laisir ont quelque chose de triste et de fatigué, et la vague odeur de lendemain d'une fôte qui s'en dégage suffirait seule à vous dégoûter des orgies.

Nous faisons quelques pas dans la rue flottante. Cette fois, les bateaux sont habités, et leurs habitants ont pris la précaution de dresser, entre eux et le dehors, le mur inviolable de la vie privée. Seulement, ce mur est trop fragile pour arrêter le son; et, çà et là, à travers ses fissures, se glisse un rayon de lumière, juste

assez pour se guider, mais insufïisant pour montrer les laideurs du chemin.

Bientôt nous rencontrons un des serviteurs du mandarin X...., qui Ta envoyé en avant pour retenir un bateau, car chacun ne peut donner asile qu'à une seule société. Il nous mène à celui qu'il a préparé à notre intention. Nous entrons. J'ai peine à reconnaître, tout d'abord, une de ces pièces sales et sombres que j'ai vues le matin. Deux lustres de lampes à pétrole, — importation américaine, — répandent un flot de clarté. Sur les murs, d'innombrables petits miroirs, aux formes bizarres, se renvoient l'un à l'autre la lumière, après l'avoir considérablement augmentée. Puis l'ameublement s'est transformé.

Il y a, paraît-il, dans ces établissements, deux espèces de meubles, ceux de jour pour les vrais gourmets qui viennent y savourer des nids d'hirondelles ou des holothuries, arrosés d'eau-de-vie à quatre sous; ils ne peuvent plus, en général, satisfaire qu'un de leurs penchants, le seul qui survive à tous les autres, la gourmandise,; pour ceux-là, les frais de mobilier sont inutiles; la cuisine et son cordon bleu jouent le premier rôle.

Les meubles de nuit ont un rôle plus important; les viveurs qui s'en servent sont des amateurs exigeants de bonne chère et de bien d'autres choses. Il leur faut d'abord la protection du mur de la vie privée; puis des sièges confortables qui facilitent l'extase de l'opium ; une orgie de lumières qui réjouisse leurs sens et leur permette de tout voir ; de la musique pour charmer leur ouïe, et enfin un cabinet très particulier qui leur permette, en cas de besoin, les douceurs d'un tête-à-tête.

Pour toutes ces raisons, un bateau de fleurs vu de nuit ne ressemble guère à ce qu'il est vu de jour. Autant l'un est triste, solitaire, autant l'autre est rempli de bruit et de mouvement.

A peine entré, ce qui me frappe, c'est que les deux fauteuils sont remplacés par deux sofas, et sur la table qui les sépare, il y a tout le petit nécessaire d'un fumeur d'opium : pipes, lampes, aiguilles. Une collation, qui rappelle un loeu la zakouska des Russes, nous attend.

Il y a là, amoncelées dans des assiettes, des pyramides de fruits confits, dattes, oranges, prunes, des poires tapées, des pêches séchées,

des tranches d'œufs pourris à l'aspect noir, repoussant,, mais dont le goût est excellent. A côté, des soucoupes remplies de pépins de citrouilles, de li-tchi desséchés. Voilà le menu de la partie solide de notre souper. Quant à la partie liquide, elle est formée d'abord par le thé, qui y joue le rôle de notre mâcon ordinaire ; puis, comme extra, de Teau-de-vie de riz parfumée à la rose et du Champagne sec.

CHxVPITRE IV

Musique Jaune. — Apportez les pipes! — Téesses chinoises.

Nous nous mettons à table, à la romaine, couchés sur les sofas. Deux jeunes filles aveugles viennent s'asseoir sur deux tabourets, à l'autre extrémité de la pièce. L'une tient une guitare fort semblable à la nôtre, rnoins la sonorité, car sa boite harmonique n'est formée que d'une épaisse planche de sapin, et ses cordes sont en soie. L'autre chante en s'accompagnant sur un violon, — je ne Tappello ainsi que parce que par le son il ressemble beaucoup à cet instrument. Quant à la construction, elle est bien différente. Un tube creux en bambou, long de 10 centimètres et d'un diamètre moitié moindre, dont l'une des extrémités est bouchée par un morceau de peau de requin bien tendue ; voilà la caisse harmonique. Sur ce tambour en miniature est fixé, perpendiculairement à sa longueur, un bâton rond, d'un demi-mètre : voilà le man-

che. A son extrémité supérieure , ce manche rustique est percé de trois trous, en file indienne, dans lesquels s'enfoncent trois chevilles qui retiennent les trois cordes en boyaux de l'instrument; l'autre extrémité de ces dernières est fixée sous la caisse, après avoir traversé la surface en peau de requin dont elle est séparée par un chevalet minuscule formé d'un morceau d'allumette.

Comme ensemble, cette production des Stradivarius jaunes ressemble bien plus à une grande cuillère de bois qu'à un instrument de musique.

Quant à l'archet qui fait chanter ce violon chinois, il est aussi simple que ce dernier. C'est un petit arc de 50 centimètres de longueur, dont la corde est formée d'une vingtaine de crins. Ordinairement, il fait corps avec le violon, dont les cordes passent au travers des crins.

Une fois assises, les pauvres aveugles, — peut-être deux de celles dont nous avons croisé les funèbres cortèges en venant, — commencent leur concert. Le rythme de l'air qu'elles jouent est monotone; le timbre de la guitare est sourd,

tandis que -le violon est plutôt criard. Mais ce qu'il y a de plus vraiment chinois dans tout cela, c'est la voix de la chanteuse : une voix nasillarde qui se maintient toujours dans les tons élevés. En l'entendant, on croit assister aux exercices d'un ventriloque. Et cependant, les Chinois goûtent fort cette façon d'émettre la voix, et pour eux, apprendre à chanter, c'est s'exercer à produire cette voix de ventriloque. Deux heures après notre entrée dans le bateau de fleurs, X.... avait tout à fait jeté pardessus les moulins son calme mandarinique. Le Champagne, la chaleur et le bruit avaient exercé leur influence sur son cerveau. A notre arrivée, je l'avais prié de ne point se gêner et de fumer tranquillement une pipe d'opium, si le cœur lui en disait. Cette proposition avait été reçue presque avec colère. Lui qui était la sobriété même, comment pouvais-je avoir l'idée de lui tenir un pareil langage ! Maintenant , les vapeurs du Champagne avaient bien modifié ses idées. Il se fit apporter pour un taël (7 fr. 50) d'opium et se mit à fumer. De mon côté, pour le mettre à son aise, je me fis apporter une de ces pipes en

bronze, au fourneau grand comme un dé d'enfant, et dont la fumée ne vous arrive qu'après avoir traversé un réservoir d'eau froide.

Mais ces deux pipes firent entrer en scène deux nouveaux personnages. Apportez les pipes, dans le jargon des bateaux de fleurs, correspond au légendaire « envoyez langoustes )> d'un trop joyeux préfet du second empire. Les deux pipes nous furent apportées, non par le garçon qui nous servait, mais par deux jeunes déesses, venues d'un de ces établissements que la police aussi bien que la morale chinoise tolèrent fort bien.

Vous allez peut-être trouver, chers lecteurs, que l'apparition des déesses se fait d'une façon fort brutale, tout à fait à la chinoise. Mais détrompez-vous, la luxure jaune sait fort bien sauver les apparences jusqu'aux dernières limites. Les deux jeunes filles forment les compléments presque indispensables des pipes. Pour l'opium, ce sont elles qui prennent, à l'aide d'une longue épingle, une petite boule d'opium grosse comme un grain de millet dans le paquet, qui chauffent cette petite boule, en la tournant lentement, sur

la lampe à alcool, et enfin qui la déposent dans le fourneau de la pipe, où le fumeur la consomme en une ou deux bouffées.

Pour le tabac, c'est à peu de chose près le même travail. La jeune fille bourre d'une petite boule de tabac, qu'elle forme avec ses doigts, le fourneau microscopique, terminé par un long tube qui s'enfonce dans le réservoir à eau. Puis, elle allume avec une baguette de papier, et en une bouffée tout le résultat de son travail est évaporé en fumée. Alors elle retire le fourneau, souffle dedans pour en faire sortir la cendre, et recommence à bourrer. Tout cela se fait si rapidement que leur besogne est loin d'être une sinécure et. sans elles, il serait impossible de savourer, en même temps, un bon souper et une bonne pipe, tant cette dernière donne de travail pour son entretien.

Pendant que nous fumons et mangeons, les deux musiciennes continuent leur concert. Leur physionomie reste impassible. Le bruit de leurs instruments les empêche d'entendre une conversation digne d'un corps de garde; leurs yeux, clos pour toujours à la lumière, ne voient

point les poses plus ou moins risquées d'un groupe formé par X.... et son allumeuse de pipes, etc.

L'opium aidant, la plus grande intimité ne tarde pas à s'établir entre ces deux personnages ; c'est un échange délicieux d'agaceries à la chinoise que tout bon sujet du Fils du Ciel a appris par cœur dans des albums ad hoc, où les gravures sont si expressives qu'elles n'ont point besoin de commentaire. La galanterie jaune est, comme la philosophie de même couleur, une chose immuable, conservée avec respect par des générations successives d'hommes qui croiraient commettre un sacrilège s'ils y changeaient quoi que ce soit. Seulement, la philosophie a un père, Confucius, tandis que les Chinois pourraient appliquer à la galanterie ce que Voltaire a dit des beaux-arts et des maux que Vénus distribue avec tant de largesse parmi ses adorateurs : on ignore quel en a été Vinven^ leur.

X...., qui parle un anglais fort pittoresque, autant d'accent que d'expressions, me prend à témoin de la gentillesse de son partenaire.

— Quelle charmante machine bien vivante !

Je conclus de cette exclamation que Topium

donne de l'animation, même à un mannequin habillé.

Plus il fume et plus son enthousiasme s'accroît.

— Quel teint ! Quelle bouche !

La figure est une vraie façade de plâtre, tant elle est couverte de poudre de riz. La bouche est une raie rouge tracée au carmin sur une devanture blafarde.

Du train où il va, il finira bien certainement par trouver d'adorables petits petons dans ces moignons informes, semblables au bout d'une jambe de bois, qui sont les pieds d'une élégante chinoise. Mais avant qu'il en arrive là, sa déesse l'entraîne dans la pièce du fond où se trouve sans doute son autel, et où les profanes comme moi ne sont point admis. Tirons un voile sur le -rituel de ce culte universel, et, quoi qu'en dise Boileau, n'essayons point d'exposer dans un récit ce qu'on ne doit pas voir.

La pièce où je me trouve maintenant en têteà-tête avec une pipe et son complément indis-

pensable, est remplie d'une odeur acre produite par riiorrible mélange de la fumée huileuse du tabac chinois et de l'opium. Il y fait étouffant : aussi, sans plus de cérémonies, je soulève une planche de la porte pour respirer un peu d'air frais.

Un magnifique clair de lune éclaire toute la ville des bateaux de Heurs, maintenant remplie de bruit. Je m'avance dans Tallée, et j'arrive à son extrémité. Là, la rivière des Perles coule heureuse à l'air libre, tandis que la lune étend sur ses -flots son éventail d'argent. Sur la rivô opposée, le faubourg de Ho-nam est plongé dans le sommeil et l'obscurité; en amont et en aval, môme silence et même obscurité. Seuls, deux fanaux, Tun rouge et l'autre vert, indiquent le chenal où passent les grands vapeurs. Je reste là à baigner mes sens un peu fatigués dans la fraîcheur d'une nuit tropicale, puis je retourne prendre mon ami.

La troisième veille, — minuit, — est sonnée par les gongs de tous les corps de garde de la ville. Au moment où se fait entendre cet appel sonore du bronze, il se produit un peu

LA CHINE DES VIVEUKS Ul

d'animation dans la ruo des bateaux de fleurs;

des consciences expirantes donnent encore à leurs propriétaires le courage de s'arracher aux délices de Capoue, pour rentrer au logis avant qu'il soit demain.

Un ivrogne trébuchant heurte, dans sa marche chancelante, un jeune lettré, gommeux aux ongles renfermés dans de longs étuis d'argent. Furieux de cet accident, dont lui seul est l'auteur, le trop fervent disciple de Bacchus se met à injurier l'élégant, sans souci pour Tattitude dédaigneuse de ce dernier: L'attaque devint bientôt si vive, les termes si peu respectueux, que notre gommeux, en dépit de son flegme de lettré, finit par menacer l'insolent et par lui répondre sur le même ton. Cette scène mit fin à ma promenade ; les deux querelleurs bouchaient le passage, ce qui me força, bon gré mal gré, d'écouter leurs invectives.

Au reste, je n'eus point à me repentir de cet arrêt forcé; l'injure, malgré sa grossièreté, dépeint mieux le caractère et les mœurs d'un peuple que les plus beaux monuments de sa littérature nationale. On y retrouve, dans toute

sa nudité, le tempérament d'une populace, ses préjugés, et même jusqu'à ses vertus. Quoi de plus riche que le vocabulaire des poissardes napolitaines, de plus loui'daud que celui des drivers de Londres!

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