‹ Souvenirs d'un diplomateChapitre 27 sur 28 · Écrit sous la Restauration · texte numérisé non relu

Écrit sous la Restauration

avec un légitime orgueil, que nos revers^ si grands qu'ils pussent être , n'effaceraient jcimais un tel souvenir de la mémoire même de nos ennemis. Puis un sentiment d'une nature plus douce me portait à chercher dans ces belles plaines le champ où Joseph II, ouvrant un sillon à l'exemple des empereurs de la Chine, avait dignement honoré le premier des arts. Ces riantes images firent place à de lugubres pensées, quand j'entrai dans Olmûtz, et pourtant j'éprouvai une sorte d'amère satisfaction à contempler ces lieux, témoins des souff^rances imméritées de compatriotes à moi bien connus. Lorsque je résidais à Berlin, le général Beurnonville, prisonnier pendant cinq aps dans cette forteresse, m'avait souvent entretenu de sa captivité. Accompagné d'un guide, j'allai visiter extérieurement le donjon où il avait été enfermé, ainsi que les députés de la Convention, arrêtés en même temps que lui et le général La Fayette. On me fit voir la fenêtre par laquelle celui-ci s'échappa un jour, avec Taide d'un jeune Ajuéricain nommé Huger, jaloux de payer la dette de sa patrie. Malheureusement l'illustre prisonnier fut repris , et le dévouement généreux de son sauveur lui valut à son tour la captivité. Ses compatriotes, en revanche, exaltèrent sa conduite, et la même action lui valut ainsi des fers en Europe et des palmes dans le nouveau monde. Espérons qu'un jour, d'une extrémité du globe à l'autre, le dévouement à la cause de la liberté

obtiendra les mêmes honneurs et les mêmes récompenses.

La Bohême, et Prague surtout, devaient m'occuper à plus d'un titre. Les périlleuses témérités de Frédéric II me furent plus d'une fois rappelées par ses champs de bataille : Czaslow, CoUin, Lowositz et Prague elle-même. Dans cette capitale, je parcourus la ligne qu'avaient occupée nos troupes en 1741; j'examinai le point par lequel eut lieu l'attaque conduite par Chevert, coup hardi qui décida le sort de la place. Puis j'allai voir celui par lequel les Français assiégés à leur tour échappèrent à Tarmée qui les entourait, vainqueurs par leur retraite même, et non moins illuslrés par cette évasion habile que par Toccupation même de la place. Prague est partagée par la Mojdaw en deux moitiés que réunit un très-beau pont, sur lequel s'élève la statue de saint Jean Népomucène, noyé dans cette rivière par ordre du féroce Venceslas IV, auquel il refusait de révéler la confession de la reine sa femme. En mémoire du genre de supplice dont périt ce martyr d'un religieux silence, des statues lui sont érigées sur tous les points de la Bohême ; j'en rencontrai à chaque pas dans un parcours de plus de cent lieues. A tous moments, en traversant la Bohême , et surtout la Moravie, j'avais admiré de jolies constructions à l'italienne, qui donnent de la richesse de ces contrées une idée bien différente de celle que nous nous en formons en France. Il est vrai

que je les voyais à travers le prisme d'un magnifique printemps, qui aurait embelli la région la moins favorisée de la nature. Je vis de même, dans tout Téclat delà belle saison, Tœplitz, rendez-vous général de Topuience oisive de la Russie et de TAllemagne; Tœplitz , dont les loisirs ordinaires allaient bientôt faire place aux plus graves préoccupations poliliques. C'était là, dans le courant de ce même été qui commençait, qu'allait bientôt se conclure l'alliance du continent européen contre son superbe dominateur. En quittant Teschen J'avais laissé, à peu de distance sur ma droite, cette ville de Troppau, où fut résolue depuis, en 1820, l'extermination du gouvernement constitutionnel de Naples. En passant par Tœplitz, je laissais à ma gauche Carlsbad, autre lieu qui depuis a aussi joint à la renommée de ses eaux bienfaisantes la triste célébrité d*un pacte politique impopulaire. C'est là que furent arrêtées les bases d'un système qui , par la création du tribunal inquisitorial de Mayence et l'interprétation, abusive de Tacte fédéral des Etats allemands , détruisit en fait la liberté des peuples germaniques , comme l'indépendance des États de second ordre. Dans la guerre que l'on faisait en 1813 à Napoléon, c'était parmi les armées russe et prussienne , parmi l'armée autrichienne ellemême , que retentissaient les mots de liberté et d'égalité, tandis que Napoléon ne parlait plus aux Français que de grandeur et de gloire. Les droits des

peuples, les droits des hommes étaient invoqués dans les proclamations des souverains alliés et de leurs généraux. Il eût été difficile de prévoir que, sous peu d'années , ce serait de Ja Silésie et de la Bohême qu'on daterait des actes conçus dans un esprit si opposé à celui-là.

Un ordre de l'Empereur m'ayant appelé à son quartier général, je ne fis que passer à Dresde, et je m'acheminai à la suite de l'armée. J'arrivai à Liegnitz au moment même où l'armistice de Plesswitz venait d'être conclu, à la suite de la victoire de Bautzen. Dès mon arrivée, il me fut prescrit de m'occuper, de concert avec le prince Poniatowski, de l'organisation du 8* corps de la Grande Armée, dont les Polonais devaient former et formèrent en effet le noyau principal. Au milieu des préoccupations pénibles de cette époque, j'éprouvais une grande consolation à continuer avec le héros de la Pologne ces relations journalières, cette intime familiarité dont j'avais pris la douce habitude dès 1811. Depuis notre arrivée en Saxe jusque bien avant dans la fatale campagne de Leipzig, nous ne cessâmes, soit de nous voir, soit de correspondre ensemble. Je recueillais et j'ai conservé avec un soin religieux toutes ses lettres. Un sinistre pressentiment m'avertissait que cette correspondance serait bientôt pour moi une relique sacrée. Je puis le rappeler avec un juste orgueil, je fus honoré d'une sincère et profonde amitié par ce héros, dont le nom

rappelle lous les nobles sentiments, toutes les généreuses pensées, dont la mémoire est à jamais sacrée pour ses compatriotes comme pour la France même ; et cette amitié, je la devais surtout à mon sincère dévouement pour la cause de la Pologne.

Ma position, pendant l'armistice, était singulièrement délicate vis-à-vis des Polonais qui venaient s'informer auprès de moi des intentions de Napoléon relativement à leur patrie. Les circonstances étaient telles que je devais, dans Tintérét de la France et de la Pologne elle-même, les renvoyer « toujours affligés, jamais désespérés. » J'eus d'autant plus lieu de m'applaudir de ma circonspection, que le langage et les démarches de tous les Polonais amis de la France, de tous les Français amis de la Pologne, étaient alors soigneusement surveillés. Nous en eûmes la certitude au mois de juillet par plusieurs lettres interceptées, que le duc de Bassano me communiqua. L^une d'elles, émanant d'un personnage fort distingué d'ailleurs de la cour de Prusse, contenait d'amères récriminations contre le dévouement obstiné des Polonais à la France, et des appréciations plus que sévères du caractère même de la nation polonaise : « Leur esprit vous est bien connu, écrivait-il, leur soi-disant patrie passe chez eux par-dessus toute considération; et, pour la servir, les plus mauvais moyens leur paraissent des vertus. » De telles épigrammes valent des éloges, et Tâpreté des rancunes

et des convoitises allemaDdes se trahit à merveille dans Tépithète injurieuse infligée à la Pologne par le sujet d'une monarchie militaire d'aussi fraîche date que la Prusse.

Pour compléter mes souvenirs en ce qui concerne les Polonais qui suivirent héroïquement jusqu'au bout la mauvaise fortune de la France, je dois rappeler une scène qui se passa pendant la retraite de Leipzig entre Napoléon et les officiera survivants du corps auxiliaire polonais, scène touchante et peu connue, qui me fut racontée quelque temps après par un témoin oculaire. Pendant les premiers jours qui suivirent la bataille, il y avait eu quelques défections parmi les Polonais entraînés dans la retraite. Ils étaient surtout démoralisés par la disparition de Poniatowski, dont on ne savait encore s'il était mort, prisonnier ou réfugié dans un asile inconnu, d'où quelque grave blessure Taurait empêché de rejoindre ses soldats. L'Empereur, instruit des dispositions fâcheuses qui se manifestaient parmi ces auxiliaires jusque-là si fidèles, leur fit dire qu'il ne leur demandait plus qu'une chose, de le reconduire jusqu'au Rhin; et ce message, inspiration vraiment heureuse, suffit pour ranimer les courages défaillants. Enfin, quatre jours avant la bataille de Hanau, Napoléon, ayant rencontré la colonne polonaise en marche, réunit autour de lui les principaux officiers sur un tertre qui dominait la roule. Son attitude était bien-

veillante, mais triste; sa voix émue : l'aspect de ces rares survivants lui rappelait cruellement ceux qui avaient succ^ombé, tant de sang généreux inutilement versé pour la Pologne et pour lui-même. Il parla assez longtemps avec une émotion visible, quoique contenue. « Je vous ai appelés, leur dit-il, pour vous parler sur votre situation. Gomme Empereur, comme général, je n*ai rien à vous reprocher : vous avez agi loyalement envers moi après avoir combattu en braves. Mais je veux vous donner de bons conseils. Où voulez- vous aller ? chez votre roi ou dans vos foyers? Votre roi n^a peut-être pas luimême d'asile. Je vous l'ai donné pour souverain, parce que les autres puissances n'ont pas voulu voir à votre tête un homme qui eût plus d'énergie. 11 fallait vous donner un Allemand, et, comme c'était un honnête homme, mon ami particulier, je l'ai fait votre duc. Vous savez bien qu'il ne l'était que pour la forme, ce n'était pas lui qui était grand-duc de Varsovie, c'était moi, et votre malheur est que je ne l'aie pas été directement. Et chez vous, qu y trouve-

riez-vous? des Russes et des Prussiens » Faisant

un nouveau retour sur le passé, Napoléon laissa échapper le regret de n'avoir pas trouvé dans les Polonais un concours assez énergique pendant la guerre de Russie. Ce reproche fut vivement relevé par l'un des officiers présents, qui, d'un ton respectueux mais ferme, rappela à l'Empereur que lui-

même, dans les moments décisifs, n'avait pas fait tout ce qu'il fallait pour donner une pleine et entière confiance dans ses intentions relativement à la Pologne. Il lui demanda aussi pourquoi il avait mis des Autrichiens, et non des compatriotes, en contact avec les habitants des provinces russo-polonaises. Napoléon répondit : « J'avais des ménagements à

garder avec l'Autriche » Il parla encore de Tar-

ticle secret du traité d'alliance par lequel l'Autriche devait céder éventuellement la Gallicie en échange de i'Illyrie, dont la restitution lui était promise; Le dévouement des Polonais ne serait donc pas demeuré sans récompense, en cas de succès. .Quittant ensuite ce terrain difficile, car lui-même ne se sentait pas à l'abri de tout reproche vis-à-vis de la Pologne, il s'étendit sur les ressources qui lui restaient encore, et démontra avec cette énergie de persuasion qu'il possédait à un si haut degré, que, malgré les malheurs et les fautes du passé, l'avenir de la patrie polonaise demeurerait encore irrévocablement hé à la fortune dé la France. Un hourra général de vive V Empereur I accueillit cette allocution, et tous jurèrent de ne jamais abandonner celui dont la constance, inépuisable comme le génie , semblait encore, nonobstant un double écroulement de fortune, promettre à ses fidèles une revanche dernière et foudroyante, ou la gloire dans le malheur même.

Au mois de décembre 1813, aussitôt après mon

retour à Paris, l'Empereur me fit demander un rapport sur les secours à donner aux Polonais non militaires, réfugiés en France. Il ne pouvait me confier une tâche plus consolante, et nul, j'ose le dire, n'était plus propre à la remplir, et par les connaissances particulières que j'avais pu acquérir pendant mon séjour en Pologne, sur les antécédents et la position plus ou moins précaire de ces illustres exilés , et par mes sympathies personnelles pour leur pays et pour eux-mêmes. Certaines investigations sur leur situation présente devaient leur sembler moins pénibles de ma part que de celle de tout autre. Je signalai, dans un rapport secret, les infortunes les plu^ méritantes à la bienveillante équité de Napoléon. « Je ne me laisse pas aveugler, disais-je dans la conclusion de ce rapport, par un intérêt mal entendu pour une nation dont la destinée politique ne semble plus douteuse aujourd'hui; mais je pense que des considérations puissantes doivent imposer à la France le devoir de faire encore quelques sacrifices pour les représentants fugitifs de cette nation, jusqu'à ce que le sort de leur patrie soit fixé par des traités. L'honneur même de la France m'y parait intéressé, et j'ajouterai que les sommes employées ainsi ne seront pas un argent perdu. En admettant que l'existence de la nation polonaise soit irrévocablement anéantie, il peut encore n'être pas inutile pour la France, de laisser parmi les Polonais le souvenir d'une gêné-

reuse protection qui aura, jusqu'au dernier moment, soutenu les citoyens compromis pour la cause commune. Il peut n'être pas indifférent d'avoir au milieu de cette Pologne, même soumise et partagée, des amis secrets dont la France puisse se servir au besoin; il peut être avantageux d'entretenir ce fonds d'affection et d'espoir qui doit toujours ramener les Polonais vers la France. C'est donc un placement de fonds bien entendu; c'est, de plus, un sacrifice commandé par l'honneur national. »

Les intentions de l'Empereur, à cet égard, ne pouvaient être douteuses ; il accorda des pensions, qui quelques mois plus tard cessèrent avec son règne. Plusieurs de ces généreux exilés ne voulurent profiter de ce secours qu'à la dernière extrémité. Leur nombre, peu considérable d'abord, avait fini par prendre un accroissement assez important. On remarquait parmi eux plusieurs des anciens ministres du grandduché, et le vénérable comte Soltan , président de la commission lithuanienne du gouvernement. Soltan, déjà maréchal de Lithuanie à l'époque de la confédération de Targowicz, dépouillé de ses biens et emprisonné à cette époque pendant plusieurs mois en Russie, était un des meilleurs citoyens de la Pologne, et Tun des plus respectés. Il subissait, au terme de sa carrière, un nouveau martyre d'autant plus cruel qu'il avait été précédé d'une déception plus amère. Un autre réfugié, le comte Weglewski^ ancien mi-

Distre d'État du grand-duché , ne voulut accepter de la France d'autre indemnité que la croix de la Légion d*honneur.

Je dois encore, en unissant, rappeler, à la louange de Napoléon, que, même à Fontainebleau, il se souvint des Polonais fidèles, et qu'un article spécial du traité d'abdication fut consacré à sauvegarder leurs intérêts. A Sainte-Hélène encore, il exprima souvent le vœu, Tespoir que tôt ou tard des circonstances plus heureuses permettraient enfin à la France d'acquitter sa dette envers sa malheureuse sœur du Nord. L'accomplissement de ce vœu se fait bien attendre ! Parmi les témoins de l'éphémère renaissance de la Pologne, au commencement de ce siècle, nul ne vivra sans doute assez pour saluer cette nouvelle aurore, dont j'emporterai pourtant l'espérance dans la tombe. Non, ce nationicide^ le plus odieux qui ait jamais souillé rhistoire des peuples civilisés, ne sera pas un irrévocable arrêt de mort.

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