‹ Souvenirs d'un diplomateChapitre 26 sur 28 · Elle eut lieu le · texte numérisé non relu

Elle eut lieu le

2. Le corps du général Sacken ns remplissant pas seul cet objet, le général Rath, chargé au siège de Zamosc, suspendit un moment cette opération pour venir le renforcer.

3. La retraite demeura incertaine par la résistance du prince Poniatowski; delà, les débats qui eurent lieu le 12 mai entre les Russes et les Autrichiens ; de là enfin, l'occupation de Cracovie par les Russes, malgré la stipulation contraire de ce paragraphe.

414 LA POl.OGNE.

puis l'époque de sa rédaction jusqu'à notre expulsion définitive, était de la part des Autrichiens une comédie arrangée d'avancé, dont la dernière scène fut seulement quelque peu allongée par le prince Poniatowski, qui, bien à son insu, en 'était l'un des acteurs.

La conclusion d'un tel accord, sur un objet spécial, n'impliqué pas, assurément, que l'Autriche eût dès lors brûlé ses vaisseaux. Sans doute, cet acte n'était pas encore inconciliable, de sa part, avec le maintien de l'alliance française; mais, de l'autre côté, c'était comme une voie ouverte pour un concert ultérieur sur des questions plus étendues. L'Autriche, par un article de cette convention, qui toutefois ne fut pas complètement exécuté, devant conserver Gracovie et trois têtes de ponts sur la Vistule, s'était assuré le moyen de rentrer à volonté sur le territoire du duché, dans rhypothèse d'arrangement nouveau avec la France. Elle portait, dans le cas contraire, un coup sensible à Napoléon, en lui ôtant un point d'appui précieux, et cette dernière éventualité fut celle qui se réalisa.

Nous avons indiqué ci-dessus l'intention exprimée par Napoléon, dès le 13 ^vril, d'employer à une diversion importante, dès le début de la campagne, le corps du général Frimont, tandis que le gouvernement autrichien déployait toute son activité, en sens contraire, à hâter la retraite du corps auxiliaire et la nôtre. C'était dans ce but qu'on avait mis en jeu

sans scrupule les assertions les plus controuvées sur les prétendues témérités des Polonais. Nous avons vu aussi à quel point Tidée de leur désarmement avait excité rindignation de TEmpereur, et combien leurs sentiments étaient d'accord avec le sien. Eux aussi auraient préféré la mort ou la Sibérie avec les Russes au désarmement par les mains perfides de lïos alliés. Sans méconnaître la faute capitale que Napoléon avait commise en ne mettant pas une enchère en temps utile sur Talliance de Vienne, on ne peut voir sans un sentiment pénible, pour ne rien dire de plus, certains détails de la duplicité autrichienne. Le 17 avril, M. de Mettemich promettait encore à notre ambassadeur que le corps autrichien ne se retirerait que devant des forces évidemment supérieures. Or, dans ce moment même, les Autrichiens étaient encore, à eux seuls, plus nombreux que le corps russe de Sacken qui leur était opposé, et Ton a vu pourtant quelle insistance menaçante déployait dans ce moment même leur général vis-à-vis des Polonais. Du 17 au 20 avril, M. de Narbonne assiégea littér^-lement le ministre autrichien pour obtenir que" le corps auxiliaire restât où il était. Enfin le 20, M. de Mettemich, qui dans ce moment ignore que la fermeté de Poniatowski nous avait valu un nouveau délai, risque avec un embarras visible Taveu que le corps auxiliaire est de nouveau en pleine retraite. Il s*excuse sur la prétendue supériorité des Russes; puis

ajoute, comme poussé à bout : « Ne serait-il pas absurde que les Autrichiens se battissent pour les Polonais? — Les Polonais, i-épond l'ambassadeur français, sont des alliés qui se battront avec les Autrichiens pour conserver une position militaire. — Jamais on ne déterminera Tarmée à se battre pour conserver Cracovie aux Polonais. — Certes, si vous n'êtes pas sûrs de votre armée, il est certain que Talliance de TAutriche perd beaucoup de son prix*. •

Dès le lendemain de la conférence où le chef du cabinet autrichien lui avait tenu ce langage, M. de Narbonne lui remit une note des plus pressantes. Il y témoignait sa surprise des étranges aveux qu'on venait de lui faire. • L'empereur Napoléon^ disait-il, n'a jamais entendu que le vœu de TAutriche pour la paix annulât un traité existant. Le traité stipule un corps auxiliaire ; ce corps doit être aux ordres de TEmpereur; s'il n'obéit pas, que n'a-t-on pas le droit d'en inférer? ■

Le temps des équivoques et des subterfuges était passé, et M. de Metternich, en présence d'une demande d'explications aussi formelle, dut déclarer enfin « que l'empereur, son maître, se décidait à prendre l'attitude d'une médiation armée • Une

1 . Correspondance de Af . de Narbonne, (Archives des affaii es étrangères.)

semblable déclaration fut faite à Paris par le prince

de Schwartzenberg que Napoléon y avait impoliti-

quement laissé, et qui en repartit plus mécontent que jamais. Ce fut dans une de ses dernières conférences avec le duc de Bassano, qu'il laissa échapper, à propos de Talliance de famille qui unissait les deux empires, ce mot devenu célèbre : « La politique a fait le mariage, la politique peut le défaire. »

Napoléon désapprouva cette note de M. de Narbonne. Il pensait qu'elle avait mis TAutriche dans la nécessité de s'expliquer, tandis qu'il eût mieux valu gagner du temps, et que l'Autriche se serait déclarée pour nous après Ltitzen, si lanote en question ne Teût forcée de prendre, plus tôt qu'elle ne le voulait, l'attitude de médiation armée dont elle ne voulut plus ensuite se départir. Il est revenu sur cette idée à Sainte- Hélène. « Les succèsde M. de Narbonne, disait-il alors, m'ont perdu peut-être. L'Autriche, se voyant devinée, leva le masque et précipita ses mesures. » L'Autriche ne précipita rien. Tout se fit chez elle avec ordre, et chaque chose vint à son temps.

Les éclaircissements qui précèdent ne laissent, je pense , subsister aucune obscurité sur les derniers événements de notre retraite. Notre expulsion de Cracovie, vainement retardée par une lutte inégale, n'était que l'accomplissement de la convention de Kalish. Au moment où le général Frimont évacua Cracovie, il dit au préfet que c'était à Tobstination

du prince Poniatowski et du ministre de France que les habitants de cette ville devaient la nécessité de l'occupation russe. Nous croyions alors qu'il y avait de la fausseté dans ce langage , et nous avions tort, car il était très-vrai que notre persistance à ne nous retirer qu'au dernier moment avait mis obstacle à l'exécution de l'article de la convention de Kalish, qui laissait Cracovie aux Autrichiens.

Notre acheminement direct à travers la Bohême pour rejoindre la Grande Armée fut le résultat d'instances énergiques de M. de Narbonne, instances qui empruntaient une éloquence persuasive à l'heureux début de la campagne. « Parlez ferme, lui écrivait de Dresde le duc de Vicence, et dites même à M. de Metternich, s'il faut en venir là, que la mesure est comblée. • On venait d'intercepter à Dresde- des lettres d'agents russes et prussiens, qui accusaient des épanchements par trop intimes de la part du chef du cabinet de Vienne. Nonobstant tous ces griefs, l'Empereur faisait écrire à Vienne, par le duc de Vicence , qu'il pardonnait à TAutriche ce qui s'était passé ; que même il voulait l'ignorer. L'Empereur croyait faire beaucoup en se montrant ainsi généreux; mais de tels ménagements ne pouvaient plus suffire pour maintenir l'Autriche' neutre ou la ramener à nous. Peut-être même était-ce un motif pour elle de marcher dans une voie opposée, où elle était appelée à recueillir des bénéfices plus

positifs que Toubli du passé. Du reste, M. de Narbonne n'eut pas besoin d'en venir à ces reproches dangereux pour obtenir notre changement de direction. Ce premier effet de notre nouvelle victoire annonçait assez qu'il aurait été encore temps de s'entendre avec l'Autriche. Irrité de la duplicité de cette puissance, Napoléon crut pouvoir persister, se dispenser de tout sacrifice, et lui imposer au moins la neutralité à force de triomphes. Ce ne fut qu'au dernier jour du congrès de Prague qu'il voulut changer de système, et alors il n'était plus temps *.

En faisant remarquer ci-dessus comment l'empereur Napoléon s'était montré, en ce qui concernait ses relations diplomatiques avec TAutriche, partial pour M. de Narbonne au préjudice de M. Otto, j'ai cru remplir un devoir eu défendant d'un reproche immérité la mémoire d'un de mes anciens collègues, qui a laissé au département des affaires étrangères un nom justement honoré. Mais je regretterais que ces observations, dictées par un sentiment de justice, eussent en quoi que ce fût l'apparence d'une récrimination contre M. de Narbonne ; personne ne rendait plus que moi justice au caractère très-recommandable de ce dernier. Beaucoup de personnes

1. On trouvera de curieuses particularités sur cette proposition in extremiSt faite par Napoléon à l'Autriche, le 8 août 1813, dans le tome XII, chapitre vi, de l'Histoire de France sous Napoléon^ de M. Bignon.

420 • LAPOLOGNE.

ne voyaient en lui qu'un des brillants souvenirs de l'ancienne cour , tandis que ses former élégantes et ses aimables qualités n'étaient que la broderie d un fonds sérieux d'honneur et de droiture. Courtisan gracieux, il avait Tâme élevée d'un bon Français. Je crois être juste envers deux beaux caractères, en disant qu'il y avait entre lui et le prince Poniatowski beaucoup de traits de ressemblance. Tous deux moururent dans cette même année 1813, et il y eut aussi quelque ressemblance dans la cause de leur mort. Poniatowski blessé se noya dans l'Elster, pour s'être trop fié à la vigueur de son cheval. Ce fut d'une chute de cheval que mourut M. de Narbonne, dans la place de Torgau, dont Napoléon l'avait nommé gouverneur après la rupture de l'Autriche; mais ce qui est vraiment curieux, c'est que ce cheval trop fougueux pour un cavalier presque sexagénaire avait été cédé à M. de Narbonne précisément par le prince Poniatowski. Faut-il les plaindre tous deux d'avoir succombé à cette époque, avant la prise de Paris, avant Waterloo? Que de foisj*ai envié le sort de ceux d'entre nous qui, morts à propos, n'ont pas même prévu jusqu'où iraient nos malheurs !

Itinéraire de Cracovie à Dresde. — Teschen. — Troppau. — 01miitz.— Prague. — Arrivée au q^uartier général. — Mes derniers travaux avec le prince Poniatowski. — Allocution de Napoléon aux Polonais pendant la retraite de Leipzig. — Secours donnés par mes soins aux réfugiés polonais civils. — Conclusion.

Mon voyage de Cracovie à Dresde, en compagnie de ce bataillon sacré de la Pologne qui allait se réunir à Napoléon, et bientôt après mourir pour lui, m'offrit des sujets variés de réflexions qui n'étaient pas sans intérêt, en raison des circonstances et des localités qui les faisaient naître. En traversant la Gallicie, bien que cette contrée soit aujourd'hui possédée par l'Autriche, je retrouvai la Pologne dans le langage, le caractère, les habitudes et les mœurs du pays. Tant que les Polonais conserveront leur langue, en dépit des oppressions étrangères, peut-être les

arrêts redoublés de la force qui ont opéré leur ruine ne seront-ils pas irrévocables.

La ville d'Autriche où nous fîmes le plus long séjour fut Teschen, célèbre dans les fastes diplomatiques du siècle dernier. Que de péripéties entre 1779 et 1813! Si pendant cet intervalle de trente-quatre ans, riche d'événements à remplir plusieurs siècles, la France a accompli des prodiges, combien ce même espace de temps a été fructueux pour la Russie I C'est là, c'est à Teschen, qu'évoqué par la politique de Frédéric II, le cabinet de Pétersbourg fut pour la première fois diplomatiquement introduit dans les affaires de TAllemagne. C'est là qu'il fut admis à partager avec la France déchue le protectorat qu'elle avait seule exercé depuis la paix de Westphalie. Heureux dans mon ignorance d'événements prêts à éclore, je rougissais pour l'ancienne France d'une déconsidération dont le retour me semblait impossible. J'étais loin de prévoir que, sous peu, cette France, dont le gouvernement avait depuis quinze ans dicté ses volontés dans tous les congrès, paraîtrait à son tour, en habit de deuil, dans des congrès nouveaux, pour y recevoir des ordres dont on lui laisserait l'exécution avec ses charges ; qu'elle serait condamnée à employer les débris de ses héroïques armées , filles de la Révolution , à poursuivre et détruire la liberté sur une terre étrangère. Rendue à ses anciens rois, et néanmoins suspectQ à la coalitioli

triomphante, la France a épuisé la coupe des humiliations. Un moment nous descendîmes plus bas même qu'en 1779, et pourtaût notre situation était moins effrayante. La faiblesse de la France, à la suite d'un règne honteux , était le résultat d'une maladie de consomption et de langueur. Notre abaissement sous la Restauration a été la suite d'un coup de foudre. La France, il est vrai, a été abattue dans la poussière , mais non mortellement frappée. Son cœur lui reste, et Tavenir lui appartient *.

A Teschen, j'étais à deux pas des sources de la Yistule. Je visitai avec un vif intérêt le mince filet d'eau que j'avais vu ailleurs transformé en un grand fleuve. Précédemment, mes voyages m'avaient conduit de même aux sources du Rhin et du Danube. On éprouve un charme indéfinissable, mais profond, dans celte contemplation des grandes choses à leur origine. L'imagination se plaît à ces contrastes physiques , qui lui en rappellent d'autres non moins frappants dans l'ordre moral. En voyant de grands fleuves à leur source , on songe à Rome au berceau, ou à Napoléon lieutenant d'artillerie.

Quand j'entrai en Moravie, en quittant Teschen, bien des objets divers solhcitèrent à la fois mes méditations et mes regards. Je reconnus quelques parties du champ de bataille d'Austerlitz, me disant,

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