XII NOTICE HISTORIQUE
héroïque courage, appréciait son esprit généreux, estimait son caractère entreprenant, admirait sa nationalité opiniâtre qui avait survécu à trois partages : mais il se souvenait aussi, en les déplorant, des divisions où était tombée cette nation infortunée^ qui, faute d'accord et d'obéissance, ayant une aristocratie et pas de classe moyenne, de brillants soldats et pas d'armée organisée, une souveraineté tumultueuse et pas d'administration publique, avait poussé la liberté de l'individu jusqu'au point de rendre impossible l'existence de l'État, et, à la fin, restée sans défense parce qu'elle était sans union, avait été dépecée comme une proie par ses avides voisins.
Lorsque M. Bignon était parti des Tuileries, Tempereur lui avait recommandé de concourir surtout à l'organisation intérieure de cette portion restaurée He la Pologne. M. Bignon s'y appliqua avec une affectueuse sollicitude. Les principes généreux de la démocratie française pénétrèrent, avec nos. codes, au milieu dés habitudes chevaleresques de la noblesse polonaise. Les / serfs furent affranchis et les bourgeois admis dans les diètes, où s'éleva une tribune qui pouvait faire entendre, plus tard , à tous les opprimés de race polonaise, le cri de l'insurrection et de la délivrance universelles.
Ce moment parut arrivé en 1812. Lorsque les deux empereurs, qui s'étaient entendus, à Tilsitt etàErfurth, pour se partager la domination du continent, et pour en exclure en commun les produits commerciaux et l'influence politique de l'Angleterre, cessèrent d'être d'accord. Napoléon eut l'intention et la possibilité de rétablir la Pologne. Par un article secret de son traité d'alliance avec l'Autriche, il s'était ménagé le moyen de recevoir la Gallicie en échange desprovincesillyriennes, et il comptait enlever à la Russie, par la guerre, la Li-
SUR M. BIGNON. xiii
thuanie, la Yolhynie et tout ce qui était tombé dans son vaste partage. Mais cet impatient politique, habitué à vaincre et à fonder également vite, ne sut pas mesurer le temps à l'entreprise. Au lieu de s'arrêter d'abord sur le Niémen pour y reconstituer l'ancienne Pologne, il s'avança vers Moscou, en laissant sur ses derrières l'Allemagne fatiguée, la Prusse frémissante, l'Autriche amoindrie par quatre traités, mais toujours prête à recommencer ses attaques pour se rétablir de ses pertes. Ayant appelé à Wilna M. Bignon pour y administrer la Lithuanie déjà conquise , il le remplaça à Varsovie par un ambassadeur extraordinaire, chargé de préparer l'indépendance de la Pologne au moyen de son insurrection.
Cet ambassadeur était l'archevêque de Malines, l'ingénieux abbé de Pradt, qui s'appelait lui-môme l'aumônier du dieu Mars, et s'était fait croire dévoué en se montrant flatteur. D'un esprit plus vif que sûr; portant, ce qu'il y a de pis, de la vanité dans les affaires, il ne suivit point les instructions qu'il avait reçues, ne provoqua aucune confédération insurrectionnelle , se substitua en quelque sorte au gouvernement du duché dont il dicta les mesures, à la diète dont il écrivit le manifeste , aux nonces dont il retoucha les discours, s'agita lui seul au lieu de soulever les autres, et ses fautes ajoutées à nos désastres eippêchèrent la seule tentative vraiment sérieuse d'une résurrection polonaise.
Après la retraite de Russie, l'empereur retira de Varsovie M. de Pradt pour y remettre M. Bignon. Mais il était trop tard. M. Bignon n'y revint que pour assister à Tinvasion du grand-duché désormais impossible à défendre, et que son âdèle dévouement abandonna des derniers. Il se retira avec cette petite et intrépide armée, qui, sous la conduite de l'héroïque Ponialowski, échappa