CHAPITRE V
LES POESIES DE JEUNESSE D'UN PREFET
Allons, allons, il faut en finir; plus d'hésitations ni d'ajournements nouveaux. Les années s'en vont, se chassant l'une l'autre, et me chassant devant elles. 11 ne faut pas laisser après moi la dette impayée. C'est à moi que le dépôt fut confié, il y a plus de quarante ans; il n'est pas sans m'embarrasser parfois, et sans me troubler dans le compte que j'en dois. Mais une dette de jeunesse semble plus sacrée par sa distance même et par le rayonnement de
(i) Tauzia le pressentait d'avance, car, dans son testament écrit en 87, il avait assure à Buon un souvenir de sa vieille et reconnaissante amitié. Il lui avait légué une charmante copictlc par Bonington d'un jeune garçon de Fragonard; comme à Bonnal sa petite Vierge Horcntlne de M. de Bcurnonville; comme à M. de Kéau un Tambour, aquarelle de Pil.s; comme à Oclaruc les deux éléphants en bron/x doré qui décoraient sa cheminée; comme à l.ajarle un petit meuble italien; comme à A. Arago et à d'autres vieux amis, diverses poteries et chinoiseries; comme à moi son V'asari.
l'âge confiant où la promesse en fut scellée. D'ailleurs pourquoi l'inquiétude et le respect humain? Mille ans ne séparent-ils pas les Mimi-Pinson de 1847 de celles de 1889, je parle de leurs habitudes de cœur et de toilette; et qu'y a-t-il de moins ressemblant à la prosodie maniérée des Parnassiens d'aujourd'hui, que les vers de mon poète par leur forme libre et point assez serrée, — ces vers faciles et d'une grâce fraîche et portant bien leur âge, qui me touchent par le souvenir de l'homme, mais auxquels je reprocherai moi-mGme de n'avoir pas été plus relus et châtiés. Ces feuillets sont l'image d'un monde disparu, d'un Paris de l'autre siècle, et l'auteur serait le premier à sourire sans honte en refeuilletant ces fleurettes d'un étudiant en goguette d'amour.
Disons donc que le cahier de jolies rimes, dont je crois de mon devoir de publier presque tous les morceaux, et dont la lecture conviendra particulièrement à de graves antiquaires aussi respectueux d'un fragment inédit de Catulle ou de Properce que d'un cartulaire de Charlemagne, et d'un petit bronze de Pompéi que d'une épée gallo-romaine, est l'œuvre posthume de Théophile Coupier, né à Forcalquier le 10 août 1820, et mort en 1874 d'un horrible accident chirurgical. Coupier avait composé ces poésies pendant qu'il étudiait la médecine à Paris, au sortir de l'école de Montpellier, et il me les confia avant de se livrer aux fonctions publiques, auxquelles l'appela, dès la première heure, la révolution de 1848.
C'est en 1842 que j'avais connu Théophile Coupier. Le 5 mars de cette annéelà, le pauvre Ernest Lafontan, le plus tendre ami, le camarade de tous les jours de ma jeunesse, m'écrivait de Montpellier, six mois avant sa mort : « J'ai fait connaissance, par l'intermédiaire du Président (Claparède), d'une dame espagnole, ayant plusieurs enfants, — dont un grand fils de notre âge," — et fort aimable, mais ne voyant que ce qu'il y a d'artistes à Montpellier. Elle reçoit le samedi une dizaine d'hommes et deux ou trois femmes musiciennes. On chante, on cause, et on regarde un tas d'albums qui sont sur une table; j'y vais tous les samedis et y passe fort bien mon temps. J'y ai fait connaissance du conservateur des monuments, qui m'a beaucoup parlé de Florence qu'il estime fort et m'a offert de m'aider si je voulais faire quelques études d'architecture. Je vais deux ou trois fois la semaine, passer quelques heures à faire des bons hommes avec le fils de la maison, et j'ai connu chez lui un étudiant en médecine qui me plait beaucoup. Il travaille beaucoup, mais surtout à toute autre chose qu'à sa médecine. Je tâcherai de m'arranger pour faire quelque chose avec lui. Il avait quelque idée d'apprendre l'italien ; cela m'irait parfaitement. Du reste nos relations ne font que commencer... » Le 12 mars, il reprenait : « Je crois t'avoir parlé dans ma dernière lettre d'un étudiant que j'avais rencontré ici, un brave garçon, piocheur, etc. Il travaille un examen qu'il va passer ce mois-ci; après, il se met à ma disposition. Nous commencerons par l'italien avec la phrénologie ; puis nous étudierons notre Toscane à fond. Je le dcbauche, le garçon, pour y faire
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un tour avant de m'en revenir à l^aris. On te préviendra pour faire tes paquets et descendre le Rhône, si le cœur t'en dit. C'est un compagnon qui, bien sûr. ne te déplaira pas. Il est très doux, ne voit ici que la famille Mares où je l'ai connu, et s'occupe de tout et d'autre chose encore. Ce sont des gens précieux pour les rtàncurs comme il y en a, n'est-ce pas ? Il a surtout étudié la philosophie, et m'en a parlé sans que cela m'ennuyât, ce que je n'aurais pas cru. Il compte après sa médecine s'aller monachaliser en quelque cour d'Allemagne ou d'Italie, y travailler quelques années. Pardon de t'en parler si longtemps, c'est que je voudrais réellement que tu le connusses. Cette famille Mares dont je t'ai mis le nom plus haut, est celle chez laquelle je t'ai dit un jour que je devais aller le soir. Elle se compose d'une Espagnole, veuve, avec pas mal de fortune et quatre enfants dont un grand fils à l'École centrale (i), un autre de notre âge, un troisième et une petite fille. Elle ne voit que peu de femmes, vu qu'elle passe pour une femme supérieure, quelque peu bas-bleu ; en revanche, elle reçoit tout ce qu'il y a d'artistes en tout genre. Cela se compose d'un gros vieux peintre de paysage, dénommé Richard (2), qui aime considérablement les trufies, m'a parlé de Lèpre, de la Via Condotti, et m'a appris qu'à Rome, les rapins français se divisaient en artistes d'en haut (ceux de la villa Medicis), et artistes d'en bas tout le reste ; — du docteur Lallemand, un fameux élève de Dupuytren, plus brutal que lui, ne croyant ni à Dieu, ni à diable, au demeurant grand écrivain, dit-on ; — d'un nommé Laurens (3), autre peintre, musicien, botaniste, etc. ; — de l'inspecteur des monuments du département qui défend vaillamment les remparts d'Agde contre le docteur Lallemand qui les veut détruire sous prétexte de salubrité. Ledit inspecteur nommé Renouvier (4) est fort aimable et me sera utile pour quelques notions d'architecture. Il a vu Florence qu'il adore aussi. Tous
(1) Il s'agit, je crois, ici, Ju sav.Tnt et très pratique chimiste qui a rendu de si grands services au Languedoc par ses éludes obstinées sur les maladies de la vigne.
(2) C'était Théodore Richard, habile paysagiste renommé dés le temps de la Restauration, et maître de Brascassat.
(3) Frère aîné de .1. Laurens, paysagiste et voyageur en Perse ;"ce J.-B. Laurens, très érudit en musique classique et particulièrement en chant grégorien, a beaucoup dessiné et a lithographie un grand nombre des plus remarquables monuments du Languedoc.
(4) M. Jules Renouvier, dont nous avons vu, depuis, tant d'excellents écrits sur les arts, et qui fut en 184S, membre de l'assemblée constituante. Le 8 décembre 1842, il écrivit dans le journal de .Montpellier [Le Courrier du Midi), un article où il faisait allusion à l'intimité si courte qui avait uni Lafontan à Coupier. t Nous vîmes bientôt, dit-il en parlant du pauvre enfant de vingt-deux ans qui venait de mourir, son talent, comme miniaturiste, s'exercer avec le plus grand bonheur sur une petite page de vélin, où il embellit des ornements les plus délicats une prière d'asile, poésie composée par un autre jeune étudiant, et dont la grâce méritait bien cette parure. • Inutile de dire que ■ l'autre jeune étudiant > était Théophile Coupier. — C'est à ce triste moment que je connus moi-même M. Jules Renouvier, en lui reportant les quelques volumes de Vasari qu'il avait prêtés à mon ami. Lisez d'ailleurs sur .M. Jules Renouvier la .Vo/ic<?que lui a consacrée M. Anat. de Montaiglon en tête de son Histoire de l'Art pendant la Révolution, notice qui a été tirée à part, ln-8, Paris, Vve J. Rcnouard, i8»33.
les samedis quand nous nous raccrochons, nous recommençons la nomenclature des Fra Angelico (à propos je commence à oublier tout cela ; ne perds pas mon cahier de notes pour me le renvoyer prochainement).
11 y a encore un gentil petit jeune homme qui a vingt-cinq ans et est professeur de chimie à la faculté'. Je me suis laissé dire que c'était dans sa partie la troisième chaire de France. Demande donc à Beauchamp (i) si c'est vrai. Ledit professeur avait d'abord essayé de plusieurs états, entre autres maréchal de logis de lanciers et commis voyageur. Il y a bien encore quelques hommes, deu.^ ou trois femmes et une jeune personne du nom de Boyer (le père fut consul à Palerme), qui chante assez bien. Tu vois qu'avec cela, outre Léon Mares qui est un fort bon garçon, et Coupier, mon étudiant, il y a moyen de passer la soirée. Aussi y vais-je régulièrement toutes les semaines. .. »
Les douces soirées du salon de M"'« Mares ne durèrent pas longtemps pour les deux charmantes et délicates intelligences, pleines toutes deux de rêves d'avenir, ne songeant qu'aux plus élégants exercices de l'esprit et si heureuses de s'être rencontrées là. Ernest Lafontan mourait le mercredi 14 septembre 1S42. Coupier à ce moment prenait ses vacances d'étudiant. Je ne l'avais pas trouvé à Montpellier, en venant vers le milieu d'août rejoindre celui qui allait finir. Nous ne nous vîmes qu'à la fin de l'automne, alors que Coupier arriva à Paris pour y continuer ses études de médecine. Notre commun chagrin nous fut tout d'abord un lien, et je reconnus aussitôt en lui l'attrait que sa nature toute distinguée avait exercé sur mon ami. Il avait la tête la plus séduisante, la plus fine, la plus belle, l'ovale assez allongé, les yeux ouverts et d'une douceur extrême, les lèvres point épaisses, et d'une ondulation charmante, le teint assez pâle, le front haut et large, les cheveux longs, châtains et rejetés en arrière, la taille haute, élégante, un peu penchée en avant comme celle d'un rêveur, le parler très doux, calme et lent, nul accent de sa province, rien de banal dans son dire, et il portait volontiers l'habit noir, même un peu râpé. J'ai rencontré depuis un homme dont la tête avait avec celle de Coupier une ressemblance singulière, c'était Albert Dumont, le directeur de l'école d'Athènes.
A peine nous étions-nous connus, qu'il se fit dans nos relations une interruption de près de deux années, car, désorienté comme j'étais par la mort de celui qui avait été mon frère, j'avais pris le parti d'aller finir mon droit à Aix en Provence et de m'y tremper dans la vie d'études nourricières de la province, celle justement que venait de quitter Coupier. Chère ville d'Aix, seconde patrie de Malherbe, j'y ai passé vingt mois des meilleurs de ma jeunesse, et j'en rapportai
(i) Evariste Robert de Beauchamp, depuis député de la Vienne au corps législatif sous l'Empire, et sénateur sous la République.
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mes Historiettes baguenaudières et le gros butin de notes d'où j'allais tirer le premier volume des Recherches sur les peintres provinciaux, c'est-à-dire le point de départ de tous mes travaux, à venir.
Mais de novembre 42 à novembre 43, une triste année s'était écoulée pour moi, mal remplie, mal gérée, très tiraillée, très écumeuse et inquiète, ne sachant de quel côté chercher mon courant nouveau, une année où, cela va sans dire, l'école de droit ne trouvait jamais son heure, où pourtant. Dieu merci, je connus Jules Buisson, et où mon malaise d'esprit et le chagrin qui me meurtrissait encore se soulagaient de loin en loin par des boutades telles que celle-ci, écrite le 20 juin 1843 dans une petite maison solitaire du coteau de Sèvres :
Le premier jour fleuri de ce printemps qui passe,
Au Luxembourg j'entrai cœur plein et tête basse.
Et marchant je rêvais, sans ma tête lever,
— Car penser au bonheur cela se dit rêver, —
Et je vis à mes pieds, d'un vert si tendre vertes,
A peine en leurs bourgeons les feuilles entr'ouvertes.
Du dernier ouragan, ô cruelle moisson,
Et qui ne devaiiint pas achever leur saison.
Mon âme de pitié se sentit comme folle ;
Ramassant un bourgeon, verdoyante corolle.
Je dis : de ce qui vit c'est le commun destin;
Pauvre tige, brisée et tombée au matin.
Tu nous aurais donné, fleur, ton parfum céleste,
Tu nous aurais donné, fruit, ta saveur agreste;
Pourquoi le vent t'abat, frais feuillage d'avril.
Pourquoi la mort t'a pris, ami. Dieu le sait-il?
Et le deuil d'une amitié si douce et si entière, de la vraie amitié de collège, devenue le lien de chaque heure et de toutes les études et confidences, et espérances de l'avenir, me tourmentait si cruellement qu'à trois jours de date après ces vers, je retrouve encore ceux-ci :
Tu m'as toujours connu bon, simple, aimant, honnête;
Ne rouvre pas les yeux, et de ta froide tête.
Ami, n'écarte pas ton humide linceul;
Tu ne connaîtrais plus moi, ton frère. L'n jour seul
Entre nous a passé, ténébreuse journée !
Et voilà que mon âme est froidie et fanée.
Et je ne sens pour rien qu'en ce monde je vois
Mon cœur se remuer comme il faisait pour toi.
gb SOUVENIRS D'UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS .
Je souffre, et ma douleur en moi seul se lamente ; J'éprouve que de tout la haine en moi fermente; Où sont-ils ceux que j'aime ?. . .
Et cette même année 1S43, ayant appris que venait de mourir à Beziers, le 23 septembre, le peintre Claude Vaulot, enfant de Paris, élève de Léon Cogniet, et ami de Cuillemin, — que j'avais connu à Montpellier, employant son temps de service militaire à peindre des petites revues pour son colonel, et qui, au lendemain de la mort de mon pauvre Ernest, avait exécuté sur mes indications, le portrait assis de mon ami, auquel je remets notre livre des Contes Normands, j'écrivais juste un mois après, sur mon carnet de voyage, comme je passais par Vienne en Dauphiné, me rendant de Paris à Aix :
Pauvre peintre soldat! dès qu'il avait sans soin.
Voyant l'aube, coulé blouse et pantalon rouge.
Apprêté sa palette et mis son jour à point,
Son art laborieux illuminait le bouge.
Il gagnait sans orgueil le pain de son besoin,
A pourtraire officiers et parades de troupes;
Puis le soir en guinguette il dessinait le groupe
De ses amis fumant, attablés dans son coin.
Il m'avait, moi dictant, ranimé sur la toile
Mon cher mort relevé de sous son pâle voile;
Quand mes yeux désormais fixeront ce tableau
Qui remonte en mon cœur tant et tant de tristesses.
Où ta main épuisa ses savantes adresses.
Comme aux cadres anciens, souvent, Claude Vaulot,
Il me semblera voir ta tranquille figure
Signer au second plan la funèbre peinture.
D'autres amitiés sont venues, qui ont bien ensoleillé et échauffé ma vie ; mais pas une n'a eu le charme tendre et printanier de celle de mon pauvre Lafontan.
Quand à mon retour de Provence, je retrouvai Coupler à Paris, vers la fin de 1845, je le rencontrai où il devait être fatalement en ce temps-là, dans ce vaste et grouillant marécage de la bohème parisienne, qui comprenait alors tout le monde lettré, depuis les étudiants studieux et d'intelligence ouverte, jusqu'aux plus hautes célébrités poétiques, car, pourrions-nous le nier aujourd'hui? depuis 1840 jusqu'à i855, toute la littérature française a été bohémienne. Bohèmes, peu ou prou, moralement ou physiquement, nous l'avons tous été. Ainsi de ce salon de Montpellier qu'éclairaient d'une lueur douce, sage, presque
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austère, les derniers rayons de la grande beauté de M""= Mares, vraie cour d'amour du temps du roi René, où se distillaient et s'échangeaient à mi-voix les causeries distinguées, discrètes, quasi précieuses d'artistes, d'archéologues, de savants aux formes courtoises, où le dilettantisme généreux, bienveillant, pur, ferme, libéral de M. Renouvier donnait le ton des études de haut goût et des recherches consciencieuses; — de cette ville entièrement consacrée, par ses écoles, ses facultés, son incomparable musée, ses bibliothèques diverses, au tranquille et noble développement des jeunes intelligences, de cette ville où trois ans auparavant Lafontan m'invitait à venir me retremper dans la société profitable de cet étrange abbé Flotte, pur esprit, corps impalpable, exquis philosophe, qui de sa vie n'avait dépassé les dernières maisons de sa ville natale, du docte latiniste M. Guillaume, de M. Fage le fin bibliographe, de M. Laurens, de M. Rastagnol, et de tant d'autres maîtres rares, sans compter le remuant professeur de la Faculté des lettres, Achille Jubinal qui y fondait alors la Revue du Midi et y rassemblait des documents nouveaux pour son histoire des tapisseries historiques, — de ces hauteurs éthérées et paisibles, Théophile Coupler était tombé, comme nous tous, dans la diabolique mêlée où chacun, ambitieux selon sa mesure et bien frotté pour la lutte, se préparait, sans fausse honte et gaiement, à la conquête du monde. Presque tous étaient légers d'écus et ne pouvaient imaginer d'autre moyen de monter aux astres que de s'y envoler sur les ailes de la gloire littéraire. Ce fut l'âge d'or des petits journaux, par les premiers essais des Murger, des Champfleury, des Nadar, des La Madeleine, des Vitu, des Pierre Dupont. Et puis, il courait dès lors je ne sais quel vent de révolution prochaine, de craquement monarchique, que tous ces jeunes aspiraient à pleins poumons, inévitable par la vieillesse du roi et qu'ils réclamaient à l'avance comme leur bien, comme leur porte assurée vers toutes les richesses et toutes les grandeurs. Les pressentiments étaient certains, les signes pour eux étaient manifestes et s'en lisaient partout : les prophètes de la démocratie ne manquaient pas; il en courait plein les cafés et les ateliers. On se tenait prêt pour le lendemain de l'émeute fatale; mais en attendant, ce qui bouillonnait de jeunesse dans ces cœurs d'étudiants s'exhalait, comme en tous temps, par la force de l'âge, en fermentations généreuses, en poésies et en amours.
En ce temps-là {1843-48), qui fut et restera une certaine date dans l'histoire de notre art poétique au xixc siècle, ceux d'entre nous qui se mêlaient de rimer (et j'ose dire qu'alors autant d'étudiants autant de rimeurs, c'était en notre époque la vraie marque de la jeunesse), tous étaient, selon leur tempérament, fortement tiraillés entre deux influences : celle de Hugo et celle de Musset. La troisième génération du romantisme venait d'éclore ; Banville et Baudelaire descendaient de Hugo par Th. Gautier. Baudelaire n'avait pas encore public la moindre FU'ur du mal, et tout ami du libre paradoxe qu'il se montrât déjà, il
était loin d'être le cruel satanique qu'il se plut à paraître en ses dernières anne'es . Mais sur le canapé de l'appartement de Le Vavasseur et de Buisson, au n» 3i de la rue de Beaune, il nous disait souvent des sonnets d'allure verte, nerveuse, étrange et forte, des vers de poète aristocrate, d'un coloriste et d'un descriptif hors pair, et que nous tenions, dans notre petit cénacle, pour supérieurs à ceux des Cariatides et des Stalactites, où sa prose d'ailleurs servait parfois de thème aux vers de son ami. C'était déjà un esprit rébellionné, reveche à toute convention bourgeoise, aigri par ses proches et par le souvenir d'un certain demivoyage aux côtes d'Afrique, route des Indes ; mais il n'avait pas encore à cette heure rompu tout à fait avec le premier Baudelaire, celui des beaux livres et du confort intérieur et des vêtements de bon air ; il lui en resta longtemps l'amour de l'habit noir, que partageaient d'ailleurs avec lui plusieurs de ses amis de la bohème lettrée ; et de cette confrérie de l'habit noir, même râpé, Coupler en était, je m'en souviens. Ces deux-là, Baudelaire et Banville, étaient avant tout des artistes, des payens néo-grecs, ou plutôt néo-latins, de la meilleure décadence, possédant à fond toutes les roueries de la prosodie duxvi'' siècle, des arrière-hé» ritiers de Ronsard, des libertins, comme on eût dit au temps de Théophile et de Saint-Amand. Ce fut le moment aussi où furent imprimés les premiers volumes de cet autre groupe, que l'on appela, ne sais pourquoi. " l'école normande », et qui se composait d'un Normand Gustave Le Vavasseur, J'un Picard, Ernest Prarond et d'un Lorrain Auguste Dozon, auxquels, par les eaux-fortes qui illustraient les volumes du Normand et du Picard, se trouva mêlé un Languedocien, Jules Buisson. Les Vers sont de 1843, les Poésies fugitives de 1846, les Fables de 1847, les Farces et moralités sont de 1847-48. De tous ces livres, quand on 1 es feuillette, on sent s'exhaler la même bouffée d'air frais et parfumé, la même j eunesse vivace, dansante et cabriolante, le même rythme de joie généreuse et ivre d'elle-même, les mêmes ambitions nobles et fîères; on dirait une fontaine de Jouvence de l'antique Pléiade. Tout au plus y paraît-il la nuance, entre le dernier groupe et le premier, de je ne sais quelle réserve naïve, imprégnée des baumes salubres des champs de sa province, comparée aux inquiétantes odeurs du Paris lubrifié. Les langoureuses harmonies de Lamartine sont en tout cela bien passées de mode. Adieu la vaghesse du sentiment et l'incertain balancement des mots; et ceux qui, comme Th. Coupler, n'ont qu'un demi-souci de la forme stricte et ne songent qu'à vêtir sans façon et galamment leur pensée légère ou amoureuse, se rattachent plutôt au faire de Musset et de Béranger qu'à celui du grand romantique des Orientales et des Feuilles d'automne. La langue française s'était perdue vers la fin du xvine siècle ; les romantiques l'ont retrouvée et cela demeurera leur éternel honneur. Mais de même qu'il n'est pas dit qu'Ovide et Tibulle aient jamais cherché, pour traduire leurs propos doucereux ou relâchés, le verbe serré et ferme de Lucrèce et de Perse, de même eût-il été singulier que
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les étudiants rimeurs de nos temps empruntassent une plume d'aigle pour écrire leurs billets lascifs aux Cynthies du Quartier-Latin. Il est même bien pédant à moi de réveiller à l'occasion de cette mince pincée d'odelettes et de strophes gaillardes le nom de Béranger et celui de Musset dont l'érotisme cavalier engluait et accaparait dès lors cette faveur de la jeunesse, qui depuis s'en est allée vers lui chaque jour grandissante; mais encore fallait-il indiquer d'où venait le courant facile des rimes de Coupler et Ictoursans gêne de ses aiuorcs. En ce sens, elles portent bien la date de leur fantaisie, et l'auteur les déposant en mains sûres avant de partir pour la grande guerre de la vie, avait raison d'y attacher une juste importance. Ce n'est là ni du Parny, ni du Chénier; elles sont vraiment et sincèrement du licencié amoureux de 1847.
La jeunesse de 1847, l'amour, comme en tous les siècles, était certes sa grande affaire ; mais il faut pourtant ajouter qu'en ce moment elle était fort tiraillée par deux autres passions, celles du jeu et de la politique ; on jouait fort au Ct/c' Dagnaiix dans la rue de l'Ancienne-Comédie ; on causait furieusement politique à r£5/iîmi«6>i ie /'£'i/ro/'e, au coin de la rue de l'École-de-Médecine. Je ne sais qui en reparlait ces années dernières à propos de M. de Freycinet qu'on y voyait, paraît-il, les jours de sortie de l'école polytechnique. Cet estaminet fort borgne a été illustré par le triolet de Banville, en ses Odes funambulesques :
Connaissez-vous Monsieur Champin
De l'estaminet de l'Europe?
Il a la barbe d'un rapin;
Connaissez-vous Monsieur Champin ?
Chevelu comme un vieux sapin.
Il aime la brune et la chope...
II sait hurler avec les loups
A l'estaminet de l'Europe.
Son esprit pique ainsi qu'un houx.
Il sait hurler avec les loups...
Champin, on n'a jamais su comment, se trouva nommé sous-préfet en 1848 et disparut de Paris à la même heure et par la mGme porte que Th. (]oupier. La République qu'il avait désirée avec ardeur, l'appela si précipitamment à son service qu'elle ne lui laissa pas le temps de me renvoyer le Dernier homme de Grainville, que je lui avais prêté quelques mois auparavant. L'estaminet de l'Europe se trouva être ainsi l'une des pépinières des sous-préfets du 24 Février, ce que fut le café de Madrid, vingt-deux ans plus tard pour ceux du 4 Septembre 1870. J'ai connu, et je ne le regrette pas aujourd'hui, presque toute la bohème écriveuse de mon temps, par le Corsaire-Satan de Lcpoittevin Saint-
Aime et Virmaitre, où m'avaient introduit quelques lignes sympathiques de Baudelaire sur les Contes Normands et les Historiettes baguenaudières.
C'est aux environs de cette date de 1847 qu'il faudrait placer la publication des premiers vers imprime's de Th. Coupler. E. Prarond a bien voulu les copier pour moi dans un keepsake du temps, les Bleuets, édité sous le patronage d'une grande dame dont le salon devait être de toute façon fort intéressant : « M™^ la comtesse des Roys, me dit-il, était alors légèrement républicaine, et sa mère, M">° Hoche, l'était restée tout à fait. M"'" des Roys avait eu, vers la révolution de Février, la fantaisie de se créer un salon semi-politique, semi-littéraire. M. de Lamartine, en habit boutonné, était son plus illustre hôte. M. et M"" Tastu étaient, si je ne me trompe, des invités de Mme des Roys. Elle avait fort appelé Charles Labitte. Porphyre Labitte, après la mort de son frère, continua à être des invités ordinaires et c'est lui qui introduisit dans le keepsake, Coupler, moi et je crois bien M. de Pongerville, de l'Académie française, qui figure à la page 258. »