REGRET
Moi, démocrate, je regrette Souvent les choses d'autrefois; La belle cour des anciens rois Fait battre mon cœur de poète.
Et cependant, à mon curé Il me faudrait payer la dîme, Si, par hasard, l'ancien régime Jusqu'à mes jours avait duré.
Dans ma famille, — pauvres hères 1 Toujours, depuis plus de mille ans, Le père laisse à ses enfants Des droits à toutes les misères.
Le bon vieux prêtre qui m'apprit A lire les pages d'Homère, Pour m'emmener au presbytère Dans une chaumière me prit.
(i) Titre du keepsake : les Bleuets, à Moulins, chez P. -A. Desrosiers, imprimeur-éditeur (au bas d'une autre page : Moulins, typ. de P. -A. Desrosiers). Sans date, mais probablement en 1S47. L'> pièce de Coupier se trouve à la page 200.
LES POESIES DE JEUNESSE D'UN PRÉFET
Pourquoi de moi faire un poète, S'il n'est plus noblesse ni rois, Si notre époque de bourgeois N'a point de lauriers pour ma tctei
O mes pères ! l'ancien régime Vous laissant aux rudes labeurs, Sur vos lèvres de laboureurs
N'a jamais éveillé la rime.
Et pourtant la Muse aurait dû Dans votre champ semer ses roses; Doux parfums, belles fleurs écloses.
Alors rien n'eût été perdu.
Vous auriez eu les châtelaines Pour jeter vos vers sous leurs pas; Vous auriez chanté les combats Et les aventures lointaines.
Quand une reine sous vos yeux Le soir passait dans la prairie, Au lieu de croire que Marie Une heure avait quitté les cieux.
Reconnaissant la noble dame, Vous auriez fait sur ses beaux yeux Quelque sonnet élogieux Qui peut-être eût touché son âme.
Lorsque les fêtes au château Allumaient toutes les ogives, Vous auriez, poètes convives.
Joué le rôle le plus beau.
Sous votre chanson souveraine Là, pour en être couronné.
Je vois chaque preux étonne Incliner sa tête hautaine.
Si l'ambition dans vos cœurs Avait pu jeter sa chimère, L'Église, votre bonne mère, Vous eût prodigué ses faveurs
A votre âge, il n'était pas rare Devoir de pauvres bacheliers Se mettre en route sans souliers Pour arriver à la tiare.
Hélas ! les choses d'autrefois Donnent des regrets au poète; Oh! que ma mansarde regrette La belle cour de nos vieux rois !
Depuis cent ans, nos rois et chefs d'Etat ne savent plus défendre leur pays, le grand pays de France, qui va de Dunkerque aux Pyrénées et de Brest jusqu'aux Alpes; ils le trahissent et le sacrifient niaisement au premier pavé soulevé dans les rues de Paris par une bande d'émeutiers menée par une poignée d'intrigants. Elle éclata donc par la connivence imbécile de la bourgeoisie, cette révolution du 24 Février, bien plus dangereuse à la patrie qu'elle n'en eut l'air tout d'abord, avec ses premières apparences de bonhomie. Ce fut, je l'ai dit, la fête des étudiants. Ils s'envolèrent tous du quartier Latin, comme une nuée de gais pinsons. Ils allaient, avec de bons papiers du gouvernement nouveau, représenter la République, chacun dans sa bourgade, et Coupler, pour sa part, fut chargé de la représenter en sa ville de Sisteron. C'est alors qu'en bouclant sa très légère valise, il me confia les quelques feuillets où il avait transcrit, pour une impression problématique, les jolies pièces, au tour plus que galant, sur lesquelles il fondait ses espérances de poète. Il se jetait de bon cœur dans la fournaise politique, et ne s'y voulait embarrasser d'aucun bagage. Je devais lui garder celui-là jusqu'à ce qu'il me le réclamât ; il n'a jamais eu le temps d'y songer, tant sa vie trop courte avait été entièrement remplie par l'ardente ambition où s'était donné carrière tout son courage. Legs assez gênant, je le répète encore, que celui de tels vers : car aujourd'hui j'éprouve, à les publier, une certaine pruderie involontaire; mais, dès longtemps et sans relâche, ma conscience me reprochait sévèrement de ne les publier point.
Vous souvient-il de ma chambrctte ?
On vous nommait encore Annette,
LES POESIES DE JEUNESSE D'UN PRÉFET
Et vous fumiez sur mes genoux Votre première cigarette.
Béatrix, vous souvenez-vous De cette nuit que je regrette ?
Quand vint le moment d'ctrc heureux. Vous me dîtes : « Ferme les yeux Pour dénouer mes jarretières. »
Sainte pudeur des amoureux!
Je ne pus tenir mes paupières, Et nous voilà rouges tous deux.
La pauvre Annette était bien belle, Mais elle souffla la chandelle.
Et je dus l'aimer sans la voir.
Le jour venu, honteux comme elle, Je partageai le désespoir De l'innocente criminelle.
Quand je garde comme une fleur Le souvenir de sa pudeur, De sa pudeur de jeune fille, Vous me jurez sur votre honneur Effrontément que rien n'habille Comme le nu ! — Pour mon bonheur.
Béatrix, la lumière inonde
Votre belle nudité blonde.
Et vous dites : « Ouvre les yeux. »
Hélas ! ma tristesse est profonde :
Je vous aime, — mais j'aimais mieux
La pauvre Annette pudibonde.