‹ Souvenirs d'un directeur des Beaux-Arts (volume 3)Chapitre 1 sur 89 · Souvenirs d'un directeur des Beaux-Arts · texte numérisé non relu

Souvenirs d'un directeur des Beaux-Arts

a création d’un ministère spécial des Arts, embrassant résolument tout ce qui, de près ou de loin, se rattache à cet important service, vient de modifier avec bonheur, nous l’espérons, les bases fondamentales et de son action et de son organisation. Ses proportions administratives se trouvent singulièrement élargies et transformées, et ce qui se passait dans les cadres étroits d’avant-hier pourra à peine se reconnaître après-demain. Je n’ai pas cru cependant devoir jeter au panier les feuillets suivants, écrits depuis quelques mois déjà, à l’usage de ceux qui nous suivront, et où il est question de ministres ayant gouverné les Beaux-Arts dans des conditions toutes différentes. Ce sont des notes d’histoire que j’avais prétendu recueillir; rien de plus, rien de moins, et je me croyais en situation de le faire, avec autant de sang-froid qu’un autre, quand il s’agissait de figures que je n’ai pas revues depuis 1878. Il y a trois ans de cela; nous sommes à l’arrière-saison de 1881, et vous m’avouerez, lecteur, que tout ce qui s’est passé avant la fin de 1878 est de l’histoire déjà si an-

cienne qu’il semble qu’on puisse parler des personnages de ce temps-là comme on parlerait des contemporains de Louis XV ou de Louis XVI.

Le hasard a fait surgir dans ma vie tranquille de chercheur et de lettré, deux périodes d’activité suffisamment remplies: l’une de dix-neuf ans aux expositions des artistes; l’autre de quatre ans, et celle-là fort surmenée et énervante, à la tête du service des Beaux-Arts. Avant lors, depuis lors, j’ai été et je suis et je compte rester jusqu’au bout un homme d’étude, voué à l’histoire des arts de mon pays. C’est à ce titre, non à un autre, que j’ai entendu écrire mes souvenirs. Dans mes recherches et mes lectures j’avais remarqué combien ceux de mon métier étaient friands de détails sur le caractère des administrateurs et des artistes des siècles passés et étaient heureux de rencontrer, dans les mémoires de Marmontel ou de tel autre, le portrait d’un peintre ou d’un ordonnateur général des bâtiments, indiqué par quelque trait sur nature ou par quelques mots d’une conversation familière. Je me suis dit que peut-être certains croquis de même genre crayonnés sincèrement d’après ceux de mes contemporains appartenant au monde des Arts et parmi lesquels j’ai vécu, ne manqueraient pas d’intérêt dans une cinquantaine d’années. Mieux vaut, c’est moi qui vous le dis, mieux vaut, pour qu’on se souvienne de vous, écrire cent lignes qu’obliger cent artistes; et pourtant les artistes, je les ai bien aimés et n’ai certes pas eu à m’en plaindre; mais, que voulez-vous ! ils passent pour avoir la mémoire courte. Donc, pour l’amour de l’histoire et des chroniqueurs de l’avenir, n’ayant plus rien à démêler avec les passions et les intérêts des peintres et des sculpteurs et de ceux qui les gouvernent, je me suis cru aussi libre de parler d’eux et aussi assuré de mon impartialité que s’ils étaient déjà de l'autre monde. Il me semble même qu’à la distance où j’écris de ces vivants, séparé d’eux subitement par toute cessation d’action commune, je m’occupe de gens que j’avais quittés il y a cent ans.

Je voudrais raconter ici, avec la sincérité et l’impartialité dont je me targue, à quels hommes j’ai eu affaire durant mon court passage à la direction, quels furent mes ministres à moi. Les ministres, en temps de République parlementaire, et même en tous temps, sont les vraiment gros rouages de la machine, aussi bien en art qu’en marine ou en agriculture, puisque sans eux rien ne se fait et qu’il faut au moindre détail leur assentiment. A eux, si le bien se produit, doit revenir à bon droit la plus grosse pai*t de l’honneur, car il suffirait de leur branlement de tète pour empêcher ce bien de naître et de sortir de la coquille. Or, un ministre des Arts est peut-être plus difficile à trouver, sous le régime parlementaire, qu’un secrétaire d’État de tout autre département. L’homme

MES MINISTRES

chargé de l’administration des Arts doit avoir, dans sa vie, plutôt regardé et étudié que parlé; et s’il est tenu, tout d’abord, d’avoir le large sens patriotique, ce qui n’est déjà pas si commun que l’on pense chez les hommes politiques, il lui faut aussi, vertu plus rare, le sens des besoins qu’il faut satisfaire en un pays pour sa gloire et l’élévation de son esprit, ce bon sens spécial et pratique de l’utilisation du beau et du grand qu’avait Colbert et même le bonhomme de Noyers, l’homme de confiance du cardinal de Richelieu, qu’on retrouve encore en bonne mesure dans M. de Marigny et M. d’Angevilliers. Or, je ne me rends nullement compte de ce qu’aurait fait Colbert dans une Chambre du XIXe siècle, ni de quelle couleur y eût été son éloquence ; j’aime mieux le connaître par ses actes que par ses paroles.

Je n’entends point, toutefois, diminuer l’importance du Directeur des Beaux-Arts, de celui que le ministre charge de préparer, triturer, formuler les projets qui doivent être soumis à sa signature, et auquel appartient en presque totalité l’initiative et l’exécution de ces projets. C’est bien à celui-là qu’est nécessaire, avant tout, le bon sens du possible, le flair du moment propice, la connaissance familière des génies ou des talents aptes à tels ou tels travaux, et cet instinct capital qui transforme d’inspiration en commandes dignes d’être exécutées le mot volant du premier causeur qui passe, la vague idée qui court dans l’air.

Mais je veux dire qu’il dépend du caprice d’un ministre de mettre à néant ou de renvoyer aux calendes grecques les plus importantes propositions qu’ait pu imaginer, couver et mûrir son lieutenant le Directeur, et qu’il dépend aussi de lui, s’il s’éprend d’une idée, d’en précipiter, au moment opportun, la régularisation et de la sauver ainsi, j’en ai été témoin dans une grave affaire, des hésitations timorées d’un successeur. Et, voulez-vous que je vous déclare le fin fond de ma pensée, le résultat de l’expérience de toute ma vie administrative? c’est que le meilleur ministre des Beaux-Arts était jadis celui qui, profondément pénétré par toutes les manifestations diverses de l’opinion publique, de l’importance du rôle des Arts en notre pays, n’affichait nullement la prétention de s’y connaître. Il ne songeait qu’à les soutenir chaudement de son patronage, sans les entraver de son goût personnel. C’est ainsi que sous l’Empire, il m’en souvient, les meilleurs et les plus commodes ministres, ceux dont M. de Nieuwerkerke tirait le meilleur parti dans l’intérêt des artistes c’étaient M. de Persigny ou le maréchal Vaillant; Les systématiques, les gêneurs, les favoriseurs de médiocrités, c’étaient M. Fould, qui se vantait d’avoir étudié jadis dans l’atelier de Girodet, ou le comte Walewskî qui se piquait, lui aussi, de quelque connaissance spéciale. En vérité, en vé=

rite je vous le dis, rien de plus funeste dans les arts qu’un demi-savoir infatué de lui-même et qui se sent en main l’autorité! Un directeur, un intendant, un surintendant des Beaux-Arts est obligé à la compétence; mais un ministre, à moins de se vouer jour et nuit à son office, et en tournant résolument le dos à la politique, un ministre devra, comme la Chambre, faire le bien aveuglément, aveuglément pour le choix des artistes et la conduite des œuvres, avec discernement pour le profit général du pays.

Et maintenant voyons, l’un après l’autre, ce que furent les sept ministres de qui relevèrent les Beaux-Arts depuis janvier 1874 jusqu’en mai 1878.

Page 1