I. — M. de Fourtou
M. de Fourtou était un homme de taille un peu plus que moyenne et bien prise dans sa redingote noire boutonnée; on reconnaissait en lui cette trempe solide de la race périgourdine, amie du mouvement et de la chasse, les enfants de cette terre de fin et gaillard bon sens qu’ont cultivée Brantôme et Montaigne; cheveux déjà rares sur le front, mais noirs, comme noire était sa barbe, comme noirs étaient ses yeux, lesquels regardaient net et droit sous leur immuable lorgnon; figure volontiers souriante et qui prenait de suite son attrait par l’expression d’un esprit vif, décidé, point hésitant. Rien déplus rapidement sympathique dans les temps incertains et biaisant comme les nôtres, rien de mieux fait pour inspirer confiance et ardeur que les natures voyant clair et visant juste et bien.
Il va sans dire que je n'ai point à parler ici de l’homme politique, de l’avocat de Ribérac, que M. Magne devine et patronne et pousse en 1871 à l’Assemblée nationale, oü M. Thiers sent dès l’abord en lui matière rare à ministre et ne tarde pas à lui confier, comme essai, le portefeuille des Travaux publics. Puis vient le 24 mai et voilà M. de Fourtou ministre de l’Instruction publique, des Cultes et des Beaux-Arts. Quand il avait quitté les Travaux publics, il y avait été amèrement regretté par tout son personnel. Mêmes regrets, et de tout cœur, le suivirent chez nous, quand il nous fit ses adieux, pour prendre le ministère de l’Intérieur. Quant à moi, je sentis plus particulièrement que mes collègues des autres directions, qu’avec l’homme qui m’avait inopinément appelé à mon poste d’action, je perdais toute chance d’affronter avec sécurité des aventures nouvelles, et que je ne retrouverais dans nul autre le même imperturbable appui. Il est vrai que, pressentant dès le premier jour que
MES MINISTRES
mon passage à la direction était étroitement lié à la fortune, toujours un peu éphémère pour un ministre, de celui qui s’était avisé de me choisir, et n’espérant nullement lui survivre, j’avais, en quatre mois, engagé et lié mes plus grosses affaires, celles que j’avais le plus à cœur d’implanter dans l’administration des Arts, celles en somme qui, le plus battues en brèche, se sont le mieux défendues et ont le mieux résisté aux perpétuels orages qui depuis les ont assaillies ; je veux parler de l’organisation des expositions par les artistes eux-mèmes, principe inaccepté d’abord parles intéressés, et que nous venons de voir triomphera la longue, parla force même des choses; — la décoration monumentale de Sainte-Geneviève — celle du palais de la Légion d’honneur ; — l’institution du Prix du Salon; — l’inventaire des richesses d’art de la Franee; — la réorganisation des musées nationaux; — celle de l’école des Beaux-Arts, de l’école de dessin et de mathématiques, etc., etc. Et tout cela pêle-mêle avec la conduite et le règlement du Salon de 1874, le transport du musée des copies du palais des Champs-Elysées à l’école des Beaux-Arts, une abondante distribution de peintures et sculptures aux musées et monuments de province; la création du musée Kmer à Gompiègne.
Il y avait, en vérité, de quoi troubler un ministre qui n’eût pas eu une certaine foi dans l’expérience spéciale et la profonde bonne volonté de son lieutenant. Son procédé, d’ailleurs, était vraiment celui d’un ministre politique. Quand chacune de mes propositions avait été bien ruminée dans mon esprit, avec ses voies et moyens, je la formulais en un rapport suivi de son projet d’arrêté, et je venais les soumettre à M. de Fourtou, qui en écoutait attentivement la lecture; cette première audition lui servait évidemment à juger si l’idée qu’il s’agissait de mettre en pratique n’avait rien de- contraire à l’opinion publique et au courant gouvernemental; puis il me faisait relire à nouveau, épluchant cette fois les détails et les ressources d’exécution. Cela fait, il signait, et sa signature était bonne et solide et il la soutenait avec la fermeté de l’homme d’Etat, digne de ce nom. Ses collaborateurs savaient qu’ils ne seraient jamais reniés par lui et je ne connais pas de meilleur encouragement à une ardente et féconde initiative. — Les affaires de théâtre, dont je l’avais prié de se conserver entières la discussion et la décision délicates, particuliérement délicates à l’heure où il s’agissait de débrouiller les candidatures de M. Perrin et de M. Halanzierà la direction de l’Opéra, furent tranchées par lui avec un flair, un tact, un entrain et une précision admirables. Je n’oublierai de ma vie la longue séance où, pendant que se rédigeail dans un coin de son cabinet le cahier des charges de cet intérim de l’Opéra qu’il s’agissait de maintenir dans la salle Ventadour en attendant
l’inauguration de l’Opéra nouveau, intérim où pouvaient s’engloutir les ressources du signataire de ce cahier des charges, M. de Fourtou, enveloppant et étourdissant M. Halanzier, comme un confesseur charme et étourdit jusqu’à l’échafaud le malheureux condamné à mort, le tenait, l’entourait, le magnétisait de ses discours jusqu’à la minute de la signature, et quand on songe qu’il s'agissait d’amener à capitulation cet homme d’affaires, d’esprit si robuste, et qui, à ces heures-là, savait faire preuve lui aussi d’une éloquence à lui personnelle et très extraordinaire, je vous assure que c’était là un spectacle très étrange et presque émouvant, et que M. de Fourtou me parut ce soir-là avoir accompli le plus puissant effort de sa carrière oratoire.