‹ Souvenirs d'un directeur des Beaux-Arts (volume 3)Chapitre 16 sur 89 · POST-SCRIPTUM · texte numérisé non relu

POST-SCRIPTUM

6 mai i883.

A propos des étranges aventures d’outre-tombe, par lesquelles passèrent, à l’époque révolutionnaire, les ossements vénérés de Molière et de La Fontaine, je voudrais insérer ici deux documents relatifs à d’autres ossements, qui devront intéresser plus vivement encore le cœur de la France, tant qu’il restera un cœur à notre patrie; je veux parler des reliques de ces rois et de ces reines qui firent la nation française, et que la fureur révolutionnaire arracha aux tombeaux de Saint-Denis en octobre g3. Dans ces jours d’abominable rage populaire, où le monde étant renversé par la loi nouvelle, ce qui avait été grand sortit de ses caveaux funéraires pour être traîné dans l'ordure, et ce qui était l’ordure même terrifia et gouverna notre pays, — où Hugues Capet, François Ier, Henri IV et Louis XIV furent, à l’éternelle honte de la Révolution, tirés de leurs cercueils violés pour être jetés dans la fosse où la chaux devait anéantir ce qui restait de leur poussière humaine, un homme s’était trouvé là qui, mû par je ne sais quelle vague piété patriotique et au risque de sa vie qu’il avait déjà jouée vingt fois en semblable rencontre, avait ramassé quelques débris de ces ossements sacrés; et Alexandre Lenoir les avait plus tard confiés à la curiosité respectueuse de ses amis. Alors que M. de Nieuwerkerke fut chargé par Napoléon III d’organiser au Louvre le Musée des Souverains, la décision de l’empereur éveilla dans les quelques familles dépositaires de reliques royales, l’idée de mettre en lieu sûr et honorable les augustes restes dont l’avenir les inquiétait et qui pouvaient être méconnus par

une génération oublieuse. Le surintendant reçut les lettres suivantes p

avec les ossements royaux qu’elles décrivaient et authentiquaient :

Monsieur le Surintendant,

Lorsque j’ai eu l’honneur de vous voir, il y a quinze jours, vous

8o SOUVENIRS D’UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS.

m’avez invité à vous faire une notice historique au sujet des ossements royaux qui se trouvent en ma possession.

Je vais être obligé d’entrer dans quelques détails, mais je tâcherai d’être aussi bref que possible.

Vous m’avez dit que ces ossements ne vous étaient pas inconnus et que vous aviez déjà été informé de leur existence. Je n’entreprendrai pas, dès lors, d’expliquer comment M. Ledru, ancien maire de Fontenay-aux- Roses, se les était procurés.

Il me suffira de vous faire connaître que M. Ledru avait été l’ami intime du chevalier Lenoir, le fondateur du Musée de Curiosités, dit des Petits-Augustins, lequel, créé en 1793, fut fermé sous la Restauration, et que le chevalier Lenoir avait assisté, comme inspecteur, à l’exhumation des cadavres, lors de la profanation des tombes royales de Saint- Denis, qui eut lieu au mois d’octobre 1793.

Ce que je dois surtout vous expliquer, c’est comment les objets ont quitté le cabinet de curiosités du maire de Fontenay pour devenir ma propriété.

M. Ledru est mort vers i83q ou 1 83 5 ; c’est sa veuve, Mmc Ledru, née Lemaire, ma tante, qui me les a donnés en 1842 ou i8q3. J’avais quinze ou seize ans, j’apprenais le dessin depuis quelque temps et, comme je paraissais avoir des dispositions pour les arts, Mme Ledru, qui avait pour moi une grande affection et qui suivait mes progrès avec une sollicitude presque maternelle, me remit ces ossements en me disant qu’ils pourraient m’être utiles pour l’étude de l’académie.

Elle ne me parla aucunement de leur origine ; mais elle me recommanda de les conserver soigneusement, et, lorsque je ne m’en servirais plus, de les rendre à la terre.

Je les dessinai sous toutes leurs faces, puis comme par un pressentiment de leur valeur historique, je les renfermai soigneusement dans un coffre, le même qu’ils occupent encore aujourd’hui.

Je me rappelle que plusieurs fois ma tante me demanda si je les avais encore et qu’elle me renouvela sa recommandation de ne pas les donner et de les ensevelir s’ils n’étaient pas utiles.

Ce n’est que lorsque ma tante mourut, au mois d’octobre 1848, que j’appris, presque par hasard, l’importance du cadeau qu’elle m’avait fait.

Comme j’assistais, quelques jours après son décès, au dépouillement de ses nombreux papiers, j’entendis un des hommes d’affaires lire à haute voix une liste d’ossements dont la réunion paraissait assez étrange. Je fus frappé du rapport qui existait entre cette liste et les objets dont j’étais possesseur; je réclamai le papier et aussitôt que je fus rentré chez moi,

JALONS DÉPLANTÉS, PROJETS AVORTÉS. 81

je fis une comparaison à la suite de laquelle je fus convaincu que j’avais entre mes mains une omoplate de Hugues Capet , un fémur de Charles V, un tibia de Charles Vf une vertèbre de Charles Vif une vertèbre de Charles IX, une côte de Pliilippe-le-Bel , une cote de Louis XII , la mâchoire inférieure de Catherine de Médicis , un tibia du cardinal de Ret~.

Les étiquettes hiéroglyphiques qui se trouvent sur les ossements, et que j’avais prises, jusqu’alors, pour des abréviations scientifiques, répondaient exactement aux indications contenues dans cette liste si heureusement retrouvée. (C’est sans doute, au moment même où les ossements ont été recueillis, que ces étiquettes, faites avec la plus grande hâte, y ont été adaptées.)

Je n’ai pas besoin de faire ressortir l’importance de cette liste qui, bien quelle ne soit revêtue d’aucune signature, porte en elle-même un caractère d’authenticité incontestable. A cette liste est joint un deuxième papier sur lequel sont écrits par une autre main (peut-être celle du Chevalier Lenoir) les noms des souverains (il n’est pas question du cardinal de Retz), la date de leur décès, l’âge qu’ils avaient quand ils sont morts et la date d’ouverture des tombes royales.

Quelques jours après cette trouvaille, M. Ledru-Rollin, maire de Fontenay-aux-Roses, fit demander à la succession si l'on avait trouvé les objets en question. Il lui fut répondu qu’ils m’avaient été donnés depuis quelques années déjà.

Quelques mois plus tard, je lisais dans un roman de M. Alexandre Dumas, intitulé: les Mille et un Fantômes, chapitre IV, un passage où l’illustre conteur parle de ces ossements qu’il avait eu l’occasion de voir en i83i,chez M. Ledru lui-même.

Je me suis demandé depuis pourquoi ma tante m’avait caché l'origine de ces reliques, et voici la raison la plus plausible que j’aie pu trouver pour expliquer son silence ; il est probable que Mmc Ledru croyait les papiers ci-dessus mentionnés perdus, et qu’elle avait dès lors jugé inutile de me confier un secret dont il lui paraissait impossible d’établir la preuve. D’un autre côté, j’étais peut-être bien jeune pour recevoir une telle confidence.

Quoi qu’il en soit, je puis vous affirmer, monsieur le Surintendant, que les ossements que j’ai l’honneur de vous offrir sont bien ceux qui m ont été remis par Mme veuve Ledru, car ils ne sont jamais sortis de chez moi.

Je les ai montrés quelquefois à des intimes, à des amateurs de curiosités, mais je les ai toujours conservés avec un grand soin.

On m’a souvent engagé à en tirer parti, à les vendre ; on m’a offert des

sommes relativement considérables ; j’ai toujours pensé qu’il eût été indigne de moi de trafiquer de ces reliques.

Ce n’est pas sans effort, je vous en fais l’aveu, que je m’en sépare, car elles sont pour moi non seulement des objets précieux sous plusieurs rapports, mais encore des souvenirs qui me rappellent mes parents, on ne peut plus dévoués, on ne peut plus vénérables.

C’est en admirant les curiosités historiques qui se trouvent, par vos soins, réunies au Louvre, que la pensée m’est venue de vous les offrir.

J’éprouvais, en effet, quelque adoucissement au sacrifice que je suis prêt à faire en me séparant de ces souvenirs de famille, en ayant l’assurance qu’ils occuperont désormais, dans les admirables collections de l’Empire, une place digne de leur importance.

Je n’ai pas la prétention, d’ailleurs, en vous remettant ces ossements, de faire un acte bien méritoire, car je le considère, ainsi que vous, monsieur le Surintendant, comme une restitution.

Toutefois, cette restitution de ma part étant toute spontanée, je serais heureux si, en la faisant, j’avais acquis quelque titre à votre haute bienveillance et si j’avais pu être agréable à S. M. l’Empereur.

Dans cet espoir, je vous prie, monsieur le Surintendant, de vouloir bien agréer l’hommage de mon profond respect.

Le Maire,

Avenue de Neuilly, i65.

Neuilly, ce 27 avril 1864.

A cette lettre étaient jointes les deux notes citées par elle, et dont la première me semble indubitablement de l’écriture bien connue d’Alexandre Lenoir :

Omoplate de Hugues Capet.

Charles V, fémur.

Tibia de Charles VI.

Vertèbre de Charles VII.

Vertèbre de Charles IX.

Côte de Philippe-le-Bel.

Côte de Louis XII.

Mâchoire inférieure de Catherine de Médicis.

Tibia du cardinal de Retz.

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La seconde, plus détaillée et à quatre colonnes, est ainsi formulée

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