CHAPITRE V
NOTES SUR DIVERS ARTISTES DE CE SIÈCLE
J’ai connu tous les artistes de mon temps, peintres et sculpteurs, de 1846 à 1880. Je n'ai pas été, bien s’en faut, dans la familiarité de tous, et j’avoue même m’en être gardé, pour conserver dans mes fonctions l’indépendance nécessaire; mais, depuis le jour où je suis entré au Louvre, en 1846, et où, par suite, j’ai été mêlé aux expositions, il n’en est guères qui n’aient eu affaire à moi et dont je n’aie suivi attentivement les travaux. — J’ai rencontré M. Ingres dans le cabinet de M. Reiset et je l’ai entendu s’extasier et disserter sur les dessins des maîtres; et quelques mois après, chose bien curieuse et étrange pour deux génies si différents et l’on peut dire si ennemis, j’entendais dans ce même cabinet Eug. Delacroix professer sur les mêmes dessins de Rubens et de Michel-Ange la même admiration quasiment en mêmes termes.
Delacroix, cet esprit si fin, ce causeur si délicat, avec ses yeux demi-fermés et le cache-nez dont il s’emmitouflait, je l’ai connu dans son atelier tout rempli de ses ébauches, à sa table avec Saint-Victor et Soulié, et il m’a honoré de quelque amitié. L’un des plus agréables déjeuners que je me rappelle en ma vie, ç’a été celui où j’étais en quatrième avec M. de Nieuwerkerke, Delacroix et Mérimée, et où ne cessèrent les plus gais bavardages de ces deux derniers, qui avaient tant de souvenirs communs des galanteries et des amitiés de leur jeunesse. — J’ai accompagné Delaroche au salon de 1 8 5 2 , et causé avec David d’Angers à son retour de Grèce en 1855. J’ai connu Hor.
6o SOUVENIRS D’UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS
Vernet, Decamps, Corot, Th. Rousseau, Troyon, Léon Cogniet, Couture, Pradier, Duret, Duban, Barye, Gleyre, S'imart, le vieux Rude, Labrouste, Hittorff, Lassus, aux expositions du Palais-Royal, des Menus-Plaisirs, de l’avenue Montaigne, des Champs-Élysées ; j’ai écouté les histoires plaisantes de Dauzats, et les mots mordants de Préault, et les instructives théories paradoxales de Chenavard; j’ai même hanté, lors de mes premiers salons, toute cette génération finissante des académiciens de la Restauration : Abel de Pujol, Picot, Alaux, le maigre Hersent, le plus maigre Petitot, Seurre et Nanteuil, l’ardent garde national Lemaire, Caristie, Desnoyers et Forster; ceux que leur spirituel confrère, M. de Gisors, appelait un jour si drôlement « le bataillon de Sambre et Meuse ». Le commerce que j’ai eu longtemps avec M. Heim, chez son vieil ami M. Lebas, l’architecte attitré des tombeaux de ses femmes, et avec Brascassat dans la famille Paulinier, m’a mis en mesure d’écrire sur eux, après leur mort, des études d’une certaine étendue dans la Galette des Beaux-Arts de 1867 et 1868. — J’eusse pu écrire une étude pareille sur Schnetz, qui m’avait fait un accueil courtois à la villa Médicis en 1856, et que j’avais retrouvé quelques années plus tard à Fiers, dans mon département, chez son neveu mon collègue au conseil général ; celui-ci m’avait offert de me communiquer les papiers de son oncle, mais presque aussitôt ils furent utilisés par M. Beulé et aussi par Baudry, successeur à l’Institut de celui qui avait été son directeur à Rome.
Je n’entends nullement ici rédiger avec scrupule des biographies bien ordonnées, ni me vouer particulièrement à l’apologie des maîtres supérieurs, mais recueillir, au hasard de la mémoire, et avec le sans façon de la plume courante, des notes sans suite sur certains peintres et sculpteurs dont les silhouettes me sont restées plus présentes et plus familières.
M. BARBIER - WA LBONNE
Mai 1 8S3.
J’ai maintes fois rencontré, en 1851, dans le parc d’Issy, — alors que nous passâmes l’été dans l’un des pavillons que louaient comme nous des familles parisiennes, autour du château occupé en ce moment par Fromental Halévy, — j’ai maintes fois rencontré un grand vieillard, très âgé et très aimable, très gai, très alerte encore, très causeur, avec un restant d'accent méridional, et que je sus bientôt être M. Barbier-Walbonne, l’ami de Gérard et du vieil Isabey ; celui-ci, au meilleur temps de leur jeunesse, avait miniaturé, puis fait graver le portrait de son compagnon de plaisir, sons le titre bien connu du Fumeur. M. Barbier était constamment accompagné dans ses excursions à Issy, chez les Halévy et la famille Lebas, par Jalabert, dont, à
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titre de compatriote et de peintre, il avait protégé la jeunesse. Dans un âge très avancé, cet élève de David, plein des souvenirs de la Révolution et du Directoire, toujours vert et gaillard, avait épousé une très jeune femme, fraîche et jolie, qui était, si je ne me trompe, la fille de Willemin de la publication des costumes. Mais jadis, aux temps aventureux de la première République, le beau hussard avait eu une première femme, de race noble et d’une beauté remarquable, qui fut la mère de la générale baronne Darriule(i), peinte par Gérard dans son entrée d'Henri IV à Paris, laquelle fut mère, elle-même, de la baronne, puis comtesse L. Hallez-Claparède, devenue ainsi, par alliance, la cousine germaine de ma femme.
Dans nos promenades sous les superbes ombrages du parc princier d’Issy, dont les ayenues et les massifs d’arbres centenaires étaient d’une majesté et d’une splendeur incomparables, M. Barbier-Walbonne m’avait souvent raconté ses amitiés avec les plus célèbres peintres de son temps, et le rôle actif qu’il avait joué dans le transport de Belgique en France des plus fameux tableaux, conquis par nos armes, de Rubens, de Van-Dyck, de Jordaens, etc. — Voilà que ces jours derniers, dans un dossier de papiers provenant de l’héritage de cet artiste, né à Nimes le 18 octobre 1769, mort à Passy depuis longues années déjà, le 16 mars 1860, et à la vente duquel (le 11 juin de la môme année), j’ai acheté quelques dessins de Gérard et d’autres de ses amis, dossier offert au Louvre par M. Féral, je trouve certaines pièces intéressant sa biographie et qui ne sont pas inutiles pour l’histoire générale de l’art, car d’aucunes sont signées du nom de David, et visent les mœurs semi-militaires des ateliers de cette étrange époque.
« Au citoyen Ministre de la guerre,
« Le citoyen David, peintre et membre de l’Institut national, expose que les nommés Barbier, Taunay, Ducis, Caillier, Mulard, Camus, ses élèves, ayant fait chacun une ou plusieurs campagnes pour la défense de la liberté, ont été rappelés dans leurs foyers par le Comité de salut public pour se livrer à l’étude de leur art ;
« Mais le Corps législatif ayant jugé à propos d’annuler toutes les réquisitions en conférant néanmoins au Directoire le droit d’employer les militaires de la manière qu’il jugera la plus convenable.
« C’est en conséquence de cette loi que je vous prie, citoyen Ministre, d’autoriser les jeunes gens ci-dessus nommés à continuer paisiblement leurs études.
(1) La baronne Darriule est morte le 20 mars r883, dans sa quatre-vingt-neuvième année.
« Votre amour pour les arts, dont j’ai déjà eu des preuves, me fait espérer que vous accueillerez favorablement ma demande.
« David. »
« Paris, ce u germinal an VII de la République.
« Citoyen Ministre,
u Luc Barbier (de NismesJ a quitté ses pinceaux en 1791 pour défendre sa patrie en qualité d’officier d’hussards, dans le 5e régiment, jusqu’en 1795. Il a été requis par le Comité de salut public et les représentants du peuple en mission près les armées du Nord (Sambre-et-Meuse) pour recueillir dans les pays conquis tous les objets de sciences et arts. Ayant fini sa mission, le Directoire l’a mis en réquisition pour exercer son art exclusivement. Vous venez d’ordonner un concours dans lequel il a obtenu, pour prix, un tableau à faire pour le gouvernement; il n’a point d’atelier pour faire ce tableau. Celui qu’occupait le citoyen Gérard devient vacant, en ayant obtenu un plus grand.
« Luc Barbier vous prie de le lui accorder.
« Salut et respect.
« L. Barbier (de Nismes). »
Et au-dessous cette apostille :
« Permettez, citoyen Ministre, qu’en ma qualité de maître du citoyen Barbier, je vous fasse connaître ses généreuses dispositions pour la peinture. Son talent n’est point le fruit stérile du métier ou de l’habitude, puisqu’il a passé cinq de ses plus belles années à l’armée; c’est celui d’un homme vraiment né pour l’art qu’il a embrassé. Aussi sa première production vient-elle de lui mériter un encouragement de la nation (1). Accédez à sa demande, citoyen Ministre, et la France comptera un artiste de plus dans son sein.
« David. »
Le respect de M. Barbier pour son maître David l’avait poussé jusqu'à recueillir des copies de ses lettres et discours, témoin celle de la motion célèbre sur Marat au Panthéon et cette copie d’une lettre de David, peintre d’histoire, adressée à M. Thiénon, peintre de paysage :
« Monsieur,
« Il ne sera pas dit que le roi aura formé un désir sans que je me mette en
(1) David fait ici évidemment allusion au tableau Scène morale d’un père à son fils qui, en 1797, avait mérité à Barbier-AValbonne un prix de 3, 000 francs.
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devoir de le satisfaire. Sa Majesté désire un changement; il faut que je lui obéisse. Ce sera un surcroît de travail pour moi; mais n’importe, il est trop content de tout mon ouvrage que je veux le satisfaire en tout; mais priez, monsieur, Sa Majesté de me seconder et de ne pas me faire recommencer une figure aussi essentielle que celle-là et puis ensuite me laisser dans l'embarras, car, comme vous le savez, tout est calculé dans un tableau et le changement d’une figure peut amener une suite incalculable et désorganiser tout un côté d’un tableau et souvent tout l'ouvrage. Je vais donc recommencer la figure, changer d’attitude; mais il faudrait, pour y réussir, que Sa Majesté eût la complaisance de faire apporter des habits de cérémonies; s'il n’en a pas de la couleur, n’importe, je n’en ai pas besoin pour le croquis que je vais faire, d'après le roi, vendredi. Ils ne me serviront que pour la forme; j’ai besoin également de la toque et surtout d’une épée qu’il avait au côté, partie essentielle pour un connétable. Si Sa Majesté n’a pas de toque à Paris, elle pourrait envoyer prendre celle du prince de Berg. Il est inutile qu’il soit chaussé, je saurai bien y suppléer. Je ne dis pas qu’il ait les habillements sur le corps pour venir; j’entends seulement qu’il les fasse porter pour les passer sur lui quand Sa Majesté sera, à mon atelier. Je fais pour le roi ce que je n’ai jamais fait de ma vie; mais il est si bon, mais il est si aimable que j’aimerais mieux risquer mon tableau que de lui déplaire. Je suis aux anges d’avoir retouché la tête de la reine ; peut-être réussirai-je aussi bien pour le roi; mais ceci est un peu plus sérieux, refaire line figure entière ; n'importe, le motif en est trop beau; j’espère que la postérité m’en saura gré. Faites, je vous prie, monsieur, toutes ces demandes-là à Sa Majesté qui consistent à faire porter un habit de cérémonie avec le manteau, une cravate, le grand cordon, la toque, l’écharpe, l’épée avec le ceinturon. Assurez Sa Majesté que je ne serai qu’une heure au plus pour faire le dessin; encore se reposera-t-elle. Je compte assez sur l’amitié qui nous lie pour être persuadé que vous en ferez part à Sa Majesté. Vous en sentez mieux qu’un autre toute l’importance.
« Je suis, avec un dévouement éternel, Votre très humble serviteur.
« David. »
i< Ce soir iô'septembre 1807. »
Nous croyons, pour la mémoire de M. Barbier-Walbonne et l'histoire de nos musées nationaux, devoir transcrire ici les deux pièces les plus intéressantes du dossier offert au Louvre par M. Féral :
« Nous membres composant l’agence établie près les armées du Nord et des Ardennes, par l’arrêté du Comité de salut public du 24 floréal, — nous sommes transportés en la ville d’Anvers à l’effet de faire exporter en France
tous les objets d’approvisionnement, d’agriculture, arts et science, qui peuvent être utiles à la République, où étant, avons trouvé les citoïens Barbier et Léger, qui par arrêté des représentans du peuple du trente messidor, étaient chargés de faire descendre les divers tableaux des grands maîtres qui se trouvent dans les pays conquis, et après nous être communiqué nos pouvoirs respectifs, nous avons fait emballer et partir pour Paris, à l’adresse de la Commission du commerce et d’approvisionnement les tableaux dont la déclaration suit :
« Premièrement. — La Descente de croix de Rubens portant 14 pieds,
9 pouces de haut, sur 10 pieds, 10 pouces de large. Provenant de la cathédrale.
« Secondement. — L’esquisse de ce même tableau du même auteur, portant 4 pieds, 5 pouces de haut, sur 3 pieds, 3 pouces de large. Provenant des Recollets.
« Troisièmement. — L’Érection de la croix par Rubens, de 14 pieds,
10 pouces de haut, sur 12 pieds de large. Provenant de Sainte-Walbruge.
« Quatrièmement. — Le Christ entre les deux larrons par Rubens, portant 15 pieds, 2 pouces de haut, sur 10 pieds, 1 1 pouces de large. Provenant des Recollets.
« Lesquels tableaux ont été chargés sur des balandres, pour être conduits à Lille sous la garde et surveillance du citoïen Barbier, l'un des commissaires nommés par les Représentants du peuple, dont les lumières et les talens nous sont connus.
« Ainsi fait et rédigé à Anvers en présence des dits citoïens Barbier et Léger, qui ont signé avec nous. Le vingt-deux thermidor de l’an deuxième de la République française une et indivisible.
« Signé : Manier, Tisset , Richer, Barbier 1. au 5e régt d’h., Léger, adjoint aux adj. généraux. »
Et dans un autre « procès-verbal des tableaux qui ont été enlevés de la ville de Malines, le 12 fructidor an II de la République française une et indivisible », on voit que « Barbier, lieutenant au 5e régiment d'hussards, et Léger, adjoint aux adjudans généraux, chargés par les Représentants du peuple de la recherche des peintures et sculptures dans les pays conquis, ont fait descendre et emballer les tableaux ci-dessous, provenant de la ville de Malines » : (Je cite les tableaux sans leurs mesures; ils ont tous été descendus du 15 au
19 thermidor.)
Église de Saint-Rombout : i° La Communion de la Cène, par Rubens; —
20 L’ Entrée de Jésus dans Jérusalem, par Rubens; — 3 0 Jésus qui lave les pieds à ses apôtres , par Rubens.
Église de Notre-Dame : i° Jésus qui se rend à bord du bateau de saint
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Pierre, par Rubens; — 2° Sur le volet de droite, d’un côté, les Apôtres qui trouvent dans un poisson la pièce de monnaie pour payer le tribut ; de l’autre, Saint Pierre, par Rubens; — 30 Sur le volet de gauche, l 'Ange et le jeune Tobie qui se saisit d'un poisson sur le bord de la mer ; de l’autre côté, Saint André, par Rubens; — 40 Jonas jeté à la mer, esquisse dans la manière de Rubens; — 50 Saint Pierre retiré de l’eau par Jonas, esquisse de l’école de Rubens.
Église paroissiale de Saint-Jean : 1° L’Adoration des rois mages, par Rubens; — 2° Sur le volet de droite, d’un côté, Saint Jean dans l'huile bouillante; de l’autre, Saint Jean dans l'île de Pathmos, par Rubens; — 30 Sur le volet gauche, la Décollation de Saint Jean; de l’autre, le Baptême de Jésus, par Rubens; — 40 Le Christ en croix, par Rubens; — 50 La Nativité, par Rubens; — La Résurrection, par Rubens.
Église des Récollets : i° Jésus crucifié entre les larrons, par Van Dyck; — 2° Saint Bonaventure soutenu par un ange, lorsqu’un autre lui donne la communion, par Van Dyck; — 30 Saint Antoine tenant une hostie devant laquelle un âne se prosterne, par Van Dyck.
Église Sainte-Catherine : i° La Sainte famille, par Jordaens; — 2° La Nativité, par Quellin le père; — 30 Deux esquisses : Sainte Catherine transportée sur le mont Sinaï et le Martyre de saint Laurent, par Quellin le père.
Église des Capucins : Jésus-Christ crucifié , d’un côté la Madeleine, de l’autre saint François, par Crayer.
Couvent de Bleydembergh ou Mont Joyeux : La Naissance de Jésus, par Crayer.
Entre autres lettres que valait à Barbier-Walbonne sa vieille amitié pour Gérard, nous ne reproduirons que les deux suivantes :
« Aix-la-Chapelle, 4 août.
« Mon cher Barbier,
« J’ai vivement regretté de ne t’avoir vu au moment de mon départ, car je sais que tu as pris la peine de venir à la maison. J'ai différé de t’écrire dans l’espoir de te donner quelques bonnes nouvelles ; mais le voyage, les promenades quotidiennes (comme je puis les faire) la vie de fainéant que je mène ici, le tout secondé par les eaux que j’y suis venu chercher, tout cela, dis-je, n’a point apporté de changement très notable à mon état. Ce qui me surprend peu, à dire le vrai, ne croyant guères aux miracles. Il en adviendra ce qui pourra; mais au moins on ne me donnera plus les voyages et le repos comme recette infaillible pour se bien porter. Tous les hommes ne sont pas jettés dans je même moule, et l’on ne refait pas son être à soixante-quatre ans en se pro-
menant tous les jours dans un assez joli pays, voire même en buvant de l’eau puante.
« Je n'ai point dit adieu non plus à nos bons amis Fontaine et Perrier. Si tu n’es pas parti toi-même lorsque cette lettre arrivera, je te prie de leur parler de moi. Adieu, mon cher Barbier.
« Pour la vie ton ami,
« F. Gérard. »
« Mon cher monsieur Barbier,
« Permettez-moi de joindre ici un petit mot de souvenir pour mon compte. Nous nous flattons que cette lettre vous arrivera encore avant votre départ. Si nous ne sommes pas assez chanceux pour cela, nous ne compterons pas moins que vous penserez un peu à nous pendant vos courses, et vous verrez, à votre retour, que nous en faisions autant.
« Je ne sais ce que je vous dis, assourdis que nous sommes par le bruit des voitures. Il y a aujourd’hui des courses de chevaux et la foule revient. C’est comme le plus brillant boulevard de Paris. Notre Aix-la-Chapelle n’est pas si sauvage que l’on pourrait le croire. Nous avons d’assez bonne musique pour nous récréer. Tout ici est en progrès. En somme, on est beaucoup mieux qu’il y a sept ans, à ce que l’on dit.
« Adieu, cher monsieur Barbier, soignez-vous bien et revenez-nous parfaitement bien portant. Nous allons faire des efforts surnaturels pour que votre ami vous revienne en bon état.
« Adieu encore, donnez-nous de vos nouvelles. Votre affectionné
« Godefroid. »
Au verso était écrite l’adresse du voyageur :
« M. Gérard, aux grands bains Saint-Charles, à Aix la-Chapelle (Prusse- Rénanne.) »
M. Barbier avait un autre ami, un quasi-compatriote de l’autre bout de la Provence, Paulin Guérin, de Toulon, dont nous nous souvenons d’avoir vu long temps au Luxembourg le tableau à grand effet de Caïn après la mort d'Abel. L’à-propos de l’Exposition donnera sans doute quelque intérêt aux deux lettres suivantes. On y verra que les émotions des artistes n’ont pas changé à soixante-dix ans de distance.
« Paris, ce i3 novembre 1812.
« Mon cher monsieur Barbier,
« Je voulais répondre de suite à votre bonne lettre, et je n’ai différé qu’afin
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de pouvoir vous rendre compte de la petite commission que vous m’avez donnée. M. Poisson ne vint pas lundi chez Gérard, mais je l’y ai vu hier soir. Il m'a promis de se rappeler votre recommandation lorsqu’il ira à Saint-Cyr et de faire tout ce qui lui sera possible.
« Mes félicitations sur votre bonheur, mon cher monsieur Barbier, partent d’un cœur épris et avide des jouissances paisibles que vous goûtez et qui les apprécie chaque jour davantage. — Je vous demande si, tel que vous me connaissez, j’ai pu voir sans regret l’impossibilité de me rendre à l’invitation obligeante de mesdames Barbier? Exprimez-leur bien, je vous prie, toute ma peine, et persuadez-les de toute ma reconnaissance et de mon respect. Ma mère vous prie aussi de leur faire agréer ses civilités et vous remercie de votre bon souvenir.
« Le Salon est ouvert depuis le premier du mois. David et Guérin n’y ont rien mis. Gérard n’a pas encore pu y mettre son Impératrice, et ne pourra guères avoir fini son tableau que dans deux mois d’ici. On y voit de Gros un tableau pour Saint-Denis et un portrait en pied de Mme Lasalle, admirable sous bien des rapports. Le tableau de Brutus condamnant ses fils à mort fait beaucoup d’honneur à M. Le Thiers. Girodet s'y fait remarquer par quelques portraits et une tête de Vierge dont le peu de mérite est encore terni par des menées indignes d'un homme délicat. Prud’hon, Steube, Rouget, les Franque, les Ducis, les Vernet, les Forbin, les etc., etc., etc., moi, nous sommes tous en jeu (1). Le spectacle de tant d’amours-propres dans un état d’irritabilité incroyable, doit avoir quelque chose de plaisant et de pitoyable pour tous ceux qui ne sont pas de la partie. L’on voit tous les visages des exposants passer alternativement de la tristesse à la joie et de la joie à la tristesse, suivant la rencontre fortuite d’un partisan ou d’un antagoniste, d'un ami ou d'un ennemi. Quelques-uns, comme moi, essayent d’un maintien calme pour paraître indifférents, insensibles à tant de vanités ; mais c’est encore plus risible, car l’humanité perce tous les voiles... — Venez donc bien vite vous amuser de tout cela. — Que vous êtes heureux de pouvoir vous en amuser! !!... Ah! Fortune; ah ! Philosophie! !...
« Votre dévoué ami et serviteur
. « Paulin Guérin. »
Cette lettre et la suivante portent pour adresse : « A monsieur, monsieur Barbier-Walbonne, au petit village de Berne, près de Beaumont. — A Beaumont-sur-Oise. — Départ, de Seine-et-Oise. »
(1) En jeu, justement, par le Caïn après la mort d’Abel, qui parut à ce Salon de 1812, et reparut au Salon de 1814, où il fut acheté par le gouvernement.
« Mon cher monsieur Barbier, votre lettre ne m’étant parvenue qu’hier au soir fort tard, je n’ai pu faire que ce matin vos petites commissions. — M. David est au lit pour un mal qui lui est venu à la jambe, à l'endroit du tendon d'Achille , qu’il s’est cassé dans sa jeunesse. On dit que cela l’inquiète beaucoup. J’ai su par son portier qu'il commençait à aller mieux. — Les portraits de M. Gérard font le plus grand plaisir; on les trouve admirables comme harmonie, comme exécution, comme éclat; mais la malignité humaine, qui ne veut pas qu’il y ait de succès parfaitement complet, a trouvé que l’ Impératrice était d’une longueur démesurée, qu’il y avait un peu de sécheresse dans les bras et dans les mains, que la ressemblance n’était pas bien satisfaisante. On a fait aussi quelques petites observations sur le portrait du roi de Rome. Marie Boutard les a loués et critiqués en des termes mesurés et des formes polies ; mais son article porte un caractère de contrainte et de perfidie qui n’est pas équivoque. Quelques journalistes, notamment Landon dans le Journal de Paris, ont parlé du talent de Gérard avec enthousiasme et beaucoup de bienveillance. Delpêches seul, qui écrit dans le Mercure, a osé désapprouver son succès et n’a gardé, à ce qu’on dit, aucune mesure. Il a déclaré hautement que, depuis le Bélisaire et la Psyché, Gérard n’avait rien fait qui fût digne de la réputation que ces tableaux lui ont acquise, et que sa Bataille d'Austerlil \ et ses derniers portraits prouvent sensiblement la décadence de son talent!! !
« L’empereur est allé au Salon lundi dernier. Il y est resté près de deux heures avec l’impératrice, entouré et suivi du public qui s’y trouvait (car il a eu la gracieuseté d’empêcher qu’on le fît sortir). Il n’a pas regardé les ouvrages de grande dimension, et n’a témoigné ni satisfaction ni mécontentement de ceux devant lesquels il s’est arrêté. L.e portrait du roi de Naples, par Gros, seul a paru le frapper agréablement. — On ne dit rien de plus.
« Veuillez à votre tour, mon cher monsieur Barbier, me dire quelque chose de ce qui se passe à Berne. Comment faites vous pour l’habiter par cette température et y rester à cette époque ? Que vous devez jouir de braver ainsi les frimats et de mépriser les vanités de ce monde!
« Ma mère, mon frère et mon neveu me chargent de vous présenter leurs vœux sincères, ainsi qu’à Mme Barbier. Recevez aussi les miens et veuillez, je vous prie, les faire agréer à ces dames, ainsi que mes horrynages respectueux.
« Votre tout dévoué
« Paulin Guérin. «
« Ce 2 janvier 1 8 1 3 .
« Je vous prie aussi, mon cher monsieur Barbier, de vouloir bien présenter mes hommages et mes vœux à Mraes Léger, dans le cas où elles seraient à Berne. »