‹ Souvenirs d'un directeur des Beaux-Arts (volume 3)Chapitre 27 sur 89 · LE MARÉCHAL ET LA MARÉCHALE · texte numérisé non relu

LE MARÉCHAL ET LA MARÉCHALE

2 mai 1884.

L’ordre moral! le directeur des Beaux-Arts de l’ordre moral; c’est sous ce titre que me désignait de préférence le journal de M. About, Le XIXe siècle, en des articles qui n’ont jamais cessé d’être perfides ou enragés. L’ordre moral ne fut oneques l'idéal de M. About. Tant pis pour lui. A caresser le désordre moral, il a pu grossir ses rentes, mais non pas sa considération, ne fût-ce que cette sorte de considération, si vainement cherchée par lui, qui, sous l’Empire, distribuait les préfectures, et sous la République les ambassades. Quoi qu’il en soit, M. About ne m’aimait pas, et je ne m’en sens ni humilié ni contristé. Quant au gouvernement de l’ordre moral, j'ai bien été en effet son directeur des Beaux-Arts, puisque le maréchal avait pris ce gouvernement en 1873, qui fut la première année de ma fonction, et l’abandonna à la fin de 1878, qui fut l’année de ma retraite. Mais je dois confesser que le chapitre de mes relations, au point de vue de l’art, avec le second président de la République, ne saurait être que fort court, faute d’incidents mémorables ; la peinture et la sculpture ne touchaient guère le bon maréchal, et la République n’avait rien prévu dans le budget présidentiel qui fit un devoir au chef de l'État de détourner vers les artistes une part quelconque de ses très patriotiques, très droites, très dignes et très honnêtes préoccupations.

La première fois que j’ai rencontré le duc de Magenta, c’était sous l’Empire, durant une des courses à travers le Salon, où j’avais l’honneur d’accompagner Mme la princesse Mathilde. La princesse en entrant dans l’une des salles, à cette heure-là désertes, reconnut deux visiteurs, tous deux assez hauts de taille, pareillement vêtus de noir et coiffés de chapeaux bas de forme; on eût dit deux gentilshommes campagnards, de manières simples et de bonne maison. La princesse alla vers l’un d’eux et l’aborda gracieusement en le saluant de son titre de maréchal; je sus par elle que je venais de voir les deux frères de Mac-Mahon, le héros et le propriétaire rural. Ils longeaient, d’un air bonhomme et tranquille, les cimaises de cette salle du palais des Champs-Élysées, s’arrêtant aux petits tableaux de genre, aux paysages et aux menus épisodes militaires. Tel que je l’avais vu alors, tel je retrouvai le maréchal après son

7o SOUVENIRS D’UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS.

élévation à la présidence, quand son devoir l’amenait au Salon les jours d’inauguration. Très bienveillant et poli, très net et très correct, il ne se battait pas autrement les flancs pour se forcer à l’admiration : il se plaisait aux mêmes cadres de chasse, de paysage ou de batailles, et ne fit jamais mine de vouloir s’embâter d’un tableau à succès. Mais aussi il ne poussa jamais ce cri du cœur économe et bourgeois que ne put retenir son successeur le jour de sa première visite officielle au Louvre; du plus loin qu’il vit le Murillo du salon carré : « Regarde cette Assomption, dit M. Grévy à sa fille, c’est le tableau de six cent mille francs. » Le maréchal ne s’inquiéta point d’un peintre à réputation quand il s’agit de son portrait officiel, et se laissa peindre à cheval par Princeteau, le muet dont il connaissait l’oncle dans le monde parlementaire. Assez triste portrait qu’a répandu la gravure de Massard et qui a été, à défaut de mieux, distribué sur la demande des mairies et des préfectures. Cependant le maréchal avait, tout comme un autre et de vieille date déjà, son artiste d’habitude, et celui qui voudra étudier son image devra la chercher dans les bustes divers que Crauk en a sculptés, et dont celui-ci a gardé comme une manière de privilège, jusques et y compris la statue un peu maigrette exécutée pour l’Exposition universelle de 1878, et destinée au musée de Versailles. L’un des sculpteurs-modeleurs de la porcelainerie de Sèvres, qui avait bien observé le maréchal le jour de la visite d’inauguration de la manufacture nouvelle, en pétrit un petit buste fort ressemblant, que nous fîmes exécuter en biscuit, joujou distribué alors avec plaisir par la maréchale à ses plus intimes, et qui fait partie de l'intéressante série des biscuits de Sèvres, laquelle s’est enrichie depuis d’un buste semblable de M. Grévy. Quand j’aurai ajouté que notre ministre, M. Brunet, ayant lu un traître article de Rochefort sur la blessure du maréchal à Sedan, commanda à Armand Dumaresq, pour le Salon de 1878, un tableau représentant ce pénible épisode de la désastreuse bataille, tableau d'ailleurs assez médiocrement réussi, et que l’on ne put, à cause de cette médiocrité même, maintenir comme on l’eût voulu en place exceptionnelle, j'aurai fait, je crois, l’histoire à peu près complète des très simples relations du maréchal avec les artistes, qu’il convia d’ailleurs de bonne grâce aux dîners et réceptions de l'Élysée. Ne conviendrait-il pas de mettre à son acompte la belle tenue de sa maison, de ses livrées et de ses équipages, qui donnaient un certain lustre bien séant à l’exercice du pouvoir suprême, et relevaient, dans une certaine mesure d’élégance et de pompe, la dignité nationale ?

La maréchale, avec son activité naturelle, vive, mouvante, rondement décidée, se fût mêlée plus volontiers au monde des arts ; mais ses tendances d’éducation, communes, hélas ! aux femmes les plus distinguées, ne l’y avaient guères préparée. Pour disposer son goût aux choses un peu plus relevées, j’avais destiné à sa petite chapelle de l’Élysée les deux précieuses répétitions

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