‹ Souvenirs d'un directeur des Beaux-Arts (volume 3)Chapitre 30 sur 89 · PRÉSIDENT DU COMITÉ DIRECTEUR DES ARTS DÉCORATIFS · texte numérisé non relu

PRÉSIDENT DU COMITÉ DIRECTEUR DES ARTS DÉCORATIFS

Monsieur le duc, mon cher président,

Lorsque les soins nécessaires à votre santé vous forcèrent d’interrompre, pour un temps, la tâche de dévouement que vous aviez acceptée en faveur du Musée naissant des Arts décoratifs, le comité directeur voulut bien — sur votre insinuation, j’imagine — me faire l’honneur de me choisir pour exercerl’intérim de vos fonctions jusqu’à un rétablissement que nous espérons toujours prochain. J’avais, en d’autres temps, excité les esprits, dans la mesure de mes forces, vers la création de ce Musée dont tout le monde, en France, comprenait l’urgente nécessité. L’exemple de l’Europe entière était là pour nous solliciter à une œuvre où nous, les premiers dans les concours des expositions universelles, arrivions les derniers, alors qu’il s’agissait d’organiser des musées de modèles qui en étaient la conséquence. J’aurais eu mauvaise grâce à refuser ma part d’activité à une entreprise patriotique où vous, monsieur, aviez dépensé une si généreuse ardeur, et où, sans acception de partis et pour le seul bien de l’art et de l’industrie nationale, je trouvais, dans le comité d’alors, des coopérateurs aussi zélés que M. le comte de Ganay, notre vice-président, et MM. Édouard André, Ballu, Fei. Barrias, G. Berger, le marquis de Biencourt, Emm. Bocher, Boucheron, Bouilhet, P. Dalloz, Gust. Dreyfus, Duplan, Dupont-Auberville, Fourdinois, le baron Gérard, Gérôme, qui depuis a cédé sa place à Albert Goupil, E. Guillaume, G. Lafenestre, Tardieu, remplacé depuis par Alb. Liouville, Ad. de Longpérier, Louvrier de Lajolais, Mannheim, P. Mantz, Antonin Proust, le baron Adolphe de Rothschild, le duc de Sabran, de Sourdeval, auxquels ont été adjoints depuis lors, MM. le comte Clément de Ris, Ch. Ephrussi, L. Fould, V. Gay, A. de Liesville, Edm. Taigny. Le comité avait dès lors pour secrétaire M. de Champeaux. Je ne parle point des services de chaque heure, rendus par M. Gasnault, secrétaire général du Musée.

Un dissentiment avec mes chers collègues sur une question, ou plutôt sur un incident, où j’ai cru, à tort peut-être, gravement intéressé le principe de l’initiative privée, sur lequel repose, à mon sens, toute l’économie et le bon avenir de notre œuvre (i), m’a engagé à donner ma démission de la présidence intérimaire du comité directeur; et je pense qu’à cette occasion il convient que je rende compte au comité et à vous, en un résumé sommaire, des travaux accomplis par mes collaborateurs et par moi depuis le 28 octobre 1879.

Dès cette séance même du 28 octobre étaient votées :

i° Les sommes nécessaires à l’installation décente du Musée des Arts décoratifs dans le palais des Champs-Élysées, où l’État venait de nous concéder très courtoisement quelques salles, le jour où il avait repris possession, en faveur de la préfecture de la Seine, du pavillon de Flore occupé provisoirement par notre Société, deux années durant, après tant de démarches de vous, et où le comité que vous présidiez avait organisé ses deux premières et très brillantes expositions de tableaux de maîtres anciens et d’œuvres diverses de l’art décoratif moderne ;

20 La nomination d’une commission pour le projet de fusion de la Société du Musée avec celle de V Union centrale. Il est certain que dès le premier jour nous avions compris — et les incidents d’aujourd’hui ne nous donnent que trop raison — combien ces deux Sociétés, nées de la même pensée et chargées de servir les mêmes études et les mêmes progrès,, avaient besoin d’unir étroitement leurs forces pour faire pénétrer l’idée commune dans un public indifférent, mal renseigné ou hostile, et nous garder d’invasions ou d’absorptions périlleuses. La fusion s’est faite heureusement et dignement ; nos intérêts supérieurs sont absolument liés, et nos deux Sociétés, tout en agissant chacune avec liberté, pour son meilleur développement spécial, n’ont plus rien d’isolé dans leur effort mutuel, et qui ne concoure au même but, et ne se défende et ne se couvre l’une par l’autre.

L’une des conséquences immédiates de cette intimealliancefutla publication, aussitôt résolue, d’un bulletin commun à Y Union centrale et au Musée, publication destinée à l’utile propagande de nos programmes, de nos actes et de toutes les tendances de notre œuvre, et dont la rédaction en chef fut confiée à M . Louvrier de Lajolais, assisté, pour notre part, de M. Victor Champier. L actif M. Quantin accepta d’être l’éditeur de notre Revue des Arts décoratifs (2) .

(1) Mes collègues avaient cru devoir tenter auprès de M. Turquet, sous-secrétaire d’État des Beaux-Arts, une démarche qui me semblait porter dans 1 avenir atteinte à l’indépendance de notre société.

(2) Il m’aura été donné d’écrire les premières pages d’introduction de cette excellente et très brillante revue qui vient de s’interrompre au bout de quatre ans, après avoir rendu les plus réels services, par ses collaborateurs et ses dessinateurs, à 1 étude de l’ornement.

LE MUSÉE DES ARTS DÉCORATIFS

La réouverture du Musée avait été fixée au io avril 1880. Il s’agissait de donner au public, dans nos galeries nouvelles, appropriées avec grand goût par notre habile architecte, M. P. Lorain, une impression favorable des ser vices que nous pourrions rendre à l’instruction des artistes et des artisans, et aussi des amateurs. Il fut convenu qu’outre le classement des curiosités diverses acquises par le Musée sous votre présidence, un appel serait fait aux collectionneurs pour solliciter d’eux le prêt des pièces les plus intéressantes de leurs cabinets, qui pourraient compléter les séries projetées. Dans la séance du 24 décembre était résolue une exposition de dessins d’ornements d’anciens maîtres. Cette exposition, qui s’accordait si bien avec la sorte d’enseignement qui nous appartient, fut naturellement confiée à MM. Gust. Dreyfus et Ch. Ephrussi, lesquels avaient, l’année précédente, organisé, avec tant de succès, cette admirable exposition de dessins des grands maîtres anciens, qui avait fait courir tout Paris au palais de l’École des beaux-arts. Vous avez su, par le catalogue qu’en rédigea alors M. Ch. Ephrussi avec sa science accoutumée, ce qu’avait été cette tant curieuse exposition des dessins de décoration et d’ornement fort peu connus jusqu’à ce jour, et qui sortaient pour la première fois des portefeuilles de Mgr le duc d’Aumale et de MM. Destailleur, Bérard, de Goncourt, Lesoufacher, Odiot, Guichard, Beurdeley, Eud. Marcille, Foule, Spitzer, le comte de la Béraudière, Alb. Lenoir, le baron Pichon, Carré, Natalis Rondot, etc., etc., et de la bibliothèque de l’Opéra, et de l’ Union centrale, etc., etc. En même temps, dans la grande salle voisine, MM. Dupont-Auberville et V. Gay organisaient une magnifique exposition de tissus et broderies dont ils rédigeaient eux-mêmes le catalogue, et dont la très riche collection de M. Dupont- Auberville, prêtée sans condition de temps à notre Musée, formait naturellement le fonds le plus précieux. L’étonnante collection de faïences et de porcelaines de M. Gasnault, déjà acquise par M. Dubouché pour le musée de Limoges, occupait deux salles tout entières, entre lesquelles une troisième salle était consacrée à l’ensemble des compositions et études, si variées et si instructives, du grand décorateur, M. Galland. — Une innombrable série d’éventails, rassemblée et disposée par les soins de M. G. Bapst, et pour laquelle les plus nobles et les plus élégantes Parisiennes, Mme la princesse Mathilde en tête, Mmes Furtado-Heine, la duchesse de la Trémoille, Drouin de Lhuys, Alex. Dumas, la comtesse Edm. de Pourtalès, Jules Ephrussi, Léon Fould, la comtesse Clément de Ris,Jubinal, MM. le Dr Piogey, Bapst, Fayet, Sichel, Burty, etc , avaient bien voulu vider pour un temps leurs écrins, était dispersée sous des vitrines, dans cette même salle des tissus où se voyait aussi la très singulière collection de boutons peints ou ornés de M. le baron Pérignon. — M. Darcel avait bien voulu rédiger le catalogue d’une très belle série de tapisseries, dont les plus intéressantes avaient été prêtées par M. le baron d'Hu-

nolstein, par le Mobilier national et par MM. Lowengard, Beurdeley, Michel Ephrussi, E. Peyre, Lavaley, etc. — La famille de Rothschild s’était vraiment signalée par son obligeance pour notre exposition : le baron Adolphe avait prêté son célèbre collier grec et ce superbe bronze florentin qui couronnait la vitrine des bronzes et de l’argenterie ; le baron Arthur, un groupe de porcelaine vieux Sèvres d'une valeur fabuleuse; Mrae la baronne Gustave, son fameux éventail de Boucher et ses boîtes de vernis Martin; Mrae la comtesse Léon de Biencourt, M. le vicomte de Mortemart, Mme Ramadié, M. Leroux, M.Ch. Mannheim, des pièces d’argenterie merveilleuses; M. Em. Peyre, des boiseries sculptées d’un art très varié, et entre autres, les marqueteries italiennes du château d’Urfé; M. Dupont- Auberville , d’autres boiseries et quantité de pièces de céramique; M. Maciet, des terres cuites ; M. Feuardent avait rempli toute une vitrine de délicieuses figurines de Tanagra; M. Maillet du Boullay avait prêté des armes, des coffrets damasquinés ; M. Gasnault, des bronzes chinois et japonais; d’autres bronzes encore nous étaient venus de MM. le vicomte de Ganay, Strauss, Gust. Dreyfus. Mnie la marquise de Talleyrand-Périgord nous avait prêté son grand bas-relief de Lucca délia Robbia; Mmo la duchesse de Luynes, un précieux album de famille, des fêtes sous Louis XV. La salle orientale, disposée au haut de l’escalier par M. Albert Goupil, montrait, outre les admirables étoffes de l’ordonnateur, la curieuse collection de M. de Saint-Maurice et les manuscrits orientaux de M. Firmin Didot. Inutile de dire quel’ Union centrale avaitmis, dès le premier jour, toutes ses curiosités à notre disposition.

L’art moderne n’était pas oublié dans cette fête des yeux, et les vrais patrons de l'Union centrale, ceux pour lesquels est institué le Musée des Arts décoratifs, avaient prêté main-forte à notre exposition : la maison Christofle avait envoyé ses reproductions des trésors de Bernay et d’Hildesheim ; M. Fourdinois, des bois sculptés; M. Barbedienne, des bronzes; M. Lièvre, sa table de Mmede Cassin; M. Piat, une fontaine en argent; MM. Deck, Gust. Noël, Michel Bouquet, Dammouse, Jouve, etc., des morceaux importants de céramique.

Enfin l’administration des Beaux-Arts mettait à notre disposition vingt-huit moulages de l’atelier du Louvre pour la décoration de nos escaliers et de nos salles, plus vingt pièces choisies de porcelaine pour compléter chez nous la charmante vitrine de Sèvres. — Ce fut, il faut le dire, de la part de tous, un entrain et un empressement admirables, et le bruit dut vous en parvenir alors par la presse qui nous fut extrêmement favorable.

Quand le moment vint, hélas! de redisperser toutes ces merveilles, il fallut songer à couvrir les murs dénudés d’œuvres nouvelles d’un sens analogue, toujours appropriées à l’enseignement qui est notre but, et dans la séance du

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22 juin, le comité décidait que les dessins anciens seraient remplacés par une exposition de peintures anciennes d’art décoratif qui serait organisée par M. Féral, sous la direction de MM. de Ganay et Alb. Goupil. Vous connaissez par le catalogue, dont M. le comte Clément de Ris accepta la rédaction, l’importance de ce nouveau groupe de peintures décoratives auquel voulurent bien concourir la manufacture des Gobelins, la Bibliothèque nationale et la ville de Paris, puis MM. le baron de Beurnonville, le vicomte de Ganay, le comte de la Béraudière, Beurdeley, P. de Saint-Victor, E. Marcille, Féral, le baron de Schwitter, le baron Gérard, Alb. Liouville, Ch. Pillet, J. Maciet, etc., etc.

Enfin, quand fut encore écoulée la période de cette seconde exposition, le comité directeur, dans sa séance du 20 octobre, en résolut une troisième qui complétait logiquement le cycle des deux premières, en décidant de remplacer l’exposition des peintures anciennes par celle des peintures et dessins de décorateurs modernes dont les principaux éléments venaient de figurer à l’exhibition de V Union centrale. M. de Champeaux a rédigé le catalogue de cette dernière série, qui n’est pas la moins curieuse ni la moins profitable et qui réunit dans nos galeries tous ou presque tous les noms de ces maîtres qui font l’honneur de la décoration moderne : Baudry, Puvis de Chavannes, Delaunay, Galland, Lameire, Mazerolle, L.-O. Merson, Ehrmann, Ch. Chaplin, Steinheil, Lechevallier-Chevignard, Chabal-Dussurgey, Lansyer, etc., — et des sculpteurs : E. Guillaume, Moreau-Vauthier, G. -J. Thomas, P. Dubois, Mercié, Ch. Gauthier, etc., etc. — En même temps, M. Julien Gréau, l’éminent amateur, aux collections si variées, voulait bien remplir l’une de nos salles d’un choix exquis de ses bronzes antiques, dont le catalogue était rédigé par M. de Villefosse, et ajoutons, en passant, que cette suite de savants catalogues, confiés aux plumes les plus compétentes, ne sera pas l’un des moins précieux souvenirs que notre Musée laissera des services qu’il aura pu rendre.

Déjà, sous votre présidence et par vous-même, le Musée s’était enrichi de dons considérables. Depuis lors, les amateurs et les artistes ont singulièrement grossi le noyau de nos séries diverses : le South-Kensington Muséum nous a comblés généreusement de ses albums, de ses catalogues et de vingt-quatre reproductions en galvanoplastie; l’administration des Beaux-Arts a gratifié nos portefeuilles de six cents estampes de la chalcographie du Louvre; MM. Édouard André, Jules Maciet, Natalis Rondot , Edmond Taigny, G. de Monbrison, Alp. Thibaudeau, P. Sédille, Ch. Ephrussi, G. Dreyfus, Guichard, Ch. Stein, Th. Biais, etc., etc., ont fait preuve, à notre endroit, de leur libéralité accoutumée. Mais ce sont surtout les artistes qui ont compris que le Musée était leur chose et qu’il était destiné à devenir le Luxembourg

des œuvres d’art décoratif. De là le don, par M. Galland, d’une grande frise; par M. Lameire, du carton du tympan de la salle du Trocadéro; par M. Ch. Donzel, d’un cadre de compositions céramiques; par M. Ulysse Besnard, de trois pièces de faïences; par M. Deck, d'un grand vase (modèle de l’Alhambra); par M. Boulenger, de quatorze pièces charmantes de sa manufacture de Choisy-le-Roi, qui sont venues prendre place à côté de celles acquises, à l’Exposition universelle de 1878, de MM. Hache et Pepin-Lehalleur, de Vierzon; par M. Pull, d’un de ses plats de faïence; par M. Damousse, de six assiettes et un vase de porcelaine décorée grand feu; par M. Francastel, d’un bas-relief en faïence; par M. Bouquet, d’une peinture sur faïence émaillée; par M. Christofle, d’un service à café Louis XVI, en galvano-argent ; par M. Durenne, de deux bas-reliefs en fonte d’après Jean de Bologne; par M. Ambr. Choiselat, d’un bas-relief en plâtre bronzé, portrait de Le Brun entouré d’attributs, etc., etc.

Dans ces derniers temps, la ville de Paris a bien voulu nous prêter deux t rès belles rampes en fer forgé, provenant des démolitions de l’hôtel des Postes ; et l’administration des beaux-arts a autorisé le dépôt, dans notre Musée, du modèle colossal en plâtre de la porte Est du grand Tope bouddhique de Sanghi dans l’Inde centrale, territoire de la Begum de Bhopal, que le Kensington Muséum avait offert, il y a quinze ans, à la France en échange du moulage du piédestal de la colonne Trajane, et qui, par suite de nos démarches, lui était enfin livré.

Sur ses très modestes ressources, le Musée s’est appliqué à acquérir ce qu'il jugeait le plus nécessaire à l’étude de ses visiteurs, c’est-à-dire des moulages : une cinquantaine provenant de l’atelier de l’École nationale des beauxarts; une vingtaine fournis par M. Mathivet d’après des morceaux de l’Hôtelde- Ville, Carnavalet, Écouen, etc.; cinq, fournis par M. Küsthardt, d’après divers objets provenant d’Hildesheim. Lors de la vente récente des curiosités du musée Carnavalet, nous avons acquis quarante-trois pièces d’arts divers : ferronnerie, bois sculptés, céramique, dinanderie, etc. D’autre part, notre collègue, M. Edm. Taigny, a bien voulu acquérir pour nous dix-neuf pièces de céramique chinoise, japonaise, etc.; notre autre collègue, M. Alb. Liouville, s’est chargé de même pour nous de l’acquisition de trois tableaux d’études de fleurs du commencement du xvne siècle ; inutile de noter d’autres menus achats, tels qu’une esquisse décorative de Ricci, un Christ en grisaille, émail de M. Alfred Meyer, qui ne sont rien à côté des douze tableaux, de cent vingt dessins et de tant d’autres curiosités, donnés généreusement par M. Jules Maciet.

Voilà, mon cher président, ce qui a été fait durant ces seize mois; voilà où en est aujourd’hui le fonds de notre Musée. Je n’ai point à ajouter que pen-

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dant cette période le comité directeur n’a cessé, dans ses réunions, de tourner et de retourner les très graves problèmes relatifs à son avenir toujours menacé et à sa meilleure organisation. La question de son emplacement si intimement liée à sa définition même et à tout son programme nous a surtout êt constamment préoccupés, et, dans sa séance du 24 avril 1880, en même temps que M. Bouilhet proposait de « réunir dans une de nos salles les spécimens les plus parfaits de la fabrication artistique de notre époque », ce qui exprimait clairement cette très juste pensée rappelée par moi tout à l’heure, à savoir que notre Musée se sentait, d’instinct, destiné, bon gré, mal gré, à devenir le musée du Luxembourg de l’art industriel contemporain (on est revenu à cette idée le 7 février dernier, en « chargeant MM. Bouilhet etTaigny de se mettre en rapport avec les industriels dans le but d’acquérir, dans des conditions favorables, des objets d’art devant contribuer au développement de nos collections ») ; ce même jour du 24 avril 1880, le comité directeur nommait une sous-commission composée de son président et de MM. Éd. André, Bouilhet, Antonin Proust, Liouville, de Ganay et Ephrussi, « dans le but d’étudier les trois points suivants : i° choix d’un local définitif; — 2° organisation d’un programme pour le classement et le développement des collections; — 30 demande de subvention au gouvernement ». Tout était dans ces trois points, la question de vie, la question de mort, et peut-être même l’une portant l’autre, ou cachée dans l’autre. Il en a été de cette commission, mon cher président, comme de toutes celles que vous et moi avons connues, — et je ne crois pas, en disant cela, offenser bien cruellement nos chers collègues ; — mais les questions sont restées debout. Il suffirait peut-être, pour les résoudre, d’examiner, une fois pour toutes, avec netteté, les conditions d’origine, les conditions vitales d’un tel musée dans notre pays. Vous vous souvenez mieux que personne de l’élan merveilleux qui accueillit dès l’abord la pensée de cette création. Tout le monde voulut en être, et nous comptâmes un moment parmi nos porte-drapeaux jusqu’au président lui-même du Sénat d’alors. Les chambres de commerce de Paris et de Lyon, tous les grands manufacturiers, tous les amateurs et artistes, tous ceux qui, de près ou de loin, s’intéressent au progrès du goût dans notre industrie nationale, s’inscrivirent dès le premier jour sur la liste de nos souscripteurs. Personne ne songea à s’enquérir de quels éléments allait se composer ce musée. Il fallait un Musée des Arts décoratifs, un vaste ensemble de documents spéciaux à l’usage des artisans français ; chacun en reconnaissait, chacun en proclamait la nécessité. Ce fut une affaire d’entraînement et d’enthousiasme tout autant que de réflexion. Personne ne songea, dans cette première heure, à marquer en quoi notre Musée pouvait et devait différer du Kensington Muséum, qui tournait la tète de l’Europe entière.

Les collections publiques de Paris, si riches et si variées, n’avaient pas

8o SOUVENIRS D’UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS.

attendu pour naître le prodigieux épanouissement du Kensington, ni son accumulation improvisée, même un peu confuse, des produits de l’art dans tout l’univers. Au Louvre s’était dès longtemps concentré l’art pur, en peintures, en dessins, én sculptures, en marbres et bronzes de l’antiquité et de la Renaissance; en bijoux, vases, ustensiles, fragments précieux de tous les âges, depuis l’Égypte jusqu’à Louis XVI; — à la Bibliothèque nationale, le cabinet des estampes et celui des médailles; — à l’École des beaux-arts, une collection superbe de moulages classiques qui va se compléter au Trocadéro, et une admirable bibliothèque d’art; — à Sèvres, un musée céramique, comme il n'en est de plus riche nulle part au point de vue technologique; — à l’hôtel de Cluny, un musée archéologique des curiosités du moyen âge et de la Renaissance, curiosités dont les plus délicates se retrouvaient au Louvre dans les salles Sauvageot, dont les plus parisiennes se recueillaient au musée Carnavalet; — dans le château de Saint-Germain, les antiquités celtiques et galloromaines; — au Conservatoire, les instruments de musique; — à l’hôtel des Invalides, une série étonnante d’armures et d’anciens instruments de guerre; — au Conservatoire des arts et métiers, un rassemblement considérable de machines et des productions de l’industrie en tout genre ; — à l’île des Cygnes, le groupe intéressant des plus belles pièces du mobilier national; — aux Gobelins, la galerie des modèles et des types anciens de l’art de la tapisserie, galerie qui va de jour en jour réparant ses pertes cruelles, causées par l’incendie de la Commune. — Nous avions tout cela, et il nous fallait encore un Kensington.

Oui, il le fallait, et il nous y faudra travailler jusqu’à ce que nous l’ayons ; mais que nous l’ayons vraiment utile et vraiment profitable à son but, qui est l’instruction pratique de nos ouvriers. Il ne s’agit point d’une entreprise de parade. Nous avons voulu et nous devons vouloir jusqu’au bout créer une œuvre sérieuse, une œuvre d’enseignement quotidien. Donc, pour un tel musée, si l’on pense à son emplacement logique, ce n’est ni au Trocadéro qu’il faut songer, bien que moi-même jadis j’aie, par erreur, rêvé de ce beau local, qui semblait nous tendre ses grands bras ; ce n’est pas au palais des Champs- Élysées, bien que nous ayons été très heureux que l’État nous y prêtât un asile passager qui nous a permis d’y faire acte de vie aux yeux du public ; ni aux bâtiments qui attiennent à l’église de l’Assomption ; ni aux ruines calcinées de l’ancien Conseil d’État ; c’est vers le quartier Saint-Antoine ou vers le quartier du Temple qu’il faut tendre, vers quelque hôtel Sully, ou vers les Magasins réunis , ou mieux encore vers quelque hôtel de la place Royale contigu à YUnion centrale. Tous ces noms-là ont été maintes fois prononcés et débattus dans notre comité, et là est la vérité. Je me contenterais, pour ma part, je le dis bien haut, de n’importe quel pauvre vieux logis , sur la porte duquel se planterait tranquillement notre drapeau, où s’empileraient provisoirement les

séries encore bien modestes de nos collections, mais dont les murs craqueraient peu à peu à mesure que se ferait le trop-plein et s’ouvriraient sur les maisons voisines. Ce musée populaire, ce Louvre des arts décoratifs, ce répertoire des chefs-d’œuvre de l’ornement et du mobilier, où l’ouvrier parisien, très avide d’études, reconnaîtrait vite ses types familiers, serait, je n’en doute pas, adopté rapidement par lui avec le respect et la faveur intime d’un musée qu’il sentirait bien le sien, qui serait l’orgueil et la richesse de son quartier, qu’il pourrait hanter chaque jour avec sa famille et ses apprentis ; et quand nous y aurions accumulé, par tous les moyens de reproduction que la science de notre siècle met abondamment à notre disposition, le fonds suffisant de modèles nécessaires pour l’initiation des artisans au goût caractéristique de chaque époque fameuse, alors, certainement, s’éveillerait tout de bon la générosité aujourd’hui somnolente des amateurs ; car, à quoi bon nous le cacher? les amateurs pas plus que le gros du public n’ont, à cette heure, qu’une demi-confiance dans l’avenir de notre entreprise, pour lesquels notre titre lui-même, le Musée des Arts décoratifs, si clair et expressif pour nous, n’offre pas un sens bien net, faute d’étre expliqué par sa place et son utilité visible. Alors, dis-je, les amateurs viendront, échauffés par cet excellent esprit d’émulation, que nous voyons si profitable, depuis quelques années, à l’enrichissement du Louvre et de l’Ecole des beaux-arts, et de toutes les institutions d’art vraiment intéressantes. Nous les verrons imiter le généraux sir Richard Wallace, lequel, on sait, a déposé la plus brillante de ses splendides collections dans le quartier le plus loqueteux et le plus misérable de Londres. C’est alors que nous pourrons exécuter ce qu’a proposé, à plusieurs reprises et si justement, à notre comité, M. le marquis de Biencourt, à savoir, de disposer des salles représentant fart et le goût de chaque siècle, le mobilier du seixièrne siècle, du dix-septième, du dix-huitième, et ainsi jusqu’à l’ameublement de Percier et de Riesener. L’amour-propre s’en mêlera parmi les donateurs, et l’honneur, j’allais presque dire la gloire de voir leurs noms inséparables d’une œuvre du plus réel patriotisme, et cloués à tout jamais à des galeries consacrées au classement des merveilles dout le rassemblement a fait leur renom et rempli le meilleur de leur vie, fera ce que ne peut pas, ce que n’a pas le droit de faire l’État avec toute son autorité. Je défie en effet l'État de dénaturer de leur caractère acquis nos grandes collections nationales : de dépouiller le Louvre de sa collection Sauvageot et d’aucune partie de ses trésors d’art supérieur ; le musée de Cluny de ses agglomérations archéologiques ; l’École des beaux-arts de ses moulages indispensables à l’étude des jeunes artistes et à l’enseignement de ses professeurs, et même le garde-meuble de ses tapisseries et de son mobilier de cérémonies, nécessaires à la décoration des palais et aux fêtes de la nation. L’État, il faut qu’il s’en rende bien compte, ne peut rien dérober aux Collections publiques déjà existantes. L’Angleterre qui, pour Kensington, procédait de prime abord sur un terrain nu et

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