LE COMTE DE NIEUWERKERKE
C’est aux obsèques de M. de Clarac, le 23 janvier 1847, que pour la premier fois je vis M. de Nieuwerkerke. Il était venu là en cravate blanche et en habit de deuil pour rendre les derniers honneurs au vieux savant royaliste qui l'avait pris en amitié, et lui avait enseigné les secrets d’histoire de cette sculpture, qu’il pratiquait depuis longtemps déjà autrement qu’en amateur. Et en effet ce n’était plus un gentilhomme dilettante, mais un membre reconnu de la corporation des statuaires, que celui qui avait modelé et fait fondre la très remarquable figure équestre de Guillaume le Taciturne, destinée à l’une des places de la Haye. A cette date de 1847, 'e comte Emilien de Nieuwerkerke était à l’apogée d'une beauté presque fameuse dans l’aristocratie parisienne; il était superbement beau, la beauté virile dans toute son excellence. Des yeux bruns, brillants et doux, d’abondants cheveux bruns, barbe brune sur teint mat; un grand air de race; la personnification de la force confiante en elle-même dans sa large poitrine et sa très haute taille d’athlète prête à tous les exercices, et même aux excès de la vigueur. La démarche noble, aisée et libre, des mouvements pleins d’avenance. On le connaissait déjà dans tous les ateliers de sculpteurs, fiers d’un confrère de telle mine, de telle tournure et de telles relations. Lehmann et de Rudder avaient peint et dessiné de lui des portraits lithographiés par d'autres habiles gens (1). Chacun dans son haut monde se vantait de lui avoir donné les premières leçons de l’art, depuis le pauvre vieux marquis de Bruslard, ancien élève de David et image trompe-l'œil de Napoléon III, que le directeur général eut plus tard la généreuse pensée d’attirer dans le coin du Louvre où se conservait la bibliothèque des musées, et auquel il assura ainsj le pain des derniers jours, — jusqu’à ce déplorable et honteux Hor, de Vielcastel qui touchait à M. de Nieuwerkerke par des liens de famille, et que celui-ci eut le tort, mû par un sentiment de pitié et par l’espoir d’une réhabilitation impossible, d’in-
(1) j’ai regretté de n’avoir point osé, pendant que j’étais à la direction des Beaux-Arts, faire exécuter une épreuve en bronze de son buste par Barre, pour la laisser au Louvre à côté des bustes qu’il y avait recueillis lui-même de M. de Forbin et du baron Denon, ses modèles. Certainement ceux-ci n’avaient pas fait plus que lui pour le bon air de la maison.