‹ Souvenirs d'un directeur des Beaux-Arts (volume 3)Chapitre 33 sur 89 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

troduiredansce Louvre d’où il le devait chasser, quinze ans plus tard, pour des acquisitions plus que véreuses. Il avait hanté Triquetti, connu mademoiselle de Fauveau, étudié près de Marochetti, pris conseil de Rude dont il protégea particulièrement les élèves; il avait en Italie exécuté un buste du Comte de Chambord, car je n’ai pas besoin de dire que, fils et neveu d’officiers supérieurs de la garde royale, et allié par le sang et l’amitié à tout ce qu’il y avait de plus légitimiste dans le faubourg Saint-Germain, il demeura jusqu’en 1848 mêlé aux plus actifs partisans du roi. Il racontait même sans détour qu’il était de ceux qui, après les journées de juin, attendaient l'arrivée du Prince à Paris, et avaient espéré aller au-devant de lui dans les Champs-Elysées. Des relations nouvelles avec le prince Président, qu’il avait connu personnellement à Londres, décidèrent autrement de la destinée du comte de Nieuwerkerke. Mais cette première période de sa vie, partagée entre les plaisirs et la sculpture, a déjà presque suffi à une carrière d’artiste, tant il a multiplié ses menues œuvres et s’est dispersé dans les ateliers élégants et aussi dans les sérieux. Nulle aventure du monde des arts ne le trouve désormais indifférent.

On connaît l’histoire du duel de M. Ingres. Un soir, que, dans le salon de l’ancien chancelier, il regardait le portrait de M. de Pastoret, celui que depuis ce temps-là nous avons vu sénateur, et que le maître était en train de se dire que ce n’était point là son plus mauvais ouvrage, voilà M. de Pommereux, dont il n’était pas connu, qui s’avance derrière lui et dit à une dame: « Voyez cette croûte; est-ce assez pitoyable?Ce M. Ingres, c’est le dernier des peintres. »M. Ingres se retourne blessé au vif et lui répliqué: «Monsieur, vous n’ètes guère indulgent pour l’artiste. » Il ne sut pas dans sa fureur garder l’histoire pour lui, et le lendemain Alphonse Karr la racontait dans ses Guêpes, en l’assaisonnant d’une sauce qui ne fut pas du goût de M. de Pommereux. Celui-ci va trouver M. Ingres et lui demande raison. « Quand vous voudrez, » riposta le petit homme. Madame Ingres apprend l’aventure, elle est dans tous ses états. On cherche partout dans les entours de M. Ingres, qui voudra assister le maître: on songe à Anraury Duval, à Lehmann, à je ne sais qui encore. Nieuwerkerke en entend parler. Il n’avait jamais vu M. Ingres, il s’en va trouver M. de Pommereux qui, comme on sait, était une des fines lames de son temps. Il lui dit tout net : « Je prends l’affaire pourmoi ; le duel entre ce vieil artiste et vous serait une honte, autant vaudrait tirer à la cible dans un tonneau.» La querelle n’eut pas de suite; mais M. Ingres n’eût jamais dû oublier ce beau mouvement chevaleresque du jeune sculpteur qui, sans leconnaître autrement que pour le plus grand peintre de son temps, allait se substituer à lui et s’exposer à un bon coup d’épée dans une affaire qui 11e lui était de rien. Il l’oublia pourtant, et Ce n’est pas le plus beau trait de sa vie, quand plus tard, affolé par le décret de 1863 qui touchait aux prérogatives de l’académie oû il comptait, sans le savoir, plus de confrères demi-sceptiques que d’admirateurs sincères, il publia

la brochure où le surintendant était si rudement traité; quand il s’en allait répétant qu’il était le Mouravief des arts, et quand la même main qui avait crayonné naguère un superbe portrait de ce même surintendant, composa le malencontreux et grossier dessin où M. de Nieuwerkerke était représenté sous lestraits de Midas, Midas, le roi Midas a des oreilles d’âne; dessin que la seconde madame Ingres eut la jolie idée de prêter à l’exposition des Alsaciens-Lorrains et que M. Reiset intervint juste à temps pour empêcher de montrer au public.

Pour en revenir au futur Directeur des musées, le besoin d’activité qui travaillait ce corps alerteet vaillant, arrivant à sa maturité, mais toujours débordant de jeunesse et d’une légitime ambition, jusque-là trop inoccupée, le poussa, dès le lendemain du 24 février, — heure d’affranchissement pour les jeunes royalistes, — ■ le poussa dans ces réunions d’artistes qui élaboraient, au Palais des Beaux-Arts, des projets, de réorganisation pour les Salons et pour l’Ecole, et allaient transformer les rapports des peintres et des sculpteurs avec les représentants de l’Etat.

A partir de ce jour, il ne quitte plus ce milieu agité des comités d’artistes, où son entrain, son esprit de décision et de courtoisie lui font bonne place, et où il va lier, dans les diverses sections, des amitiés qui feront de lui non plus un étranger, mais un confrère bien renseigné, le jour où le chef d’Etat dont il attend la venue l’appellera comme son conseiller préféré dans l’administration des Beaux- Arts. Et ce jour ne tarde pas, puisque dès le mois de décembre 1848, le Prince Président le désigna comme directeur général des musées. Il est vrai qu’un mouvement de galante confiance auprès de Jeanron, lequel s’empressa de s’en armer en excitant les jalouses susceptibilités de Dufaureet de Léon Faucher, ajourne d’un an la prise de possession du Louvre par le comte de Nieuwerkerke ; mais il a en poche la promesse d’un prince fidèle à ses amitiés, il a l’alliance de Ch. Blanc mal disposé pour Jeanron par les perpétuels tiraillements de leurs deux directions; il a l’attente peu dissimulée de tous ceux qu’au Louvre mêmejeanron a blessés, et quand l’heure arrive, certaine, inévitable, l’élu et l’ami du prince entre là comme chez lui, n’ayant à appeler à sa suite nul conservateur nouveau, car il y rencontre à leur poste tousceux qui vont faire, durant vingt ans, l’honneur de sa direction : V illot à la peinture, Frédéric Reiset aux dessins, Emmanuel de Rougé aux antiquités égyptiennes, Adrien de Longpérieretle comte Léon de Laborde à la sculpture antique et moderne ; Morel-Fatio au musée de marine; c’est-à-dire le plus beau corps de conservateurs et le plus compétent que l’on pùt montrer à l’Europe. Eudore Soulié est chargé du Musée de Versailles, Barbet de Jouy est attaché successivement à M. de Rougé, puis à M. de Longpérier, puis à M. de Laborde, auquel il succédera plus tard dans la conservation des sculptures de la Renaissance; la fournée des lieutenants futurs, les Clément de Ris, les Darcel, les Tauzia vont se préparer par le service des expositions.

La justice veut en effet que l’on fixe bien ce point, c’est que, quand M. de

Page 1