‹ Souvenirs d'un directeur des Beaux-Arts (volume 3)Chapitre 37 sur 89 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

D’abord le personnel des musées y avait passé, le vieux concierge Hénault en tête, avec les chiens et les chats de la maison ; l’ancien économe Jousselin et son gendre Moissenet en demi-cuirassier, le petit père Texier, le fidèle demeurant de M. de Clarac, et puis les conservateurs, dont les mieux réussis par Giraud étaient Villot, Longpérier, Reiset, le comte de Laborde, Morel Fatio, Viel-Castel, Montaiglon, Soulié, et parmi les artistes le vieil Isabey (un chef-d’œuvre), Ciceri, Jadin , Pli. Rousseau, Mélingue, Alfred Arago, Eugène Delacroix, Gérôme, Hébert; une merveille était le portrait de l’élégant Morny ; on y voyait pêle-mêle : le marquis de Lavalette, Achille Fould, les maréchaux Canrobert et Bosquet, l’abbé Coquereau que Muller avait si plaisamment surnommé l’évêque d’Asnières, et des diplomates étrangers tels que le prince de Metternich, le Portugais d’Antas, le baron de Beyens, et de Saulcy, avec son fils, et Beulé, et Maxime du Camp, et le directeur des concerts du Louvre Pasdeloup, et le chansonnier Nadaudd et Sainte-Beuve, et moi-même, et, sans vanité, mon image n’était pas des pires. Je cite de mémoire et sans trop de sûreté; le fait est que quatre portefeuille en étaient remplis. M. de Nieuwerkerke a toujours exprimé, avant 1870, sa volonté de léguer ce précieux recueil au Louvre. Il est bien désirable que cette volonté ne soit jamais modifiée par lui. Le Louvre est toujours le Louvre.

Les soirées de M. de Nieuwerkerke n’étaient pas renommées seulement comme le rendez-vous de causerie de toutes les notabilités de l’art ; la musique y était excellente, et nous nous souvenons tous d’y avoir entendu les plus grandes cantatrices et actrices de ce temps-là ; Rachel, admirable de beauté, fut un soir de ce nombre. — Et qui ne se rappelle, parmi les épisodes de ces soirées, la promenade dans les antiques du Louvre aux lueurs des torches et des réflecteurs et la vision émouvante de la Vénus de Milo caressée par ces lumières fantastiques? On ne trouva rien de plus étonnant à montrer plus tard au shah de Perse que la répétition de ce prodigieux spectacle.

Les invités, ai-je dit, étaient très assidus à ces soirées du Louvre, et les invitations du vendredi étaient fort courues. Ce que sentant M. de Nieuwerkerke, il avait dans ses dernières années tenu la dragée assez haute, et ceux qui par hasard ne se montraient pas suffisamment empressés, ou ceux qui dans l’intervalle de deux hivers avaient fait acte d’hostilité systématique, étaient parfois rayés de ses listes; de là certaines amertumes parmi les anciens conviés, de là aussi certaines réclamations bizarres, dont je pourrais citer plus d’un exemple fort inattendu. M de Nieuwerkerke avait en tout le goût, l’instinct, le besoin inné de la grande représentation; c’était, par nature et par humeur, un incomparable maître de maison, et il est certain que les vendredis du Louvre ont été l’une des plus brillantes institutions de l’Empire, et des plus profitables aux artistes pour favoriser leurs relations mutuelles et les rapprocher des classes sociales qui jusqu’à ce jour s’étaient crues fort ridiculement leurs supérieures. Les soirées eurent surtout leur applica-

tion utile au moment des expositions universelles ; et si elles n’avaient été créées, il eût fallu les inventer alors. Je le sentis bien moi-même, aux approches de 1878, et si les appartements du Palais-Royal qui ont servi depuis à mes successeurs, m’avaient été livrés en 1877, il m’eût été bien difficile, malgré mon horreur pour la représentation, de ne pas y appeler, comme en un centre et un point de rencontre, les commissaires et les jurés des nations exposantes. Parmi ceux qui sont venus après moi d’aucuns étaient des superbes, qui ont rêvé tour à tour de recommencer les réceptions de M. de Nieuwerkerke, l’un dans les anciens appartements du général Fleury qu’il avait projeté de s’approprier, l’autre dans les futurs salons du ministère des Beaux-Arts, mais ces galants aimables n’avaient point la grande mine ni les grandes façons de l’ancien surintendant, et je crois que ç’a été l’une de leurs rares bonnes fortunes de n’avoir point fourni aux artistes l’occasion de les mesurer sur ce terrain avec celui dont les peintres et les sculpteurs n’avaient peutêtre pas encore oublié les affables manières d’homme de cour et de confrère bien né.

Chacun a, selon sa nature, son mode d’entraînement au bien à l’usage des inférieurs que sa fonction lui a donnés pour aides ; moi, je n’ai jamais su rien inventer de mieux que de payer de ma personne, et d’entraîner mes employés et chefs et sous-chefs de services, en me mêlant à la besogne que je leur avais confiée, et en les prenant par l’amitié qu’ils voulaient bien avoir pour moi; et, ma foi, cela m’a toujours réussi, aux expositions aussi bien qu’à la direction des Beaux-Arts ; d’autres, plus heureux, et ayant moins par là à dépenser leurs propres forces, portent en eux-mêmes le principe de commandement, lequel, pour se faire accepter sans rancunes, a besoin d’une douceur galante de formes, qui n’est donnée qu’aux mieux doués.

M. de Nieuwerkerke avait ce don rare et précieux de l’autorité, de l’autorité naturelle, celle qui se fait obéir sans discussion ni efforts ; on aime à être commandé par qui sait commander; et cette autorité, il l’avait sur tous ses conservateurs, qui par leur âge et par leur monde étaient ses amis et ses camarades, aussi bien que sur le dernier des gardiens. II lui arrivait de loin en loin de la faire sentir par un mot demi-haut; il en restait dans l’esprit des blessés deux ou trois jours de bouderie, qui se sont peut-être accumulés chez certains, mais dont, en vérité, il était difficile de garder mémoire devant la bonne grâce courante du personnage. Et qu’importe, d’ailleurs, si c'est à ces demi-raideurs passagères que le Louvre a dû sa belle discipline de vingt ans. Après les fort belles acquisitions faites au nom du Louvre, par MM. Villot et Reiset à la vente célèbre du roi de Hollande en août 1850, et qui introduisirent dans notre galerie nationale la Vierge aux deux saintes du Pérugin, le portrait du baron de Vicq par Rubens, et le lot admirable de dessins de Raphaël, de Michel-Ange et de Léonard, — vint, en mai 1852, cette vente de la collection du maréchal Soult, qui fit tant de bruit par les enchères d’un seul tableau que l’on savait à l’avance devoir être disputé par les grandes

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