‹ Souvenirs d'un directeur des Beaux-Arts (volume 3)Chapitre 36 sur 89 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

faisant face à la scène, le prince apparaissait radieux, flanqué de Saint-Arnaud et de Castellane dormant debout tous deux par fatigue derrière le futur empereur, ne saurait se faire idée de l’ivresse folle qui peut remuer jusqu’en ses profondeurs une ville, hier et demain ennemie passionnée de ce prince qui la traverse aujourd’hui dans un courant électrisé. Le discours qu’il prononça le lendemain devant la statue de son oncle, pour lequel M. de Nieuwerkerke avait trouvé un bon geste expressif, fut le premier discours à éclat de ce voyage triomphal; après la solennité, quittant notre directeur, mêlé désormais, cela va sans dire, au cortège du prince, nous montâmes, Barbet et moi, sur les hauteurs de Fourvières, d’où, je ne sais comment, en suivant les foules incohérentes de cette journée singulière, nous nous trouvâmes grimpés sur les terrasses de la cathédrale, juste au moment où le Prince Président venait d’être reçu avec le cérémonial accoutumé par le cardinal-archevêque, qui ne passait point pour son séide. Les jours qui suivirent s’écoulèrent avec une douceur charmante pour Barbet et moi, dans des visites aux collections de Lyon où nous étions guidés par l’excellent et doux vieillard M. Thierriat, l’habile peintre de fleurs, le maître de Saint-Jean et conservateur du musée, lequel nous entraîna jusqu’à Vienne, où, entre deux visites aux antiquités de la ville, nous attendait, par un soleil superbe, un déjeuner exquis de poisson et de poule bouillie à la lyonnaise.

La première pensée du directeur général des musées avait été de rendre son abord facile aux artistes et aux amateurs, d’une manière flatteuse pour euxmêmes, et, à peine entré au Louvre, il y avait organisé ses réceptions de chaque semaine, qui tout aussitôt le haussèrent singulièrement et lui donnèrent le pas sur le directeur des Beaux-Arts, forcément renfermé dans son cabinet du ministère. Cependant celui-ci, par les commandes et les rapports intimes et intéressés qu’elles lui assuraient avec les peintres et les sculpteurs, aurait dû, s’il eût été bon lutteur, primer, tant qu’il garda les expositions, l’administrateur des musées; maisM. de Nieuwerkerke, rien qu’en obtenant dès l’abord le titre de directeur général, s’était assuré une sorte de suprématie; et puis, que voulez-vous? dans ces parages-là, on ne primait pas Nieuwerkerke. Supposez les rôles renversés, et M. de Nieuwerkerke directeur des Beaux-Arts, il eût dès le lendemain écrasé le directeur des musées.

On n’a pas idée combien étaient enviées les invitations à ces fameux vendredis du Louvre, et combien les artistes s’y montraient ravis d’y coudoyer en égaux les plus grands noms des deux faubourgs, et combien à leur tour les gens du monde, aussi bien les diplomates étrangers que les hommes de cour et ceux des anciens légitimistes restés fidèles au surintendant, paraissaient enchantés d’être mêlés à ce monde des arts et d’y rencontrer dans une causerie les peintres et les sculpteurs dont ils ne connaissaient que la célébrité. Cela dura avec le même empressement jusqu’au bout de l’Empire, et j’entends encore le sculpteur L... s’écriant dans son transport d’enthousiasme : « Quel malheur que chaque semaine n’ait qu’un de ces

vendredis ! » Moi, je m’en garais tant que je pouvais, car ce n’était pas pour moi une heure de pur agrément. Il va sans dire que chaque artiste, en venant là, trouvait l’occasion bonne pour y glisser au surintendant le mot qui touchait ses intérêts, et, surtout quand approchait l’exposition, pas un ne négligeait d’y recommander ses œuvres à M. de Nieuwerkerke, soit pour le placement, soit pour la future acquisition; et j’avais à prendre note dans ma mémoire de toute cette cohue de sollicitations, sans parler des assauts personnels à moi donnés et des demi-engagements de visites aux ateliers qu’il m’était difficile d’éviter. 11 est resté des soirées du vendredi au Louvre et des appartements du surintendant, des souvenirs peints et dessinés bien intéressants. Et d’abord ce grand tableau de Biard, pendant, pour la multitude et la proportion des figures, de la fameuse Distribution des récompenses de M. Heim, plus faible certainement comme art, mais non guère moins curieux, car il donne en portraits d’artistes le second quart du siècle ; — il représente, avec son fond de tapisseries, le premier salon de M. de Nieuwerkerke, celui proche du grand salon carré et où l’on accédait par l’escalier Percier et Fontaine. On y voit au premier plan M. de Morny, l’évêque de Nancy, et Visconti accueilli par M. de Nieuwerkerke, et puis, groupés par delà, des centaines de personnages. La toile parut à l’Exposition universelle de 1855. Je me souviens que Soulié et moi étions allés de compagnie poser chez Biard à son atelier, si haut perché et si encombré, de la place Vendôme. — Ce tableau, oui est une des pages de l’histoire du Louvre, avait été commandé à Biard sur les fonds de l'Intendance des Beaux-Arts de la maison de l’Empereur, et c’est pourquoi il a été rendu à l’Impératrice, lors de la liquidation de la liste civile, avec les autres tableaux appartenant à LL. MM,, en même temps que deux autres tableaux de Ch. Giraud, intéressant également le musée, puisqu’ils avaient succédé au premier salon, comme lieu de réunion de ses vendredis, et qui représentaient le cabinet monumental et la chambre de M. de Nieuwerkerke, tels qu’il les avait décorés de toutes les merveilles de sa collection. Et c’est grand dommage, en vérité, que le surintendant n’ait pas eu le droit de les léguer au Louvre, où ils auraient dû rester l’ornement traditionnel du cabinet de ses successeurs. Espérons du moins que reviendra plus tard à notre musée, la merveilleuse série de portefeuilles renfermant les dessins d’Eug. Giraud ; ie parle de ces portraits à l’aquarelle, demi-caricatures, des personnages qui fréquentèrent les soirées de M. de Nieuwerkerke. A la suite de chacune des réceptions du directeur général et plus tard du surintendant, le modèle désigné d’avance à Eug. Giraud ou choisi par lui, montait dans une sorte de fumoir où se réunissaient les intimes et posait devant ce prodigieux improvisateur qui de verve, et avec un art étonnant et une divination profonde du personnage, dessinait et coloriait de lui la charge la plus fine, la plus juste, la plus parfaitement ressemblante

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