III. — M. Wallon
J’ai dit, un peu amèrement peut-être, à propos de mes projets avortés, ce que j’avais sur le cœur touchant M. Wallon. Il était trop clair que nos manières d’entendre l’administration et le bon service du pays, n’avaient absolument rien de commun. Il craignait tout, se défiait de tout et estimait d’instinct qu’un ministère devait se régenter comme une classe de lycée. Son chef de cabinet avait d’ailleurs formulé l’axiome demeuré célèbre dans les fastes de la rue de Grenelle : « Nous sommes trois hommes de bien, venus là pour réformer les abus.» M. Wallon entrava tout, découragea tout, blessa chacun sans le vouloir, et ne réforma rien. Bombardé dans ce haut poste par la force d’un amendement dont luimême à coup sûr 11’avait point prévu la portée d’avenir ni pournous tous ni pour sa propre fortune, il n’y laissa naturellement comme traces de son passage que ce qu’avait pu dicter à un esprit étroit sa défiance ma-
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ladive. Pour garrotter plus solidement son directeur des Beaux-Arts, dont les velléités d’action l’inquiétaient outre mesure, il s’était empressé, sur les notes et insinuations de gens qui 11e me voulaient nul bien, de substituer à la commission consultative des Beaux-Arts, instituée sur ma proposition, dès le lendemain de mon entrée à la direction, le fameux conseil supérieur des Beaux-Arts, peu tendre en son principe et dans ses premiers éléments, au chef peu diplomate et peu éloquent de l’administration, et dont, après tout, j’ai pu alimenter les séances régulières de questions importantes et utiles, telles que celles de l’enseignement du dessin, de la préservation des monuments et œuvres d’art, de la commission des Gobelins, — instrument qui pouvait devenir fécond en tracasseries quotidiennes et que j’avais accueilli tout d’abord par l’offre de ma démission, et où, grâce à Dieu, je n’ai point laissé de trop gros morceaux de moi-meme. Justice doit être rendue ici par moi au secrétaire général que s’était associé M. Wallon; je veux parler de M. Jourdain, vieux routier du ministère en d’autres temps et en d’autres fonctions, et l’un du groupe déluré des aristotéliens dans l’Académie des inscriptions et belles-lettres, qui excellait dans la conduite et le ravitaillement de ces sortes de séances et savait en débrouiller les mêlées parfois épineuses, se garant même, quand il le fallait, des exigences excessives de ses anciennes camaraderies.
L’une des plus pénibles tribulations que j’aie dues à M. Wallon prit sa cause dans la réparation de la statue de l’Empereur que la Commune avait jetée bas avec la colonne Vendôme et que l’Assemblée constituante avait ordonné de replacer en son état primitif sur la colonne redressée. Cette statue de Napoléon Ior en costume antique avait été terriblement endommagée dans sa chute. Après divers pourparlers qui n’avaient pas abouti pour la refonte d’une épreuve nouvelle, je m’étais entendu avec Pennelli, l’habile restaurateur des bronzes du Louvre, lequel s’était engagé à réparer la statue brisée au moyen de procédés très nouveaux et très ingénieux. Nous obéissions ainsi plus fidèlement aux volontés de l’Assemblée, et les conditions du traité passé avec Pennelli et revêtu de l’approbation ministérielle, procuraient à l’administration des Beaux- Arts de très importantes économies. Je vis le moment, — et cela pendant que les amateurs s’empressaient dans l’atelier du fondeur pour admirer le prodigieux travail de l’artiste (1), — où le ministre, se laissant gagner au bruit que faisaient au dehors, soit certains journaux par esprit de
(1) Je ne crois point pouvoir trouver meilleure occasion de faire connaître un document fort curieux sur les opérations auxquelles donna lieu la réparation de la statue replacée sur la colonne Vendôme. C’est la lettre que m’adressa, snr ma demande,
parti mal entendu, soit certaines appréhensions jouées et non désintéressées, allait à la dernière heure rompre le traité et renoncer à l’ouvrage restauré, en reniant la garantie de son directeur des Beaux-Arts II revint pourtant assez vite, je dois le dire, sur ce mauvais mouvement;
' car bien qu’il fût, par son incertitude et ses hésitations soupçonneuses, le dernier homme en France qui eût jamais dû y être responsable du gouvernement des Beaux-Arts, j’aurais honte de ne pas proclamer très
le réparateur lui-même, M. Pennelli., L’original, il m’en souvient, n’était point écrit en français très correct; Paul de Saint-Victor, l’un des inspecteurs des Beaux-Arts, voulut bien se charger de la désitalianiser :
« Paris, le 28 décembre 1875.
« Monsieur le Directeur,
« Vous avez bien voulu me confier, au mois de juin dernier, la restauration de la statue de la colonne Vendôme. Voici les conditions dans lesquelles a été exécuté ce travail.
« Ce n’est qu’après l’avoir commencé que j’ai reconnu la mauvaise qualité du bronze, et la nécessité de faire recuire les morceaux avant de procéder au repoussage.
« Chaque pièce à peine mise au feu, des éclats de mastic jaillissaient autour de nous, de tous les côtés. Je n’en fus pas autrement surpris, car on sait que le mastic entre dans toutes les pièces qui dépassent une certaine dimension, et que le masticage fait partie de l’art du fondeur. Après le recuit des morceaux, je cherchai les trous où les anciens boulons étaient vissés, ce qui me servit de point de repère pour rajuster les pièces après le repoussage. J’ai fait ensuite d'autres trous pour recevoir de nouveaux boulons qui devaient garantir la solidité de la statue. Cette solidité a été constatée par l’épreuve que nous avons faite de la coucher et de la retourner en tous sens, devant de nombreux témoins, sans qu’aucune des pièces se soit ébranlée. Quant aux pièces rapportées, voici comment j’ai procédé. Voulant éviter autant que possible, d’entamer le bronze original, là où il y avait solution de continuité, j’ai vissé et serti à l’intérieur tous les morceaux qui servent à dissimuler ces lacunes. Puis, à l’extérieur, ]’ai bouché les joints et les fissures avec du mastic de céruse, mélangé de limaille de bronze. On sait que ce mastic devient d’autant plus solide qu’il s’oxyde davantage, sous l’influence de l’air et de l’humidité. La quantité de mastic employé par moi ne dépasse pas trois quarts de livre. Il n’y a dans toute la statue que quatre pièces rapportées à l’extérieur, et ces pièces sont en cuivre jaune, métal que je préfère de beaucoup au bronze original. Ces pièces sont d’épaisseur différente, et cette épaisseur est subordonnée à celle du bronze de la statue. Quant à la tête de la statue et aux épaules, je puis vous affirmer qu’elles n’ont aucun trou. Mon travail terminé, je l’ai soumis à l’inspection de plusieurs personnes parmi lesquelles se trouvait M. Normand, et ce n’est qu’après examen que j’ai mis la patine composée de vinaigre, d’ammoniaque, de vert de gris, de sanguine et de plombagine.
« Le 27 décembre, à 5 heures du matin, le charpentier arrivait à mon atelier, pour charger la statue. Il m’assura que cette opération ne devait prendre que deux heures, elle en dura quatre. Partis de l’atelier à 9 heures du matin, nous arrivâmes au pied de la colonne à 10 heures 25 minutes. A ce moment, on était encore en train de monter le cabestan, et ce travail préliminaire dura jusqu’à 11 heures. De n heures à 12 1/2, on alla déjeuner. Donc, tout en ayant eu deux heures de retard, nous sommes encore arrivés plusieurs heures avant que tout fût prêt pour le montage de la statue.
« Agréez, Monsieur le Directeur, les respects très sincères de votre dévoué serviteur.
« Signé : HENRI PENNELLI.»
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haut qu’il avait en lui toute la probité janséniste, dont le vantaient avec raison ses alentours.
Qui voudra d’ailleurs connaître M. Wallon n’a qu’à se souvenir de l’étonnant portrait que peignit de lui Bastien Lepage au commencement de 1876, et qui fut exposé au Salon de cette môme année. Un jour,
M. Wallon me fit l’honneur de m’introduire dans la chambre du ministère où se terminait ce portrait; il désirait avoir mon avis sur l’œuvre du peintre qui touchait à sa fin. QuancLje me trouvai face à face avec cette peinture, je demeurai stupéfié et muet, le portrait était d’une effronterie et d’une malignité terribles. Bastien Lepage avait usé de toute la fine et retorse naïveté de ses yeux et de son pinceau pour reproduire l’homme tel qu’il lui apparaissait, l’indécision inexpressive de ces yeux gris bleu 1 et de toute cette tête blanche flegmatique, bien rasée et maussadement ahurie d’un professeur marguillier, soucieux de ses petites affaires. J’avoue que médusé par l’audace du peintre, je ne trouvai pas une observation à lui adresser. Son œuvre, si elle devait jamais faire partie d’une galerie des grands maîtres de l’Université, expliquerait clairement d’elle-même, tout ce que mes collègues et moi nous avions enduré de son honnête modèle ; elle était la vengeance suffisante du ministère de l’Instruction publique, des Cultes et des Beaux-Arts.