‹ Souvenirs d'un directeur des Beaux-Arts (volume 3)Chapitre 3 sur 89 · II. — M. DE CüMONT · texte numérisé non relu

II. — M. DE CüMONT

A M. de Fourtou, énergique par tempérament, d’esprit facile, libéral et alerte, maître commode d’autrui parce qu’il était toujours maître de soi, succède M. de Cumont, qui fut constamment pour moi d’une bienveillance extrême, en souvenir de ses relations anciennes avec une partie de ma famille en Anjou. Il devait son entrée au Ministère à une certaine habitude delà supputation des groupes dans le Parlement, où il représentait les idées de M. de Falloux, dont il était le fidèle ami. Ce petit homme à larges épaules, type complet du gentilhomme légitimiste de province, avec son teint halé, sa barbe grisonnante, était la bonté même. La malechance pour lui fut d’accepter un Ministère aux services duquel il était fort étranger, sa vie politique ayant été consacrée tout entière à la polémique de journaliste dans Y Union de l'Ouest, h Angers, et le malheureux, sans préparation aucune et, il faut le dire, sans titre aucun de science spéciale ni de pédagogie, tombait là en proie à ce personnel de l’Université, le plus pointu, le plus sournoisement gouailleur, le plus plat à ses heures et le plusinsolent dans sa cuistrerie, qui soit dans aucune administration. Avec les intentions les plus parfaitement droites, M. de Cumont n’avait rien de parisien et ne savait rien des institutions de Paris, encore moins, si possible, de celles d’art que des autres. Je l’éprouvai bien tout d’abord, alors que se produisit, dès les premiers jours de son entrée au pouvoir, le tintamarre motivé par le Prix du Salon. La protestation signée par quelques-uns des membres de l’Institut le mit littéralement aux champs. Vivement troublé par les insinuations d’un proche parent de l’un des signataires qui l’avait terrifié par la menace de tous les artistes, de tout le Jury et de l’Institut entièrement ameutés contre lui, il allait rapporter

MES MINISTRES

l’arrêté. Je le sus et m’empressai de lui adresser ma démission très nette. Je me souviendrai toujours de quel pied léger je rentrai ce soir-là du Palais-Royal au Luxembourg, me croyant bien soulagé à tout jamais de ces tribulations, qui devaient renaître chaque jour encore durant quatre ans. Je recevais dès le lendemain de M. de Cumont un billet plein de cœur auquel personne n’eût résisté, mais comme il cherchait encore, pour détourner l’orage, à modifier le sens de l’institution, je priai M. de Fourtou d’intervenir en faveur de l’œuvre à laquelle il avait attaché son nom, et le Prix du Salon fut maintenu dans son intégrité ; seulement, il fut convenu que cette année-là il serait attribué directement par l’administration, dont le choix se porta naturellement sur le jeune artiste remplissant toutes les conditions d’âge exigées par le règlement et auquel le jury du Salon venait de décerner la première des premières médailles, M. P. Lehoux. L’honneur de la direction était sauvé, sauvé aussi le Prix du Salon. J’eus, peu après, le plaisir de faire approuver par M. de Cumont la proposition de créer à la Manufacture de Sèvres un atelier de mosaïque qui affranchirait la France des artistes italiens pour la décoration des édifices ; l’atelier a vécu et continue de vivre sans bruit et tranquille ; c’est tout ce qu’il faut espérer par le difficile temps qui court.

Cependant, la politique commençait dès lors son odieux travail d’entrave de parti pris, contre tout ce que pouvaient tenter, fût-ce au profit évident du pays, les pauvres ministres du Septennat débonnaire; et, à ce vilain jeu, l’administration des Beaux-Arts n’était pas plus épargnée que ses voisines. Ne sachant de quel bois faire flèche pour fournir quelques ressources aux écoles de dessin de jour en jour plus indispensables au progrès de l’industrie nationale, j’avais songé à une exposition des chefsd’œuvre dispersés dans nos musées de province. C’eût été indubitablement un spectacle magnifique et plein d’enseignements. Les journaux de Paris et la plupart de ceux de province avaient fait bon accueil au projet La Commission de l’inventaire des richesses d’art de la France (et on ne peut pas dire que celle-là fut réactionnaire, car dès l’origine, qui y eût regardé de près se fût aperçu que la majorité de ses membres se composait de républicains) avait étudié et débrouillé le choix des ouvrages à emprunter. L'Union centrale, société anti-politique et purement de bien public, se chargeait de la conduite matérielle de l’entreprise. La plupart des grandes villes de l’Ouest et du Midi donnaient leur adhésion. Mais quand M. de Cumont eut adressé aux maires des principaux chefs-lieux de département sa circulaire du 4 décembre 1874, conforme à mon rapport, il se fit, partant de Lille et des villes du Nord et s’étendant par

Lyon jusqu’à Marseille et Montpellier, une vague traînée de défiance et de chicane, dans les prétextes de laquelle il ne fut que trop facile de sentir une niche mesquine de la politique jouée aux membres légitimistes du cabinet; et cela a pu se vérifier clairement, trois ans plus tard, alors que les mêmes villes et les mêmes musées confièrent, sans broncher, leurs toiles les plus précieuses à l’exposition des Portraits nationaux, groupés dans les galeries du Trocadéro.

Cet inoffensif galant homme, incapable des rigueurs les plus justes et surtout les plus utiles, n’eut vraiment qu’un jour heureux durant l’année de son ministère ; ce fut celui de l’inauguration du Nouvel Opéra. Il prit radieusement sa part dans la solennité agitée, fleurie et éblouissante de cette fête mémorable ; je lui fis approuver et signer peu après les commandes des deux œuvres destinées à en perpétuer le souvenir : un dessin de Détaillé qui devait être gravé par Jacquemart ; le dessin ne fut terminé que pour le Salon de 1879. La mort ne permit pas à ce pauvre Jacquemart, qui avait si impatiemment attendu la composition de Détaillé, de même ébaucher le cuivre, dont la place était marquée, dans ma pensée, à la Chalcographie du Louvre, à côté des planches de Cochin et de Moreau.

M. de Cumont qui n’avait pas cessé un moment d’être vilainement desservi par des gens de son proche entourage, nous quitta le jour où la République fut introduite dans le Septennat par la proposition Wallon. Décidément, ce n’est pas dans le monde politique que se vérifie le mot divin : Beati mites.

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