LE COMTE EMMANUEL DE ROUGE
Quand M. de Falloux était ministre du prince-président, les Angevins avaient à cœur de se grouper, au ministère de l’Instruction publique, autour de leur compatriote ; et j’avais été conduit rue de Grenelle par mon cousin et futur beaufrère, Ans. de Fontenay. C’est là que pour la première fois je rencontrai M. de Rougé ; il apportait au ministre une petite plaque daguerréotypée d’inscriptions gyptiennes, et il était bien aise de montrer à M. de Falloux quels services la phopographie allait rendre désormais à l’érudition pour le déchiffrement certain des hiéroglyphes, que les gravures et les dessins n’avaient reproduits jusqu’à ce jour que d’une façon bien indécise ou bien traîtresse. La conquête en effet était immense pour cet égyptologue éminent, dont la réputation était déjà faite dans son monde spécial, d’un bout à l’autre de l’Europe, mais qui n’avait jamais été un voyageur obstiné de l’espèce des Champollion et des Lepsius.
Il avait moins vu qu’eux sur place, mais sa pénétration d’instinct, sa divination étaient égales aux leurs, et il avait grandement élargi le champ labouré par ses devanciers. Cette science d’origine toute française, il l’avait creusée avec ses yeux de myope, fatigués et rougis par le travail, et avec son esprit clair, persistant et hardi ; il l’avait faite sienne, prenant le pas sur les Lenormant et les Longperier qui s’amusaient en chemin à d’autres recherches d’orientalisme; en somme le représentant supérieur de l’égyptologie en notre pays après Champollion, ça été lui, lui le maître et patron des Mariette, des Maspero, des Deveria, et des Pierret. Ce n’était pas un homme à formes bien douces, ni très réservé en ses
propos ni en ses habitudes; mais comme il appartenait à l’une des meilleures familles de France, et vivait assez renfermé dans les études de son département qui l’avaient de bonne heure conduit à l’Institut, ses confrères et le surintendant le ménageaient à bon droit. On lui savait d’ailleurs une tête très solide et un esprit de forte envergure ; ses avis au conservatoire étaient toujours des plus justes et des plus fermement sensés; si bien que, quand l’Empereur, pour faire à ce maître homme une situation hors gêne et digne de lui, s’avisa de l’appeler au conseil d’Etat, personne au Louvre n’en fut surpris ; il se trouva que l’égyptologue s’était fait tout aussitôt dans cette assemblée de politiques, hommes d’affaires contentieuses et de jurisprudence, une place incontestée ; s’il n’eût manqué au Louvre dans les années tiraillées qui suivirent 70 (il mourut à 61 ans, dans les derniers jours de décembre 1872), son tact administratif et l’autorité qu’il avait acquise par son passage au conseil d’Etat, l’eussent tout naturellement poussé au premier rang des défenseurs et des représentants de la sainte maison, ou tout du moins eussent prété à ses confrères, à Villot comme à Reiset, un concours et un guide bien utiles. Je dirai même que s’il eût été là en 1874, il eût été difficile de ne pas le proposer au ministre comme directeur des musées par date de premier arrivé.