‹ Souvenirs d'un directeur des Beaux-Arts (volume 3)Chapitre 52 sur 89 · MOREL-FATIO · texte numérisé non relu

MOREL-FATIO

Nous l’appelions le petit matelot. 11 était brave, gai, serviable, alerte, blond à la normande, ne se grisant point sur son art, se rendant compte qu’il avait été un bon praticien très utile à Gudin pour l’exactitude de ses mâtures et de ses cordages, sachant sur le bout du doigt tous les agrès du vaisseau ancien et moderne, coloriste plus que médiocre et voyant tout en bleu et en sec ; mais si bon garçon, si actif et si précis dans ses fonctions, dans ses affaires, dans sa peinture et ses desseins, que les commandes officielles lui pleuvaient dès qu’il s’agissait de combats maritimes à reproduire pour Versailles; — et aussitôt que fut retiré du Louvre l’ingénieur M. Lebas, après 1848, le titre de conservateur du musée de marine fut donné à Morel-Fatio sans qu’aucun réclamât. Il avait très bien ordonné dans ses salles de l’attique, les plus visitées de tout le Palais par le public, ses plans en relief, ses modèles, ses fragments sculptés de proues et de poupes, ses collections ethnographiques; il s’était organisé une équipe parfaite de restaurateurs et d’ouvriers spéciaux; rien à redire à son catalogue; même il avait, sur les marines étrangères, au dix-septième et au dix-huitième siècle, une érudition peu ordinaire, qui lui avait fait collectionner avec goût des dessins charmants de G. Van de Velde, de Vernet et des autres grands maîtres du genre; et avec tout cela, maire estimé de son arrondissement de Charonne, et il aimait à en ceindre l’écharpe autour de sa petite taille ronde. Ce pauvre Morel-Fatio eut une mort bien touchante. Le siège l’avait un peu fatigué comme nous tous, mais, si vaillant et si leste qu’il était, il ne paraissait rien qui le montrât à bout de

forces. Le jour où les Prussiens entrèrent dans Paris et s’avancèrent jusqu’à la colonnade du Louvre, Morel-Fatio, pour échapper aux émotions de cette heure navrante, était monté sur la toiture du palais, au-dessus de ses ateliers. Que se passa-t-il dans ce cœur et ce cerveau si affreusement angoissés dans leur patriotisme ? Quelques heures après, ses hommes, inquiets et cherchant sa trace, le ramassèrent mort sur la terrasse du Louvre.

TABLE

Page 1