‹ Souvenirs d'un directeur des Beaux-Arts (volume 3)Chapitre 54 sur 89 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

GAVARNI

(Octobre 1884.)

En avril 1839, j’avais dix-huit ans, Ernest Lafontan dix-neul ans à peine. C’était 1 âge des bals masqués. A l’Opéra et au théâtre de la Renaissance, les débardeurs et les chicards de Gavarni faisaient rage. Chaque matin le Charivari collait aux vitrines de Martinet de nouveaux travestissements de la plus gracieuse et de la plus étrange fantaisie, et d’adorables coquineries de lorettes et d'étudiants dans des scènes de carnaval, de coulisses, de mansardes ou de cabinets particuliers. Et quelle verve juvénile et amoureuse dans les têtes charmantes et les mouvements souples et capricieux de ces fines créatures endiablées de plaisir et gâtées jusqu’aux moelles! Nous étions tous alors fous de Gavarni, fous de son crayon, fous de ses légendes, comme, bientôt après, l’on devint fou de Musset. Ernest voulait à toutes forces

connaître ce grand artiste, et il me pressa de rimer à son adresse deux ou trois stances qu il entourerait de dessins de sa plume, et que nous déposerions rue Fontaine- Saint-Georges, au logis de Gavarni. Les vers, vrais couplets de mirliton,

avaient bien l'âge du poète (1).

O Gavarni, si j’étais femme, Grisette, actrice, ou grande dame, Le soir à ton manoir j’irais,

Et pour tes femmes si jolies,

Et pour leurs charmantes folies, Un beau baiser t’octroyerais.

A ta chasteté reconnue |é confierais mon ingénue)

Si d hymen j’étais engagé ;

Car j ai toujours en la mémoire

L’œuvre morale et méritoire De ces pauvres maris vengés.

Mais las! je suis garçon, poète, N’ayant amour ni corne en tête,

Et pourtant je voulais aussi De mon mieux te dire merci.

Nous nous mîmes deux à l'ouvrage, Un mien ami fit l'entourage Et moi les rimes que voici.

En revanche, l’entourage était très réussi ; il se composait naturellement de la reproduction, — fort réduite, cela va sans dire, — de diverses lithographies de notre cher dessinateur, reliées par des encadrements d’ornements ; et le tout nous valut sans retard le billet suivant :

« J’ai été bien touché — je suis bien reconnaissant, Messieurs, croyez-le, de votre gracieuse pensée et de votre envoi de l’autre soir. — J’aurais désiré vous en remercier de vive voix. — Ne me procurerez-vous pas le plaisir de le faire en me venant voir tous deux?

« Voici qu’au moment où je vous écris, le hasard m’envoie un professeur d’hébreu, qui vend des crayons; c’est sans doute pour vous porter ma lettre qu’il est venu. — Je la lui donne; ne trouvez-vous pas qu’à propos de dessin et à’ instruction publique, les qualités de ce messager sont bien choisies? achetez-lui quelques crayons. — Adressez-le à vos amis, — - les miens me le recommandent bien vivement.

« Mille empressés compliments, Messieurs.

« Gavarni.

« 22 avril 1859. »

« Au secrétariat du ministère de l’Instruction publique. — M. Ern. Lafontan. » Singulière adresse, en effet, qu’Ernest avait donnée là pour sa correspondance avec Gavarni ; mais c’est qu’il nous coûtait d’avouer que nous étions encore de étudiants en pension, lui dans la maison Morisson, moi dans la maison Bailly. Lui du moins pouvait se targuer déjà d’appartenir au secrétariat de M. de Salvandy, et trente-cinq ans plus tard je retrouvais dans le même ministère Ath. Mourier et André Dellient ses compagnons de bureau. Ils se rappelaient encore avec émotion ce camarade d’une nature si distinguée et si attachante, qui avait dessiné pours eux tant de croquis sur le superbe papier du ministre.

Nous ne tardâmes point, comme bien l’on pense, à faire connaissance avec cet appartement aux petites pièces de la rue Fontaine, au-dessus du pharmacien : Gavarni avait réservé la moitié de son logis à sa vieille mère qu’il aimait tendrement. Nous entrâmes dans ce petit salon qui faisait l’angle de la rue, et qui était décoré de quelques portraits à l’aquarelle du Maître, celui de la duchesse d’Abrantès, pour laquelle il avait un si grand attachement, celui d’Arnal qu’il estimait avec raison un des plus étonnants et des plus naturels comédiens de ce temps; celui de Levassor du Palais-Royal, quoi encore ? un morceau de peinture espagnole, de très puissante facture, car le goût de Gavarni, cela se voit assez à ses lithographies, était tout porté vers les colorations énergiques et chaudes ; parmi ses contemporains, la palette d’Eugène Isabey le séduisait particulièrement; il s’amusait même alors à peindre, de loin en loin, quelques toiles dans ces tons brillants, et je me souviens d’un tableau à costumes d’Espagnols qu’on aurait pu prendre, sauf le

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caractère des tètes, pour un morceau d'Isabey. ou du Roqueplan des Pyrénées. — Gavarni nous avait accueillis avec cette grâce affable et gaie que ce galant homme, ennemi des fourberies courantes, mais doux et presque tendre aux sincérités de la jeunesse, portait en lui de pied en cap ; nous avions été ravis de l’humeur simple et bon enfant dont le grand artiste à la tête si intelligente avec ses yeux, ses lèvres et son nez un peu gros, et ses cheveux bouclés et sa haute et fière tournure à la fois élégante et mâle, avait paru dès ce premier jour s’intéresser à nos essais. Nous sortîmes de là charmés et conquis à tout jamais. L’amitié, — cette amitié d’un- quasi-frère aîné, — que nous venions d’éprouver à la première rencontre et qui ne se démentit jamais, devenait notre grand orgueil.

Madame Lafontan rappelait souvent à Ernest les costumes que Gavarni avait lithographiés dès 1830, pour le journal la Mode, fondé alors par Ém. de Girardin et où, contre l’habitude de ces sortes de figures de poupées, la femme, sous ses ajustements de couturière, n’a rien de ridicule et garde, même aujourd’hui, sa forme coquette et spirituelle et son attrait féminin. C’était, par la nature du dessinateur, qui restait épris de son modèle à travers tous les caprices de l’habilleuse, une révolution complète dans les journaux de modes. 11 s’y prit si bien que les fins pieds de ses jeunes femmes laissaient deviner leur mignonnesse dans les petits souliers dont les rubans se croisaient autour de leurs chevilles ; — - que leur ceinture à boucle enroulait leur taille sans la trop épaissir ni l’opprimer contre nature; — que leur capote à la baie arrondie encadrait des minois délicieux, flanqués de tirebouchons aux mèches bien provocantes. Dans les premières femmes de son journal de mode, Gavarni montrait l’élégance de la riche et honnête bourgeoisie parisienne ; mais sa fréquentation du théâtre et de ses plus intimes coulisses l’avait bien vite conduit à l’invention des costumes d’actrices, costumes qu’il atraduits, même les plus historiques, avec Dieu sait quel mépris de l’histoire, car à cette imagination il ne fallait demander que ce qui lui plaisait, et il avait compris mieux que personne la convention particulière qui sied aux atours des cabotines, voire des plus intelligentes. Et de ce jour le monde des actrices et des femmes de plaisir qui lui tiennent de si près, va fournir à Gavarni le type attrayant et sans vergogne dont son crayon ne se départira plus. Nul n’a mieux connu l’enveloppe qui convient au corps de la femme selon sa condition et sa beauté spéciale. Vêtir et dévêtir, voilà son lot. Ne lui demandez pas de traduire la pensée d’autrui; toutes les illustrations de livres célèbres, qui lui ont été commandées par des éditeurs mal renseignés, n’ont jamais, j’imagine, été prises au sérieux par lui. Cet homme n’a jamais eu la vision du passé ; il est bien mieux que cela ; il est le miroir de son époque, — - et le miroir, comme il doit être, c’està-dire vif, juste et gai et sans caricature ni déformation. Les démocrates,-— les plaisantes gens, — disaient de son temps que ce Gavarni était un corrupteur du

peuple. Gavarni, lui ! mais il aimait mieux le peuple qu’eux; il y pensait plus qu’eux au peuple et il lui voulait plus de bien, c’était même Tune de ses meilleures et de ses plus honnêtes toquades. Gavarni a été corrupteur au même titre que tous les grands railleurs, Molière et Rabelais, Aristophane et Lucien, Balzac et H, Monnier. 11 était misanthrope à la manière de ces honnêtes gens, qui, chacun à leur heure, ont livré sans voile à la risée publique les gredineries du vice ; sa misanthropie est allée s’amertumant jusqu’à la fin, c’est-à-dire que plus qu’un autre il a détesté et méprisé le coquin et le corrompu et mis à nu, sans fausse honte, la vraie et puante corruption deshommes .de son temps. — Je ne parle point de ses femmes, puisque, depuis Adam, c’est l’homme qui fait la femme, sortie de ses propres côtes, et qui la fait bonne ou mauvaise selon ses propres mœurs. Or notre corruption à nous, il ne la faut point confondre avec celle des siècles passés ; il y a pourri et pourri. On a assez dit ce que valait la corruption du dix-huitième siècle, celle de notre temps est d’une bien autre fétidité. De quel œil Rousseau et Diderot eussent-ils regardé celui de leurs alentours qui eût raillé l’honneur et la vertu? aujourd’hui la vertu et l'honneur, on ne les raille plus, on les gouaille; ils ne comptent plus, depuis cent ans, dans notre état social, et Gavarni a gouaillé lui-même, de toute sa hauteur de philosophe dédaigneux, une société que gouvernait désormais la bêtise humaine et où ne vivaient plus ni l’honneur ni la vertu, ni la probité ni la pudeur.

T rois mois après notre première visite, Gavarni nous écrivait : « Me voici de retour d’un petit voyage, Messieurs. Merci mille lois de l’amusant cadeau que vous avez bien voulu me faire. -—J’espère aller vous remercier de vive voix un de ces jours-ci et vous prier en même temps de venir prendre une tasse de thé chez moi en assez mauvaise compagnie. A bientôt donc. — - Mille et mille empressés saluts. Gavarni, 2 3 juillet 39. »

Cette « mauvaise compagnie », c’étaient les fameuses soirées du samedi ; c’étaient Balzac et Ourliac, c’étaient Henry Monnier et Laurent Jan ; c’étaient Louis Leroy et Old Nick, Emile Forgues que je devais retrouver plus tard gendre de madame Paulinier ; c’étaient Arnould Fremy, le duc d’Abrantès et son beaufrère Aubert, c’était ce grand diable de Valentini, avec son accent italien, et dont on rencontrait aux expositions d’assez tristes aquarelles à la mode anglaise, et l’étrange docteur Aussandon, aux larges épaules, qui devait s’interposer quelque jour entre Alphonse Karr et le poignard de la belle Louise Collet née Revoil ; — c’était Alphonse Karr lui-même et Lassailly qui nous donna un certain soir le si cruel spectacle de son premier accès de folie ; c’était le sourd Antenor Joly, alors directeur de la Renaissance ; c’était Théophile Gautier avec sa belle maîtresse, laquelle nous arrivait là avec ses beaux bras égratignés par les ongles de son niant, alors que Gautier demeurait rue de Navarin où il montrait par la fenêtre ses épaules nues aux passants ; c’étaient Eugénie Foa aux yeux de travers et

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quelques vertueuses et honnêtes dames qui venaient là pour jouer aux petits jeux du « pont d’amour », et pour entendre derrière l’éventail les plus ébouriffantes drôleries et les moins gazées d’Henry Monnier et d’Edouard Ourliac. Le plus heureux de tous, c’était Balzac que j’ai vu se tordre et se rouler aux scènes de « M. Prud’homme dans un mauvais lieu », et du garde national de Bruxelles qui allait « se prostituer prisonnier », et le dialogue entre le bourreau de Draguignan et celui de Carcassonne, et tout le répertoire salé de Monnier. Vous jugez combien nous tenions peu de place dans les folâtreries de ce salon, avec la réserve discrète séant à notre âge, et qui nous donnait l’apparence d’enfants de la maison, au milieu de ces belles éventées, et de ce feu de gaies bouffonneries d’hommes célèbres qui faisaient notre bonheur, et que nous humions pour toute la semaine. Puis nous revenions de là à pied avec H. Monnier ou Louis Leroy, et jusqu’à la fin de la saison personne ne fut à ces soirées plus assidu que nous.

Gavarni avait pris à cœur de patronner de son mieux le fin goût de dessin qu’il reconnaissait dans les croquis et les aauarelles d’Ernest Lafontan et dans ses essais de lithographies et d’eaux-fortes, où se trémoussaient les costumes de « Romains » pour notre fameux quadrille du bal de la Renaissance, et il en avait parlé à Philipon du Charivari. Mais était venue la première crise terrible dç la maladie du pauvre Ernest, puis le voyage à Grasse, et plus tard en Italie, et ce ne fut qu’au retour, en 1841, que Gavarni lui écrivit billets sur billets pour lui ménager la surprise qu’il avait imaginée : «J’ai reçu plusieurs de vos cartes, mon cher voyageur, et j’ai été bien désolé de ne pas vous avoir rencontré chez moi quand vous avez eu la bonté d’y venir. - — J’ai quelque part ici une longue lettre que je vous avais écrite et qui devait vous être adressée à Arles ou en Italie ; je ne sais où j’ai eu l’esprit de cacher cette lettre. — - Venez me voir un de ces joursci, nous la chercherons ensemble. — Un de ces jours-ci, parce quej’ai une communication à vous faire. — Vous voici bien intrigué! n’est-ce pas? — Venez donc vite — ou j’irai à vous. — Mille et mille compliments. Gavarni. Mercredi 2 1 juillet 41 . »

Puis, quelques jours plus tard sans doute, un « dimanche » : « J’ai été bien désolé, mon cher monsieur, des deux courses inutiles que vous avez faites. Voici un mot pour le Philipon. Si vous ne réussissez pas auprès de lui, nous verrons chez quelque autre. — Mille et mille compliments. Gavarni. »

Cela finit pourtant par» réussir », car le lundi, 4 octobre 1841, le Charivari publiait la reproduction sur bois du dessin qu’Ernest avait offert, deux années auparavant, à Gavarni, avec les trois méchants couplets dont il était l’entourage. Mais quelle désillusion! Ernest s’était fort appliqué à donner à son dessin sur bois la finesse et le brillant qui pouvaient conserver certaine valeur à sa répétition des scènes de carnaval, de coulisses, àtfourberics de femmes, à’ étudiants, d’enfants terribles, de débardeurs, empruntées au maître, et voilà que ces sabotiers de

graveurs lui rendaient l’œuvre si caressée de son crayon, dans un état outrageusement grossier, bête et méconnaissable. Le pauvre Ernest se trouva si confus et si malheureux de la façon dont il avait été traité par ces infâmes rabotteurs de bois qu’il ne voulut jamais souffrir chez lui un exemplaire de ce cruel numéro du Charivari, qui avait causé à Gavarni tant d’allées et venues obligeantes, et tant de soucis à lui-même. Mais les marchands sont les marchands, et j’ai revu plus d'une fois, depuis lors, l’un des fragments de cette gravure, celui qui reproduit une scène de coulisses, servir impitoyablement à l’illustration de quelques cancans de théâtre.

Et dire que, si Dieu lui eût prêté vie, le pauvre Lafontan eût pu se retrouver, quelques années plus tard, parmi les dessinateurs du journal, avec ce grand garçon aux manières chevaleresques dont il avait été un moment le camarade dans l’atelier de Paul Delaroche (i), avec Chain, le fils du pair de France, comte de Noë. Cham, le bon, le gai, le charmant, le généreux Cham, alors que je le rencontrais dans les dernières années de sa vie, se rappelait encore la pâle figure

(i) Le premier maître à dessiner d’Ernest Lafontan avait été un excellent petit homme, tout gris, tout riant et tout rond, qu’on appelait M. Leblanc et qui était fils du pâtissier renommé, dont la boutique regardait l’ancien collège d'Harcourt, depuis collège Saint- Louis, rue de la Harpe. M. Leblanc était l’un des dix mille de l’atelier de David, et il avait eu le bon esprit de ne point se vouer à la grande peinture gréco-romaine de son temps ; de bonne heure il avait copié les Tentations de saint Antoine de Téniers, et chose curieuse, et qui prouvait bien son humeur particulière, il avait été l’un des premiers, le premier peutêtre, à ramasser sur les quais les images alors méprisées d’Albert Durer et des petitsmaîtres allemands du seizième siècle, et à feuilleter dans les manuscrits les anciennes miniatures. Il connaissait toute la littérature des fabliaux de notre moyen âge. Cela le conduisit à imiter nos miniaturistes du quinzième siècle, et ce fut lui qui, chez Susse et chez Giroux, mit à la mode les mignonnes cartes de prière enluminées qui ont tant fait fureur depuis lors et ont ouvert, comme conséquence, la mode des Missels enluminés. Il excellait dans les petites figures de saintes mignardes à robes dorées et d’angelots roses et poupards s'enlevant sur des petits paysages à lointains lumineux et profonds. Il y gagnait fort bien sa vie, et habitait en 1838-39, une maisonnette à jardinet plein de pampres, dans la rue Neuve Sainte-Geneviève, vis-à-vis de la pension Morisson, où dans ce temps-là vivait Ernest. Je ne tardai pas à être conduit chez M. Leblanc, qui avec sa bonne humeur, très ami de la jeunesse, encouragea mes vers d’écolier et mes piremiers contes normands. II avait abouché Ernest, pour des cartes enluminées, avec la maison Giroux, et c’est lui qu dirigeait et retouchait même parfois les menus travaux de mon ami dans la composition de ses éventails et l’arrangement varié des pages du Missel qu’il peignait pour sa mère. La dernière œuvre que j’aie vue du bon M. Leblanc, c’est un charmant manuscrit enluminé du fabliau d’Aucassin et Nicolette qui fut proposé à M. de Nieuwerkerke pour être acquis par l’Impératrice. — Francis Wey avait bien connu cet excellent homme, et M. Leblanc se plaisait à raconter les premières visites que lui faisait sans façon, en sabots, le jeune et amusant lettré francomtois, dans les premiers temps de sa venue à Paris, M. Leblanc avait un fils qui dessinait bien; ce fils passa d’abord par Râtelier d’Alaux, puis son père en fit un habile dessinateur d’étoffes. C’est la première fois que j’entendais parler de dessin industriel, et du profit très honorable que l’on pouvait trouver dans cet art à défaut de gloire plus ambitieuse et plus brillante. L’art industriel, l’art décoratif, je me demande parfois si, depuis lors, nous n’en avons pas un peu trop rebattu les oreilles de notre temps.

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aux cheveux blonds de ce compagnon du bruyant atelier, qu’il protégeait un peu de sa haute taille, mais qu’il n’avait hanté que quelques mois, durant lesquels leurs esprits délicats et de bonne race s’étaient d’instinct rapprochés.

Quand on parlait à Gavarni des dessinateurs du Charivari, on voyait le grand cas qu’il faisait de l’énergique talent d’artiste deDaumier; mais il était trop clair que leurs habitudes d’esprit et de monde n’avaient rien de commun ; il racontait qu’ayant voulu aller relancer Daumier dans son île Saint-Louis, on lui avait indiqué un café, où l’on ne parlait que de capitaines. Chaque habitué auquel il réclamait son confrère, répondait : Daumier, il est avec le capitaine un tel ; — Daumier, il vient de sortir avec le capitaine un tel ; — non, Daumier, il doit faire sa partie tout à l’heure avec le capitaine un tel. — Et tous ces capitaines, c’étaient des canotiers, — Le talent de Traviès intéressait vivement Gavarni ; et en effet, à ce moment, Traviès dessinait pour le Charivari non seulement de curieuses scènes de voyous et d’ivrognes, mais surtout une série de petites figures populaires au trait, qui avaient certainement beaucoup de caractère. C’était le Traviès qui dans son beau temps, immédiatement après 1830, avait créé le type célèbre de M. Mayeux. Je l’ai encore connu lors de mes premières expositions, en 1852-53; le pauvre diable, ne pouvant plus gagner son pain avec son crayon, s’était mis à peindre, et sa peinture était navrante. — Granville semblait avec raison à Gavarni un peu sec et maniéré. Il avait un faible pour les caprices biscornus de ce grand toqué de Lorentz, dans lequel l’homme, cela va sans dire, l’amusait autant que l’artiste. Quant à Henry Monnier, c’était entre eux deux une vieille amitié, et qui s’explique de toute façon, car le double caractère drolatique de dessinateur-écrivain, réuni dans Monnier, devait satisfaire dans Gavarni son propre idéal. — Le pauvre Monnier, la direction des Beaux-Arts a pu, de mon temps, venir en aide aux besoins de ses dernières années : qui m’eût dit cela quarante ans plus tôt?

Gavarni avait le noble don de l’admiration et cette indulgence facile aux œuvres de l’esprit et de la main, très naturel aux âmes bien portantes. Il répétait volontiers qu’il fallait bien du talent pour produire une chose même médiocre; il s’extasiait avec raison sur 'les lithographies de Mouilleron , de Français, de Baron, de Nanteuil, de Leroux, lesquelles, sans qu’il parût s’en apercevoir, devaient tant à sa propre manière; mais il proclamait très haut ce qu’il avait appris lui-même du procédé d’A. de Lemud dans les. pierres fameuses de l'Enfance de Callot, de Maître IVolframb et à! Hélène Adclsfreit.

Un homme dont il aimait à faire l’éloge, c’était Lemercier, l’imprimeur lithographe; il se plaisait à redire comment ce simple ouvrier, à force de courage et d’intelligence, était devenu le chef et patron d’une maison considérable, plein de respect et de soins pour ses propres ouvriers. Les hommes de cette sorte, artisans sans bassesse de leur propre fortune, il en parlait cordialement, avec

estime pour l’espèce. On sentait alors que, s’il eût cru à la politique, ■ — mais il n’y avait jamais vu que le pire passe-temps des intrigants et des imbéciles, témoin ses séries des politiqueurs, — il eût été républicain, républicain de l’école de son ami Cavaignac.

Plus tard, Gavarni me recommanda son ami Guys, l’étrange Guys, le dessinateur inépuisable des hommes de cheval et des fdles de joie ; il aurait voulu que je lui trouvasse à l’exposition universelle un coin où il pût gagner quelques sous. Il me vanta les services que l’homme pourrait rendre à l’administration dans ses rapports avec les étrangers. Et, de fait, Guys, que je vis à cette occasion, avait couru le monde entier, et connaissait Constantinople aussi bien que Londres, et sa causerie était bien amusante. Il n’avait qu'un défaut, celui d’être sourd, et ce n’était pas une condition favorable pour servir d’interprète aux réclamations de nos invités de tous pays. Je le regrettai, car c’était 1 un cosmopolite très curieux à étudier, non au point de vue de la haute, mais de la basse vie, et Gavarni lui-même avait eu recours à Guys pour se faire envoyer en Angleterre certains croquis de nos émeutiers de février 48.

Gavarni, qui avait le goût de la jeunesse et nous avait toujours traités, Ernest et moi, avec une tendresse vraiment paterne, quelque chose de ce qu’il ressentit plus tard pour les Concourt, s’était pris de partialité pour le petit volume des Contes Normands , dès que je le lui portai durant l’hiver de 1842, en même temps que les épreuves des trois lithographies terminées par le pauvre Ernest, dans les derniers mois de sa vie, à Montpellier, pour la série rêvée par lui sur le trentième chapitre du Pantagruel, l’enfer de Rabelais.

Gavarni vantait ces pauvres contes avec une complaisance aveugle à tous venants de ses amis ; il en semait les exemplaires, et Dieu sait en quelles bonnes mains; l’un de ces exemplaires s’en alla ainsi à Théophile Gautier, qui, sans me connaître, et à propos d’une pièce d’Emile Souvestre, à la Porte-Saint-Martin, roulant sur l’aventure d’un prêtre marié, déclara imperturbablement, sur la foi de Gavarni, que Mathieu Jouvet dans ses 15 pages en disait beaucoup plus long que le dramede Souvestre ; — un autre à cette bonne trompette de Docteur Aussandon, le médecin des artistes et des gens de lettres; — un autre alla à Alfred de Musset; — un autre à Feuchère qui l’importa dans Pile Saint-Louis, et de là à l’Arsenal où il fut connu du père d’Eudore Soulié. Ce méchant petit in- 16, imprimé dans un coin de province, sur papier à chandelle, d’allure assez gauloise et surtout bien naïve et où l’on sentait du moins certaine fraîcheur de jeunesse, intriguait fort les bibliophiles, et aussi ceux des gourmets de lettres, qui aiment le fruit vert. Gavarni m’engagea à en déposer un chez Henry Monnier qui y avait pris goût dans son atelier. La réponse que je reçus de Monnier m’inquiéta d’abord, et je fus tenté de croire, par certaines phrases, que Joseph Prud’homme avait voulu se moquer à sa manière de son admirateur; mais je l'ai revu assez

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souvent pour penser aujourd’hui que ses compliments étaient de bonne foi. Le billet est curieux par ce qu’il y dit de lui-même : — « Je regrette beaucoup, Monsieur, de ne pas m’être trouvé chez moi lorsque vous prîtes la peine d’y passer. Je vous aurais remercié de vive voix du beau présent que vous avez bien voulu me faire. Je ne veux pas tarder plus longtemps à vous en remercier, ne pouvant de quelques jours vous aller rendre ma visite. Notre ami Gavarni m’avait tait connaître votre nouvelle de Romain, pleine de couleur et d’énergie. Vous devez être fier de son suffrage. Les peintres sont bons juges en fait de littérature et de poésie. Tous ceux qui liront vos ouvrages en seront enchantés ; voilà où j’en suis, moi peintre et Normand.

« Peut-être les gens du monde vous trouveront-ils amer. Que vous importent leurs jugements? J’ai été forcé de saupoudrer mon amertume de burlesque pour faire avaler mes pilules. Aussi suis-je très gai quant à la forme; quant au fond, bien peu de gens m’ont compris. J’en ai pris mon parti, prenez-en le vôtre. A bientôt, Monsieur, je serai très heureux et toujours très fier de votre amitié. Je vous la demande ; j’espère que vous voudrez bien me la donner. — Bien à vous de cœur. — Henry Monnier. »

Mes longues absences de Paris, en 1842 à Montpellier, auprès du pauvre Ernest mourant, de 1843 à 4s, à Aix où je finissais mon droit, tout en écrivant les Baguenaiidièrcs et recueillant les premiers chapitres de mes Peintres Provinciaux, rendirent, pendant quelques années, mes rencontres plus rares avec Gavarni. A l’un de mes passages par Paris, il me fit pourtant savoir que je le trouverais dans le gîte que lui prêtait à ce moment, au hautdu faubourg-Saint-Honoré, cité Beaucourt, son ami et élève, le brave et gai Chandellier, le tout roux Chandellier.dont il me donna le portrait, l’un des plus blonds crayons qu’il ait dessinés. Puis en 1845, à mon retour de Provence, je le retrouvai marié et installé à Auteuil dans cette maison du Point-du-Jour, dont le jardin a fait, durant vingt ans, ses délices et sa ruine; — et marié, semblait-il, dans les plus durables conditions de bonheur, car la femme était belle et très séduisante, et de très bonne famille du Limousin et de manières charmantes, avec les plus beaux cheveux et les plus beaux yeux noirs et son beau teint mat, et un très remarquable talent de musicienne, que Gavarni, dans ce temps-là, se plaisait à faire valoir, et elle faisait à merveille les honneurs de sa maison. Mais quoi ! Gavarni dans le fond avait horreur de la musique; et je ne doute pas que cette aversion n’ait été plus tard l’un des plus sérieux griefs de sa mésintelligence en ménage. Il y avait eu méprise évidente dans cette résolution de mariage, et Gavarni avait été trahi par le trop heureux exemple de ses plus vieux amis, d’Emile Forgues épousant la belle mademoiselle Paulinier, de Louis Leroy épousant la charmante mademoiselle Cléry, de M. Tronquoy, et tous ravis et, pour cause, de la fin de leur vie de garçon. Mais lui, Gavarni, n’était point né pour une vie de famille régulière,

tout en ayant des parties exquises de chef de famille; il avait été fils admirable, il fut père d’une tendresse inouïe : il adorait ses fils. Son aîné, le petit Jean, qu’il perdit tout enfant, c’était de la passion qu’il avait pour lui. 11 avait appris qu’à une certaine fête de la Saint-Jean, j’avais cherché partout, pour le donner au garçonnet, un petit agneau qui aurait trouvé sa pâture dans un coin du jardin d’Auteuil. 11 me sut un gré extraordinaire de cette recherche, qui était pourtant demeurée inutile; mais tout ce qui pouvait plaire à l’enfant le touchait au fond du cœur, et il ne se consola jamais, jamais, du vide fait par la mort de ce premier-né. Mais, en se mariant, il s’était trompé, et l’erreur était grave pour la pauvre femme qu’il avait associée à sa vie. La vérité est que, malgré les apparences d’homme livré au monde extérieur des arts, des lettres, des théâtres, d’homme de tous les plaisirs ou de toutes les élégances, Gavarni était un esprit solitaire, amoureux de son atelier et de ses rêves de mathématicien beaucoup plus même qu’amoureux de la femme, dont il avait toujours évité l’asservissement trop prolongé et qui avait été surtout pour lui, aux heures les plus papillonnantes de sa jeunesse, un intermède charmant à son travail du jour par l’escrime d’une causerie galante, une occasion reposante de caqueter et de coqueter. C’était avant tout un laborieux, et qui se grisait et se brisait de son travail. A l'une de ses soirées en 1839, on racontait que, dans les sept jours qui venaient de s’écouler, Gavarni avait crayonné vingt-huit pierres lithographiques. Quatre pierres par jour, c’était fantastique. Au temps où nous le connûmes, nous rencontrions dans son salon ou dans un coin de son atelier, une grande et belle fdle à tournure nonchalante, aux beaux yeux doux de velours, aux bandeaux châtains, collés sur le front d’un beau visage ovale, et dont il a lithographié un portrait. Elle passait pour avoir appartenu au maréchal Vallée, et Gavarni semblait avoir pour elle une certaine affection. Louis Leroy l’appelait en riant sa cousine, parce qu’il y avait similitude de nom. Mais survint je ne sais quelle anicroche d’une rencontre au Salon, et cela lui suffit pour rompre. Encore un coup, malgré le plaisir qu’il prenait à une causerie bon enfant entre hommes de son choix, c’était un solitaire et un indépendant.

Durant l’été qui suivit son mariage, Gavarni m’avait appelé à ces dîners d’Auteuil où je retrouvai ses plus intimes amis, Louis Leroy et sa douce et gracieuse femme, la fidèle mademoiselle Aimée, Henry Monnier, M. Tronquoy son vieux camarade, et Chandellier, et Laurent Jean qui s’y grisait littéralement à force de fous bavardages. La porte de la maison vous était encore ouverte, alors, parce Félix, le déluré serviteur des anciens jours, celui qui dans les vieux temps avait connu les gardes de commerce, et qui six ans plus tôt nous avait introduits dans le salon de la rue Fontaine. Avant de se mettre à table, on avait flâné longuement dans le jardin et sur sa terrasse regardant la Seine. Ah! ce ardin, cet étonnant jardin d’Auteuil, le gouffre aux écus de celui qui l’avait

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dessiné et redessiné vingt fois, et qui l’avait planté et déplanté et replanté des essences d’arbres les plus rares et les plus ruineuses, ce jardin qu’il remaniait par un bout quand il croyait l'avoir terminé par l’autre, et où les mamelons, par des caprices continuels, succédaient aux vallées, et les vallées aux mamelons, et chacun sait ce que coûtent les sueurs des terrassiers et les allées et venues de leurs brouettes. C’est dans ces pelletées de terre incessamment remuée que se sont enfouis tous les gains de Gavarni durant la longue période de son séjour d’Auteuil; c’a été son vrai bonheur, mais il l’a bien payé.

Puis le soir, après ces grands dîners de famille, quand les voitures manquaient, on s’en revenait en baguenaudant tout le long du fleuve jusqu’à la barrière de. Paris.

C’est dans les premiers mois de 1852, s’il m’en souvient, quand je commençais à m’occuper du service des expositions, que Gavarni nous mit en relations les Goncourt et moi. Tout naturellement ce n’était point l’administrateur des Salons ni l’explorateur des Peintres Provinciaux, que les Goncourt venaient, envoyés par leur ami d’Auteuil, chercher au Palais-Royal ; c’était, cela va sans dire, le Jean de Falaise des Contes Normands, que Gavarni leur avait, à eux aussi, mis en tête. Eux-mêmes, les jeunes charmants compagnons, ces’jumeaux singuliers d’esprit et d’àme, d’essence si distinguée et délicate, et si naturellement bien élevés, en étaient encore à leur premier petit volume, in-18... imprimé depuis quelques mois (le Maiden Specke, Sterne, Nodier, sonnant bien l’heure de 1850) et qui, quand on le refeuillette, offre le plus confus et le plus pailletant kaléidoscope de tous les scepticismes chaleureux et généreux et de toutes les espérances truculentes et turbulentes de la jeunesse, de ces sortes de désillusions prématurées et excessives qui fermentent dans les cœurs les plus tendres au premier éblouissement de la vie — Ils étaient en train de préparer leur physiologie de la Lorette que Gavarni allait illustrer d’un petit bijou, et cette série de portraits fantasques, à la manière de Callot, qu’ils publieront bientôt sous le titre d’une Voiture de Masques et pour laquelle je leur prêtai le volume des eaux-fortes de jules Buisson. Ils travaillaient beaucoup alors pour le journal littéraire de leur cousin M. de Villedeuil, l'Eclair, auquel Gavarni fournissait quelques pierres; puis vint le Paris, fondé par le même M. de Villedeuil, et que Gavarni, par une fécondité prodigieuse, alimenta, un an durant, d’un dessin quotidien.

J’ai gardé mémoire d’une partie que Gavarni nous fit faire, un beau jour d’été, d’aller dîner tous les quatre, les Goncourt, lui et moi, dans un cabaret d’Asnières, dont il connaissait le personnel, une vraie famille de bandits. La chère était bonne, surtout la friture, la piquette un peu rude, et la causerie en fut bien gaie. Il ne tarissait pas sur les cocasseries qu’il avait vues en Angleterre et le flegme inflexible des farces anglaises et sur les haillons corrompus de ce peuple-là. qu’il avait étudié si avant dans ses bouges. Il voulait à toute force refaire avec nous trois une

pointe dans ces parages et c’eût été, avec un tel guide, un voyage sans pareil. Mais déjà alors j’étais difficile à mettre en branle et cette occasion unique de voir en une promenade le fin fond de l’Angleterre fut perdue pour moi. ■ — Il revenait volontiers sur les choses et les hommes qu’il avait rencontrés à Londres; et les Français qu'il y avait coudoyés n’avaient pas toujours été de son goût. Il parlait toujours avec respect de la tenue digne et austère et très honorable de Martin Bernard; mais s’il prononçait le nom de Louis Blanc, c’était pour se moquer de ses grotesques et perpétuelles prétentions d’homme à bonnes fortunes, en travers des portes duquel venaient s’étendre et faire sentinelle les plus jolies femmes des Trois-Royaumes. — - Et qu’est-ce aussi que ce dîner que Louis Blanc voulut faire avec Gavarni chez M. Ward pour l’enrôler sous le drapeau du «Progrès »? — - « Le Progrès! répondait simplement Gavarni, mais je le nie formellement, le Progrès. » — Singulière idée en vérité de choisir, pour le convaincre de la marche et de l’élévation graduelle de l’humanité, l’homme qui en voyait le plus clairement et le plus vivement la défiguration et l’abaissement dernier, les rides affreuses de sa suprême décrépitude. Le progrès! mais, depuis l'origine de ce monde, chaque déluge, chaque cataclysme n’a-t-il pas rapetissé l’espèce, ou plutôt toutes les espèces vivantes? où sont ces mastodontes et ces géants que vit périr Noé autour de l’arche? mais sans compter par delà deux siècles, l’homme de Louis XV valait-il celui de Louis XIV, et celui-ci valait-il l’homme de Louis XIII, et celui-ci valait-il les robustes amis de Henri IV? Et où est le progrès de l’homme de 89 à celui de 93, et du scélérat de 93 au pourri du Directoire? et de nos jours, où est le progrès de l’humanité sous la Restauration à celle de Louis-Philippe, où le progrès de Louis-Philippe aux bohèmes de 48, où le progrès des insurgés de juin 48 à la hideuse commune de 1871 ? — Prétendre, par des mots sonores, engager Gavarni, le mâle à la droiture si pénétrante et si ferme, dans le bataillon de ses dupes, dans la guerre de ses utopies haineuses et prétentieuses contre le sens commun, le traiter comme un imbécile adepte des conférences du Luxembourg, c’était en vérité, pour le petit Louis Blanc, un peu bien impertinent.

Vers les derniers jours de 1871, j’écrivais à Edm. de Goncourt, dans l’une de mes Letlres rurales : « Nous, les anciens, mon ami, les vétérans, comme on disait au temps du siège, que devons-nous faire du restant de notre vie et des travaux que nous avions ébauchés ou rêvés ? 11 convient tout d’abord de mettre ordre à nos affaires,... en racontant du présent, que nous avons connu jusqu’en ses nuances, ce qui peut profiter à l’avenir et faire juger notre temps avec équité, voire avec sévérité, si l’équité ne doit venir que plus tard. Puis, si nos œuvres ont été femelles jusqu'à ce jour, qu’elles soient mâles dorénavant. Prenons le parti de louer et d’honorerles choses, non parce qu’elles sont plaisantes, mais parce qu’elles sont louables et honorables. Gardons fidèlement notre amitié aux hommes, mais

GAVARNI

ne glorifions d’eux que celles de leurs actions ou de leurs œuvres que nous jugerons conformes à la vérité supérieure et au bien de la patrie, ne laissons point les faibles et les jeunes se complaire dans des systèmes nuisibles, fussent-ils de nos plus chers contemporains... » — Je me suis tenu, pour la sincérité des présents Souvenirs, parole à moi-même; — - et Goncourt, comme je l’en pressais alors, a publié la vie de Gavarni, dont le pauvre Jules, déjà bien malade, bien malade, m’avait lu à Auteuil les chapitres les plus étudiés; Edmond annonçait dernièrement que viendrait plus tard à son heure le Journal des deux frères, dont alors je ne soupçonnais point la rédaction quotidienne, et, à coup sûr, nous y verrons repasser, à chaque page, l’ombre chère de notre ami. De ce qu’il y avait à dire sur Gavarni (1), les Goncourt ont tout dit dans leur volume de 1870, écrit du meilleur de leur cœur; et il n’est pas artiste dans notre siècle qui puisse espérer un tel monument, d’une tendresse si pieuse, d’une analyse si minutieuse, d’un travail si habitué à la valeur des détails, basée sur les confidences de chaque jour, et les ncessants rappels du passé et sur les carnets et papiers de famille ; et tout cela manié, au lendemain encore tout ému de la séparation, par les deux êtres excellents qu’il avait le plus aimés après ses enfants, et qui avaient à bon droit la religion de leur vieil ami, et auxquels lui-même répétait qu’ils étaient « la joie de sa maison ». Aussi dans les présents feuillets, de si médiocre intérêt et si enfantin, ce que je me donne à raconter, ce n’est pas ce qu’il était, mais ce que je lui dois, et la bonté toujours fidèle dont il m’honora, moi le petit étudiant de jadis, et combien ce cher grand misanthrope gardait enraciné au fond de lui-même cet instinct paternel, la fine fleur de son âme.

La première année que je fus chargé des expositions, en 1852, je me souviens que, me trouvant dans le cabinet de M. de Nieuwerkerke au Louvre, le Directeur général voulait bien me consulter sur les décorations à décerner à la suite du Salon. Quelques noms déjà avaient été prononcés. Fut introduit, pour je ne sais quelle demande, le petit Paul Flandrin; dès qu'il eut le dos tourné, je fis signe du doigt en le désignant à M. de Nieuwerkerke, qui me répondit de la tête, et le nom du charmant paysagiste fut écrit sur la liste avant qu’il lut en bas de l’escalier. Un nom restait à ajouter sur le papier . ou figuraient déjà les deux Rousseau Théodore et Philippe. Je prononçai celui de Gavarni. Le Directeur général l’accueillit sans hésiter et d’enthousiasme ; et, quand vint le jour de la distribution solennelle, je n’ai pas besoin de rappeler comment le nom de Gavarni fut acclamé par des salves de bravos.

Gavarni, — et c’est ce qui lui a fait chez nous son immense popularité, a été l’artiste le plus français de France; il a eu la grâce, c’est-à-dire l’élégance et le charme, et par surcroît il a eu l’esprit, sans quoi l’art n’a pas toute sa valeur

(1) Voir sur son œuvre immense, que les Goncourt estiment à dix mille pièces, le catalogue raisonné de ses trois mille lithographies par MM. Mahérault et Emm. Bocher(i873)

dans notre pays. Ce n’est point un caricaturiste puisqu’il est l’envers de la grossièreté et de la lourdeur. Entre 25 et 26 ans, il s’est fait, comme dessinateur, une énorme provision de science et d’habileté de main qui suffira à toute sa vie, cette provision que doit accumuler, dès sa jeunesse, tout ambitieux de la gloire, qu’il soit artiste ou littérateur, et que plus tard on n'a plus l’heure de renouveler, la poudre dans le sac pour les grimpeurs de mât de cocagne. 11 sait, àpartir de 1830, toutes les souplesses du corps humain ou féminin, toutes ses formes, tous ses gestes, toutes ses enveloppes ; peu à peu les rubriques du procédé se développeront, puis il les devinera par l’exercice et les tâtonnements du crayon et arrivera, lors de son voyage en Angleterre, à des prodiges de coloration qui égaleront les plus rares merveilles de nos grands peintres. Je ne parle pas de ses aquarelles, qui sont à coup sûr fort belles et très prisées, un peu fades parfois, à force de légèreté; mais c’est dans ses lithographies qu’il est maître et dominateur de son terrain, et, sans sortir des œuvres écloses dans son atelier de France, je citerai telle pierre que je revoyais hier, dans la magnifique publication des Artistes contemporains que m’avait donnée mon pauvre Tournemine, et représentant une belle fille du corps de ballet, aux noirs bandeaux ondulés, appuyée contre un portant de théâtre et causant avec un petit secrétaire d’ambassade, son stick sous le bras et campé de dos de l’air le plus impertinent du monde.... — Je mettrais cela (Dieu me pardonne), à côté des plus belles eaux-fortes de Rembrandt; autant de profondeur d’art et d'expression dans l’une que dans les autres. • — Personne n’a rien à réclamer dans l’art de Gavarni ; il se l’est créé absolument lui-même, de son propre et riche instinct, de sa propre et fine observation. Ce pauvre petit élève architecte, ce Guiüaume- Sulpice Chevallier, graveur sans sou ni maille du pont de Bordeaux, ce vagabond désespéré de Tarbes et d’Argelès et de Bagnères et de Gavarni, dont le nom lui restera dans les siècles à venir, par la méprise d’un éditeur qui prend la désignation d’un paysage pour la signature de l’artiste, il l’a trouvé au bout de ses doigts ce dessin moelleux et gras et si caressant pour l’œil, le dessin le plus souple et le plus sûr qui ait fouillé, tourné et retourné l’espèce humaine, et en ait, bien plus encore pour l’esprit que pour les yeux, scalpé toutes les hideurs élégamment vicieuses. Les grâces de son outil, d’aucuns les ont cherchées après lui : son fidèle Chandellier dont on ne se souvient plus gueres; Grevin en a eu quelque chose, qui tient le milieu entre Gavarni et Ed. de Beaumont. Mais le fonds et la langue, cette langue terrible des légendes, personne ne les a trouvés, car il fallait la tète et surtout le cœur superbe du philosophe.

Je ne me souviens plus si les Concourt ont raconté dans leur beau livre sur Gavarni que l’introduction de notre cher sauvage chez la princesse Mathilde fut pour lui l’occasion d’une commande d’habit noir, le premier qu’il se fût fait tailler depuis plus de trente ans. Toujours est-il que ce fut à Saint-Gratien que le grand dessinateur moraliste de notre siècle retrouva Sainte-Beuve qu’il avait

GAVARNI

perdu de vue depuis 1835, ^ éprouva un tel contentement de cette rencontre,

qu’il voulut, pour renouveler et entretenir leurs causeries, organiser des dîners à date régulière, où chacun amènerait ses plus vieux et ses plus sûrs amis, de là le dîner Magny.

On a souvent parlé, depuis vingt ans, de ce dîner Magny, qui fut l’une des plus curieuses institutions littéraires du temps de l’Empire. Je retrouve dans mespapiers un billet à moi adressé par Gavarni qui en fixe la date d’origine; l’enve loppe est timbrée d’Auteuil, 5 novembre 1862. Voici la lettre : « — Mon conservateur, Sainte-Beuve et les Goncourt dînent ici samedi prochain. — Avis aux conservateurs qui ont quelque peu de nez, — parce qu’il y a des conservateurs (il y en a) qui font joliment plaisir chez des Gavarnis. — Auteuil, mercredi. »

Ce samedi-là, en effet, nous nous trouvâmes réunis à Auteuil, chez Gavarni : Sainte-Beuve, les Goncourt, le docteur Veyne et moi. — Le dîner suivant y furent appelés Théophile Gautier et Charles Edmond ; puis rendez-vous fut pris à Paris, chezMagny, rue Contrescarpe-Dauphine, le lundi soir, de quinzaineen quinzaine, et peu à peu furent introduits, par Gautier Saint-Victor, par Veyne Prarond, puis, l’un présentant l’autre, Renan, Taine, Eud. Soulié, Flaubert, Bouilhet, Fréd. Baudry, Neffzer, Schérer, Juste Olivier, Hébrard, Berthelot, Robin, Th, Gautier fils, d’Althon-Shée, Harris l’Américain; puis nous y vîmes plus tard et en passant, Tourgueneff, Nieuwerkerke, Eug. Giraud, madame Sand, Berlioz, Popelin, Broca, Batbie, Charles Blanc, etc. Il est vrai que depuis longtemps Gavarni s’était retiré de ces réunions, aussitôt qu'il les avait vues envahies par les politiques et les savants, car au fond, dans tout cela, ne lui plaisait que l’esprit sans malice et bon enfant à ces heures-là de Sainte-Beuve, de Gautier et des Goncourt. Dès qu’il y avait du bruit, de la doctrine et du système, autre chose en un mot que du gai paradoxe littéraire, cela ne lui allait plus. Au reste, je noterai ici que les introductions à ce dîner, qui demeura longtemps assez limité quant au nombre des convives, ne furent pas sans choix de parti pris. Et ainsi, malgré les instances vingt fois réitérées de Taine, on ne voulut jamais y appeler Edm. A., chacun connaissait son humeur bavarde et indiscrète ; et l'on voulait y jaser à l’aise sans prêter à ses racontars du lendemain. De même, P. de Saint-Victor s’opposa toujours à l’invitation des auteurs dramatiques auxquels le lundi il avait affaire. — D’ailleurs Gavarni n’avait pas renoncé aux intimités dînatoires, sans tapage, où il s’était toujours complu, et le 3 avril 1863, il m’écrivait d’Auteuil : « Par exemple, demain, samedi, après la besogne, on prend F « américaine », et on arrive, tout doucement, route de Versailles, 49. — Arrivé là, qu'est-ce qu’on trouve? On trouve Sainte-Beuve, les Goncourt, Ch. Edmond, ah ! et Veyne, ah ! Et tout ça dans une vieille maison où les vieux amis sont aimés, faut voir! — Et bonjour. Gavarni. »

Gavarni a peu fréquenté les artistes ; il est clair qu'il leur préférait les hommes

i6 SOUVENIRS D’UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS

de lettres. Sa nature le voulait ainsi, étant lui-même plus homme de lettres, plus homme d imagination écrite qu’homme d’atelier par métier. Ce que ce Gavarni a griffonné d’écriture en sa vie est fabuleux ; il vivait bien plus par le cerveau que par le crayon. Le peintre trouve, dans les combinaisons de sa palette et dans la conduite de son crayon observant avec un respect tranquille les lignes de la nature, une part de pratique doucement agréable et où l’esprit, sauf à quelques heures de conception plus tendue, n’éprouve point de trop rudes fatigues. Gavarni ne connut point ce demi-repos dans les exercices de la tête ; et qui dira combien cette tête a travaillé ? les mathématiques, algèbre et géométrie, la dynamique, l’astronomie, l’art des jardins, la décoration des places publiques, et avant cela des montagnes de lettres galantes, et de la littérature comme « Madame Acker », et cinq ou six mille légendes à dessins. C’est de lui que l’on peut répéter ce mot banal que la lame a cruellement usé le fourreau, quand on songe à ce qu’était devenu, aux derniers jours de sa vie, ce corps né si robuste, aux membres si souples et si solides et qui , au temps de sa jeunesse, s’était tant complu aux plus fortifiants exercices. Mais aussi, quand il m’arrivait, au temps qui suivit l’exposition universelle de 1855,611 allant de Paris à Versailles, de faire halte au Point-du- Jour,je le trouvais ce pauvre vieil ami, à ses heures de travail solitaire, plus souvent enfoncé dans des séries effroyables de chiffres algébriques, que devant ses pierres ithographiques, où il crayonnait pourtant quelques portraits des personnages qu’il aimait : Decamps, Sauvage l’inventeur, le prince Napoléon, le vieil Isabey,etc.

ou bien imaginant des projets de transformation du jardin du Palais Royal en une immense serre, mi-marché aux fleurs, mi-salle de fêtes.

Gavarni a vécu et n’a vécu que par l’imagination. L'imagination avait nourr sa jeunesse et sa maturité; elle a dévoré ses années de première vieillesse, les seules qu’il eût à vivre. Cet homme qui, dès l’enfance, a été livré à lui-même pour le combat de la vie, il a, je l’ai dit, inventé son art sur les chemins des Pyrénées; puis, lui, le fils de tonneliers vignerons, il a livré son cerveau à celle des inventions la plus fugace, la plus quintessenciée, à l’élégance des modes masculines, des modes féminines; puis il s’est pris à nager à travers la grande mer du monde, la mer de nos vices et de nos hontes, à travers les fourberies et les politiqueries et les menues infamies de son temps, pour en extraire, à l’exemple de Balzac, une autre comédie humaine, bien plus multiple et variée, et qui dans l’invention de ses vingt mille figures restera l’image la plus complète d’une société, que moraliste ou misanthrope, mais misanthrope riant de pitié et sans fiel, aura jamais conçue; et enfin quand il se sent à jamais lassé et dégoûté du spectacle humain, son imagination se retourne vers ses épures et ses cahiers d’arithmétique d’enfant; il croit qu’il va pouvoir inventer la science. — * Il a passé le meilleur de sa vie, penché sur la table de dissection où s’agitent les Vers du cadavre. Comment voulez-vous qu’il échappe à Cette fatigue et à cet écœurement, si ce n’est par une

GAVARNI'

distraction de l’antipode, si ce n’est par la science la plus opposée, la plus abstraite de cette terrible besogne, si ce n’est par les chiffres et les mathématiques ?' Oui, dans cet hermitage qu'il s’est fait et orné à l’écart de Paris, dans cette solitude de corps et d'âme où il s’est peu à peu plongé et comme enlisé, et qu’il aime avec volupté et dont il ne veut plus se départir, il s’est laissé aller à la manie des mathématiques, et les plaisirs d’invention de l’artiste ne lui disent plus rien. Comme l’ouvrier se laisse gagner tout doucement à la manie de l’ivrognerie, lui s’est laissé gagner, dans son isolement volontaire, par la manie de la science, par cette ivresse des calculs insondables, par cette ivresse des chiffres, la plus captieuse, la plus capiteuse des ivresses, celle pour l’amour de laquelle on s’enferme de plus en plus loin du bruit de la ville et des anciens passe-temps; sorte de haschich qui vous donne l'hallucination de toutes les richesses, de toutes les puissances et la vision et presque la folie de l’infini. Dès lors et pendant de longues années pour notre pauvre Gavarni, plus nul souci de son corps ni de lui-même. 11 a fini comme un alchimiste du moyen âge, enfumé et desséché par les vapeurs de ses rêves, dévoré par les monstres sortis de ses cornues.

Un jour de juin 1864, Gavarni m’écrivait : « Mon brave, M. Boittelle désire vous montrer ses tableaux, — et nous vous demanderons votre avis sur un portrait. — Par conséquent j’irai vous demander à déjeuner au Palais de l’Exposition un de ces matins-ci, et nous irons, vers une heure, à la Préfecture. — Hein ? quel matin ! — Gavarni. — Auteuil. Route de Versailles, 55, jeudi. »

Il vint en effet un matin aux Champs-Elysées; mais le pauvre appétit qu’il y apporta! rien déjà ne stimulait plus son estomac en détresse et son corps défaillant. Mais sa vieille passion pour les arbres verts et les plantations ne l’avait point abandonné, et il me fallut faire venir Masson, le jardinier, qui approvisionnait d'arbustes la nef du palais, pour la décoration de la sculpture, et Gavarni fit marché avec lui d’un très gros lot de pins et sapins, livrable à la fin du Salon, pour son jardin d’Auteuil.

Un autre souvenir pourtant m’est resté de ce déjeuner, c’est l’enthousiasme de Gavarni pour le maître écrivain qu’était Veuillot ( 1 ) et pour ses superbes coups

( l) Je ne me suis trouvé en conversation avec Veuillot qu’une fois dans ma vie, et l’ocCasion fut singulière. J’étais allé chercher Baudelaire à son hôtel Voltaire, sur le quai, où il demeurait alors, et nous flânions en jasant sur le trottoir. Nous nous assîmes à la porte d’un petit café, proche du pont Royal. Vint à passer Veuillot, son paroissien sous le bras; c’était un dimanche et il allait à vêpres. Baudelaire l’arrêta pour lui parler de je ne sais quelle orde calomnie qui courait alors dans les brasseries contre le grand polémiste catholique, et à laquelle Baudelaire se défendait d’avoir jamais cru. Veuillot s’assit un moment avec nofis. l’admirais cette belle et solide laideur, cette carrure d’athlète au teint hâlé et sanguin ; et le voilà chapitrant doucement sur ses œuvres le pauvre poète déjà fatigué, mais avec une douceur paterne et tendre qui me charmèrent, lui faisant bien entendre qu’il ne confondait pas son vrai talent employé à une fin pervertie et périlleuse, ni son esprit subtil et distingué, digne de plus hauts horizons, avec les parnassiens du courant. Je fus touché de la tranquille

de trique; évidemment ces deuxmépriseurs d’hommes étaient faits pour s’entendre.

l’étais souffrant quand, l’un des derniers jours de novembre 1866, mourut, à bout de forces, le pauvre Gavarni, et l’humidité pénétrante qu’il faisait le jour de son enterrement ne me permit point d’étre de ceux qui l’accompagnèrent au cimetière d’Auteuil. J’ai maintes fois revu depuis lors son fils Pierre, ce second fils qui fut longtemps d’une beauté si étonnante, que son père lui-même disait qu’il était trop beau. Puis, comme il arrive souvent, Pierre passa de la plus parfaite ressemblance avec sa mère, dont il était la vraie image, à je ne sais quelle singulière ressemblance avec son père, si bien que pas un ami du graqd dessinateur n’eût pu méconnaître en ce fils ses traits et sa physionomie. Pierre s’est marié, il est père de famille, il a exposé souvent au Salon, il envoyait là de grandes aquarelles pleines de talent dont les sujets étaient empruntés aux scènes de sport et d’élégance de la vie moderne ; l’une de ces aquarelles lui valut même, grâce à l’enthousiasme très motivé de Fromentin, une médaille au Salon de 1874. Depuis lors, il a exposé des tableaux peints avec éclat et d’assez grande allure, dont une Femme nue se reposant et une Andromède fort remarquées aux Salons de 75 et 79. Il me plaisait pourtant davantage dans sa première veine des aquarelles mondaines ; il me semblait qu’il suivait là, dans ce joli sentier des élégances contemporaines, une certaine trace du génie paternel: c’est un grand nom que le sien, il suffit qu’il le porte avec respect et honneur ; c’est celui de l’un des artistes dont notre siècle recommandera le plus longtemps la mémoire, c’est celui de l’un des hommes que dans ma vie j’aie le plus profondément estimés et le plus sincèrement aimés.

SAINTE-BEUVE

Septembre 1884.

Sainte-Beuve, je le connaissais depuis 1854. Soulié, Dussieux et moi étions allés le remercier, en sa petite maison de la rue Montparnasse, des beaux

et chrétienne charité de ce lutteur, que je ne connaissais que par le génie de son pugilat.il est clair que toute intelligence supérieure, même gâtée et piquée à fond par le mauvais ver de notre siècle, était sacrée pour Veuillot, comme un don de Dieu. Aussi les plus généreux enfants de la bohème de mon temps, j’entends ceux qui gardaient en eux une vraie valeur d’esprit ou de cœur, laissaient-ils voir un faible pour ses vigoureux éclats de plume et la fermeté consciente de sa langue et ses rudes coups d’ailes, pour cette verve concentrée et toujours drue et dispose, fortement armée à la gauloise et ne baissant jamais les yeux devant l’imbécile ou le coquin, et ce faible il le leur rendait bien ; il les eût volontiers, comme le bon Pasteur, emportés gaillardement à la bergerie sur ses robustes épaules. Je me suis rappelé, depuis, ce cri superbe d’un billet à Nadar, à propos de son premier ballon : « Si la tempête est la plus forte, si tu te sens perdu , jette l’ancre en haut! »

SAINTE-BEUVE

articles qu’il avait consacrés, le 25 septembre et le 2 octobre dans ses fameux Lundis du Moniteur Universel , à nos deux premiers volumes du Journal du marquis de Dangeau. Il nous avait accueillis avec beaucoup de bonhomie et d’affabilité, et j’étais sorti pour ma part le dos bien rond de ce qu’il nous avait répété de notre publication et de cette « introduction biographique très copieuse et bien travaillée », déjà notée par lui dans son premier article; il la savait écrite par moi sur les documents rassemblés avec tant d’ardeur par mes deux compères, et le fin liseur avait trouvé moyen d’y ajouter une page fort curieuse de Duclos. — J’ai revu souvent, depuis lors, Sainte-Beuve dans son petit logis, désormais historique. J’avoue qu’à cette première visite l’ameublement m’avait paru d’un bourgeois de goût douteux, et l’homme lui-même dans cette robe de chambre n’avait rien d’idéal. Il m’était resté de sa tête l’impression d’un Hugo épaissi à bajoues; ce que m’avaient contéjadis de ses habitudes à parapluie ses quasi-compatriotes Prarond, Labitte et Louandre, était moins éloigné du poète des Consolations. Je le revis plus tard chez la Princesse, et cette tête alors me parut plus éveillée et plus illuminée et, son œil et sa voix demi éclatante aidant, on retrouvait bien sous sa maligne calotte, le personnage très particulier qu’il était tout de bon : très fin, très éloquent, plus éloquent peut-être encore en causeries qu'en écrits, très armé d’un fonds inépuisable de lectures, d’anecdotes et aussi de bon sens pour soutenir ses préférences ou ses rancunes souvent fort ustifiables, ayant tout lu avec maturité, tout connu, tout fréquenté depuis près d’un demi-siècle, ne souffrant pas qu’on montât tel homme trop haut, ni qu’on descendît trop bas tel autre, les mesurant tous un peu trop à sa taille, n’aimant pas naturellement les géants dont les proportions un peu trop grosses et les mouvements outrés effarouchaient ses nerfs délicats ; je parle, sans qu’il l’avouât bien net, de Shakespeare et de V. Hugo. — 11 faut dire que, quand nous fréquentions Sainte-Beuve, il était à l’apogée de sa puissance et de son talent. Ce n’était plus le poète secondaire de la Pléiade, ni le prosateur maniéré et trop subtil, un peu fatigant, de Volupté et des premières Critiques et Portraits. Sa manière s’est élargie et simplifiée tout en gardant ses souplesses déliées de jugement, sa pénétration psychologique prodigieuse, sa sûre entente des goûts de chaque époque, ses malices terribles et son ample abondance, renouvelée chaque semaine, de considérations raffinées et définitives sur toute œuvre d’esprit qui tombe sous son scalpel. A la date du dîner Magny, il est sans conteste le prince, le maître et le modèle des critiques, des historiens littéraires de son siècle ; il semble qu’avec cet homme de lettres, dont toute la force est son amour exclusif des lettres, va se clore la série de la grande génération de 1830. J’ai raconté comment Gavarni, pour le plaisir de rejaser avec Sainte-Beuve retrouve par lui à Saint-Gratien, avait, à Auteuil, organisé les dîners Magny. Ces dîners, à peine décidés, devinrent les dîners Sainte-Beuve. Ce fut lui qui en réalité les recruta, ce fut lui qui les présida. Il en forma comme sa famille, son école et son

milieu ; et ce noyau d’amis très variés d’études et d’origines, mais charmés par lui et très cohérents autour de sa personne, sorte de clientèle d’un patricien d’esprit, auxquels i distribuait la meilleure graine de son intelligence, il le garda fidèlement jusqu’à la fin de sa vie. On voyait d’ailleurs qu’il avait à cœur de choyer de son mieux ses convives de Magny. Il usait, pour les servir à sa manière, de ses Causeries du lundi ; Gavarni eut sa belle étude en plusieurs chapitres ; Flaubert son article à l’occasion de Salammbô; Renan le sien, comme de juste, dès que parut la Vie de Jésus ; les Goncourt, Th. Gautier, Taine, etc., eurent chacun leur tour. Moi, mon bagage n’y prêtait guère, et cependant, pour montrer qu’il était attentif même aux œuvres de très humble volée, il m’écrivait à propos des Aventures du petit roi saint Louis devant Bellesme : « Ce 13 août 1865. — Cher ami, je lis votre charmant petit livre : il réunit toutes vos jolies qualités et cette bonté fine comme l’or et pure comme lui. C’est à joindre au Joinville et vous avez retrouvé là un des chapitres de l’enfance de saint Louis. Que de choses il fallait pour cette restitution, où l’antiquaire, le poète et le père se confondent et se dérobent dans un récit qui demandait encore lecœur d’un chrétien, d’un Français etd’unBelîesmois. — A vous d’amitié. ■ — Sainte-Beuve. — A demain, j’espère. » — Et comme pour donner un peu de gravité à ce bon billet d’amabilité pure, Sainte-Beuve écrivait les lignes suivantes dans ses Cahiers qu’a publiés Troubat : « Avoir le Saint Louis de Joinville, — le Saint Louis de Tillemont, - — le Saint Louis de M. de Vailly, — le Saint Louis de M. Zeller, — le petit Saint Louis de M. de Chennevières. »

Dans son étude sur Gavarni, Sainte-Beuve, passant en revue les amis de vieille date de l’artiste et les caractérisant d’un mot, a loué en moi, s’il m’en souvient, — je n’ai plus le livre sous les yeux, — le don de savoir bien écouter (1). Eloge bizarre, mais qui montre sa bonne volonté, quand on songe que le pauvre Sainte- Beuve n’en pouvait guère trouver d’autre sur le muet qu'il avait toujours rencontré devant lui, soit chez Magny, soit à Saint-Gratien.

Je n’ai jamais eu l’esprit vif et leste, prompt aux ripostes, ni suffisamment muni d’histoires plaisantes, et les idées que je puis avoir, je n’ai jamais su les expliquer clairement et prestement ; cela même a son bon côté pour mon propre plaisir intérieur, car, dépouvu de la sorte de mémoire qui classerait dans ma cervelle sous leur forme exacte, les bons mots et les bons contes d’autrui, je trouve une ubilation égale à entendre dix fois la même plaisanterie bien dite, ou la même scène de comédie. Ecouter les bien disants m’offre donc des délices sans cesse renouvelées, et Sainte-Beuve était de ceux que je ne me serais jamais lassé d’entendre. Or Sainte-Beuve, chez Magny et chez la Princesse, se sentait en pleine confiance et donnait de son meilleur. On n’a pas idée combien ces dîners Magny, dont

(1) Depuis, j’ai relu la phrase; elle est en vérité bien gracieuse et de la bonne mesure des complaisances amicales : « Le marquis de Chennevières, esprit poétique et délicat, qui admire avec passion, qui écoute avec finesse. »

SAINTE-BEUVE

Sainte-Beuve était l’âme, — car après lui, les demeurants n’ont pas manqué de verser dans l’ennui vulgaire de la politique et de la science, et je n’ai plus tardé à m’abstenir d’y paraître, — on n’a pas idée combien, de son temps, les dîners Magny étaient nourrissants pour l’esprit, et comme on en sortait fortifié par ces belles causeries sur les lettres et l’histoire, d’abord un peu éparpillées et décousues puis que le maître amenait sur un terrain ferme et qu'il résumait avec une étonnante autorité dans des gerbes de philosophie littéraire très éblouissantes et très élevées et où il remettait chaque chose et chaque homme à son juste plan. On a voulu faire de ces dîners Magny la préface et la répétition de ce fameux dîner du vendredi saint où figura le prince Napoléon chez Sainte-Beuve. Rien de plus faux. Je ne dis pas qu’une certaine gaillardise ne s’y soit point mêlée parfois à des propos de table de dîneurs bons vivants et d’esprit alerte et où les femmes n’étaient pas appelées à écouter aux portes ; mais dès que les questions s’entamaient par un beau paradoxe, les petites plaisanteries voltairiennes n’auraient eu, je vous le jure, qu’un succès médiocre, et Renan, avec son bon aspect de curé de campagne, eût été le premier à les arrêter. On se débattait plus haut que cela, — dans des nuages de contre-vérités si vous voulez, ou dans des poussées de vive ironie, mais jamais platement ni gueusement. Les livres de Renan lui-même n’étaient pas toujours épargnés, et je me rappelle la jolie chicane qui lui fut faite, un jour que, beau défenseur, — et il en avait bien le droit — de l’excellence de notre langue française au xvne siècle, il prétendait n’avoir usé dans la Vie de Jésus que des expressions de cette époque supérieure ; l’un des Goncourt lui jeta le mot de gentleman qu’il avait étrangement appliqué à Jésus lui-même. La grande poésie, les beaux ouvrages courants de littérature française et étrangère, les plus éclatantes tirades de V. Hugo que P. de Saint-Victor nous déclamait avec une mémoire surprenante, quelques historiettes intimes sur des politiques véreux, de continuels retours sur Goethe ou Musset, une échappée sur les alentours du personnage dont Sainte- Beuve, — que Th. Gautier appelait son oncle en pensant à Hugo son père, — s’était occupé le matin même dans son article du Moniteur ou du Constitutionnel . des dissertations sur les poètes de la décadence romaine, car tous ces-gens là, y compris le chimiste Berthelot, savaient à fond les lettres grecques et latines, il ne fallait point pâture moins relevée pour satisfaire ces affamés de beau langage. Sainte-Beuve méritait d’ailleurs à bon droit le plein crédit dont il jouissait chez la Princesse. 11 y était gai et bon enfant pour tous, de bonne compagnie et d’attitude parfaite auprès de la très grande Dame, maîtresse de la maison, et de bon conseil, toujours sensé, redressant au besoin avec légèreté et bonne humeur les partis pris parfois excessifs de l’excellente femme, à laquelle il semblait attaché de vraie amitié. Il fallut en effet, pour que ce dévoùment se relâchât, que son importance d’ambition fût blessée au vif. L’oubli généreux des blessures, voire des piqûres, n’avait jamais été son fait, On aurait pu le savoir de vieille date, car le bon haïsseur

qu’il était ne s’était oncques piqué de miséricorde et avait toujours dégusté sa vengeance à froid. Très modéré d’ailleurs, et delà plus équitable clairvoyance dès qu’il ne s’agissait pas de lui ni de ses ennemis. En tout cas, il fut quinze ans, comment dirai-je ? le chef de la maison littéraire de la Princesse, l’arbitre de son salon de poètes, de romanciers, de critiques et de causeurs ; il y trônait, plus peut-être qu’au Palais-Royal, et il y avait, comme naturellement, le pas sur ses doyens d’âge, les de Sacy, les Ch. Giraud , se gardant bien du sans façon de suffisants malappris qu’on avait vu à d’aucuns de ses plus jeunes confrères de lettres, bientôt évincés. Certainement il apportait là, ce qui n’y déplaisait point, une certaine nuance d’opposition caustique, qui était dans sa nature, et qui pouvait passer pour de la simple indépendance, bien qu’il y entrât un grain de la défiance demihautaine et tout près d’ètre agressive de l’homme qui sent sa valeur égale aux plus prisées et qui, sans souffrir qu’on la mette à l’encan, ne permettra point qu’on la pèse ni qu’on la marchande. Qu’y avait-il en effet tenant plus de place que Sainte- Beuve dans le haut monde littéraire, lors des dernières années de l’Empire? Je me suis parfois demandé quelle eût été sa « posture », comme disent aujourd’hui nos ministres, s’il avait survécu à l’Empire et se fût trouvé face à face du nouveau mouvement littéraire qui s’est développé chez nous depuis dix ans. Ce mouvement à coup sûr ne lui était pas inconnu, puisqu’il avait chaleureusement favorisé les premiers-nés de ses chefs, Flaubert et les Concourt, très intéressants alors qu'ils étaient seuls. Flaubert, dans Madame Bovary, avait écrit pour nous gens de sa province, l’épopée, le livre sans pareil de la Haute-Normandie ; les Guoncort, avec leur style ciselé et pailleté, avaient accompli une série d’œuvres très fouillées et cherchées, et dont l’élégance foncière n’avait rien d’asservi à la manière de Balzac. M’est avis pourtant, qu’avec le nez si fin, et les sens si déliés qu’il avait, la migraine et la nausée n’eussent pas tardé à venir à Sainte-Beuve , devant le débordement de la fiente française ; et bien qu’à la fin de sa vie les odeurs un peu fortes ne lui répugnassent point, j’ai idée que le raffiné, ce pontife à son heure, de notre goût national, eût fait, avec une grimace d’impatience, quelque tressaut en arrière. On n’a point attaché une corde de démolition à la statue immense de Chateaubriand (i) pour élever Fanny ou Pot-bouille à la place ou au

( i ) J’en ai toujc urs un peu voulu à Sainte-Beuve de ses deux volumes contre Chateaubriand, bien que ce livre soir à coup sûr l’un des mieux travaillés de son œuvre; mais j’ai gardé toute ma vie pour Chateaubriand une admiration très grande, et je relis presque chaque année quelque chapitre de ses Études historiques. Cette admiration remonte loin, car je retrouve en mes papiers la réponse qu’il fit, en 1838, à une question adressée par moi à propos de la ballade du « Chevalier des Landes », dont il avait parlé dans une note : « M. de Chateaubriand a l’honneur d’offrir ses compliments empressés à Monsieur de Chennevières. La ballade du Chevalier des Landes se chante dans plusieurs parties de la Bretagne ; mais elle n’a jamais été imprimée. M. de Chateaubriand ne saurait donc indiquer à Monsieur de Chennevières le moyen de se la procurer ; il n’en sait lui-même que quelques méchantes rimes sans suite. — M. de Chateaubriand prie Monsieur de Chennevières

SAINTE-BEUVE

niveau de René. Le vrai Sainte-Beuve se délectait à des régals plus nobles et plus sains. La pourriture est faite pour être couverte de terre ; autrement la peste en vient.

Que s’est-il donc passé dans tous ces beaux esprits, voire dans ces génies de la plus féconde période de notre siècle? Leur jeunesse se développe dans une religiosité généreuse et quasi-mystique. Puis avec les années, dès qu’ils ont aspiré cet air enivrant pour l’orgueil qui suit 1830, tout ce monde supérieur qui s’est appelé Lamennais, Lamartine, Hugo, Sainte-Beuve, les voilà qui coupent court à la foi tendre et émue de leur passé, et s’en vont désormais à l’aventure de leur doute et de leur ambition. Mais, en réalité, qui des deux parts de leur vie a raison ? Laquelle est dans la vérité de Dieu, — ou la jeunesse en son expansion radieuse et sincère, avec ses sens pénétrants et complets et sa fraîche clairvoyance ? ou bien la maturité subitement desséchée par un vent d’orage, avec ses yeux tout troublés et brouillés, et qui en somme a perdu, en même temps que sasûreté d’orientation, sa pleine beauté, la sérénité de sa première force? N’est-ce pas le propre d’une vieillesse prématurée d’errer à tâtons et vacillante, et non celui des jeunes années ? Personne dans ce siècle n’a gagné à renier son passé, et les plus fidèles son restés les plus estimés.

Et qu’eût dit Sainte-Beuve avec son esprit très aristocratique, très chatouilleux sur l’indépendance et la tranquillité des lettres, d’un système de gouvernement dont l’instabilité est la base, et où le vulgaire est le maître ? Je soupçonne que la patience de ce malendurant se fût trouvée à rude épreuve, car cette provision énorme de bon sens de rare qualité qu’il portait en lui, se fût révoltée à toute heure contre la médiocrité dirigeante et toujours prête à céder à la basse niaiserie des foules, àces millions de lecteurs du Petit Journal dont on faisait tant de cas au dîner Magny. Il eût fait comrr\e Renan et Taine, il eût regretté ou rêvé une doue tyrannie amie des lettres, respectueuse de leurs loisirs et de leur influence relevante, Yotium cum dignitate, goûté sous certains pouvoirs qu’il avait dans ses heures nerveuses harcelés outre mesure : et sa peine — et non pas mince — eût été de se voir perfidement ménagé et cajolé par ces hommes d’aujourd’hui, dont personne n’eût plus vite que lui compris la nature et qu’il eût conspués intérieurement de toute l’amertume de son esprit ; mais ils auraient eu beau jeu à lui témoigner, comme ils l’ont fait en toute occasion à Renan, une reconnaissance doucereuse des principes émis par lui, et dont le plus clair et le plus offensant résultat était de leur avoir servi d’escabeau. — Bien lui prit à ce gourmet de la vie douce, bien lui prit de partir avant l’heure maudite.

d’agréer l’assurance de sa considération très distinguée. — Paris, 20 octobre. » — Ce génie ancêtre de notre siècle, le père des Lamartine et des Hugo, et de Sainte-Beuve lui-même, desNodieret des de Vigny, des Augustin Thierry, des Michelet et des Lamennais, des George Sand et des Flaubert, oui Flaubert de Salammbô, ne se doutait guère de l’honneur que son billet faisait à un curieux de dix-huit ans.

GEORGE SAND

Octobre 1884.

M. H. d’Ideville, dans le Figaro du 16 octobre 1884, a raconté, d’une façon bien émue et touchante, une visite de hasard faite par lui, dans le fond du Nivernais, à mademoiselle Thuillier, Marguerite Thuillier, la Mimi de la vie de Bohème de Murger, la petite Fadette du vaudeville emprunté au roman de madame Sand. M. d’Ideville venait de retrouver la pauvre charmante actrice des Variétés et de l’Odéon, l’un des plus délicieux et des plus purs souvenirs du temps de notre jeunesse, retirée dans une maisonnette de la petite ville de Châtillon en Bazois; la gêne et les soins nécessaires à ses cruelles souffrances ne lui avaient pas permis de conserver le modeste logis de campagne, où elle s’était d’abord recluse, il y a dix-huit ans, « et d’où l’œil embrassait les prairies et les montagnes du Morvan, et au premier plan les ombrages séculaires du vieux château de Pracontal.» — En dépit des années et des douleurs, raconte M. d’Ideville « je l’ai retrouvée tout entière avec ses yeux bleus et profonds, son sourire si triste et le timbre de sa voix enchanteresse. Mimi devenue vieille n’a rien perdu de son charme, car avec les dons que Dieu lui a prodigués, la beauté, l’intelligence, elle a reçu le plus précieux de tous, la grâce, cette séduction éternelle qui donne au sourire et au regard de l’aïeule, la puissance et le prestige qu’ils avaient à seize ans. » — Quand Marguerite Thuillier avait quitté subitement le théâtre et Paris, il y a dix-huit ans, le bruit s’était répandu, bruit fondé sur sa piété bien connue, qu’elle était entrée en religion ; puis plus tard on avait annoncé sa mort. Sa mort, la vérité ne valait guère mieux ; la malheureuse jeune femme, brisée par le terrible métier où elle s’était toute dépensée, corps et âme, souffrait d’affreux rhumatismes dans la tête et d’une maladie de cœur, et, toute jeune et en pleine renommée, elle était condamnée, jusqu’à l’épuisement de sa vie, à un martyre sans trêve et à la solitude perpétuelle. La Providence lui avait, par bonheur, ménagé un trésor et une consolation dignes d’elle, « Ma vie est un tissu de douleurs, disait-elle à M. d’Ideville; je suis cependant privilégiée et Dieu m’a bénie, puisqu’il a mis auprès de moi la plus dévouée des compagnes, c’est elle qui me fait vivre ; sans elle, je m’en irais demain. » Cette compagne, cette incomparable Alêxandrine, cette sœur de charité, qui ne l’a pas quittée un moment depuis vingt-cinq ans, c’est elle dont madame Sand va parler tout à l'heure, comme n’étant guère plus valide que sa maîtresse. Madame Sand, en effet, s’était prise pour la pauvre petite Fadette, d’une tendresse vraiment maternelle. Elle veillait de loin sur elle et ne l’avait jamais abandonnée ; son grand cœur devait cela d’ailleurs à la plus exquise incarnation des naïves héroïnes de

GEORGE SAND

ses romans rustiques. Informée mieux que personne de la détresse qui s’en allait toujours croissant autour de sa protégée, la bonne châtelaine de Nohant crut, en 1876, que le moment était venu de faire appel à ses amis ; — ce m’est une occasion d’en dire deux mots et de citer quelques billets que j’ai reçus de l’excellente femme dans l’intérêt de sa pauvre petite Margot.

J’avais rencontré souvent madame Sand aux dîners Magny, où elle se montra un temps assez assidue, — où, pour faire valoir sa tête superbe, ses coiffures n’étaient pas encore tout à fait dépourvues de coquetterie ; et où, quasi sans parler, car elle n’était pas bavarde, elle semblait se complaire à écouter les gais propos, plus mesurés en sa présence, de brillants causeurs de sa famille intellectuelle. pleins des respects les plus attentifs et d’une sorte de vénération pour elle. Eugène Lambert, le peintre des chats et l’un de ses plus dévoués amis et de ses plus familiers, l’avait plusieurs fois amenée dans mon cabinet, aux Champs- Elysées, pour s’y reposer un moment de la fatigue d’une visite au Salon, en fumant une cigarette. Il était d’ailleurs impossible de la voir sans l’aimer, cette bonne et indulgente madame Sand, indulgente jusqu’à trouver du chevaleresque dans Etienne Arago. Mon admiration était profonde pour son génie d’écrivain. Ses paysanneries berrichonnes, surtout, que j’avais lues naguère dans l’une des heures les plus poignantes de ma vie, m’avaient comme en secret et sans qu’elle eût à s’en douter, personnellement attaché à elle ; Toulmouche et Fromentin et tous ceux qui l’approchaient à Nohant ne tarissaient pas sur sa simplicité de grand’ mère et sa cordialité d’amie ; c’est dire que jamais personne ne s’était trouvé dans une telle disposition et une si bonne envie de lui être agréable, quand, ne l’ayant pas rencontrée depuis dix ans, je reçus cette première lettre :

« Cher marquis, — voulez-vous me permettre de vous présenter une supplique? Mademoiselle Marguerite Thuillier, cette pauvre petite paysanne bretonne, pieuse et fière, cette éminente et touchante actrice qui a si longtemps travaillé et qui n’a jamais spéculé comme tant d’autres, vit au fond du Nivernais, dans une petite maison où elle s’est tirée jusqu’ici d’affaire, avec une petite bonne dévouée, grâce à une pension de 2000 fr. du Ministère, et à une représentation à son bénéfice, qui lui a permis d’acheter la maisonnette et quelques meubles. Mais la voilà infirme et la petite compagne ne vaut guère mieux. S’il était possible d’augmenter de cinq cents francs la pension, ce serait une bonne œuvre et ce secours rendrait peut-être à la vie et à la santé une créature intéressante, digne d’estime et qui a rendu de grands services à l’art et aux artistes. Faites votre possible, vous qui êtes si bon, et permettez-moi d’espérer que vous me pardonnerez ma confiance en vous. Nous vous avons si souvent lu, ma petite-fille et moi, qu’il me semble que je vous ai vu hier et que vous ne m’avez pas oubliée. — A vous, d’un cœur dévoué» — George Sand. — Nohant, 27 janvier 76. — Madame Thuillier, à la Bouaine-Châtillon en Bazois. Nièvre. »

Je répondis naturellement et bien sincèrement à madame Sand, que j’allais faire de mon mieux pour grossir un peu, selon ses désirs, la pension de sa protégée. La chose n’était point si facile, les pensions de 2000 fr. étant déjà chose rare sur la liste des secours. De là, nouvelle lettre :

« Il n’y a rien d’aimable et de bon comme vous, cher marquis. Je le savais bien. Je le sais une fois de plus. Vous ferez le possible, j’en suis sûre. Hélàs ! le Ministre ne sait pas que le vivre a doublé de cherté jusqu’au fond de nos provinces et que le paysan lui-même, malgré son effrayante sobriété, ne peut plus vivre avec les anciens salaires. Ils nous demandent le double, et en faisant le calcul de ce que nous dépensons nous-mêmes, nous reconnaissons qu’ils ne peuvent nous demander moins. Mais les malades et les infirmes, les invalides du travail ? Marguerite Thuillier est de ceux-là, et elle vend ses nippes pour subsister. Quand elle n’aura plus rien à vendre? Je ne l’abandonnerai pas, mais je suis si vieille ! Savez-vous que je vais sur mes 72 ans ? Prenez-la sous votre protection, je vous lègue cette infortune. Une femme de théâtre charmante et célèbre, qui ne s’est jamais vendue, bien qu’elle ait débuté enfant et qu’elle ait vécu sur les planches, vous n’en trouverez pas beaucoup qui aient de tels droits à votre sollicitude. Merci encore, et soyez sûr que, quand j’irai à Paris, je serai heureuse et fière de vous serrer la main de tout mon cœur.. — George Sand. — Nohant, 2 février 76. »

De son côté, la pauvre petite infirme m’écrivait : « Châtillon en Bazois,

5 février 1876. — Monsieur le marquis, la chère madame Sand, dans sa bien veillante amitié, qui ne se dément jamais, veut bien me communiquer votre excellente lettre, je suis si profondément touchée des sentiments d’intérêt qui s’y trouvent exprimés, que je ne puis résister au désir de vous en témoigner toute ma reconnaissance ! Je me sens vraiment tout attendrie, me croyant si parfaitement oubliée, de voir que l’on veut bien me conserver quelques bons souvenirs; c’est, je vous l’assure, une douce consolation dans mon exil. — Merci du fond de mon cœur, Monsieur le marquis, pour cette consolation et pour tout ce que vous voulez bien faire pour moi. Puissiez-vous réussir ; vous apporterez un peu de soulagement dans ma triste et difficile existence. — Soyez persuadé, Monsieur le marquis, quoi qu’il puisse advenir de vos bienveillantes démarches, que je vous serai toujours bien sincèrement reconnaissante du généreux essai que vous aller tenter pour venir en aide à une pauvre malade. — Veuillez agréer, je vous prie, Monsieur le marquis, avec l’expression de ma profonde gratitude, l’assurance de ma haute considération. — M. Thuillier. »

Le Ministre voulut bien m’accorder ce supplément de secours à l’artiste si tendrement aimée et si regrettée de tout Paris, à l’infirmité précoce de laquelle on n’avait pas, semblait-il, le droit de refuser un soulagement aussi minime; de là ce dernier billet de madame Sand :

« Mon cher marquis, je reçois une lettre de Marguerite Thuillier (ma pauvre

GEORGE SAND

petite Margot) qu a reçu son secours et qui est tout émue et reconnaissante de vos bontés. Je viens encore vous tourmenter, mais cette fois-ci, c’est plus aisé à faire et tant d’autres se le permettent ! 11 s’agit de ne pas faire placer trop haut le tableau de madame Calamatta, la mère de ma chère belle-fille. Cette maman a bien du talent et j’appelle un regard de vous sur sa peinture. Vous verrez que cela n’est pas médiocre et qu’elle sait beaucoup. Elle commence à bien vendre et à être appréciée. Mais, pour retrouver dans son talent des ressources que son état maladif avait longtemps suspendues, il ne faudrait pas que, comme l’année dernière, son tableau fût impossible à voir. Cette fois-ci, c’est encore un petit cadre très fini : un mètre de long sur une hauteur beaucoup moindre. Faites, cher marquis, qu’elle n’ait pas le chagrin et le découragement de l’année dernière. C’est une artiste intéressante et une femme de mérite. Toute la famille vous sera reconnaissante, et je vous aimerai, s’il se peut, davantage. — George Sand. — Nohant- La Châtre. Indre. 20 mars 76. »

Ce même jour du 20 mars, mademoiselle Thuillier m’écrivait de son côté : « Je suis heureuse de vous annoncer que je viens de toucher les 250 francs que votre bonne intervention m’a fait obtenir. Merci mille fois du bienveillant intérêt que vous avez bien voulu m’accorder et qui me vient si fort en aide. Puissiez-vous me le conserver ! Pour moi je garderai toujours le souvenir de vos bontés, etc. » et au mois de septembre, nouvelle lettre de remercîment pour le second semestre : « Permettez-moi de vous supplier de vouloir bien continuer à vous souvenir de la pauvre malade qui vous doit tant, en lui conservant votre haute protection... »

Pauvre Marguerite Thuillier, qui m’avait, dans/u Vie de Bohème, rempli les yeux de vraies larmes, madame Sand, en me la léguant, m’avait donc cru plus éternel que je ne me croyais moi-même? J’ai appris par M. d’Ideville que mes successeurs, meilleurs républicains que moi, avaient rayé de leur liste de secours la protégée de madame Sand. J’aurais pensé qu’ils devaient mieux que cela à sa mémoire. Elle fut, hélas ! une des leurs, et la plus glorieuse de tous. Mais, moi, je n’avais songé à satisfaire en elle que la femme au cœur d’or, tendre et active pour toutes les infortunes. Et puis aussi, je payais la dette de mes larmes du temps passé.

P. S. — 30 juillet 1885. — Elle vient de mourir, au bout de ses longues douleurs, la pauvre Marguerite Thuillier, dans sa triste retraite de Châtillon en Bazois. La presse de Paris s’est souvenue et, elle aussi, lui a payé sa dette.

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