‹ Souvenirs d'un directeur des Beaux-Arts (volume 3)Chapitre 55 sur 89 · POULET-MALASSIS · texte numérisé non relu

POULET-MALASSIS

Octobre 1882,

Je ne m'en cache pas, j’ai beaucoup aimé Poulet-Malassis. C’était un vrai Normand d’Alençon, esprit chicanier, aigu et fin comme une lame, haïssant la justice, mais la haïssant de tout son cœur, non pas républicain, mais socialiste, et anarchiste, très bon ami et très fidèle, mais aimant surtout les audacieux et les indomptés ; voire ne les détestait-il pas un peu corrompus, gouailleur, se plaisant aux farces malignes, très aristocratique de nature, et méprisant le bourgeois, pour.le moins autant que l’exécrait Baudelaire ; bohème et barricadier, toute révolte l’attirait, et il la poussait selon sa nature, gaiement, aigrement et bravement jusqu’à la route de Lambessa. On l’en put faire revenir à temps, — dès la station des pontons de Brest; — mais il n’était que temps, et l’Empire, entre nous, ne put se vanter d’avoir été généreux pour un repentant, car jamais ne fut gracié un plus rebelle et plus revêche à l’Empire, ou plutôt à tout gouvernement d’ordre. De très grande et très vieille noblesse de lettres, puisque les Malassis n’avaient cessé d’être imprimeurs dans notre province de Normandie et quasiment dans toutes les villes de cette province depuis le xvie siècle, et que l’un de ses ancêtres avait été appelé à Alençon par Marguerite de Navarre, pour lui imprimer une Bible; son intelligence très distinguée, très délicate, très raffinée demeura jusqu’à la fin passionnée pour les lettres, pour les beaux livres, pour les belles œuvres de l’art et de la typographie. Toujours jeune même en cela, toujours révolutionnaire. Il a été l’un des précurseurs de tous ces charmants éditeurs de la littérature nouvelle, les Lemerre, les Jouaust ; il a remis en honneur les livres bien faits, les fines éditions, le luxe Elzévirien appliqué à la jeune génération de nos poètes et prosateurs fantaisistes contemporains ; les Banville, les Baudelaire, les Leconte de Lisle,les Asselineau, les Monselet, les Champfleury, les Al. Weill, JesHip. Babou, et les L. Lacour ont été ses pensionnaires et ses commensaux alors qu’il venait de s’associer à son beau-frère de Broise; et je me rappelle combien était hospitalière cette maison d’Alençon et combien chère lie on y faisait et comme bien meublée y était la cave. On allait delà, il est vrai, en prison dans le donjon du vieux château des ducs, pour une publication des mémoires de Lauzun, et le bon et loyal et profondément honnête de Broise n’en était pas plus fier ni plus flatté des frasques aventureuses de qui compromettait ainsi son nom respecté. Mais sa sainte femme de mère, une mère antique et sa sœur madame de Broise n’en adoraient pas moins leur Auguste. Quel beau portrait d’ailleurs eût peint Vandyck, en son temps, de cette tête élégante et allongée, de ces yeux bleu clair si gais et de cette bouche riante, de ce nez fin et droit et

Page 1