AUG. POULET-MALASSIS
de ces cheveux et de cette barbe poussant le blond jusqu’au roux flamboyant ! — Tant que sa jeunesse s’était écoulée à Alençon, son érudition très nourrie, très agissante s’était intéressée aux choses de sa province; de là la grande publication avec L. de la Sicotière du « Département de l’Orne archéologique et pittoresque », et plus tard l’édition nouvelle d’Odolant Desnos, et il collectionnait comme tout le monde, mais avec plus de goût que personne, les vieilles faïences de nos potiers français.
Vint l’heure où il pensa devoir installer à Paris sa librairie d’écrivains contemporains ; il l’organisa d’abord rue des Beaux-Arts, au fond d’une cour, assez modestement ; puis il la transporta rue Richelieu, au coin du passage des Princes et la génération de ce temps-là se souvient du fameux poêle en faïence de Deck et des médaillons peints qui décoraient les lambris de ce magasin élégant où l’on reconnaissait l’ami actif et précieux des artistes nouveaux : les Carolus Duran, les Fantin-Latour, les Bonvin, les Courbet, les Lafond, les Alph. Legros, les Méryon, les Bracquemond ; et déjà ce côté l’attirait singulièrement et il s’en allait partout recueillant et vantant les tableaux et les eaux-fortes de ses préférés. L’un des premiers portraits de Carolus Duran a été celui de la mère de Malassis. C’est lui qui aura inauguré à Paris et à Londres le commerce des eaux-fortesde Bracquemond, de Legros et de Méryon, qu’a si bien continué et développé notre ami Thibaudeau. L’horreur taquine qu’il avait des juges, et que les procès de L. Lacour et de Beaudelaire n’étaient point faits pour calmer, l’induisit en cette manie des publications clandestines et inavouables en Belgique et en France, qui n’ont pas été le bel endroit de sa vie ; mais que voulez-vous, c’était plus fort que lui ; c’était sa manière de harceler la justice et aussi les bureaux de la presse impériale. Dans ses allées et venues vers la Belgique il avait fait rencontre de la femme intelligente et courageuse qui fut la compagne de ses dernières années. Il va sans dire que dans ses entreprises de librairie où il avait fait montre de tant d’initiative, il n’avait pas fait fortune ; pis que cela, il avait compromis celle de tous les siens. Sauf les livres de Baudelaire, de Banville et de Champfleury, ce qu’il publiait ne se vendait pas. N’eut-il pas l’idée, le malheureux, de faire un volume d’un choix de mes Contes normands ? il me donna pour prix de cette édition deux ou trois dessins, qu’il avait eus de ses amis, l’un de Bracquemond, l’autre de Courbet. Je ne peux donc me reprocher d’avoir, pour mes droits d’auteur, contribué à sa ruine ; mais il ne retrouva Certainement dans cette affaire ni le déboursé du papier ni celui de l’impression. Sa fin fut triste et difficile ; il languit longtemps, de la phtisie qui l’emportait. Il dut vendre peu à peu les raretés de sa bibliothèque, et les curiosités qui ornaient les murs de son petit rez-de-chaussée dans la maison de la rue de Grenelle qui s’ouvre par la porte de la fontaine de Bouchardon. Il m’avait demandé dans une lettre touchante et fière, que j’eus la sottise de communiquer à Bardoux qui ne me l’a jamais rendue, de lui obtenir une souscription à sa dernière publi-
cation, les Lettres de madame de Pompadour. Cette souscription qui devait parer aux dépenses d’un voyage rêvé par lui, cette souscription que j’avais sollicitée de toutes mes forces, je n’en pus arracher qu’une bribe (5 ou 600 francs) tant au ministre qu’à mon confrère Watteville, lesquels n’y mirent qu’une médiocre bonne volonté, et encore cette piètre somme n’arriva-t-elle qu’à sa veuve de longs mois après la mort de mon pauvre Malassis. Il avait, cela va sans dire, beaucoup connu le Gambetta des brasseries. Sa malheureuse femme sans ressources alla plusieurs fois frapper à la porte du dictateur, à son hôtel de la rue de la Chausséed’Antin, et aux heures impossibles où il recevait d’ordinaire. Elle ne put jamais en obtenir une apostille, ni même approcher du tout-puissant, jadis familier de son mari. Et pourtant, chacun en est convenu, ce Gambetta n’était pas des pires. Mais ainsi va le monde et la gratitude des politiques.
BARON TAYLOR
Notice lue à l’Académie des Beaux-Arts , dans la séance du 10 décembre i88r.
Messieurs,
L’éloquente notice sur le baron Taylor, qui a été lue dans votre séance publique du 30 octobre 1880, par no re cher secrétaire perpétuel, aurait certes dû m’interdire l’obligation de recommencer devant vous une étude pareille sur le même personnage ; mais il est des hommes dont l’éloge ne fatigue ni ne s’épuise ; et votre compagnie d’honnêtes gens, spécialement éprise des œuvres du beau, n’est pas de celles qui se lasseront d’entendre deux fois la louange des œuvres du bien.
La figure du baron Taylor restera, dans notre souvenir à tous, l’une des plus particulières qu’aura connues votre Académie. La jeunesse de notre siècle fut héroïque, généreuse, pleine de beaux rêves et de turbulence; sa maturité éclatante fut vouée aux efforts les plus courageux pour l’amélioration du bien-être humain, à toutes les espérances orgueilleuses, à tous les progrès positifs de la science, à toutes les glorifications du pays par les lettres et par les arts. Sa vieillesse, il est vrai, quelque peu désillusionnée, s’achève, pour beaucoup d’entre nous, dans le trouble des âmes et le vague découragement d’une nation jadis habituée à lire sa prospérité dans tous les deux et qui paraît craindre aujourd’hui d’avoir perdu son étoile. Il semble toutefois naturel qu’en une telle époque, qualités et défauts aient été taillés tout d’abord à la mesure de cette exubérance d’ac-
LE BARON TAYLOR
tion, de cette agitation toujours visant au grand, à l’utile, au patriotique. M. le baron Taylor a été l’incarnation sincère, la vivante expression des plus honorables instincts de son temps. Son activité native et prodigieuse se porta vers tous les points où son esprit alerte et novateur, attentif à tous les courants nouveaux qui travaillaient le pays, sentit qu’il y avait quelque chose à faire pour la brillante génération à laquelle il appartenait. Il fut tout : soldat, peintre, homme de lettres, dramaturge, administrateur de théâtre, inspecteur général des beauxarts, collectionneur, bibliophile, voyageur, diplomate, missionnaire d’art, archéologue, curieux, en un mot, de tout ce que l’esprit, et l’art, et la science peuvent enfanter d’excellent, et enfin, et par-dessus tout, homme de patriotisme et de bienfaisance infatigable. Nul, je le répète, n’a plus été de son temps, mais comme on doit en être, c’est-à-dire qu’observateur délié de ses besoins, devinant à demimot ses aspirations, il servit son temps sans hésitation et d’un cœur brave et élevé dans tout ce qui pouvait lui être honnêtement profitable. Il fut des premiers qui comprirent qu’au milieu des tiraillements contemporains, l’art était peut-être le plus grave des intérêts de la France. Il ne connut guère d’autre parti que celui de l’art; par là, il se montra indifférent et supérieur aux partis politiques ; par là il mérita le respect et la faveur de tous les gouvernements.
Indifférence trop justifiée, Messieurs, par ce dont avait été témoin cette longue vie de 90 ans,quivadu5 août 1789 au 6 septembre 1879, (îu'> dès son début,
a pu voir, avec des yeux qui de bonne heure ne s’étonnent plus de rien, Charette à Nantes marchant à l’exécution ; Napoléon Ier conduit au sacre de Notre-Dame ; les armées alliées sous les murs de Paris, à la défense desquels prenait part le sous-officier de la garde mobile ; puis Louis XVIII repoussé par le 20 mars vers Gand, où le jeune garde du corps suivait le roi et s’attachait avec son camarade d’atelier, M. de Cailleux, au général marquis de Lauriston. Celui-ci, lors du retour en France, leur continuera sa faveur dans la maison du roi, et leur préparera leur fortune à tous deux dans l’administration des beaux-arts dépendant alors de la liste civile. Il est vrai que, cinq ans après, ils lui payeront bien ce patronage, en lui dédiant les Voyages pittoresques dans T ancienne France, sur lesquels ils comptaient avec raison pour honorer leur propre carrière. — A partir de ce jour, M. Taylor jouira successivement de la pleine et entière confiance de Charles X, de Louis-Philippe, de Napoléon III, des présidents de notre dernière république, sans que ces chefs d’Etat songent d’ailleurs à lui demander jamais, sans qu’il songe à leur jamais offrir que ce qui échappe à l’instabilité naturelle des gouvernements, c’est-à-dire d’utiliser ses forces et son expérience, son courage et sa ténacité pour le plus grand honneur de l’art, c’est-à-dire du pays.
Nous qui ne l’avons connu que durant la seconde moitié de sa vie, nous ne saurions oublier, Messieurs, cette tenue très distincte que le baron Taylor garda jusqu’en ses derniers jours, cette allure droite, nette, vive, ingambe, la tête
et la voix hautes, cette mise, comment dirai-je? ajustée, qui formait comme une enveloppe spéciale de son caractère et qui sentit toujours, par je ne sais quoi, le costume à la fois de l’officier de la Restauration et de l’homme de cour de la même époque. Je n’entends pas en médire par là, car, à mon sens, cette Restauration, par la courtoisie de ses mœurs et la politesse de son esprit, par la générosité et l’honnêteté de ses tendances, par la probité et le patriotisme de ses actes, est la maîtresse période de notre siècle, et bienvenus dans notre souvenir sont ceux qui ont pu nous en rappeler les délicates et nobles manières. — - Il est certain que la carrière militaire flattait vivement par certains côtés les instincts de M. Taylor, puisque nous le voyons lui rester trente ans fidèle, et qu’après ses longues attaches à l’état-major de la garde royale, soit à Paris, soit durant la guerre d’Espagne, il appartenait encore à la même arme en 1843, avec le titre de chef d’escadron. Si j'insiste, plus que de raison peut-être, sur ce point d’apparence secondaire en sa vie, c’est qu’il me semble que les habitudes de précision, de décision et d’impertubabilité militaires ne lui auront pas été inutiles dans la conduite souvent pleine d’imprévu de ses entreprises ; de même que les négociations confiées à l’officier d’état-major l’auront admirablement préparé à la diplomatie de ses missions d’art.
Ce Français, l’un des plus français qui furent jamais, Isidore-Justin-Séverin Taylor, était né à Bruges, d’un père de noble race irlandaise et d’une mère de très ancienne lignée flamande, je ne m’arrête pas à ce que cette famille eut à souffrir de nos troubles révolutionnaires, durant lesquels Charles Walwein, oncle maternel du baron Taylor, fut assassiné à l’Abbaye lors des massacres de septembre. Je crois toutefois que cette origine irlandaise n’a pas été pour rien dans la vivacité du sang et de l’imagination de celui qui devait assurer la grande illustration de son nom et payer si généreusement chez nous la naturalisation française donnée à sa famille. M. Delaborde attribue certainement avec justice à l’influence que dut exercer sur ce jeune esprit l’éducation paternelle, quand Héli Taylor avait quitté Paris, peu de temps après son mariage, pour s’en aller donner dans les Pays-Bas des leçons de langue et de littérature anglaises, la prédilection qui remplit toute la jeunesse de son fils pour la sombre et outrancière poétique, alors en pleine vogue de l’autre côté de la Manche, et qui en fit, longtemps avant l’explosion de 1820, le mieux armé, le premier en date et le moins hésitant de nos plus violents romantiques. N’était-il pas en effet le mieux préparé par sa conviction profonde et passionnée, sa conviction d’enfance, aux grands services que le romantisme allait lui devoir, soit dans les choses de théâtre, soit dans l’âpre mêlée des luttes littéraires? Et comme à ce mouvement de la littérature moderne de l’Angleterre se trouve indissolublement liée la chaleureuse impulsion historique donnée par Walter Scott, invasion si profitable à notre propre histoire, puisque d’elle datent les travaux de nos Thierry et de nos Michelet, on peut dire
LE BARON TAYLOR
que l’éducation anglomane de M. Taylor a donné à sa double initiation de lettré et d’archéologue une unité sans ambages, que nul autre Français ne pouvait alors apporter à la grande cause de la génération qui entrait en scène.
M. Taylor, l’action même, était né voyageur. Depuis ces escapades d’enfant de Sèvres à Nanterre, passant par « l’immensité du paysage » de Gennevilliers, et les « énormes précipices » du Mont-Valérien, dont sa famille a retrouvé le récit poétiquement enthousiaste, et dont vous a parlé, avec tant de bonne humeur, notre secrétaire perpétuel, la vie du baron Taylor n’a été qu’un infatigable va-etvient à travers toutes les régions où l’art avait à voir et réclamait la description de ses monuments. A vingt ans, sous le premier Empire, il parcourait déjà la Belgique, berceau de sa famille maternelle, l’Allemagne et l’Italie alors exaltées par madame de Staël; puis, quand sont accomplis les événements des Cent-jours , il visite, de 1 8 1 6 à 1819, la Hollande, l’Angleterre, l’Ecosse et l’Espagne, cette Espagne vingt fois revisitée depuis; plus tard, en 1823, il sera envoyé jusqu’à Lisbonne et à la Corogne. Mais la Méditerranée, qu’il a vue des côtes de Carthagène, va devenir désormais son lac particulier et il en connaîtra tous les rivages célèbres. De là, tous ces beaux livres énumérés par ses biographes, et qui, durant vingt ans, racontent les pérégrinations du peintre antiquaire : en 1826, Voyage pittoresque en Espagne, en Portugal et dans le Maroc (de Tanger à Tètouan); — en 1837, la Syrie, l’Egypte, la Palestine et la Judée; — en 1841, Pèlerinage à Jérusalem; — en 1843, Voyages en Suisse, en Italie, en Sicile, en Angleterre, en Ecosse , en Allemagne, en Grèce, etc. ; le Voyage sur la côte d’Afrique, etc., etc. Mais ce ne sont point ces itinéraires-là, où il avait été précédé par Chateaubriand, Choiseul-Gouffier, Champollion, et tant d’autres poètes et savants illustres, qui devaient faire le plus d’honneur à sa mémoire; il avait trouvé mieux, tout jeune encore, à plus courte distance ; sans sortir des frontières de la patrie, il avait découverttoute une France à décrire et à révéler à ses enfants, la France de nos pères, celle de nos monuments nationaux ; et il allait appliquer à cette découverte toutesles ressources de la lithographie, introduite récemment en France par Senefelder, art nouveau, se connaissant à peine lui-même, que M. Taylor, mis de bonne heure en relation avec son inventeur, allait, presque du premier coup, pousser à son apogée, et qui devait, pour bien dire, mourir avec lui.
Dans la notice que vous vous rappelez tous, Messieurs, et où M. Perrin paya sa dette à M. de Cailleux, auquel il venait de succéder ici par vos suffrages, vous vous souvenez de la description charmante que notre cher confrère vous donna du tableau de M. Heim, Charles X distribuant les récompenses aux artistes à la suite du Salon de 1824. Enumérant les personnages qui, ce jour-là, en janvier 1825, font cercle autour du roi-gentilhomme dans le salon carré du Louvre, réunion à jamais mémorable de ce que l’art du dix-neuvième siècle devait dès lors fournir
de plus noble et de plus généreux à la France, notre confrère signale à leur ordre
Charles Nodier et le baron Taylor; on les reconnaît en effet, presque voisins l’un de l’autre, dans le groupe des illustres curieux qui se tiennent au fond de la salle, debout sur des banquettes. Il faut d’ailleurs se souvenir que M. Taylor, créé chevalier, dès 1822, pour récompenser le premier volume de l’ouvrage dont nous allons parler, obtint une médaille de seconde classe à ce Salon de 1824. Dans cette foule de célébrités, qui, la cérémonie le veut, appartiennent presque toutes à l’art, je ne vois guère que Nodier qui y représente les lettres ; et encore, dans la pensée de M. Heim et par le voisinage de M. Taylor, il n’est point douteux pour moi que Ch. Nodier ne figure ici qu’à titre de collaborateur des Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France. Le troisième associé de la colossale publication, M. de Cailleux, n’était séparé de ses collègues que par la gravité des fonctions, qui, en pareille solennité, le plaçaient, comme secrétaire général des musées, dans le voisinage du roi, derrière le comte de Forbin, l’élégant directeur de ces musées. Les Voyages pittoresques ont été la grande œuvre d’intérêt national du baron Taylor, celle où les deux hommes qui étaient en lui, l’artiste avec l’archéologue, se sont rencontrés le plus haut.
Certes, les protestants du seizième siècle avaient cruellement mutilé nos monuments religieux ; certes, les transformations et les proscriptions implacables des goûts et des dégoûts de la mode depuis Louis XIII jusqu’à Louis XVI avaient détruit et dévasté chez nous bien des merveilles précieuses du moyen âge et de la Renaissance ; mais aucun esprit de ruine et de haine, mais aucune tempête furieuse, aveugle et renversant tout sans obstacle ni merci, n’avait, comme la révolution de 93, ébranlé jusque dans leurs fondements les plus magnifiques édifices de notre art national et balayé du même tourbillon les œuvres inestimables qui en décoraient les murailles. Il est juste de dire qu’il se trouva deux ou trois bons citoyens par province, qui, au péril de leur vie, se jetèrent dans cet ouragan terrible pour conserver au pays les débris qu’ils pourraient sauver du génie de nos ancêtres ; et en tête des noms de ces courageux patriotes, il faudra toujours et toujours citer celui qui nous est sacré à tous, d’Alexandre Lenoir, le père de notre cher collègue.
L’autorité d’alors se préoccupa elle-même de tant de désastres, un peu tard, il est vrai, et donna ordre de recueillir les épaves dans les musées de la nation. Le jour où revint l’accalmie, et quand on put se rendre compte des ravages irrémédiables et des trésors anéantis ou dispersés, une réaction naturelle s’opéra dans les esprits, et le goût public, échauffé par ces Revoil et ces Richard dont nous parlons aujourd’hui à la légère, mais qui alors accomplirent une tâche de mode salutaire, commença à s’éprendre de ce qu’il avait méprisé la veille. Tiraillé entre une antiquité décrépite et un moyen âge où l’étude de nos anciennes mœurs françaises, dont la Restauration semblait un rajeunissement, se présentait à lui sous des formes poétiques et idéales, il choisit le moyen âge. Ce fut à ce moment et sous ces
LE BARON TAYLOR
influences essentiellement favorables, que M. Taylor conçut le projet de sa grande et luxueuse publication.
Les deux premiers volumes, consacrés à la Haute-Normandie (1820-1825) avaient décidé pour l’avenir l’immense et légitime succès de l’œuvre. Le texte de ces deux volumes portait le nom de Ch. Nodier; mais ce loyal collaborateur y faisait dès l’abord la part de celui qui avait assumé la charge d’une si lourde entreprise, en écrivant à la dernière page du tome II : «Je dois plusieurs chapitres tout entiers à mon ami Taylor, et tout ce qui concerne, dans l’ouvrage, la description et l’analyse des objets d’art lui appartient sans partage. » Et, en 1843, Nodier ne se lassait pas de répéter : « Depuis les deux premiers volumes, M. Taylor a rédigé et publié seul les dix ou douze volumes de cet immense ouvrage qui ont paru jusqu’ici ; je n’y suis pas pour une ligne. » Dans les deux volumes de la Haute-Normandie, parmi les cinquante noms de dessinateurs qui contribuèrent à leur illustration, on trouve, outre le sien et celui de M. de Cailleux, lequel fournit de loin en loin des dessins d’architecte, les noms de Visconti, Carie et Horace Vernet, Picot, Isabey, Baltard, Fragonard, Xav. Leprince, Devéria, |. Alaux, Géricault, R. -P. Bonington, E.-H. Langlois, Atthalin, Daguerre, Ciceri, Bergeret, Mauzaisse, Wattelet, et de tous ces peintres d’intérieur, dont il avait plus familièrement que personne connu les ateliers et apprécié les habiles crayons. Plus tard, il en est plus d’un entre ces derniers dont l’association, fondée par lui en 1844, aurai soutenir la vieillesse, privée de travaux par la concurrence des procédés nouveaux, alors que la grande publication organisée jadis par ses soins avait été, au temps de leur jeunesse, l’occasion de l’explosion de leur talent spécial et d’une popularité passagère.
Dix-neuf volumes ont été publiés : après la Haute-Normandie, sont venus la Franche-Comté, l’Auvergne, le Languedoc, la Bourgogne, la Picardie, la Bretagne, le Dauphiné, la Champagne. Et dans cette série d’in-folio, où se joue à travers les chroniques de nos provinces la science bénédictine, on retrouve à côté de ceux qui avaient déjà illustré les deux volumes de la Normandie, les Vernet, les Bonington, etc., les noms de quasi tous les artistes renommés qui ont donné en notre siècle sa popularité à l'Ecole française, et que M. Taylor avait eu à cœur d’attacher à son œuvre par quelque précieux morceau de leur main : Ingres, Percier, Granet, Brascassat, Charlet, Eug. Isabey, Tony Johannot, Turpin de Crissé, Célestin Nanteuil, Dauzats, Harding, Fielding, Eug. Ciceri, et nos chers collègues, Questel, Signol, Albert Lenoir, et les architectes des ateliers les plus divers : Danjoy, Viollet-le-Duc, Blouet, Nicolle, Lassus, Boesvilwald, Duthoit, Daniel Ramée, et toujours ses fidèles suivants : Daguerre, Bouton, Justin Ouvrié, Alaux, etc., etc. Même au milieu des laborieuses et tiraillantes préoccupations de ses œuvres de bienfaisance, jamais M. Taylor ne renonça à la poursuite de sa colossale entreprise, et comme s’il était naturel à l’érudit vieillis-
ara de revenir, pareil au fauve blessé, mourir à son point de départ, M. Taylor avait tenu à terminer, en ses tout à fait dernières années, le troisième volume consacré par lui à cette Normandie, qui avait, soixante ans plus tôt, ouvert le cycle de ses pèlerinages à travers les ruines romantiques et les merveilles pittoresques de notre pays.
Quand j’indiquais tout à l’heure que les Voyages dans l’ancienne France avaient créé et vu mourir un art, c’est plutôt deux arts que j’aurais dû dire ; car personne aujourd’hui ne peut se dissimuler la fin irrémédiable de ce genre que nous avons vu si florissant en notre jeunesse, et qui, après avoir été illustré jadis par Peter Neefs et Steenwick, par Canaletti et G-uardi, Panini et notre Hubert-Robert, avait joui, durant la première moitié de notre siècle, d’une faveur méritée : je veux parler des peintres d’architecture, de leurs vues d’intérieurs ou de ruines antiques, et il me suffira de vous rappeler les noms de Granet, de Forbin, de Daguerre, de Bouton, de Joyant, de Sebron, de Ch. Giraud, de Dauzats que nous retrouvons partout aux côtés de M. Taylor en ses voyages aventureux, l’inséparable et actif collaborateur de toutes ses entreprises, de Justin Ouvrié, le filleul du baron, et sur la carrière duquel il a tendrement veillé jusqu’au bout. Elle est bien morte, en effet, cette peinture des monuments, morte avec toute la légion d’habiles dessinateurs qui la secondaient et la traduisaient dans les mille publications du temps. La photographie l’a tuée, sans nous rendre pourtant l’utile coloration de ces édifices eux-mêmes, qui n’était pas sans ajouter un charme souvent bien poétique aux lignes et aux proportions qui en font la beauté essentielle ; mais il faut avouer que' la grande œuvre des Voyages romantiques, basée sur les effets ingénieux, mystérieux et grandioses, sur l’interprétation parfois idéale des chefs-d’œuvre de l’architecture nationale, aura fait à cet art, où l’émotion humaine et plus particulièrement littéraire entrait pour beaucoup, des funérailles vraiment magnifiques.
Dans la disposition générale des esprits, dans le courant irrésistible des études archéologiques qu’elle avait tant contribué à ouvrir, la marche et le déroulement de cette vaste publication étaient si nécessaires, que pour la hâter ou la compléter, semble-t-il, des publications de même nature surgirent dans toutes nos provinces; et c’est à elle qu’il faut rattacher, comme à l’œuvre mère, toute cette foule de recueils luxueux, lithographiés ou gravés à l’eau-forte, qui, depuis cinquante ans, se sont donné pour tâche de conserver le souvenir des plus intéressants édifices, civils et religieux, épars sur le sol de la France, et dont un grand nombre, hélas ! ont déjà disparu, ou se sont un peu plus enfoncés dans la ruine et la poussière inévitable des âges.
N’hésitons pas à rendre en tous cas à l’initiateur ce qui lui est dû, et à affirmer que quand, après 1830, pendant que M. Taylor était tout entier au transport de l’obélisque de Luxor, MM. Guizot et Duchâtel, Vitet et Mérimée organisèrent en France la commission des monuments historiques, laquelle a rendu par la suite de
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si prodigieux services, ils profitèrent de la semence qu’avait répandue, depuis dix ans, la publication du baron Taylor, et de la faveur qui s’attachait dès lors, dans tous les bons esprits et dans le public, à la conservation de ces monuments, orguei de la nation. M. Guizot l’indiquait lui-même assez clairement dans son rapport présenté au roi, le 21 octobre 1830, pour faire instituer un inspecteur général des monuments historiques en France, lequel n’était autre que M. Vitet : « ... Le musée des Petits- Augustins, fondé par M. Lenoir, prépara le retour des études historiques, et fit apprécier toutes les richesses de l’art français. La dispersion fatale de ce musée reporta sur l’étude des localités l’ardeur des archéologues et des artistes ; la science y gagna plus d’étendue et de mouvement ; d’habiles écrivains se joignirent à l’élite de notre école de peinture pour faire connaître les trésors de Y ancienne France » ; et le mot Y ancienne France est souligné, comme si l’illustre ministre eût voulu citer le titre même des V oyages pittoresques, et signaler à ne pouvoir s’y méprendre, l’antériorité des services rendus par le baron Taylor Le théâtre, sa littérature, ses décors, ses illusions d’optique, son administration, le soin de recueillir ses chefs-d'œuvre en tous les temps et en tous les pays, le soin aussi de secourir ses interprètes les moins favorisés de la fortune, ont tenu une très large place, j’allais dire une place de faveur et d’attrait personnel, dans la vie du baron Taylor. C’est là qu’on trouve le mieux marqué son instinct très délié de lettré, qui le mêla, dès le début, au mouvement romantique de la Restauration. Depuis le jour où, dans l’institution Jacob, à Belleville, San son, le futur grand comédien, disait à son jeune camarade d’école : « Tu feras des pièces, et moi je les jouerai », M. Taylor, jusqu’aux dernières années de sa longue vie, où nous le voyons encore assidu aux premières représentations du théâtre qu’il avait gouverné, n’a jamais cessé de s’intéresser aux choses de la scène, aux émotions, aux pompes du spectacle; le grand sens naturel et très pratique qu’il avait de l’art s’est constamment tourné de ce côté. Nous aurions peut-être dù raconter plus haut comment sa famille l’avait destiné d’abord à l’Ecole polytechnique; mais l’art, dans son acception la plus large et quasi la plus vague, l’attirait déjà si fort, qu’il trouva moyen d’échapper à des études plus abstraites et qu’il entra dans l'atelier du vieil académicien Suvée, dont ses parents avaient peut-être connu la famille à Bruges. La peinture académique ne le retint pas longtemps, et, pressé qu’il était de s’assurer les ressources nécessaires à la vie, il se voua de très bonne heure à la décoration de théâtre, sous la direction de Degotti, autour duquel travaillaient Ciceri, P. Alaux, Gué, etc., et c’est dans ce monde, alors plus circonscrit, de décorateurs qu’il connut Daguerre et Bouton, ses collaborateurs du lendemain.
M. Delaborde vous a expliqué, Messieurs, avec beaucoup de clarté, la part que prit M. Taylor, avec ces deux derniers camarades d’atelier, à l’installation du Diorama, dont Bouton venait de découvrir le principe, et celle non moins active qu’il prit aux tentatives de rénovation dans les traditions des décors de la scène,
qu’essayait son autre camarade, Pierre Alaux, au théâtre du Panorama dramatique. M. Taylor a souvent, entretenu les siens des rapports de sa famille avec le célèbre Fulton, qui, on le rappelait dernièrement, avait acquis en France le brevet d’organisation des premiers panoramas ; il y a là une singulière connexité, qu’il appartient de démêler, à l’honorable fils de l’associé de P. Alaux. Il ne pouvait demeurer en repos, cet esprit toujours en quête de progrès et de nouveautés. Il avait pénétré intimement, sans prétendre autrement y laisser sa marque supérieure, dans la théorie et les secrets d’exécution de toutes les parties de l’art théâtral ; or, vous le savez comme moi, Messieurs, rien ne prépare et ne trempe mieux un administrateur que l’exercice préalable et personnel, en ses menus détails, de l’art ou de l’industrie qu’il est destiné à gouverner, surtout quand il s’agit d’une administration où prime, à l’égal des beaux vers et des compositions scéniques les plus puissantes, le sentiment de la forme extérieure se mouvant devant les yeux du spectateur sur un fond savamment combiné d’architecture ou de paysage. Demandez à notre cher confrère, M. Perrin, si son talent expérimenté de peintre ne l’a pas singulièrement servi dans la conduite du théâtre où M. Taylor fut l’un de ses prédécesseurs, et avant cela et surtout à l’Opéra, où le contentement des yeux est le meilleur accompagnement de l’harmonie des grands maîtres.
L’amour de M. Taylor pour le théâtre s’était traduit, de 1815 à 1822, par des drames selon la mode du temps, ou plutôt selon la mode qu’il avait plus que tout autre travaillé à faire à son temps : le fameux Bertram ou Je cJjâteau de Saint- Aldobrand, dont le volume se retrouve encore dans nos bibliothèques et dont les deux cents représentations firent quasiment époque dans l’histoire du drame moderne ; le Délateur, Isma'èl et Maryam, le Chevalier d’Assas, Amour et Etourderie, Ali-Pacha, Ariel et Astarotb, la Honte et le Remords ; puis quoi encore ? Les V ampires, Melmoth ou l’Homme errant, les Serfs de Scandinavie, le Sculpteur et V Aveugle, Poncet et Croquemitaine, Trois semaines après le mariage, la Fille de l’ Hébreu et le chevalier du Temple, Luca Gaurocio ou le Nécromancien. Ce n’est point sans doute avec ce bagage que notre confrère, Messieurs, fût arrivé à l’Institut. Pourtant dans Bertram et dans le Délateur, qu’il fit en collaboration avec Ch. Nodier, on reconnaît une visée littéraire très sincère et très voulue, très pure et très noble de langue, et dont il convient de tenir compte. Je parle surtout de Bertram, qui ne se produit que comme traduction libre de la tragédie anglaise du Rév. Maturin, mais où l’on ne peut cependant ne pas mesurer la distance parcourue entre la forme de dialogue, les ressorts dramatiques, et l’espèce des héros acclamés alors et ceux acceptés aujourd’hui. Etude bien curieuse en vérité, Messieurs, quand on songe que ce que Taylor et Nodier nous donnaient là comme une œuvre modérée et quasi en réaction contre ce qu’ils appelaient la littérature frénétique de leur temps, n’a plus pouvoir que de nous faire sourire par la violence hors nature des passions et l’aberration maladive de souffrances imaginaires. Leurs bizarres per-
LE BARON TAYLOR
sonnages, conçus en dehors de toute réalité, exhalent en chaque mot tout un monde de sentiments tellement sombres et tellement outrés, tellement extravagants, peut-on dire, que les Giaours et les Corsaires de Byron ne sont à côté de cela que de fades bergers de Florian.
Le 28 mai 1825, à la date et à l’occasion du sacre, le roi Charles X, qui appréciait à bon droit son goût d’artiste et son activité, et aussi les services rendus par sa publication auxtraditions monarchiques, conférait àM. Taylor le titre de baron, et, six semaines après, le nommait commissaire royal près le Théâtre-Français. Il faut dire que ce prince, très bienveillant et gracieux protecteur de la jeune littérature de son temps, ne pouvait faire un meilleur choix, ni plus clairvoyant, ni plus hardi ; car, ainsi qu’on vient de le voir, le nouveau commissaire royal était admirablement prêt, et l’heure était décisive. Sa direction a fait époque, et d’elle datent l'introduction au Théâtre-Français de la pléiade romantique, l’infusion du sang nouveau dans le répertoire rajeuni, les œuvres les plus mémorables de la révolution littéraire, qui pour un demi-siècle va transformer le génie de la France. 11 commence en étonnant et en attirant subitement le public par les pompes de la mise en scène du Lèonidas de Pichat; puis, avec cette audace qui sied aux vrais administrateurs, il obtient de la confiance du roi, malgré les naturelles appréhensions politiques du moment, l’autorisation de reprendre le fameux Mariage de Figaro et le Tartufe , tous deux mis depuis longues années à l’index; et le chefd’œuvre de Molière, il le fait jouer, chose imprévue alors, avec les costumes exacts du temps ; puis enfin, s’armant d’une foi profonde, il prend d’une main Victor Hugo, de l’autre Alexandre Dumas, tous deux inconnus au théâtre, et qui vont, du jour au lendemain, devenir les maîtres de la jeune école, et présente bravement Hernani e t Henri III à la génération enthousiaste de 1829. Avant et après eux, il avait fait appel au comte de Vigny, à Casimir Delavigne, à Scribe, à tous les serviteurs compromis ou modérés de la cause nouvelle, à tout ce qui portait quelque jeunesse en soi. Ce fut une période unique dans l’histoire de notre théâtre français; car nous savons tous ici qui aurait bien eu même divination, même goût et même hardiesse; mais il n’est pas donné aux plus habiles d’avoir tous les jours à mettre en vue pareille floraison.
Son administration du Théâtre-Français avait été interrompue par l’importante mission en Egypte que nous allons raconter; mais, cette mission une fois acomplie, il reprenait la direction de la maison jadis sauvée par lui de la ruine, et répondait pour une somme de 60,000 francs que M. Laffite avait prêtée à la Comédie-Française. Et l’ami de Talma et de mademoiselle Mars ne renoncera à son titre de commissaire près de la première scène du monde qu’en 1838, après treize ans d’exercice, après avoir favorisé et salué les débuts de mademoiselle Rachel, l’interprète inoubliable de Racine et de Corneille. Par ce legs magnifique, il assurait une fortune nouvelle à son cher théâtre. Ainsi, la veille de son départ, il
faisait autant pour le répertoire ancien, par l’introduction de cette seule actrice prodigieuse, qu’il avait fait, en arrivant, pour le répertoire nouveau, par l’introduction des plus puissants dramaturges de notre époque. Le vrai administrateur de la Comédie-Française est celui qui, soucieux également du double héritage à lui confié, se porte avec solicitude vers celui des deux répertoires qui va languir par l’indifférence des contemporains et ne laisse jamais s’abaisser dans l’admiration et l’empressement publics ni l’un ni l’autre de ces précieux trésors du génie national.
il en est parmi vous, Messieurs, et ce ne sont pas nos plus jeunes confrères, qui peuvent se souvenir d’avoir vu, comme moi, vers 1833, au milieu de la place de la Concorde, un faux obélisque fait de charpente et de toile peinte, et qui était là comme essai de l’effet devant être produit aux yeux par un monolithe de même dimension que l’on attendait d’Egypte, celui-là même auquel nous sommes habitués aujourd’hui et au pied duquel nos enfants passeront sans doute durant un certain nombre de siècles. Le négociateur qui, dès 1828, avait conçu le projet de doter Paris et la France de ce monument sans pair de l’art des Pharaons, et s’en était tout d’abord ouvert au ministre de l’intérieur, M. de Martignac, puis, qui, deux ans après, à la suite d’un nouveau voyage en Egypte, et cette fois muni des pouvoirs de Charles X, était allé l’obtenir du Pacha d’Egypte, c’était notre baron Taylor.
Quand on aborde au port d’Alexandrie, les deux premiers monuments qu’y rencontrent les yeux sont la colonne de Pompée et l’obélisque connu sous le nom d’ Aiguille de Cléopâtre, Un autre est couché près de là, dans la poussière. Tous deux avaient été amenés d’Héliopolis par la fameuse reine d’Egypte pour décorer les abords de son temple à César. M. Taylor avait eu la pensée d’obtenir pour la France un de ces obélisques; puis, remontant le Nil jusqu’à Thèbes, il avait vu à Luxor les deux superbes obélisques en granit rose qui se dressaient à droite et à gauche en avant du pylône de Sésostris, comme les flèches de leurs clochers flanquent le portail de nos cathédrales. Et il s’était dit que, de même que Rome, au temps des splendeurs impériales d’Auguste, de Caligula et de Constance, avait voulu posséder, en signe de toute-puissance, une vingtaine de ces monolithes sacrés de la mystérieuse Egypte, dont les plus importants se retrouvent aujourd'hui devant Saint-Pierre, à la Porte du Peuple, à Monte Citorio; de même que Théodose en avait voulu un pour Constantinople, où il se voit aujourd’hui encore sur la place Atméïdan, Paris, le grand Paris, la capitale du pays de saint Louis, de Bonaparte et de Champollion, avait bien quelque droit à se parer, lui aussi, d’un souvenir monumental des bords du Nil, dont l’histoire est fort mêlée à la nôtre. Dans sa première lettre à M. de Martignac, il rappelait au ministre les paroles de Bossuet : « Les obélisques de l’Egypte font encore aujourd’hui, autant par leur beauté que par leur hauteur, le principal ornement de
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Rome, et la puissance romaine, désespérant d’égaler les Égyptiens, a cru faire assez pour sa grandeur en leur empruntant les monuments de leurs rois. » Et il eût pu y ajouter ce singulier appel du précepteur du Dauphin à la magnificence de Louis XIV : « Maintenant que le nom du roi pénètre aux parties du monde les plus inconnues, et que ce prince étend aussi loin les recherches qu’il fait faire des plus beaux ouvrages de la nature et de l'art, ne serait-ce pas un digne objet de cette noble curiositéde découvrir les beautés que la Thébaïde renferme dans ses déserts et d’enrichir notre architecture des inventions de l’Égypte? » Au retour de son second voyage, M. Taylor, ne retrouvant plus M. de Martignac au ministère, s'adressait à M. le baron d’Haussez; celui ci, le 19 novembre 1829, réunissait une commission composée de MM. le baron de Mackau, le baron Tupinier, Drovetti, le général marquis de Livron, le comte Alexandre de Laborde, et notre baron Taylor. On décida qu’il y avait lieu de suivre à fond cette importante affaire ; on étudia les moyens de transport, et, le 6 janvier 1830, Charles X signait l’ordonnance dont l’article premier était ainsi conçu :« Le sieur baron Taylor sera envoyé comme commissaire du Roi auprès du Pacha d’Égypte, pour négocier la cession des obélisques de Thèbes et pour faire transporter en France l’obélisque d’Alexandrie. » M. Taylor partit de Paris le 19 mars avec les cadeaux qui devaient être présentés par lui au Pacha d’Égypte. 11 était accompagné de MM. Dauzats et Mayer. J’ai eu sous les yeux le très intéressant rapport que le commissaire du roi adressait, le 15 février 1851 au ministre de la marine et des colonies, et je n’ai pu résister à l’envie de vous en transcrire quelques passages, en supprimant, bien entendu, tous les détails de comptabilité, d’emballage et de transport ; ces passages vous diront mieux que moi ce qu’était, dans les missions que lui confiait la France, la singulière et fructueuse activité du baron Taylor :
« Le 7 avril, nous arrivâmes à Païenne. J’avais ordre de rechercher toutes les antiquités qui pouvaient être utiles à nos musées. Je connaissais déjà la Sicile ; je me rendis tout de suite à Ségeste et à Sélinonte. J’appris que l’on avait découvert des bas-reliefs à Sélinonte (il s’agit ici des métopes du temple) ; je les fis mouler ainsi que plusieurs chapiteaux. Je convins du prix avec un artiste de Païenne... Ces bas-reliefs sont encore à Palerme II serait utile que Votre Excellence voulût bien donner des ordres, au printemps, pour les faire chercher et conduire au Havre. — Le 15 avril, je partis de la Sicile et j’arrivai à Alexandrie le 23. Le Pacha était dans le Delta. M. Minaut, consul général, était au Caire. Ibrahim Pacha était à Alexandrie. Je lui remis les cadeaux qui lui étaient destinés, et, d’après l’avis de M. Minaut, je partis le 15 pour le Caire. Je fis embarquer sur une Djerme qui devait remonter le Nil les cadeaux pour le Vice-Roi d’Egypte... Des nouvelles de la Porte avait forcé le Pacha à se rendre tout de suite à Alexandrie ; il me fit prier de ve nir l’y joindre. Je partis le 24 mai ; j’arrivai le 3
à Alexandrie. Le lundi 31, je fus reçu par le Pacha. Dans cette audience, il accorda les trois obélisques au gouvernement français. Cependant des difficultés s’étaient élevées; les deux obélisques de Luxor avaient été cédés aux Anglais; il fut convenu qu’en échange le Pacha leur offrirait l’obélisque de Karnac. Les deux beaux obélisques de Luxor et l’aiguille de Cléopâtre, dont la remise n’avait pas encore été définitivement arrêtée, furent donnés dans cette séance, et sont, depuis cette époque, la propriété de la France. Il fut ce plus convenu qu’une lettre du Pacha ratifierait la fin de cette négociation.
« Mes instructions me prescrivaient de rechercher et de faire l’acquisition de quelques antiquités pour le musée égyptien du Louvre et même pour le musée des antiques, si j’en trouvais l’occasion, en Grèce ou en Syrie. J’achetai du nommé Spirro un sarcophage, forme de momie ; d’un nommé M. Psarra, drogman du consulat du Caire, un second sarcophage, déjà marchandé par M. Champollion, et que je pus obtenir à cent talaris au-dessous de l’offre qu’il en avait faite pendant son séjour en Egypte ; de M. Linant une colonne de granit et quatre dromadaires demandés par le ministre pour le département des Landes...
« J’avais aussi l’ordre d’envoyer un artiste à Thèbes et à Bet-Oually, au-dessus de la première cataracte du Nil, pour faire mouler les grands bas-reliefs de Karnac et les dix bas-reliefs du pourtour de la cour du temple de Bet-Oually. Ce fut l’une des opérations de mon voyage qui me coûtèrent le plus de peines et de soins. Après deux mois de travaux très difficiles, les moules de ces bas-reliefs arrivèrent à Alexandrie. Je remis à M. Valet, artiste chargé de ce travail, la somme de 614 talaris et x piastre...
« Je n’avais plus qu’à m’occuper de mes instructions relatives aux monuments de la Syrie. Le 4 juillet, je partis pour Jaffa. Je savais qu’un admirable bas-relief était enfoui dans les ruines du temple de Balbec. Je pus l’examiner, ainsi qu’un très beau lion en granit à Lataki. J’allais prendre toutes mes dispositions pour enlever ces antiquités, quand j’appris, à la fin du mois d’août, les événements qui venaient de se passer en France. A l’instant même, je cessai toute espèce d’achat et j’arrêtai toutes les dépenses qui se montaient alors à la somme de 4673 talaris, 4 piastres, 30 paras, dont je joins le tableau, seules dépenses reconnues par moi. Je dois faire observer que j'avais un crédit de cent mille francs, qu’il était à ma disposition de le dépenser, que j’avais des ordres positifs pour faire des achats considérables; mais que, loin de mettre la moindre légèreté dans mes dépenses, j’ai préféré faire recouvrir de terre, en Nubie, en Syrie et à Santorin, les objets les plus rares et les plus curieux pour l’ornement de nos musées. Ce sont des colonnes de porphyre, un autel de granit bleu et un lion de granit rose à Birquel dans le Dongola, l’admirable bas-relief du temple de Balbec, plusieurs chapiteaux, le lion de Lataki et les beaux vases des tombeaux de Santorin. Dans mes précédents voyages, j’avais reconnu toutes les antiquités. Je pouvais
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les obtenir pour les frais de transport ; elles sont précieuses pour les arts et pour les sciences; elles honoreront le nom de celui qui les transportera en Europe. Je pouvais inconsidérément faire commencer les travaux pour renverser les obélisques de Luxor et celui d’Alexandrie, faire faire des achats de bois en Caramanie pour les radeaux, et j’ai préféré tout suspendre pour attendre la légalisation du crédit qui devait être voté par la Chambre. J’ai aussi abandonné l’achat de deux sphinx magnifiques, qui sont devenus, depuis mon refus, la propriété du consul anglais. — Je ne demande rien pour une mission dont la réussite a valu à la France les deux plus beaux obélisques qui existent dans le monde ; mais je désire au moins qu’on me rende justice pour l’ordre et l’économie que j’ai apportés dans l’exécution de cette mission. » Et après avoir prévu en tous leurs détails les mesures nécessaires au transport des deux obélisques de Thèbes, M. Taylor ajoutait : « Il restera l’aiguille de Cléopâtre à Alexandrie ; ce monument, moins beau que les deux obélisques de Luxor, demande, pour l’enlever et le mener jusque dans le Port Vieux, une somme considérable, qu’il est prudent peut-être, pour solliciter aux Chambres un semblable crédit, d’attendre l’arrivée à Toulon des deux obélisques de Luxor. » — Le 6 mai 1831, le ministre concluait la lettre où il remerciait le commissaire du Roi et de son rapport et des résultats de sa mission, par ces mots qui pourraient s’appliquer à la vie entière du baron Taylor : « Pour tous les services rendus à l’art, vous n’avez voulu accepter aucun prix, aucune rétribution, aucun dédommagement, et vous avez eu raison ; une seule chose est digne de payer de pareils services ; c’est la reconnaissance du pays auquel on les a rendus. »
On sait comment les opérations de l’abatage et du transport du plus précieux des deux obélisques furent confiées à M. Lebas, ingénieur de la marine, le même que nous avons encore connu conservateur du musée de marine jusqu’en 1848 ; et comment, à la fin de 1833, M. Verminac-Saint-Maur, alors lieutenant de vaisseau, conduisit le monolithe jusqu’au pied du pont de la Concorde, où M. Lebas en reprit possession pour le redresser, trois ans plus tard, sur le milieu de la place, « devant le roi Louis-Philippe, aux applaudissements d’un peuple immense ». Si nous nous sommes étendus un peu longuement sur cet épisode des missions de M. Taylor, c’est parce que le nom de l’ingénieur se trouvant glorifié par l'inscription tracée sur le soubassement de l’obélisque, il nous a paru équitable de rappeler le plus hautement possible à quelle initiative, à quel zèle courageux et persévérant la France est en réalité redevable de ce monument dont elle s’enorgueillit.
Le 29 octobre 1869, quatre de vos confrères, Messieurs, admiraient, par une chaleur torride, l’obélisque resté seul debout en avant du pylône de Luxor. Ils envoyaient naturellement un souvenir à celui qui décorait depuis trente-trois ans la maîtresse place de Paris, sans songer que cet autre avait dù suivre le même chemin ; et il nous est bien permis aujourd’hui, Messieurs, de regretter qu’il ne
l’ait pas suivi, car il m’est avis qu’il eût trouvé une place digne de lui, au milieu de cette cour du Louvre, centre de nos plus précieuses collections nationales, à côté de cette salle magnifique, peuplée de sphinx colossaux et de tombeaux gigantesques, près desquels il eût complété la mesure des grandeurs égyptiennes. Vous avez su, Messieurs, que l’Angleterre avait acquis dernièrement celle des aiguilles de Cléopâtre qui était gisante à Alexandrie. Le second obélisque de Luxor, qui sans doute appartient encore à la France, nous eût amplement consolé de cette troisième acquisition du baron Taylor, lequel paraissait lui-même y avoir aisément renoncé.
On peut dire que tout ce qui, dans la première partie de la vie du baron Taylor semble étranger aux arts, profitera plus tard à leur service ; et ainsi la campagne de 1823 lui fera connaître de bout en bout cette Espagne où il reviendra en mainte occasion, tantôt pour y étudier, avec son fidèle Dauzats, les éléments de sa publication du voyage d’Espagne et de sa monographie de l’Alhambra; tantôt envoyé par Louis-Philippe et aux dépens de la cassette privée du roi, pour y recueillir, avec le même Dauzats et Phar. Blanchard, dans les monastères appauvris et dévastés par la guerre civile, la collection d’œuvres excellentes de la peinture espagnole, dont le Louvre, grâce à la munificence royale, a pu jouir jusqu’en 1848. C’est par là que furent vraiment connues en Europe les ressources si vigoureuses et si variées de cette magnifique école, qui, durant deux siècles, semblait avoir caché, de parti pris, au monde artiste non seulement ses richesses, mais son existence même. Rappelez-vous l’impression inattendue et profonde produite dans les salles de la colonnade au Louvre par l’exposition de ces Morales, de cesRibera, de ces Zurbaran, de ces Alonzo Cano, de ces Herrera, de ces Theotocopuli, nous révélant, dans leur poésie d’un sentiment si étrange, la religiosité ascétique et le caractère ardent et sombre d’un grand peuple, naguère souverain des deux mondes, et dont les rois avaient protégé tour à tour les primitifs exquis des Flandres, puis Albert Dürer, Titien et Rubens et les peintres violents de l’Ecole napolitaine, avant de voir éclore sur leur propre terrain les vraies fleurs du génie national, les Velasquez et les Murillo. Certainement M. Taylor se rendait confpte, avec sa hardiesse et sa pénétration accoutumées, de la nouveauté du spectacle; mais se doutait-il qu’il introduisit là en France, à travers tant de peines et parfois de dangers, les derniers éléments d’étude qui pussent émouvoir nos artistes, et qu’il allait préparer le goût français à la dernière évolution de nos peintres, les uns vers Ribera, les autres vers Velasquez? Il faut admirer combien ont porté loin, à des distances qu'à peine pouvait-il prévoir, les coups de cet homme de bonne volonté. — Et chemin faisant à travers les fusillades de Cabrera et des Christinos, le même missionnaire de la France veillait à ce qu’on moulât pour son pays les ornements de l’Alhambra, et les tombes royales de Ferdinand, d’Isabelle, de Philippe le Beau et de Jeanne la Folle, et les monuments profanés d’Inès de Castro et des religieux
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du monastère d’Alcobaça, et n’oubliait point les poteries mauresques dont il se réservait d’enrichir le musée céramique de Sèvres.
La mission d’Espagne avait fait du baron Taylor l’intime fondé de pouvoirs en telles matières du roi Louis-Philippe; c’est lui qui s’en ira chercher à Londres cette autre collection précieuse que lord Standish a léguée au roi des Français, et la ramènera au Louvre pour y prendre place à côté du musée espagnol ; c’est lui qui s’en ira à Malte déposer sur le tombeau du duc de Beaujolais la statue que Pradier a sculptée de ce frère chéri du roi, mort sur la terre d’exil durant la sinistre période révolutionnaire. Et toujours, et toujours ces visites aux côtes de la Grèce et de l’Italie étaient pour le voyageur l’occasion de rapporter à son pays des œuvres et des documents précieux.
Je me souviens d’avoir vu, il y a trente-cinq ans, quelques morceaux peu importants du Greco que M. Taylor avait acquis pour lui-même lors de son expédition d’Espagne et qui décoraient, mêlés à des armes et à mille autres souvenirs de ses voyages, les hauts murs de cet appartement de la rue de Bondy qu’il occupa si longtemps, et dans une vaste salle duquel régnaient du haut en bas les rayons d’une bibliothèque, chargés des livres les plus précieux et les plus rares, salle libéralement ouverte à tous ceux qui avaient des recherches à faire sur l’histoire de l’art dramatique. Cette bibliothèque, dont les fonctions du commissaire du roi près le Théâtre-Français avaient motivé la spécialité, l’ami de Nodier, l’assidu de ses fameuses soirées de l’Arsenal, et son rival en belles trouvailles, l’avait rassemblée à grands frais et avec un flair admirable. Les embarras de la vie le forcèrent plus d’une fois à se séparer de quelques parties d’une collection que la plus fine curiosité avait formée, puis grossie singulièrement aux ventes Soleinne et de Pontde-Vesle, et puis qu’il fallait, à un mauvais moment, abandonner, le cœur un peu gros, aux offres d’un acquéreur ou aux enchères de la salle Silvestre. Mais le lendemain, l’ardent amateur recommençait à céder chez Techener à sa passion favorite, et une série nouvelle de volumes rarissimes revenait prendre place sur les mêmes rayons, plus riche, plus choisie, plus magnifique que sa devancière. Qui a collectionné, collectionnera. De cette suite de bibliothèques aujourd'hui dispersées, que reste-t-il? rien que des catalogues qui attestent le goût délicat et raffiné du chercheur infatigable et sont devenus eux-mêmes des livres utiles où les érudits vont puiser les indications des sources indispensables à leurs travaux. Ceux d’entre nous, Messieurs, qui ont cédé durant leur vie à cette douce et entraînante manie, vous assureront, comme moi, que le baron Taylor qui a tant fait pour les autres et leur a donné la plus grosse part de lui-même, aura certainement trouvé, dans les heures délicieuses consacrées à ce passe-temps de grand esprit, la meilleure détente de ses fatigues et la plus enivrante distraction de ses soucis. Son appartement de la rue de Bondy était, il m’en souvient, une manière d’institution publique où rien de ce qui touchait à l’art n’était étranger,
où tout jeune travailleur pouvait, à l’heure du lever du vieillard, se présenter familièrement, sûr de ses encouragements et de ses bons conseils, et j’en ai reçu, pour ma part, plus d’un de la sorte. Il ouvrait aux essais des débutants son Moniteur des arts, recueil créé par lui pour la défense des artistes et la publicité de leurs ouvrages : car il n’est pas une espèce d’aide que cette imagination, qui traduisait tout en œuvre utile, n’ait offerte aux intelligences de son temps. Ç’a été l’homme fécond et fécondant par excellence : on voyait, par son ardeur à faire éclore les travaux d’autrui, qu’il était de ceux qui pensent que qui ne laisse rien après soi n’a pas vécu.
La vie du baron Taylor se partage presque également en deux moitiés d’application très différente : la première appartient aux lettres et aux arts, aux voyages, au théâtre, à l’archéologie; c’est la période du missionnaire officiel, de l’inspecteur général des établissements des beaux-arts. — La seconde moitié, depuis 1840, est vouée quasi exclusivement à l’œuvre qui d’ores et déjà fait le plus d’honneur à sa mémoire et qui a entouré sa vieillesse de la vénération de tous et d’une sorte d’auréole nationale.
Philanthropie était un mot cher au XVIIIe siècle, plus ami des hommes en paroles qu’en actions, et ce mot il le substitua pompeusement au doux et simple nom chrétien de la charité. Mais, en moins de cent ans, le titre de philanthrope s’est bien usé en ce monde, et à lui s’attache désormais je ne sais quel sensdouteux de bienfaisance non dénuée de charlatanisme, qui fait qu’il me. répugne de l’ attribuer au baron Taylor. M. Taylor était un esprit organisateur, que sa vie avait mêlé aux groupes les plus divers des représentants de l’art sous toutes ses formes, que ses fonctions avaient rapproché de toutes les misères et de toutes les imprévoyances du lettré et de l’artiste, et qui, entrevoyant à la fois le mal profond et le remède, et aussi l’impuissance de l’administration à parer à ces incessantes détresses et même à les connaître, eut le courage de ne pas se croire inégal à la tâche. Une fois trouvé le principe du secours et se rendant bien compte de la puissance du levier, il mit toute l’énergie de son cœur, dont personne mieux que lui ne connaissait la mesure, à accomplir une de ces œuvres, comme on en vit surgir des grandes âmes du XVIIe siècle, de ces œuvres modestes dans leur germe mais d’une sève incalculée par leur promoteur même, de ces œuvres que l’homme plante et que Dieu aide.
Notre siècle, — - ce sera peut-être dans l’avenir son titre le plus pur de gloire, bien qu’il ne songe quasi point à s’en targuer aujourd’hui, — a été un siècle profondément charitable et bienfaisant; les œuvres de charité y ont pullulé, plus abondantes et plus variées et plus richement dotées dans leur infinie préoccupation des maux qui sous toutes les formes peuvent affliger l’humanité, qu’à l’époque si ingénieusement chrétienne de saint Vincent de Paul et de Madame Legras. On ne saurait guère imaginer d’infirmité humaine qui n’ait été de nos jours prévue et
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secourue; et le monde des artistes, si fécond en gênes et en misères cachées et si précieux au pays qu’il enrichit aux dépens de sa propre incurie, devait tenter quelque jour une initiative généreuse. M. Taylor lui-même faisait remonter au temps où il travaillait dans l’atelier de Degotti la première pensée qui s’était ébauchée dans son esprit, d’une société de prévoyance à organiser entre les artistes.
Notre cher et vénéré confrère M. Henriquel-Dupont se souvient encore certainement de cette séance du 7 décembre 1844, où fut fondée, par l’assentiment des dix-sept artistes et avocats présents, l’association des peintres, sculpteurs, architectes, graveurs et dessinateurs, que M. le baron Taylor leur proposait d’organiser dans des conditions analogues à celles des associations d’artistes dramatiques et d’artistes musiciens déjà créées par lui. Elle a grandi, cette petite association, aux cotisations annuelles de six francs et qui ne se donnait d’autre but que « la création d’une caisse de secours dans l’intérêt des artistes associés... Indépendamment de la caisse de secours et de pensions, l’association devait venir en aide à chacunde ses membres, par tous les moyens qui seraient en son pouvoir et dans toutes les circonstances où son intervention serait jugée nécessaire, soit pour améliorer sa position, soit pour défendre ses droits. » Quand vous voudrez vous rendre compte, Messieurs, des bienfaits de la société, et de combien d’artistesjadis renommés, et de combien de veuves d’artistes elle a soulagé les derniers jours, vous n’aurez qu’à jeter les yeux sur l’annuaire de l’association ; c’est navrant à feuilleter, mais aussi c’est la glorification la plus éclatante de l’entreprise du baron Taylor.
J’insiste un peu, Messieurs, sur cette association des peintres, sculpteurs, architectes et graveurs, parce qu’elle touche de plus près, semble-t-il, à notre Académie ; mais il serait injuste d’oublier les fondations non moins intéressantes et fructueuses de l’association des artistes dramatiques en 1840, de celles des artistes musiciens en 1843, des inventeurs et artistes industriels en 1849, des membres de l’enseignement en 1859, sans parler de ce qu’il a fait pour la Société desgensde lettres et pourla Société des auteurs et compositeurs dramatiques. — Au lendemaindesamort, on constatait qu’en ajoutant au capital des rentes acquises l’ensemble des sommes distribuées, M. Taylor avait procuré à ces sociétés, qui représentent les groupes divers des intelligences travaillant à la gloire de notre pays, environ douze millions de francs. Joli denier, Messieurs, pour les efforts d’un seul homme en moins de quarante ans, et qui vaut que la France s’en souvienne. D’ailleurs le difficile était d’organiser et de lancer ces associations ; elles sont grandes aujourd’hui et bien vivantes, et il n’est pas douteux pour nous qu’elles ne doublent rapidement leur patrimoine. Toutefois, en perdant leur père, on peut bien dire qu’elles ont fait une perte irréparable. L’homme était unique, unique par son crédit, unique par sa ténacité et par le sentiment qu’il avait de leurs ressources.
Lui mort, il n’était que trop certain qu’elles allaient se séparer. A coup sûr, elles ont confié leurs destinées à des présidents d’un zèle, d’une activité, d’une persévérance et d’un dévoûment admirables ; mais le corps si imposant des associations Taylor n’en sera pas moins dissous; les parties de ce grand tout ne se soutiendront plus l’une l’autre; et je regrette amèrement, pour ma part, qu’au moins pour perpétuer l’apparence d’unité de ce colossal monument de bienfaisance élevé par lui, M. Taylorn’ait pas eu le temps de mener à fin le projet qui préoccupait, paraît-il, ses dernières années : acquérir un hôtel où ses cinq filles eussent indissolublement vécu et fonctionné sous le même toit. Cet hôtel fût devenu de jour en jour davantage la maison de la corporation entière des artistes, parant à tous leurs besoins; et c’est là qu’on eût pu continuer désormais ces expositions dont l’association des peintres nous adonné le profitable enseignement, après la mort de chacun de nos artistes illustres, alors que repassa sous nos yeux l’ensemble de l’œuvre de P. Delaroche, d’Ary Scheffer, d’Hipp. Flandrin, de Bellangé, Baudry, Prudhon, Corot, Pils, Fromentin, Diaz et Léon Belly.
Ce patriarche, de tant d’expérience et de sagesse pratique, a été consulté jusqu’au dernier jour sur toutes les questions qui intéressaient la fortune et les droits des artistes. L’une des plus difficiles et des plus délicates entre ces questions a été naturellement celle de la propriété littéraire et artistique. On le trouve faisant partie de la première commission instituée pour élaborer un projet de loi ; on le retrouve au congrès d’Anvers; on le retrouvejusqu’à la dernière heure, malade, à bout de forces, siégeant au Trocadéro, en septembre 1878, à côté du ministre, M. Bardoux, et de notre cher confrère, M. Meissonier, dans le congrès international, pour faire consacrer le grand principe du droit des créateurs sur le produit de leurs œuvres, non seulement leur vie durant, mais cinquante ans pardelà leur mort au profit de leurs héritiers.
Ah! il a bien mérité son monument, ce monument que l’un de nos chers confrères, Messieurs, est chargé par les associations, filles du baron Taylor, de sculpter à la mémoire de l’homme vénéré par qui elles prirent naissance. Ces filles, le baron Taylor les a faites assez riches pour qu’elles n’économisent point le marbre de son tombeau. Quant à moi j’imagine un tel monument pareil à celui où un sculpteur allemand a représenté Frédéric porté par les généraux qui sous lu gagnèrent des batailles, et je me dis que chacune des sociétés Taylor aura à cœur d’avoir sa statue comme support de la généreuse figure de son créateur.
Déjà, de son vivant, la France, Dieu merci, ne lui avait pas été ingrate. Ce qu’elle a pu accumuler de distinctions honorifiques pour acquitter la dette de tant de services rendus, elle l’a prodigué à M. Taylor. Ce titre de baron qu’il devait dès 1825 à la Restauration, l’empire l’a confirmé en 1864, sûr à l’avance que le nom et le titre seraient dignement portés. L’empereur avait appelé M. Taylor au Sénat en 1869, Louis XVIII l’avait fait chevalier de la Légion d’honneur; Louis-Philippe
LE BARON TAYLOR
le fît officier; Napole'on III le fit commandeur; en 1877, la république le faisait grand officier. Deux ans plutôt, la Société de l’encouragement au bien lui décernât une couronne civique pour ses grands travaux humanitaires. Votre Académie, Messieurs, l’avait choisi, en 1847, pour remplacer parmi vous M. le comte de Clarac. Ce fut, à coup sûr, la marque d’estime publique qui, entre toutes, flatta le plus son orgueil. Vous savez s’il était assidu à vos séances et s’il fut, jusqu’à la fin, bon, gracieux et serviable confrère.
Pardonnez-moi, Messieurs, ces menus détails qui peuvent vous fatiguer. Si je n’ai pas craint d’être quelque peu prolixe, c’est d’abord que je ne connais guère d’existence plus complexe à raconter, d’histoire plus ondoyante et diverse que celle du baron Taylor; et puis je me suis souvenu que nos prédécesseurs des deux siècles passés, les premiers historiographes de l’ancienne Académie royale, les Guillet de Saint-Georges, les Dubois de Saint-Gelais, les Lépicié, et ceux des honoraires amateurs qui leur vinrent en aide, les Caylus, les Valory, les Gougenot, bien pénétrés de la juste idée que les éloges de leurs confrères défunts, lus par eux devant les survivants de la compagnie, devaient rester le témoignage durable, autorisé, mieux renseigné, semble-t-il, qu’aucun autre, de l’œuvre et de l’influence des maîtres disparus, ne se faisaient point faute d’y donner le dénombrement aussi complet que possible de leurs actes et de leurs travaux.
En somme, Messieurs, la vie du baron Taylor, très brillante, très honorée, très féconde, est mieux que la vie ordinaire d’un lettré ou d’un artiste illustre; elle est par elle-même un grand exemple. Les dons que la nature lui avait départis n’avaient rien qui fussent de beaucoup hors de notre portée à tous : il n’avait pas le génie supérieur des arts, mais il avait le goût très élevé des choses d’art, une perception très nette de leur utilité et de la mesure pratique de leur application ; — et avec cela, quoi? la ténacité qui mène toutes choses à leur aboutissement, qui ne les laisse jamais se détendre ni s’enliser, et qui, en même temps que le but prévoit tous les moyens, aussi bien l’heure favorable à l’entreprise, que la façon de lui préparer des aides et d’y entraîner l’opinion publique. En faisant de son esprit, souple et ferme comme l’acier, le serviteur dévoué, ingénieux, infatigable de ce monde des artistes, si étranger, le plus souvent, par son entraînement même vers l’idéal, aux besoins et aux soucis ordinaires de la vie, en faisant de l’intelligence française, en notre siècle et pour l’avenir, sa cliente et son obligée de chaque jour, il s’est assuré dans le cœur de cette noble débitrice, dont la mémoire est immortelle comme elle-même, des titres à une renommée que les plus hautes intelligences humaines peuvent à peine ambitionner. Le bienfaiteur des artistes se trouve ainsi, en vertu de la qualité particulière de ses protégés, promu à tout jamais, par leur juste reconnaissance, au niveau des plus grands hommes de ce siècle, on pourrait dire de tous les siècles, car qui de nous, connaissant le personnage, et les procédés de son dévoûment, et l’espèce de divins enfants au secours
5o SOUVENIRS D’UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS
paternel desquels il avait consacré sa verte vieillesse, s’est étonné que Monseigneur Sibour, le digne et malheureux archevêque, ait dit du baron Taylor: a C’est un nouveau Vincent de Paul; il esta la fois un apôtre de la philosophie chrétienne et de la philosophie antique ? » Ce n’est pas que M. Taylor fut de ceux qui ignorent le bien qu’ils font, ou qui le cachent par instinct de modestie ; lui, il en avait la conscience et l’orgueil, et cet orgueil le soutenait et le surexcitait, et dallait toujours en avant, se vantant, pour bien dire, des résultats acquis pour en acquérir davantage encore. Plein de foi et de passion qu’il était pour son œuvre, j’ai vu cet homme, l’urbanité et la bienveillance mêmes, exigeant, impérieux, n’entendant à rien, quand il s’agissait d’enlever de haute lutte ce qu’il s’était mis en tête d’obtenir pour ses chères sociétés; et il obtenait, et il avait raison d’en user ainsi, puisqu’au demeurant c’était l’une des meilleures manières de plaider la meilleure des causes.
Le baron Taylor acquit aux artistes des sommes immenses; il mit ainsi pour l’avenir, à l’abri de la misère honteuse et de la faim qui n’ose mendier, les maltraités du destin ; et, gloire à lui, il ne se fait pas riche de leur richesse. Ce thésauriseur magnifique, qui avait doté si princièrement cinq grandes associations, garda pour lui et les siens la médiocrité du philosophe. Sa jeunesse d’ailleurs appartenait à une époque où l’opulence ne donnait pas à elle seule la considération. « Nous autres, bonnes gens, lui écrivait, le 24 octobre i83o, son fidèle ami M. de Cailleux, nous autres bonnes gens qui voulons le bien pour le bien, qui nous occupons de gloire, nous vivrons gueux et mourrons misérables. » Par le temps qui court de mauvais enrichissements et de philantrophie véreuse, il ne faut point compter cela, Messieurs, pour un mince titre d’honneur; gloire à ceux de nos jours qui, ainsi que le disait M. de Cailleux, veulent le bien pour le bien, sans souci du grossissement de leur propre fortune, et qui ayant, comme le baron Taylor, traversé des fonctions délicates, dont la noblesse et le prestige sont le plus beau salaire, se trouvent, dans leur désintéressement fort inconscient, n’y avoir cherché d’autre profit que la jouissance intime du dévouement, l’orgueil légitime de l’œuvre accomplie et du pays bien servi!
Je reviens en finissant, Messieurs aux merveilleux usage que le baron Taylor a fait, durant toute sa carrière, de l’activité si nette et si clairvoyante qu’il tenait de la nature et qu’il appliqua toujours plus réglée et plus sûre d’elle-même à mesure qu’il avança dans la vie. Celui qui, sauf au Théâtre-Français, n’eut pas, à vrai dire, la gérance d’une institution publique, était ne' administrateur; il avait le génie de l’administration. Ce fut là la vertu qui, sans qu’il s’emblât s’en douter, le rendit apte à son grand rôle et lui permit de le remplir très supérieurement. Il eût été, à son heure, si la politique eût su choisir, et s’il eût daigné se soumettre à la politique, un ministre incomparable des beaux-arts. Plein d’initiative et de décision, connaissant à fond, par la fréquentation des ateliers de tout genre, le monde entier de l’art, ne se laissant pas arrêter par les minuties des hommes et
LE BARON TAYLOR
des choses, non plus que par la variabilité des événements, voyant par leur ensemble l’importance des entreprises à poursuivre et ne craignant pas de harceler les plus puissants quand il se fût agi de mener à bien une idée profitable, portant en lui-même toute la charité qu’il convient d’avoir là pour les petits et aussi le discernement non équivoque des grands talents, il eût conduit cette barque difficile avec une sûreté d’œil et une précision que nul n’a jamais possédées à son égal. C’était, par excellence, l’homme d’entrain et d’éternelle jeunesse; il ne s’est reposé que dans la mort, à quatre-vingt-dix ans. C’est qu’il connaissait mieuxqu’aucun le prix du temps et le joint des hommes, et comment il fallait profiter d’un personnage qui passe, et ce qu’on doit attendre de l’État, et ce qu’on doit attendre de l’initiative privée, et ce qu’on peut tirer de l’ardeur et de la bonne volonté humaines en les pressant au moment favorable et en ne s’épargnant pas soi-même.
Ce généreux agitateur aura laissé de son passage la double trace que tout homme digne de ce nom doit ambitionner de laisser après soi : par ses publications et ses missions, il a brillamment et fièrement servi son pays; par la fondation de ses sociétés, il a virilement servi ses semblables. On retrouve son souvenir partout: sur nos places, dans nos musées, dans nos bibliothèques. — Il a encouragé les jeunes dans leurs débuts, les vieux dans leur décrépitude. — Il a com mencé en prouvant aux dessinateurs ses confrères la puissance que donnait à leurs talents épars l’administration d’une main sûre; je dis cela à propos de ses Voyages dans l'ancienne France, qui furent autant une œuvre d’administration que d’érudit et de lettré. — Il a fini en leur prouvant ce qu’en dehors du patronage de l’État, un administrateur d’un cœur libre et haut pouvait, au nom du même principe d’association, obtenir d’un siècle naturellement libéral, rien qu’en lui montrant les vrais larmes coulant sous le masque riant des artistes. — Nul n’a mieux su que, dans un temps où les heures sont précieuses, et les esprits, distraits, mobiles, résistants et contredisants, rien ne s’obtient pour le bien qu’aux prix d’une agitation sans relâche et d’un but fixe et jamais oublié; qu’on ne fait naître viable aujourd’hui une œuvre ayant chance d’avenir qu’en s’armant d’une triple et formidable cuirasse de patience et de ténacité; qu’administrer, c’est régler et endiguer les forces utiles et vivaces d'un pays ; en un mot, qu’administrer, c’est agir, c’est s’obstiner, c’est lutter.