‹ Souvenirs d'un directeur des Beaux-Arts (volume 3)Chapitre 58 sur 89 · FRÉD. VILLOT · texte numérisé non relu

FRÉD. VILLOT

Je n’ai, de ma vie, rencontré personnalité plus personnelle, plus naïvement égoïste et oublieuse d’autrui, et aussi plus inoffensive que celle de ce pauvre Villot. Le je et le moi ont joué grand rôle dans notre siècle, et c’est notre siècle qui l’a voulu, avec son virus démocratique et l’importance donnée à l’individu par l’orgueil surexcité aux dépens de la société. Ce moi est le mal de notre temps et nous en sommes tous odieusement infectés. Le moi est haïssable, disait Pascal; le moi de Villot qui se traduisait à tout propos et avec un aplomb si ingénu dans ses moindres discours, avait fini par ne plus être que comique, ne gênant et ne trompant en réalité personne. On en riait entre nous et on le laissait dire. Il avait tout fait, il avait tout inventé, il avait tout écrit, il savait tout. La vérité est qu’il savait beaucoup, qu’il était fort laborieux, qu’il s’appropriait à merveille, et de la meilleure foi du monde, en vertu de la fiction bureaucratique, le

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travail des autres, et qu’au demeurant le Louvre en profitait. Beaucoup de clarté et de netteté dans l’esprit, un sens administratif tout à fait remarquable, et parce côté il a fort bien servi le surintendant et les musées, comme secrétaire général, après qu’il les eût admirablement servis par la publication de ses catalogues comme conservateur de la peinture. Personnage de second ordre, mais fort utile par la précision de sa plume et la décision de ses idées. Il avait surgi très tard et à une mauvaise heure, mais il rattrapa le temps perdu et en quelques années, bien commandé par Nieuwerkerke, solidement avoisiné par Reiset et Longpérier, merveilleusement secondé par son conservateur adjoint Daudet, il put se vanter d’avoir bien mérité du Louvre.

Villot était l’homme de toutes les grammaires : traités théoriques, traités techniques sur la musique, sur le grec, le moderne et l’ancien, sur tous les dialectes de l’Italie, sur les procédés les plus divers de peinture, de gravure, d’orfèvrerie, de fonte et de ciselure, il les avait tous dans sa riche bibliothèque, et mieux encore dans sa cervelle. Quant à sa pratique de tant d’arts bariolés et qu’il avait tous essayés, il en fallait rabattre, et il avait eu beau se frotter de très près et familièrement à ce que l’école romantique de peinture avait produit de plus habile et de plus excellent, à Delacroix, son intime ami, avec lequel avait fait le voyage de Normandie, à Bonington, à Poterlet, à Isabey, à Eug Lami, apprendre l’aquarelle de Bonington et l’eau-forte à Delacroix, tailler des bois dans le goût des graveurs de Rubens, et étudier à Venise les instruments et comment dirai-je? la cuisine de Véronèse, il n’était jamais parvenu à dégager de lui-même un artiste de quelque valeur propre, autre chose qu’un amateur à la suite, un connaisseur des écoles coloristes, un curieux érudit et distingué. — Né d’une famille d’officiers supérieurs, apparenté à des intendants généraux, et aussi, ne sais comment, à Mme Sand, riche d’ailleurs, Villot s’était trouvé, dès sa jeunesse, d’une constitution trop délicate pour se mêler, comme les siens, à la carrière militaire. Il s’était marié jeune à une femme remarquablement jolie et vivante, et ce mariage, chose curieuse, s’était célébré dans la même église et le même jour que celui de M. de Nieuwerkerke. Villot était alors un élégant mondain, habitué des Bouffes, très épris de musique, très soigneux de sa proprette personne, et cela il le resta toute sa vie. Mais une attaque de choléra,

en i832, avait profondément atteint sa santé, et il ne s’en remit jamais complè-

tentent. Les soins de sa convalescence l’avaient conduit à Venise ; il y fit un très long séjour qui nourrit et influença à tout jamais d’une façon spéciale ses goûts et sa passion de coloriste, si bien préparé, d’ailleurs par ses amitiés dans les ateliers romantiques de Paris. Il est certain qu’il ne connut et ne comprit jamais bien que les écoles coloristes, et particulièrement les maîtres de Venise. Il était très en défiance contre le dessin de Raphaël. Son dieu était Véronèse, et l’on pouvait plus mal choisir. Il l’avait étudié à fonds, dans le menu de sa palette et

dans la légèreté, la transparence, la clarté que donnent à sa peinture ses préparations à la détrempe. Il ne tarissait pas sur tout cela ; malheureusement il voulait parfois prouver ses études par la démonstration de son propre pinceau, et c’est là qu’il échouait. Il avait été, comme Delacroix son ami, mais avec moins de moyens de revanche, l’une des grandes victimes du Jury de l’Institut, et de là contre le jury les rancunes qui l’avaient conduit, aux approches de 48, dans les conciliabules d’artistes à l’hôtel Pimodan. Là il s’était trouvé sur son vrai terrain. C’était, je le répète, un érudit, un curieux, il connaissait bien l’histoire des arts; il l’avait fouillée dans ses détails beaucoup plus qu’on ne le faisait en ce temps là. Il avait fondé et dirigé, avec Eug. Piot, le Cabinet de l’amateur et de l’antiquaire, excellent recueil de documents et d’études, illustré de précieuses eaux-fortes de Meissonier et d’Eug. Delacroix, ces dernières retouchées trop souvent hélas! par Villot lui-même. On y publiait les premiers fragments de YAbecedario de Mariette. L’art français, l’ancien et le moderne, avait là une bonne tribune, de rédaction distinguée et bien renseignée dans ses sources point communes. Peu de recueils d’art en France ont eu cette allure d’érudition neuve, variée et de bon aloi. Villot était affilié au monde des belles ventes ; il possédait de beaux dessins anciens bien choisis ; il aimait les belles estampes, de préférence, cela va sans dire, celles de ses écoles préférées. Il savait écrire sur tout cela d’un bon style clair et châtié, et quand vint son heure, il ne lui coûta pas de rédiger, pour le comité des artistes conspirateurs de l’ile Saint-Louis, un excellent chapitre de l’histoire administrative de l’art français : De l’oppression dans les arts. Ce jour-là sa fortune fut faite, et le lendemain du 24 février, Jeanron l’appela au Louvre; peut-être bien s’y présenta-t-il lui-même. En tout cas ce fut une rencontre très heureuse pour Jeanron et pour le Louvre. Villot apportait là les qualités les plus utiles en un pareil moment : une rare précision de jugement et de plume; le sentiment net et actif de ce que le monde des arts, j’entends le monde jeune et mis en branle par le mouvement nouveau, demandait que l’on fit pour le Louvre, ses collections, ses catalogues. Villot sut comprendre et servir ce mouvement, sans hésitation, et en discernant les points et les moyens applicables, beaucoup plus clairement que Jeanron n’eût su faire. Et Jeanron eut le bon esprit de laisser aller Villot et Longpérier et de leur lâcher la bride pour les reclassements nécessaires de tous les départements du Louvre. Le salon carré et la grande galerie furent remaniés de fond en comble au grand ébahissement des gardiens et les tableaux des maîtres rassemblés en groupes selon l’ordre chronologique. Villot donna aussi quelques premiers soins aux dessins, dont il devait favoriser les gravures en fac-similé par A. Leroy, Marvy, Butavand, Rosotte, etc., et plus tard, en collaboration avec M. Reiset, il écrivit le texte d’un recueil de ces fac-similés par Leroy. Surtout, par bonheur pour lui, il s’occupa des catalogues. Villot, au fond, était né bureaucrate, rédacteur par

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excellence de rapports administratifs, et cela se reconnut mieux plus tard, à la fin de sa carrière, quand il exerça les fonctions de secrétaire général des Musées, où il se montra sans égal. Dans son rôle de conservateur des peintures, il sut agir de suite comme bon distributeur des travaux, et se servir, pour son propre et bon usage, des instruments qu’il avait sous la main; il confia à Eud. Soulié le catalogue de la chalcographie, qu’il s’appropria par la signature de la préface. Quand il débrouillait les premiers éléments de son catalogue de l’école française, alors que cette école occupait provisoirement les salles du bord de l’eau, là où nous voyons aujourd’hui la céramique du Musée Campana, Villot m’avait rendu le service de me charger de relever sur les tableaux les noms et les inscriptions des artistes, et de prendre part à l’accrochement de ces tableaux. Ce me fut un exercice fort utile pour la fonction qui allait bientôt m’échoir par M. de Nieuwerkerke, d’ordonnateur des expositions annuelles. J’ai appris mon métier, pièce à pièce, à cette bonne école du Louve et il me faut savoir gré à qui m’y employa. Le jour où je fus envoyé au Palais-Royal par le Directeur général, j’avais cet avantage, pour avoir été enseigné dans la maison-mère, de n’ignorer point ce que c’était qu’un placement de tableaux, ce que c’était qu’un catalogue. — • Mais la meilleure chance de Villot, au Louvre, fut d’y rencontrer celui qui devait être son aide inestimable, son attaché intime et fidèle, son conservateur adjoint des dernières années, la cheville ouvrière, sûre, solide, consciencieuse de ses meilleurs travaux, l’homme auquel revient la bonne moitié de l’honneur qu’il a mérite, Eug. Daudet, le fils de l’ancien graveur ami de Forster, l’élève du peintre Langlois, l’honnête, modeste et laborieux Daudet. Celui-là moisissait, comme nous tous, au Louvre, depuis une dizaine d’années, occupé du menu fretin des fiches du musée de Versailles, et il ne lui manquait qu’une occasion de montrer les trésors d’ordre, de régularité et d’exactitude dans les recherches, qu’il portait en lui. Dans ces trois parfaits volumes de catalogues, sortis de la première ébauche commandée en 47 à Soulié par M. de Cailleux et restée inachevée par la révolution de février, ces catalogues auxquels est attaché le nom de Villot, et dont nous nous sommes trop déshabitués d’admirer le cadre impeccable, quand ils ont fait révolution dans la catalogie de la France et de l’Europe, l’élucubration très considérable des 600 notices de peintres, d’après les publications les plus récentes des écrivains d’art de tous pays, appartient bien en propre à Villot, et ce n’a pas été une petite besogne, ni peu louable ; mais la description minutieuse des tableaux, les dimensions et les signatures, et, pour l’histoire de chacun d’eux, le dépouillement scrupuleux et patient de nos archives et de nos inventaires, et de tous les Mercures, et des catalogues de vente d’anciens cabinets, livrets d’anciens Salons, toute cette part énorme revient à Daudet; et il est juste de dire que pour une telle entreprise, vraiment colossale par la masse des menus détails de recherche qu’elle représente, un

homme seul, si infatigable qu’il fût, n’eût pu suffire en six ans, et les trois volumes étaient terminés pour l’exposition universelle de 1 8 5 5 . En somme, la conduite ferme, sensée, ininterrompue, sur un plan vraiment savant, logique et complet de nos catalogues modèles des peintures du Louvre, voilà la gloire de Villot, voilà son titre à jamais incontestable au respect de nos musées nationaux. Les conservateurs de ces musées ont deux sortes de tâche : cataloguer les œuvres et les entretenir en bonne santé. Cette seconde part de sa fonction, Villot, par malheur, la prenait un peu trop à cœur. Il avait là-dessus des principes quelque peu terribles, et il ne s’en cachait pas assez. Il était grand partisan des restaurations, et ce fut, avec le temps, sa pierre d’achoppement. Il professait qu’un tableau était comme une agate, et qu’on pouvait le nettoyer impunément, pour retrouver le maître sous les vernis anciens et nouveaux. Il entreprit, avec une audace qui faisait trembler, la restauration des Rubens, la galerie de Médicis; il en obtint, par endroits, des résultats inespérés; d’autres toiles de la même série y perdirent de leur fraîcheur et de leur finesse, par les glacis trop attaqués. Comme c’était chez lui une affaire de foi profonde, il n’avait pas craint d’appliquer sa médecine à son cher Véronèse, aux immenses Noces de Cana qu’il avait fait du même coup rentoiler et nettoyer, et ce nettoyage ne manqua pas de les desharmoniser pour un assez long temps. Mais quand il s’en prit à des tableaux d’exécution précieuse, comme la Madone de Cima da Conegliano, la belle adoration du Palme, quand s’attaquant au Campo Vaccino de notre Claude Lorrain, il prétendit faire une fraîcheur matinale de la coloration dorée de son soleil du soir, alors il s’éleva contre ce rêveur par trop dangereux un toile qui gagna l’Institut et les artistes; l’Institut depuis 48, s’était toujours méfié de Villot et le lui fit bien sentir plus tard, quand il fit mine de se présenter à sa porte. Que l’exemple de Villot mette à jamais en garde contre eux-mêmes les conservateurs trop enclins aux restaurations ; ce sera toujours leur chaussetrape au Louvre. M. de Nieuwerkerke se vit obligé de sacrifier son imprudent conservateur, et de le transformer en secrétaire général des musées impériaux. J’ai dit qu’il avait excellé dans ce dernier poste, qu’il garda jusqu’à sa mort. Personne ne préparait mieux que lui un budget des Musées, et n’e'tait défenseur mieux armé et plus net des droits et des besoins de ses anciens confrères. Personne ne connaissait mieux les antécédents administratifs et les privilèges de cette maison. Aussi, quand, le 5 septembre 70, le surintendant alla remettre sa démission entre les mains de Gambetta, et lui fit accepter que le gouvernement des musées passât au conservatoire présidé par le secrétaire général, Villot continuat-il, à la vraie satisfaction de tous, à diriger nos séances et à parer, avec la décision qui était dans son esprit, à toutes précautions de salut que réclamaient les collections. Nos réunions étaient quotidiennes, pleines d’ardeur et de bonne volonté ; il avait la prudence et l’affabilité du politique, ne brusquant point trop

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les énervantes commissions d’artistes; il en avait aussi la clairvoyance; car de même qu’avant le 2 décembre 5i, il nous avait prédit chaque jour le coup d’Etat comme tout prochain, et jusqu’à son mode d’exécution, et comment un de ces matins nos servantes nous annonceraient que le tour était joué ; de même il ne s’illusionnait point sur la fin que devait avoir ce siège maudit; et le malheureux souffrait plus qu’aucun de ses privations dans sa santé débile, qui ne se soutenait dès longtemps qu’à force de drogues et de soins minutieux. — Après la Commune il se remit quelque peu, et se reprit au travail dans cet atelier retiré que j’ai dit, caché dans les combles du Louvre, et il s’y essayait encore à ces copies trompel’œil qui avaient toujours amusé ses loisirs, des miniatures de Fragonard et de Hall, de Hall dont il avait, en 1867, publié une très curieuse monographie d’après les papiers de famille. Mais la présidence du Conservatoire n’était plus si facile à 'ce pauvre Villot, fatigué, plus amaigri que jamais, nerveux, chétif et jauni ; les discussions y étaient devenues bavardes et empiétantes, et y tournaient à la cour du roi Pétaud. Lui-même y manquait désormais de l’autorité suffisante. Il n’avait jamais beaucoup primé ses confrères; ils marchaient un peu trop sur lui maintenant. Il faisait correctement leurs affaires, mais il ne les dirigeait plus, et la maison en souffrait trop pour qui l’aimait. C’est pourquoi, dès le premier mois de ma direction des Beaux-arts, je me hâtai de remettre une tête à ce corps qui s’en allait trop ballottant et trébuchant, et me souvenant comme il se trouvait bien jadis d’une certaine unité dans la gestion et le conseil, c’est-à-dire d’un directeur qui primât les conservateurs et assurât un équilibre salutaire entre leurs naturelles ambitions et les besoins réciproques de leurs départements, au grand profit général de la maison, je proposai à M. de Fourtou le rétablissement de la Direction des Musées, et le Ministre accepta d’en confier le titre au conservateur de plus ancienne date, c’est-à-dire à M. Reiset. Villot m’en voulut certainement d’avoir provoqué cette décision, et ses amis plus que lui-même. Ils ne se rendaient pas compte que le titre n’y aurait rien fait, et qu’il était à jamais usé d’autorité auprès de ses anciens collègues, et c’était l’autorité, avant tout, qu’il s’agissait de rétablir là. Au reste le pauvre Villot ne survécut guère à sa retraite. Il était à bout de forces, à bout de vie; son pauvre petit corps, sa tête aux traits fins et aigus allaient s’amincissant, se rétrécissant, menu, menu; plein d’énergie et de puissance sur lui-même jusqu’au bout, cet homme qui avait lutté quarante ans contre un affaiblissement de chaque heure, avait encore, tout râlant déjà, le courage d’écrire pour ses amis le bulletin de maladie de sa femme qui allait mourir trois jours avant lui.

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