FRÉD. REISET
J’ai vu bien des fois, dans le cabinet de M. Reiset, les fameux oracles de l’Allemagne, lesWaagen et les Passavant, et je puis affirmer qu’ils ne lui allaient pas à la cheville. Notre pays ne choie point volontiers ses hommes de valeur; il ne les reconnaît qu’au bruit qu’ils feraient d’eux-mêmes. Quant aux délicats bien nés, qui n’aiment pas la réclame grossière, il les laisse, non sans une petite moue maligne, à l’honnête silence qui semble leur complaire, et qu’il prend apparemment pour un dédain de son estime. On n’a jamais su, en dehors du Louvre, tout ce que valait M. Reiset; les artistes particulièrement l’ont ignoré ou-regardé avec défiance, comme s’ils n’étaient pas les plus intéressés à la considération des amateurs soigneux des œuvres du passé et les mieux aptes à recommander les ouvrages contemporains à l’attention de l’avenir. Or si l’art et le goût ont eu quelque importance en notre siècle, je déclare que ce petit homme, aux manières capricieuses et d’enfant gâté, d’humeur inégale et parfois demi-avenant aux intrus, a été certainement sur son terrain l’un des personnages les plus extraordinaires de notre temps. Oui, M. Reiset a été le goût même et le discernement en matière d’art, le plus parfait expert de peintures et de dessins que la France ait connu depuis Mariette. Je dis peintures et dessins; l’enthousiasme, la lucidité d’esprit, la précision du jugement, la finesse de ses yeux demi-clignottants, quand il se délectait devant une belle chose, n’étaient pas moins sûrs alors qu’il s’agissait d’un beau bronze antique, ou d’un marbre de la Renaissance; il a été pendant trente ans la vraie lumière du Louvre.
C’était l’un des cinq enfants de l’ancien receveur général de Rouen. Il avait hérité de sa mère sa passion pour la musique des grands maîtres; et la religion de Mozart, de Gluck et de Beethoven ne fit que précéder et s’accorder bientôt avec la religion de Raphaël et de Michel-Ange, de Poussin et de Lesueur, dans cette âme vouée dès la prime jeunesse à tout ce que l’art et la poésie ont de plus naturellement pur, probe, simple et élevé. Il savait par cœur tout le V. Hugo du bon temps. Il faut dire que Rouen, où s’était passée son enfance, était, à cette époque, de 1825 à 1 83 5, le centre des premières études romantiques, avec les dessins et les publications d’Hyacinthe Langlois et de ses enfants, avec ses amis les A. Deville, les Ch. Richard, les Aug. Leprovost, les André Pottier et Hippolyte Bellangé conservateur du Musée, et le bruit des premiers succès de Court après ceux de Géricault. Celui que bien des années après, le bon M. de la Salle appelait son cher Fritz, et il ajoutait parfois à nos oreilles le mot que j’ai dit : l’enfant gâté, n’eut point, comme l’on pense bien, la vie très contrariée, et cette vie, dès
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le commencement, il en assura lui-même le bonheur, en e'pousant, tout jeune, par amour, sa belle cousine blonde, MUe Hortense Reiset, la plus charmante, la plus gracieuse et la meilleure des femmes, trésor exquis d’un honnête homme. C’est dans son voyage de noces qu’il connut à Rome M. Ingres et les Flandrin : — Hip. Flandrin, qui peignit alors son portrait, — M. Ingres qui devait plus tard peindre le portrait de Mme Reiset et dessiner, selon son procédé admirable, les crayons de la fille et du beau-père de notre maître. Qui croirait que M. Reiset n’a jamais vu l’Italie qu’en ce seul et unique voyage ? et quel prodige de mémoire vraiment géniale et extra-naturelle que celui qui, dans cette course à travers les principales villes, c’est-à-dire à travers les principaux centres des écoles italiennes, lui fixa à jamais dans l’esprit et dans les yeux les moindres détails des chefs-d’œuvre innombrables de Florence, de Sienne et de Pise, de Rome, de Perouse et de Bologne, de Milan, de Padoue et de Venise, — à ce point que, quarante ans après, il reconnaissait dans tel dessin, l’étude du personnage de telle composition. C’est alors qu’il commença à acquérir les premiers tableaux de sa galerie, et son goût, dès le principe, le porta vers les génies précurseurs, dont sa jeunesse savourait les sincérités naïves et profondes. On lui aurait volontiers, plus tard, tourné à crime ce penchant pour les primitifs, oubliant qu’alors qu’il développa sa collection de tableaux, nul ne sut y faire mieux place pour les maîtres supérieurs de toute école, aussi bien pour les délicieux hollandais que pour les Murillo, et quand il en vint à la noble manie des dessins, la moitié de ses portefeuilles était remplie d’Albert Durer, de Holbein, de Rubens, de Van Dyck, de Teniers, de Rembrandt, d’Ostade, de Cuyp, d’Everdingen, de P. Potter, de Vandevelde, aussi bien que de Fra Angelico, et de Lippi, de Botticelli et de Verrochio, de Signorelli et de Perugin, de Michel-Ange et de Fra Bartolommeo, de Raphaël et de toute son école, les Perin del Vaga et les Polydore, de Mantegne et de Bellin, de Titien et de Véronèse, de Corrège et de Parmesan, de Nicolo del Abbate et de tous les Carraches, jusqu’au Dominiquin et au Guerchin. Je ne parle point de sa passion pour Nicolas Poussin, Le Sueur et Claude, qui de chez lui ne repoussaient pas Clouet, Pujet, Watteau ni Géricault. — M. Reiset n’a jamais dédaigné que le médiocre. J’en eus bien la preuve dès notre première rencontre au Louvre, dans la salle basse de nos bureaux, au fond de la cour du Sphynx r il entendit mon nom et se tournant vers moi de l’air le plus aimable, il me plaisanta gentiment sur mes Peintres provinciaux, dont quelques-uns lui étaient familiers par sa ville natale et par notre province commune ; il se rabattit particulièrement sur mon pauvre Finsonius, dont la glorification un peu trop poussée à l’extrême, dans le discours de Ch. Blanc, proposant, lors de la récente discussion du budget, d’échanger notre trop plein de Giorgione et de Bassan contre un échantillon du Belge provençal, l’avait si cruellement froissé lui, M. Reiset. 11 en avait fait l’objet d’une longue note à la page 35 de ses Courtes
réflexions sur les dessins du Louvre, brochure qui appuyée par l’amitié de M. Ingres, lui avait ouvert les portes du Louvre peu après sa publication. Collectionneurs, mes confrères, ne vous découragez pas; cet amateur né avec des yeux si déliés, si pénétrants, si prédestinés, avouait gaiement qu’en ses débuts dans la curiosité, alors que M. de La Salle et lui recherchaient leurs premiers dessins du Poussin, le finaud Guichardot, le borgne au bandeau de soie noire, le même qui avait abusé de l’innocence de M. Thiers pour l’embâter de tant et tant de Boissieu, leur avait glissé, à eux aussi, bien des griffonnis de Corneille et peut-être de Bergeret pour des croquis du Poussin, et nous avons tous passé par ces premières duperies de nos illusions ou fourberies de nos pourvoyeurs. L’important c’est d’arriver tôt à cette pureté, à cette chasteté du goût qui, chez M. Reiset comme chez M. de la Salle, savent repousser à leur place le bas et le médiocre, pour jouir avec délices du vraiment choisi et du vraiment supérieur ; l’important est que la manie de ce qui est simplement curieux ne se substitue point, d’habitude et par complaisance à l’instinct de ce qui sera essentiellement et absolument beau; et à cela M. Reiset était arrivé de bonne heure en cueillant dans les collections qu’il achetait en bloc, soit à la mort du général Griois, soit de M. de Cédron ou de tel autre amateur, une vingtaine de beaux dessins de Raphaël, du Pérugin, de Botticelli, de Jules Romain, de Perin del Vaga, du Polydore, du Titien, du Véronèse, du Nicolo, d’Albert Durer, de Van Dyck ou de Teniers, et en éloignant et en rejetant le reste, où il y avait de l’excellent encore, mais qu’il estimait de moindre qualité, au panier des commissaires-priseurs. — « Emonder et expurger » semble bien avoir été sa devise, « chasser du Musée, pour l’enrichir, les ouvrages douteux ou secondaires. » — Mais il faut bien s’entendre et il n’importe pas moins de conserver, dans toute sa largeur et son équité sereine, le discernement sensé des maîtres : maître on est dès que l’on garde en son temps une qualité saine de maîtrise ; tout connaisseur sincère a et doit avoir ses préférences entre les époques d’art et les artistes renommés ; c’est affaire de tempérament et d’affinité personnelle ; mais il n’y a que les sots ridicules et ignares qui fassent les dédaigneux et voudraient exclure de l’art et du Louvre certaines écoles passagèrement proscrites par les modes du goût, telles que aujourd’hui l’école de Bologne, par exemple, tels que des hommes de la taille et de la robustesse des Carache et du Dominiquin; et M. Reiset, quoiqu’on ait pu penser par ses préférences, et la sélection raffinée de sa propre galerie, n’a jamais été de ces sots-là. On l’a pu assez voir par ses classements des tableaux du Louvre, et par les salles des dessins où tous les siècles et tous les groupes d’école ont trouvé place en leurs plus hauts et parfois en leurs plus coquets représentants.
M. Reiset, je l’ai dit, avait connu M. Ingres à Rome, alors que celui-ci y dirigeait l’académie de France de i83q à 1841. Je me trouvais moi-même à Rome
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durant la semaine sainte de 1841, avec Ernest Lafontan, et nous allâmes voir notre camarade du collège Saint-Louis, Gounod, à la villa Médicis. La villa était en pleine effervescence. M. Ingres la quittait à regret, et l’on y attendait M. Schnetz. Gounod, pour sa part, était désolé du départ du grand maître, dont il était l’un des favoris, qui lui faisait faire constamment chez lui de la musique de chambre, qui avait dessiné son portrait, et qui encourageait son goût pour le dessin et la peinture, car alors Gounod, le Gounod de Faust et de Mireille s’essayait, à ses heures perdues, à peindre des horizons de la campagne romaine, tout en composant une messe pour Saint-Louis des Français. Il nous guidait dans les églises, drapé dans son manteau romain, et avec les pieuses génuflexions du pays. Ses deux années de pension l’avaient déjà fait tout transteverin. M. Ingres
avait exercé son directorat avec l’autorité naturelle que lui assuraient ses convictions profondes et la vénérable naïveté de son caractère, que raillaient parfois entre eux les jeunes pensionnaires peu portés au respect, tels que ce Papety dont je me rappelle à la Villa Medicis la grande copie du plafond de la Farnesine, mais qu’ils ne subissaient pas moins malgré eux dans leurs études maintenues plus graves. M. Ingres rentra à Paris, couronné de la même auréole de maître qu’il avait au départ, le lendemain du Saint-Symphorien , et il y retrouva ses amis, et M. Reiset parmi ses plus fervents. Là-bas en Italie, tout avait fait pencher M. Ingres vers le jeune voyageur : égale adoration de Raphaël, égal enthousiasme pour toutes les œuvres suprêmement belles de l’art, égale sympathie délicate pour les ombriens et les primitifs, égale passion pour la musique de Mozart, de Gluck et de Beethoven, et aussi la plus profonde et la plus pénétrante admiration de M. Reiset pour les œuvres de M. Ingres. Avec une pieuse et filiale tendresse, M. et Mme Reiset attirèrent le vieux maître et sa courageuse compagne dans le délicieux chalet qu’ils possédaient au bord du lac d’Enghien et dont ils avaient agrandi les pelouses et les corbeilles de géranium par l’acquisition de terrains d’un chalet voisin appartenant à Eug. Isabey; et là ils leur firent, le plus souvent qu’ils purent, des journées tranquilles et riantes; et quand vint le jour terrible de la séparation, le jour où M. Ingres perdit sa vieille femme tant aimée et si héroïquement dévouée, c’est à Enghien que les Reiset entraînèrent le pauvre homme fou de désespoir. — M. Ingres qui savait le goût si merveilleusement sûr de M. Reiset, n’avait pas pu ne point être flatté de voir successivement entrer dans cette maison amie les œuvres les plus exquises peut-être de son pinceau, celles qu’il devait préférer en raison de ses souvenirs de jeunesse : son fameux portrait par lui-même de 1804, acquis par échange du prince Napoléon; puis, par une pension viagère servie au modèle, la perle de son œuvre, l’étrange portrait de Mme Devauçay; puis cette délicieuse et tant caressée Vénus Anadyomene, commencée à Rome en 1807 et que le maître consentit à terminer pour son ami, et à laquelle tout le monde a raconté qu’il travaillait, pour s’étourdir,
pendant les canonades et fusillades de juin 48. — Pour M. Reiset encore, il reprit et termina un admirable dessin aquarellé du Virgile lisant l’Énéide. Joignez à ce choix merveilleux, le portrait peint de Mmc Reiset et les charmants crayons de sa hile, de son père, dont j’ai déjà parlé ; et cette maison, pleine de ses œuvres les plus chères, et aussi de ses plus attachants souvenirs, devait lui sembler comme un logis de famille. Il pouvait s’y enivrer à bouche que veux-tu de cette ambroisie des maîtres dont il était si friand, en savourant les portefeuilles de dessins, où M. Reiset avait réuni l’élite et la moelle des plus rares génies; et c’est là, je n’en doute pas, ce qui l’excita à pousser son ami vers la conservation des dessins du Louvre.
M. Reiset était alors le seul amateur de France qui, avec son cher M. de la Salle, connût quelque peu intimement les richesses du Louvre en dessins. Grâce à une autorisation spéciale qu’ils avaient obtenue, je ne sais comme, de M. de Cailleux, lequel se réservait jalousement ce joli coin du musée, et avait groupé dans des cadres les quelques centaines de dessins livrés alors au public, et fait coller dans de grands albums quelques centaines d’autres études, pour être classés dans des armoires hermétiquement fermées, — grâce à la surprise de cette autorisation, les deux amis avaient pu éplucher de près ces cadres et feuilleter ces volumes avec la merveilleuse sagacité de leurs meilleurs yeux, et rien qu’en deux visites, le 23 mars et le 6 avril 1846, ils avaient pris note dans 33 volumes parcourus par eux, de huit dessins de Raphaël, sans parler « de plusieurs dessins admirables de Michel-Ange, Titien, Corrège, Andrea del Sarto, Lorenzo di Credi, êtc., une vingtaine de dessins de N. Poussin et deux ou trois Lesueur. » — Vous jugez quel feu de curiosité ce s deux visites avaient allumé en ces connaisseurs passionnés, et combien M. Reiset trouva mauvais, lors de la première discussion du budget (22 novembre et 2 décembre 48), que la Constituante eût marchandé un conservateur à ce superbe département que l’administration et ses défenseurs à la chambre prétendaient s’élever jusqu’à 40,000 dessins, et dont 20,000, disait à la tribune M. Ch. Blanc, directeur des Beaux-Arts, venaient d’être « découverts par hasard, ensevelis dans la poussière, mangés aux vers, et qui, n’étant pas garantis de l’humidité, commençaient à se moisir par les bords. » — 40,000 dessins, M. Reiset avait cru d’abord « ce chiffre exagéré » ; quand plus tard il les eut examinés et décrits l’un après l’autre, il dut constater qu’il y en avait 36, 000. — Il avait donc écrit, dans la première quinzaine de décembre 48, ses Courtes réflexions sur une décision de rassemblée nationale concernant les dessins du Louvre, et là en 37 pages bien compétentes, bien renseignées et où il ne pouvait se défendre de quelque raillerie sur les trop légères assertions des orateurs et des rapporteurs, il démontrait clair comme le jour l’absolu besoin d’un conservateur pour débrouiller ce chaos magnifique; et ce qui en ressortait plus clair encore, par la façon dont il parlait de ce trésor de la nation, c’est que
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lui seul e'tait digne d’en être le conservateur. Un an plus tard il l’était; et sa première pre'occupation pour qu’on ne pût l’accuser dans l’avenir d’avoir profité des occasions offertes par ses nouvelles fonctions pour l’enrichissement de sa propre collection, fut de dresser lui-même l’inventaire de ses portefeuilles, et d’en arrêter les acquisitions au jour de son entrée dans le Louvre. Le parti était héroïque mais d’un homme sage et prévoyant, étant donnés les jolis ragots du monde des amateurs, et il servit plus tard d’exemple à M. de Nieuwerkerke, quand celui-ci prit soin de conserver tous les bordereaux d’achat de sa propre collection, bordereaux dont l’addition fixa d’ailleurs si utilement, à l’heure difficile, le prix de son superbe cabinet. La Description abrégée des dessins de diverses écoles appartenant à M. Frédéric Reiset, dédiée naturellement à M. His de la Salle, et datée du ier avril i85o, est restée un livre précieux à nous tous, dévots de la même chapelle, et pouvait dès lors, par ses notes si sûres et si précises, donner l’avant-goût de ce qu’allait devenir l’inventaire de la collection du Louvre, qui en était restée à la nomenclature et aux attributions de Morel d’Arleu.
Je viens tout à l’heure de m’emporter contre ceux des amateurs et des artistes qui n’avaient pas su à distance apprécier la valeur singulière de M. Reiset et la supériorité personnelle des services qu’il rendait au Louvre. Le public, il est vrai, ne l’a pu connaître que par le choix et l’ordre admirable qu’il avait apportés dans le classement de cette série de salles consacrées aux dessins, depuis l’escalier de Henri II jusqu’à la collection Sauvageot, et par le catalogue qu’il a donné de ces dessins exposés. Mais rien ne pouvait mettre ce public en confidence de la partie la plus délicate et tout à fait capitale de sa tâche, celle qui avait pour but l’inventaire général des 36, 000 dessins de la collection nationale, c’est-à-dire l’étude minutieuse et l’attribution, un à un, de ces 36, 000 dessins, et leur groupement par maîtres et par écoles. C’était le chaos à débrouiller, un monde à découvrir et à coordonner. M. Reiset tenait évidemment de son père le receveur général, l’esprit d’ordre, de numérotage et de classement; il rumina quelques jours le plan de son travail gigantesque, et les moyens de se retrouver dans le dédale de tous ces numéros d’ordre des anciens inventaires et de les faire concorder avec sa propre classification. Puis, un matin, il se mit en mouvement avec la ferme et confiante ardeur que ce petit homme apportait à toutes ses entreprises : 36, 000 dessins à flairer, à retourner, à attribuer et à décrire, ce n’était pas l’affaire de quelques semaines, et il a usé, sous ses ordres, plusieurs attachés, je veux plutôt dire plusieurs apprentis; car il a toujours eu ce légitime orgueil que cette besogne fût entièrement la sienne, et il avait absolument raison. La tâche était si intéressante, échauffés que nous étions par le voisinage et les éclairs perpétuels de l’enseignement d’un tel maître, que nous nous donnions de tout cœur à la poursuivre. J’ai été le premier en date de ses aides, jusqu’au jour où M. de Nieuwerkerke voulut bien m’appeler au service des expositions. Montaiglon
me succéda avec son esprit si alerte et son omniscience, jusqu'au moment où Vielcastel l’enleva à M. Reiset pour le musée des Souverains. Puis vint Darcel qui travailla là longtemps et mit au service de M. Reiset son zèle courageux, sa ténacité infatigable aux questions d’érudition et son esprit méthodique. Darcel, lui aussi, monta en grade et laissa la place à Clément de Ris pour un court passage jusqu’à ce qu’il succédât à Soulié dans Versailles, — et enfin à Tauzia qui y demeura le plus fidèle elle plus justement favori du maître, et qui s’imprégna le mieux de ses leçons quotidiennes, et qui était aussi, devons-nous dire, le mieux préparé pour les digérer, par la finesse, et la sûreté instinctive, et la délicatesse de son goût, et le bon bagage que ses yeux avaient rapporté de ses voyages en Italie, en Allemagne et en Espagne. — Ne croyez point d’ailleurs que ce consciencieux et scrupuleux M. Reiset, l’homme au monde qui se rendit le mieux compte de l’énormité de sa tâche, se fit faute d’appeler dans son cabinet, pour leur soumettre ses doutes, les séiüeux connaisseurs de son temps, ceux dont il pouvait attendre quelque sérieuse lumière. J’ai vu passer par ce cabinet et consultés par lui M. de la Salle, M. Gatteaux et Chenavard pour les dessins des grandes écoles italiennes, les Goncourt pour le xvme siècle français, Bordier pour les émaux de Petitot et jusqu’à un certain M. Saint-Phar, un répugnant petit homme à perruque et à col et manchettes retroussées, qui passait alors pour le plus sûr connaisseur en émaux et en miniatures.
Le jour où ce pauvre Villot, pour le péché de ses restaurations, fut, comme j’ai dit, privé du département des peintures, ce gros lot échut à M. Reiset, qui se trouva réunir en une même main les deux conservations, ainsi qu’elles l’avaient été avant sa venue au Louvre. M. Reiset avait toujours blâmé, comme nuisible aux maîtres eux-mêmes, l’abus du système de rapprochement absolu de leurs œuvres. Son premier souci fut de remanier la galerie et de donner un peu d’espace aux cadres, en dispersant quelque peu leurs tableaux, sans toutefois les écarter l’un de l’autre hors portée d’un même coup d’œil : l’aspect général y gagna certainement en grâce, en meilleure pondération et en honnête et plus harmonieuse liberté. Il sembla tout de suite, à ces équilibres mieux coordonnés dans les panneaux, qu’il y avait plus de pureté dans le choix, plus de respect pour les chefs-d’œuvre. Et quel plaisir il prit à l’arrangement de cette galerie des Sept- Mêtres où il rassembla, comme en un écrin, les œuvres les plus choyées de ces maîtres du xive, du xve et du xvie siècles Italiens, où il avait ses adorations intimes. — Plus tard il disposa, et Dieu sait avec quel goût et quelle majesté, les grandes galeries attribuées dans le Louvre nouveau à l’Ecole Française ; et enfin, cette galerie Lacaze, l’ancienne Salle des États, où il groupa les tableaux légués par son vieil ami, et de telle façon que M. Lacaze eût été bien fier de voir en si bel ordre et en si beau jour, la collection si précieuse pour nous Français, à laquelle il avait consacré sa vie. — Les restaurations qui avaient été si dange-
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reuses et si nuisibles pour Villot, M. Reiset ne les e'vita pas quand il les jugea indispensables, mais il y apporta une prudence et des scrupules et une attention me'ticuleuse que l’autre n’avait pas su y mettre, et Briotet, le restaurateur des tableaux, très habile quand il e'tait bien dirigé, ne toucha jamais à un ancien vernis, ne boucha jamais un trou large comme une pointe d’aiguille, sans que M. Reiset ne fût là penché sur son épaule avec son lorgnon, pour arrêter le frottis juste à point, pour lui dicter les moindres touches que devait poser son pinceau. Ce n’est pas sur les merveilles du Louvre qu’il est permis à un conservateur d’essayer le difficile apprentissage d’une telle science si scabreuse, la santé des peintures; M. Reiset avait acquis son expérience au nettoyage de ses propres tableaux, et c’est ainsi que doit agir tout honnête homme en appliquant même souci aux choses de l’État et aux richesses de la nation qu’à son trésor personnel. M. Reiset était arrivé en telle matière à un tact et à une sûreté sans égale ; la dernière preuve qu’il en donna, dans ses dernières années et non la moins admirable, fut la restauration du fameux triptique de l’hôpital de Beaune, où il y avait tant à détruire de mauvais replâtrages et tant à retrouver de précieuses figures, et qui avec les deux petits Mantegna de Tours, restera dans la mémoire des amateurs comme un prodige de résurrection. Ah ! si les chefs-d’œuvre des musées de province avaient pour tenir en bride les massacres qui les réparent, des surveillants aussi respectueux des maîtres, aussi préoccupés du faire de chacun, pour mesurer à chacun sa cure ! Pauvres et chers musées de province, qui vous rendra M. Reiset? ®
Tant que Villot appartenait au Louvre, c’est-à-dire jusqu’au jour où lui-même prit la direction du musée, M. Reiset s’était fait scrupule d’entreprendre un autre catalogue des peintures des grands salons et de la grande galerie. Son devoir l’obligea toutefois à publier les deux menus catalogues du musée Napoléon III (tableaux Campana) et de la collection Lacaze. Mais en cette sorte de travaux, il a donné sa pleine mesure dans les deux volumes de la Notice des dessins, cartons, pastels, etc., du Musée impérial du Louvre. C’est, à mon sens, un pur modèle de clarté, de bon ordre, d’attributions fines et justes, de sûreté d’informations, et j’allais ajouter de bon et sobre langage, si la littérature de catalogue se piquait de vanité à cet endroit. M. Reiset, comme ses confrères les amateurs, alors qu’il était tout entier à sa passion de collectionner pour ses propres portefeuilles, n’avait guère songé à mettre encre sur le papier, et ce n’est qu’alors qu’il y fut contraint par les premiers appels de sa fonction, qu’il en vint à écrire, d’abord, en 1849, ces Courtes réflexions sur les dessins du Louvre, dont j’ai déjà parlé, puis l’année suivante, en i85o, la Description abrégée des dessins de diverses écoles appartenant à M. Frédéric Reiset, — vous savez déjà dans quel sentiment de prudente et honnête réserve. Nous autres qu’a pris de bonne heure la rage d’écrire, et pis encore, la manie d’imprimer, nous nous étonnons de cette indiffé-
rence qu’ont toujours manifestée pour le maniement de la plume d’oie nos plus sûrs et nos plus délicats connaisseurs, les plus aptes à nous instruire, et à nous analyser la beauté des œuvres qui les touchent. Mariette est le seul qui leur ait donné le bon exemple ; mais Mariette par la profession de sa famille, fort mêlée au commerce des estampes et des dessins et par suite à la rédaction de leurs catalogues, avait pris de naissance l’habitude de telles notes. Les autres vrais collectionneurs n’y ont jamais songé, absorbés innocemment qu’ils ont été par la pure jouissance égoïste des merveilles de l’art. Ils en jasent volontiers entre eux et autour d’eux, et Dieu sait avec quel feu, et aussi quel profit pour les lettrés qui les écoutent. Diderot vous en dirait quelque chose, et aussi de nos jours Ch. Blanc et P. de Saint-Victor. Que n’avez-vous entendu de notre temps M. Reiset, et M. de La Salle et Chenavard, et M. Lacaze, et Sauvageot sur ses bibelots! Ils savourent avec délices et enthousiasme leur plaisir mignon; c’est une passion de chaque jour et de toute heure ; l’écriture d’autrui leur est en vérité peu de chose. C’est ainsi que, sans sortir du Louvre, vous trouveriez tout un groupe d’esprits distingués, que l’obligation de leur métier a amenés à écrire les catalogues les plus savants de la maison avec une plume taillée très tard, très tard, presque à l’arrière-saison de leur carrière de collectionneur ou de curieux: Reiset, Barbet de Jouy, Eud. Soulié, Tauzia, Sauzay, Morel-Fatio, Villot luimême, malgré les menus articles courants du Cabinet de l’Amateur et de l’Antiquaire. Il est vrai que quand ils ont tâté de la plume, et ne s’y sont pas reconnus plus maladroits® que d’autres, la tentation leur vient de travaux accessoires ; et c’est ainsi que M. Reiset nous a donné successivement d’excellentes études, sur un bronze de Michel-Ange, sur Nicolo del Abate, sur une visite aux Musées de Londres, de ces chapitres d’histoire où se donnaient carrière sa maîtresse sûreté de goût et le flair divinateur de sa merveilleuse perspicacité.
Un jour était venu où M. Reiset avait dit un douloureux adieu à sa collection de dessins, et sa seule consolation, ce jour-là, fut de les voir passer, par l’entremise de M. de Triqueti, entre les mains du duc d’Aumale. Ses chers dessins, du moins ne se séparaient-ils point les uns des autres. Ce qu’il avait mis tant d’amour, tant de soins et tant d’années à rassembler, demeurerait là uni à toujours et inaliénable, aussi inaliénable, par la richesse du prince, que s’ils étaient entrés dans la collection nationale. Heureux M. Reiset de n’avoir point à assister à l’éparpillement cruel de ce qui a fait la jouissance passagère et l’orgueil d’un collectionneur. Il en fut de même plus tard pour sa collection de tableaux qui prirent en bloc, eux aussi, la route de Chantilly, et c’est à Chantilly que nous pouvons voir aujourd’hui, outre les trois Ingres dont j’ai parlé, le portrait du maître, celui de Mme Devauçay et la Vénus Anadyomène, toute cette série de cadres admirables : la Smonnette, cette figure aussi étrange et mystérieuse que la Devauçay, la petite madone de Fra Eilippo Lippi, celle de Zaganelli da Cotignola,
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l’enfant de Luini, V Annonciation du Francia, la grande Sainte Famille du Palme, la Procession de Stuerbout, les deux petites têtes de Van Eyck, et son choix de tableaux du Poussin : l 'Annonciation, la Sainte Famille de la galerie Fesch, le grand paysage au serpent, etc.
C’étaient là de bien grands vides faits dans la maison et dans les habitudes de M. Reiset, et il faut n’avoir jamais été touché du démon de la collection pour admettre que cet amateur de tant de belles choses et curieuses, ayant accompli au Louvre la tâche qui l’avait tant d’années absorbé, de remuer et classer les 36,ooo dessins de la collection nationale, et puis de dépendre et rependre, de bout en bout de l’immense Palais, toutes les peintures de nos galeries, ne se sentirait pas repris de quelque manie reposante. Cette manie fut celle des catalogues de ventes anciennes. Il en avait tant feuilleté pour ses propres catalogues de dessins et de tableaux, qu’il les voulut avoir tous, et il apporta à leur recherche son ardeur, sa ténacité, et des ressources qui ne sont pas permises aux plus zélés; tous les libraires furent mis en branle, et aussi tous les relieurs et surtout les plus habiles. On tenait à posséder les plus rares et les plus beaux exemplaires, et les plus annotés par des plumes contemporaines. Il sortit de là une collection innombrable et telle qu’il ne s’en était jamais vu par la qualité et la quantité d’adorables petites plaquettes. Le public a connu d’ailleurs cette collection extraordinaire par la vente qui en fut bientôt faite en un jour de contre fantaisie, et quand M. Reiset ne pensait plus pouvoir partager désormais son souci entre la poursuite quotidienne de ces curieux livrets, et la charge beaucoup plus grave qui venait de lui échoir, celle de directeur des musées nationaux. Le Louvre et ses dépendances, et leur personnel et la valeur de chacun, personne mieux que lui ne les connaissait depuis vingt ans par le menu, et j’ai raconté à propos de Villot pourquoi j’avais cru qu’un secrétaire général ne suffisait plus au prestige et au gouvernement de cette chère maison.
Appeler M. Reiset à la direction des musées nationaux, j'avoue que j’avais cru bien faire pour le Louvre et pour M. Reiset. Certes le Louvre s’en est bien trouvé pour la paix, et la saine hiérarchie des conservations diverses, et le beau choix dans les acquisitions, et la dignité des relations plus directes avec les ministres. Mais l’excellent homme, si droit, si juste, si ordonné, l’homme de bonne volonté par excellence, ne tarda pas à y perdre sa propre paix et sa propre santé. Tant que je fus au Palais-Royal, il n’avait rien à redouter des tracasseries des ministres ; de mes bureaux, je garais le Louvre de toutes les petites tribulations d’en bas, sans rien pouvoir, il est vrai, contre les grises mines des ministres. Je lui maintenais, du moins autour de moi, l’autonomie que j’avais sollicitée pour lui de M. de Fourtou. Mais cette autonomie et cette indépendance n’étaient après tout qu’une fiction, le Louvre, toujours et quand même, se rattachant aux bureaux de la direction des Beaux-Arts par certains fils administratifs de budget et d’or-
donnancement de dépenses que nulle organisation n’avait pu rompre ; et, moi parti, on le lui lit bien voir. M. Reiset n’était point l’homme des petites luttes sourdes, des chicanes quotidiennes, des lenteurs calculées, des papiers perdus ou sciemment étouffés dans un dossier, des empiètements détournés, des mille roueries qui s’interposent, pour la plus grande importance d’un chef de bureau, entre un ministre et un chef de service inférieur. M. Reiset était bien le dernier des hommes et le plus mal armé pour une pareille guerre; toutes ses qualités y tournaient contre lui : sa sincérité, sa probité naïve, son amour de l’exactitude, son ardeur à obtenir ce qu’il savait juste et utile à son Louvre, son attitude polie et réservée inconnue dans ces pays-là, son esprit méthodique, son impatience des choses attardées et mal comprises, son horreur bien naturelle des heures perdues aux antichambres ministérielles, et des visages de bois qu’on rencontrait dans les cabinets mêmes de certains ministres, qu’il sentait prévenus à l’avance par des entraves ennemies; tout cela le dévorait, le minait, le mettait hors de lui. Cette fine monture avait la bouche trop tendre pour des cavaliers si tracassants. On vint à bout aisément d’une nature si nerveuse et si impressionnable, et qui ne savait pas mieux supporter les piqûres et les airs de maîtres de la rue de Valois, ni les intrigues ambiantes de la rue de Grenelle. Il sortit de là bien fatigué, bien dégoûté, ne comprenant pas comment il avait pu entrer dans cette galère administrative qu’il avait vue naguères si brillante, au temps de M. de Nieuwerkerke, et qu’il venait de trouver si dure et si lourde à la rame. Et de cette fatigue et de ce dégoût qui pèsent encore sur lui, il ne sera guéri que le jour où il aura bien oublié, bien effacé de sa mémoire son cauchemar de cinq années, pour ne plus se souvenir que des temps antérieurs à la date fatale de 70. Jusquelà la vie lui avait-elle pas été assez constamment riante, polie, unie, large, aisée, soignée en tout : alerte et très adroit chasseur en Normandie et en Ecosse, habile pêcheur et coureur de bordées à voile dans son canot coquet du lac d’Enghien, plutôt courtisé que courtisan de la meilleure des Princesses, dont Mme Reiset était dame d’honneur, et dont lui-même était le conseil attitré en ses acquisitions de peintures anciennes ; entouré dans son propre logis de tout ce qui fait le charme des yeux et l’élévation de l’esprit, les plus beaux tableaux, les plus exquis dessins, les livres les plus choisis ; et dans ce cabinet du Louvre, où il était vraiment roi et arbitre officiel du goût, nous étions là rôdant quotidiennement autour de lui, jasant en famille et gaiement, de tout ce qui dans le monde des arts touchait aux ventes célèbres et aux nobles collections, humant ses enseignements féconds et de primesaut, et ses déductions impeccables sur les dessins feuilletés par lui, car ce cabinet, à tout aussi bon titre peut-être que ce qu’on a fait depuis, eût pu s’appeler l’école du Louvre, la lumière jaillissant des lèvres du maître devant les œuvres memes des génies éprouvés, et jaillissant assez vivace pour préparer et former des conservateurs dont la graine hélas! peut
AUTRES CONSERVATEURS DU LOUVRE
IOI
nous manquer quelque jour. Et cela a duré vingt ans, et durant ces vingt ans, heureux qui aura vécu six mois auprès de cet homme vraiment unique dans l’espèce des connaisseurs, car il en aura eu profit pour toute sa vie, et le Louvre, auquel il a tant donné de lui-même, sans efforts, sans bruit, et par la seule clarté de ses yeux et de son jugement, le Louvre, n’est-ce pas, Tauzia : — n’est-ce pas, Montaiglon? — n’est-ce pas, Darcel ? — n’est-ce pas, Villot? — n’est-ce pas, Daudet? — n’est-ce pas, Soulié? — n’est-ce pas, Clément de Ris? — n’est-ce pas, vous autres qui l’appréciiez de plus vieille date, M. de la Salle, M. Lacaze, M. Gatteaux ? — le Louvre ne verra plus son pareil.