V. — M. Brunet
Ah 1 le brave homme, ah ! l’homme humain, que ce terrible ministre du 16 mai qu’on appelait M. Brunet, et à quelle crème bénigne de pères de familles le bon maréchal avait-il confié sa besogne de prétendus croquemitaines ! Tous d’honnêtes gens, bourrés de scrupules, et du cœur le plus noble, et l’esprit dans les nuages, et les plus respectueux qui fussent en France de la légalité comme on l’entendait avant 48. Voilà-t-il pas de beaux faiseurs de coups d’Etat, voilà-t-il pas des hommes capables d’arrêter net la machine démocratique lancée à toute vapeur, ou même seu- ' lement de renverser la chaudière? Quand ce petit homme aux épaules carrées, à la grosse tête pâle et chauve, aux yeux noirs si intelligents* obsédé de ces abominables et perpétuelles dénonciations sur celui-ci et puis sur celui-là, dénonciations dont il semble que tous les Courants républicains aient chacun le meilleur secret, m’interrogeait sur les relations suspectes de tel ou tel employé, il me suffisait de lui répondre que dans ce siècle-ci et sans acception de parti, tout le monde connaissait tout le monde et que moi, le premier, dans ma jeunesse, j’avais hanté toute la bohème littéraire de mon temps, et que j’y avais gardé des amis, et que certainement au point de vue qui lui était signalé, je ne pouvais manquer un matin d’être accusé auprès de lui pour mes détestables connaissances, tl en riait et c’était fini. Le lendemain il me fallait prolonger le congé
MES MINISTRES
d’un autre employé qui, là-bas, assis à une table d’hôte des Pyrénées, s’était laissé aller à des bavardages imprudents. Une autre fois c’était un de mes plus chers fonctionnaires dont il fallait me faire garant, en l’invitant à quitter son arrondissement où son nom était mêlé à la propa* gande électorale. Ce ne fut naturellement pendant tout ce ministère agité où l’homme était excellent et aimé de tous, qu’un brouhaha politique, durant lequel il fallait cependant que les affaires allassent leur train aussi bien au Salon annuel des Champs-Elysées qu’à l’Exposition Universelle du Champ de Mars en pleine préparation. Et comme la passion politique faisait rage et se prenait à tout, elle ne manqua pas de profiter de la distribution des récompenses aux artistes à la suite du Salon de 1877, pour manigancer dans les ateliers de l’école une avanie à ce pauvre M. Brunet. Le charivari était annoncé d’avance, le Ministre eut pour s’y soustraire une raison bien imprévue : un accident de cheval à son fils l’appela à Amiens; mais le Directeur de l’Ecole des Beaux-Arts, M. Guillaume, chez lequel se faisait la cérémonie et moi qui la présidais en l’absence de M. Brunet, nous dûmes boire le calice jusqu’à la lie. Jamais pareil tapage n’ébranla la salle de la Melpomène. On me laissa à peine le temps de lire mon discours et de remettre leurs médailles aux exposants. Quant aux médailles des élèves de l’école, la plupart ne furent pas remises à leurs destinataires quoique présents, et cette partie de la séance ne fut qu’un long tumulte, où le nom du Ministre absent résonnait à chaque seconde, et auquel, j’ai regret à le dire, paraissait prendre plaisir l’un des futurs Ministres du Commerce de la République (M. Tirard). Je tins à endurer ce supplice jusqu’au bout, ne voulant pas, par une subite levée de la séance, rejeter l’agitation dans la rue où elle eût pu, par l’intervention de la police, ajouter un embarras de plus à ceux dont le gouvernement avait déjà sa pleine mesure. Mais cette scène véritablement écœurante à laquelle le Ministre répugna à infliger les châtiments quelle méritait, — -sauf qu’il fut annoncé que dorénavant la distribution des récompenses aux élèves ne se ferait plus en même temps que celle aux artistes exposants, ainsi qu’il se pratiquait depuis plusieurs années, — 'Cette scène mit le comble au dégoût du Dirècteur de l’école, lequel, à partir de ce jour, ne songea plus qu’à quitter une maison qu’il avait grandement honorée par son administration, et où, disait-il, le terrain manquait sous ses pieds. — M. Brunet signa de bon cœur l’arrêt assez libéral, je crois, qui commandait pour Versailles trente-six portraits (peinture et sculpture) de personnages repoussés ou oubliés par la politique, liste, où à côté des noms de Chateaubriand, de Villèle, Martignac, Guizot, Thiers, Berryer, Lamartine, Moiltalembert* Lacordaire, se trouvaient ceux de Sainte-Beuve, Alexandre Dumas$
A. de Musset, H. de Balzac, Ingres, Delacroix, Decamps, David d’Angers. Rude, Th. Rousseau, etc, etc.
Dans lesderniers jours de son administration, M. Brunet avait approuvé la création d’un Bulletin spécial des Beaux-Arts, destiné à la publication des actes officiels et des pièces administratives de cette partie de ses services, et ce bulletin, entaché de telle origine, a été longtemps suspect au parti victorieux, qui le prenait pour un supplément du fameux Bulletin des Communes, et il a fallu l’insistance répétée de ses propres commissions du budget, pour lui faire comprendre que ce pauvre petit recueil périodique, qui du reste n’a vécu qu’un an, n’était pas si contraire aux principes nouveaux, et surtout si inutile au contrôle par le public de la bonne gestion du crédit tant discuté des Beaux-Arts. — Dieu donne souvent aux Beaux-Arts des Ministres aussi libéraux que le faiseur de coup d’Etat M. Brunet ; et combien durant ses six mois de fatigues sans nom, le galérien de si brave cœur a-t-il dû regretter les belles pelouses et les massifs superbes du haras de Pompadour où il caracolait au grand air, et sans souci des politiciens enragés, durant sa libre enfance !