M. REISET — POST-SCRIPTUM
SM ai 1886.
Je ne voudrais, pour rien au monde, contrister, par ma faute et injustement, le plus honnête et le plus droit des hommes, et c’est pourquoi il me faut ici, et sans retard, faire amende honorable. — Le jour où sont tombés sous les yeux de M. Reiset les premières lignes du chapitre où il était traité de lui dans L’Artiste , et où je prononçais, à son propos, les noms de Waagen et de Passavant, sa loyauté nerveuse n’a pu se tenir et il m’a écrit : «... Pour Passavant, je proteste ! son livre est admirable, plein de patientes et consciencieuses recherches. Malgré les lourdes et ridicules annotations de P. Lacroix, c’est un ouvrage excellent et digne de son sujet... » Et cinq jours après il y revenait : « Je vous en supplie, effacez, quand le moment sera venu, le nom de Passavant, ou parlez de lui en bons termes. Faites cela par amitié pour moi. Si votre début devait rester tel qu’il est, l’idée de ce déni de justice empoisonnerait les éloges que vous m’avez prodigués... Si je me croyais de pair avec Passavant, je serais bien fier. A côté de lui, tous ceux qui ont osé parler de Raphaël me paraissent d’insipides phraseurs... » — J’ai eu beau depuis, lui dire, pour mon excuse, que quand j’avais assisté jadis, dans son cabinet du Louvre, à des discussions entre Passavant et lui sur certains dessins de Raphaël, l’Allemand me paraissait alors si lourd et si incertain de ses discours, en comparaison de sa clarté à lui, qu’il m’en était resté un souvenir défavorable à cet homme qu’il estimait si haut; M. Reiset, en sa probité enthousiaste, ne faisait
que redoubler d’éloges sur la sûreté de goût, de jugements et d’informations de cette histoire de Raphaël, dont il a fait jusqu’aujourd’hui son livre de chevet.
Et puisque je suis en train de rectifications, disons que ce ne fut nullement à l’amitié de M. Ingres que M. Reiset dut devoir s’ouvrir à lui les portes du Louvre. M. Ingres avait même en cette matière une opinion qui n’est que trop naturelle aux artistes, sans être pour cela plus fondée : « Je n’y comprends rien, disait-il naïvement, mais pour ces fonctions de Beaux-Arts et de musées, on va toujours chercher des amateurs. » — Par bonne chance pour M. Reiset, il avait un autre ami, sur lequel il ne comptait guères pour sa fortune au Louvre, c’était M. de Morny : celui-ci lui avait demandé souvent de bons avis pour des acquisitions de tableaux, et, dès le lendemain du coup d’Etat, il voulut donneràM. Reiset le titre sans grande responsabilité, disait-il, d’inspecteur général des Beaux-Arts. M. Reiset eut besoin de se défendre pour échapper à cette fonction trop vague et sans action précise, et fixa lui-même, d’accord avec Ferdinand Barrot, alors ministre de l’Intérieur, et M. de Nieuwerkerke, directeur désigné des Musées, ses attributions comme conservateur des dessins du Louvre.
Comme on trouve souvent à calomnier même les plus suspects ! J’ai prétendu que le madré marchand de dessins Guichardot, très fin connaisseur en réalité de dessins et d’estampes, spécialement des Hollandais, avait abusé de l’inexpérience de M. de la Salle et de M. Reiset pour insinuer dans leurs premiers portefeuilles, des dessins de Corneille et de Bergeret en les garantissant Poussins véritables. Eh bien, en ce qui concerne M. Reiset, c’était pure médisance. Loin de là, je tiens de M. Reiset que ce fut Guichardot qui lui révéla, dès leur première rencontre, le nom et le métier de pasticheur de Bergeret. C’était le jour de la vente de la collection Barni. M. Reiset, tout jeune, il avait peut-être vingt ans, était entré pour la première fois, et par hasard, à l’hôtel des commissaires-priseurs; je ne sais s’il avait de sa vie regardé un dessin de maître. Echauffé par les superbes croquis et dessins qu’il voyait passer sous ses yeux, et aux prix fabuleux de cet heureux temps, il se prit à acheter comme un fou et c’est de cette vente Barni que lui étaient restés deux ou trois Raphaël. Guichardot avait, du coin de son bon œil, observé ce tout jeune amateur dont la clientèle lui semblait bonne à conquérir; il lui fit, à la fin de la séance, compliment de ses choix, et crut devoir y ajouter avec bonhomie, quelques conseils de vieux routier sur les dessins vrais, et aussi sur les dessins faux qu’il lui signala entre ceux vendus. Il n’en fallait pas davantage pour mettre en garde un bon averti si bien doué ; et les Bergeret n’eurent plus de secret pour lui; quant aux Corneille, M. Reiset ne nie pas que M. de la Salle et lui aient pu dans le principe s’y laisser prendre. Mais Guichardot était peut-être delà meilleure foi du monde en les leur proposant; les plus habiles ont pu s’y tromper sans honte.
Comment M. Reiset devint possesseur de la Vénus Anadyomène. J’ai dit, par
AUTRES CONSERVATEURS DU LOUVRE
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erreur, que M. Ingres l’avait terminée pour lui : non; dans le principe, elle était destinée à un autre amateur. Un jour, en 1848, M. Reiset alla faire visite à M. Ingres dans son atelier de l’Institut. Il y trouva deux personnages, à lui inconnus et auxquels le maître faisait avec agitation, tournant et retournant autour d’eux, les honneurs de son tableau dès lors presque achevé. M. Reiset alla s’asseoir près de sa vieille amie Mme Ingres, qui était là travaillant dans un coin à l’une de ces tapisseries où elle excellait, et où elle mettait un art véritable. M. Ingres inquiet et comme déjà froissé de la réserve presque silencieuse des deux graves visiteurs, demanda au plus âgé s’il voyait dans l’œuvre quelque chose qui ne le satisfit point. — Monsieur, répondit celui-ci en désignant son voisin, me fait observer qu’il y a peut-être une certaine incorrection dans le dessin de cette Jambe de la Vénus. — M. Ingres bondit, blessé jusqu’au fond du cœur, et se retournant vers M. Reiset qui jusque-là n’avait sonné mot : — Voyez vous cela, comme ces messieurs? lui demanda-t-il. — Non, je ne vois pas du tout, se contenta de répondre M. Reiset. — La visite ne se prolongea point, et dès que les deux amateurs furent sortis, — le plus âgé était M. Delessert, l’ancien préfet de Police et destinataire du tableau, l’autre était M. Léon de Laborde, son beau-frère et conseiller — le maître se laissa aller à son bien naturel emportement; M. Reiset, tout en riant de cette étrange critique qui tombait là sur la ■science de dessinateur dont se targuait avec raison le grand artiste, lui dit tout bonnement : M. Ingres, si M. Delessert ne s’estime pas très fier de posséder votre tableau, et si vous voulez bien me le céder aux mêmes conditions qu’à lui, vous ferez de moi le plus heureux des hommes. — Il y eut encore quelque hésitation de la part du peintre, à cause d’un certain engagement de tableau à exécuter, qu’il avait pris envers M. Demidoff; mais la Vénus ne tarda pas à entrer chez M. Reiset, et c’est par ce chemin qu’elle est allée à Chantilly dans la galerie du duc d’Aumale, — avec le portrait de Mme Devauçay que l’on avait dit à tort payé par une rente viagère, et qui le fut en réalité par une somme donnée en une fois; — avec le portrait de M. Ingres, acquis, non « par échange », mais à beaux deniers comptants, du Prince Napoléon, lorsque celui-ci vendit sa collection. Ce qui avait prêté au vague souvenir d’un échange, c’est que M. Reiset avait négocié pour le Prince l’acquisition du portrait en échange d’un certain tableau de « Harem », dont l’achèvement, d’après une étude charmante de son bon temps, avait été commandé à l’artiste parle Prince ; mais celui-ci s’en était vite dégoûté. M. Reiset avait à l’avance demandé le prix de sa négociation, en priant le nouveau possesseur du portrait de lui donner la préférence le jour où il se séparerait de cette admirable figure.
Quand j’ai dit que M. Reiset avait dispersé en vente publique l’étonnante collection d’anciens catalogues, pour laquelle il avait fait appel à tous les libraires de France, et d’Angleterre, et de Belgique, et d’Allemagne, et de Hollande, et à
tous les relieurs les mieux fame's de Paris, j’ai pre'tendu à tort que cette vente avait pour but, chez l’amateur, de n’être plus, par sa chère manie, distrait des soucis plus graves de la direction des Muse'es nationaux. C’est le contraire qu’il eût fallu écrire. La collection des catalogues sans nombre de M. Reiset ne fut vendue qu’en avril 1879, après sa sortie du Louvre, et bien lui avait pris de la conserver durant sa direction, car je tiens de lui qu’elle avait été la consolation, le seul soulagement des ennuis, des écœurements de cette direction. — Quand je revenais de la rue de Grenelle ou de la rue de Valois, me disait-il, je n’avais d’autre moyen de me ravoir et de calmer mes pauvres nerfs agacés, qu’en me tournant vers les rayons où s’enfilaient les séries de mes chers livrets, et de les classer et reclasser pendant des heures dans un ordre nouveau. C’a été le seul baume aux odieuses tracasseries qui m’ont été faites là-bas durant cinq mortelles années.
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