‹ Souvenirs d'un directeur des Beaux-Arts (volume 3)Chapitre 67 sur 89 · LA SOCIÉTÉ DES ARTISTES FRANÇAIS · texte numérisé non relu

LA SOCIÉTÉ DES ARTISTES FRANÇAIS

La Société des Artistes français est née d’avant-hier, et elle est ma fille, et je l’aime. Mais dans ses heures d’infatuation juvénile quand il s’agit des élections de jury, — ou des visées peu raisonnées, quand il s’agit de l’emploi de ses richesses, elle perd, semble-t-il, parfois, la mémoire de ses origines. Elle me saura gré de les lui rappeler. Aussi bien, pour la sage conduite de son avenir, a-t-elle intérêt à savoir d’où elle vient, et dans quelle pensée, et dans quelles circonstances un peu perplexes elle fut conçue, et à quelles traditions anciennes elle se rattache sans peut-être s’en douter.

Entré au Louvre en 1846, alors que Louis-Philippe continuant les généreuses habitudes de la Restauration, de l’Empire et de la première République, offrait l’hospitalité de son Grand Salon et de ses galeries aux expositions des artistes qu’il organisait à ses frais et qu’il ouvrait gratuitement au public, je n’en avais pas moins pris part, comme toute la jeunesse de mon temps, aux criailleries de ces artistes et de ce public contre l’organisation prétenduement arbitraire et tyrannique de ces salons.

Louis-Philippe avait raison de choisir qui bon lui semblait pour juger les ouvrages d’une exposition qui se faisait chez lui et dont il payait les dépenses (1) ; mais nous n’avions pas tort puisque ces juges frappaient impitoyablement de leur ostracisme des artistes tels que Delacroix, Th. Rousseau, Barye, c’est-à-dire des maîtres que le temps a mis au premier rang. La question existait donc dès lors par ce tiraillement et cet antagonisme ; elle était encore bien confuse, mais elle était posée. 1848 crut la résoudre; il appela les artistes à élire eux-mêmes leurs juges, à contrôler le placement des ouvrages et à désigner les dignes de récompenses, — mais toujours sous la haute direction des administrateurs des Beaux-Arts. Eh bien, ce n’était pas encore cela. Les artistes

(1) Nos lecteurs trouveront en appendice à ce chapitre le compte rendu officiel assez peu connu, croyons-nous, de la distribution des récompenses à la suite de l’exposition de 1 83 1 .

7o SOUVENIRS D’UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS

s’en prirent moins à leurs juges, mais un peu plus vivement à l’administration ; et Dieu sait cependant à quels administrateurs paternes ils avaient affaire et avec quel désir passionné de leur plaire on retournait chaque année les articles du règlement qui pouvaient donner satisfaction à leurs doléances.

C’étaient, chaque année, des palais nouveaux : après le Louvre, les Tuileries, — puis le Palais-Royal très habilement aménagé par l’architecte Chabrol, — puis le Garde-Meuble du Faubourg-Poissonnière, par le même, — puis le Palais des Champs-Elysées, par Viel et par Dutrou, — et transformés avec tant de soins et une telle préoccupation des belles ordonnances des galeries et mille tâtonnements successifs pour le gouvernement plus favorable de la lumière ; — si bien que les artistes n’ont jamais songé à regretter ce vieux Louvre et les certaines travées, obscures en ce temps-là, de la grande galerie où les maltraités du hasard avaient à pâtir si cruellement. En vérité, en vérité, je vous le dis, l’administration des Beaux-Arts y a mis, trente ans durant, une patience et une bonne volonté angéliques.

Rien n’y faisait, le vice d’incompatibilité était ailleurs et il partait de plus loin. Par qui avaient été fondées les Expositions? Par une corporation puissante, à la fin du xvne siècle, par l’Académie Royale de peinture et de sculpture. Cette grosse Académie, la plus noble corporation qu’on eût jamais vue et dont l’Europe entière voulut copier les statuts, n’était point limitée quant au nombre de ses membres ; mais elle n’admettait que ceux qui lui offraient des preuves incontestées de leurs talents, et ces preuves elle les conservait sous les yeux de tous sous la forme de morceaux de réception. Quand en 1 663, sur un désir du Roi et à l’instigation de Colbert, l’Académie décida qu’elle ouvrirait tous les ans une exposition dans les salles de ses séances, — projet qui ne s’exécuta tout de bon et pour la première fois qu’en 1667, puis ensuite à intervalles fort irréguliers, — elle ne montrait et ne montra jamais au public que les ouvrages de ses membres dont elle se faisait en quelque sorte responsable, laissant plus tard à l’Académie ou communauté de Saint-Luc le soin d’exhiber les siens et aux expositions de la place Dauphine la charge de montrer les œuvres « de la Jeunesse ».

Les expositions de l’Académie royale étaient naturellement la grande fête de l’art et c’est d’elles que s’occupe seulement Diderot en ses étonnants Salons. Bientôt la Révolution va supprimer les académies; l’Exposition « de Messieurs de l’Académie royale » pour l’année 1789, a encore été « ordonnée, suivant l’intention de Sa Majesté, par M. le comte de la Billardrie d’Angiviller » ; mais dès le 2 1 août 1 79 1 , l’Assemblée Nationale « considérant que par la constitution décrétée, il n’y a plus pour aucune partie de la nation, ni pour aucun individu, aucun privilège ni exception aux droits communs de tous les Français ; qu’il n’y a plus ni jurande, ni corporation de Professions, Arts et Métiers..., décrète provisoire-

ment... ce qui suit: Art. premier. Tous les artistes français ou étrangers, membres ou non de l’Académie de peinture et de sculpture seront également admis à exposer leurs ouvrages dans la partie du Louvre destinée à cet objet... Art. 3. La direction du département de Paris fera diriger et surveiller, sous les ordres du Ministre de l’Intérieur, ladite exposition, quant à l’ordre, au respect dû aux lois et aux mœurs, et quant à l’emplacement qui pourra être nécessaire, » — A partir de cette date, les expositions ne seront plus l’œuvre d’une corporation qui organise la solennité dans une traditionnelle indépendance, par les siens et pour les siens. Le Ministre de l’Intérieur se fait responsable par ses agents d’un Salon ouvert à tous ; et pendant 90 ans, Républiques, Rois et Empereurs garderont cette responsabilité avec tout le trésor de chicanes quotidiennes et de menues rancunes qui s’y rattachent fatalement.

Lorsqu’après i83o, Louis-Philippe confia à l’Académie des Beaux-Arts le jury des Salons, il s’imaginait peut-être, par un souvenir de jeunesse, remettre les choses en l’état où il les avait vu fonctionner avant 89 : les Salons à l’Académie royale. L’illusion ou plutôt l’erreur était grande. La nouvelle Académie des Beaux-Arts, la quatrième classe de l’Institut était désormais trop restreinte pour suffire à elle seule, par ses ouvrages, à une exposition nationale, et pour y représenter tous les genres très multipliés et très diversifiés de notre jeune école. Et le Roi, tout en lui confiant le jugement des œuvres du Salon, n’eût jamais osé, ce qui eût été logique, l’investir du monopole et de la gestion de ce même salon. 1848 lui-même, qui chargeait les artistes de l’essentiel des expositions : jugement des ouvrages, contrôle de leur placement et récompenses, 1848 n’eut pas l’idée de leur en remettre l’administration complète. Et les querelles se poursuivaient toujours. Il ne manquait cependant, pour arriver à la solution raisonnable, à la seule solution, qu’un bien petit effort, un rien, regarder le passé, les conditions humaines et vitales de l’organisation des expositions. Le souvenir de la création première de nos Salons par une compagnie large, ouverte et puissante et ayant fonctionné pendant plus d’un siècle dans une paix parfaite, pour la gloire et la prospérité de tous, me revint un matin en mémoire, et j’accouchai sans retard de mon beau projet.

Quand je parle de paix, je dois avouer que le temps, à ce moment, n’était pas à la paix. M. de Nieuwerkerke, à la suite de l’Exposition universelle de i855,où il s’était servi de l’Académie des Beaux-Arts pour en composer le tiers de son jury de la partie française de l’Exposition des Beaux-Arts, avait cru devoir conserver à l’Institut le jugement des Salons, et ces Salons étaient devenus bisannuels : 1857, 5g, 61, 63. La guerre s’était déclarée de nouveau, comme avant 48, à cause de certaines sévérités, entre les artistes et l’Institut. On rendait l’Académie, et aussi un peu de M. de Nieuwerkerke, responsables de cet écart des expositions, écart préjudiciable à la fécondité et au bien-être de la jeune école.

Sans en pre'venir tout d’abord mon Directeur ge'ne'ral, qui n’allait pas tarder à devenir surintendant et que je ne voulais point compromettre dans mon aventure, j’entamai avec' quelques artistes de mon quartier, et particulièrement avec Eug. Desjobert, le très habile et très spirituel et mordant paysagiste, élève et ami de Français, une campagne des plus actives pour obtenir, par pétition, que l’annualité fût rendue aux expositions. Ces,pétitions, d’ordinaire, cela ne marche pas très rondement, tant il y a loin d’un atelier à un autre et tant il faut dans chaque atelier de discours et de ripostes aux observations; et puis il y a les récalcitrants, et c’est chez ceux-là que Desjobert excellait avec sa langue bien pendue et ses coups de croc très aigus. Notre papier fit pourtant son chemin, si bien que le 6 juillet, à la distribution solennelle des récompenses qui suivit le Salon de 63, le Maréchal Vaillant, notre ministre, annonça aux artistes que sur la proposition de son prédécesseur, le comte Walewski, l’Empereur avait décidé le rétablissement des expositions annuelles. C’est un matin du printemps de 1 863 , quand j’allais m’entendre pour cette grande conspiration avec Desjobert dans son atelier, que je lui portai, il m’en souvient, le premier brouillon, tout frais éclos, de mon triomphant projet d’une Académie impériale des Artistes français. Les choses ne vont pas vite en ce pays-ci : l’oiseau a mis près de vingt ans avant de voleter de ses propres ailes. Et cependant il ne fut jamais abandonné. J’avais, dès le principe, communiqué le projet à M. de Nieuwerkerke, qui n’y prêta d’abord, je dois le dire, qu’une attention distraite. Je ne tardai pas à revenir à la charge, et c’est alors que M. de Nieuwerkerke ayant soumis à l’Empereur mon rêve de remettre aux artistes la gestion du Salon, Sa Majesté qui inclinait à ce moment vers les idées libérales et demi-décentralisatrices de cette sorte, vers ce qu’on appelait alors l’initiative individuelle, se montra favorable à celle-ci, en disant toutefois à M. de Nieuwerkerke : parlez-en à Walewski. Mais Walewski n’avait de sa vie connu peu ou prou l’existence de notre ancienne Académie royale, et n’avait jamais vu fonctionner son système qu’à l’Académie de Londres, copie de la nôtre. Au premier mot du directeur général, il ne manqua pas de répondre : Cela ne nous va pas, c’est une idée anglaise. Et de quelques mois il n’en fut plus question. Mais dans les derniers jours de cette même année 63, en plein feu de la grande querelle du surintendant avec l’Institut, quand je m’avisai de prendre part à l’effroyable mêlée, deux raisons m’entraînaient violemment à cette guerre, celle de venir à la rescousse de mon chef trop injustement malmené, et puis aussi l’espérance de glisser mon idée fixe dans un débat fort embrouillé, où elle pouvait triompher comme remède final. Cette fois, alléché par les complications de la lutte, je ne me contentais plus, pour ma Société des Artistes, du gouvernement des expositions ; je prétendais conquérir pour elle une part, et non la moindre, de l’enseignement de l’école. Voici du reste, dans sa nouvelle contexture, adaptée à la bataille du moment, la

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seconde édition de mon « projet d’une Société impériale des peintres, sculpteurs, architectes et graveurs » : « Une société est instituée sous le titre de Société impériale des peintres, sculpteurs, architectes et graveurs. — Elle a pour but les progrès et la dignité de l’art. — Elle se compose naturellement et exclusivement de tous les artistes récompensés pour leurs ouvrages, soit par la décoration de la Légion d’honneur, soit par des médailles décernées à la suite des expositions d’art de Paris. — Protecteur: S. M. l’Empereur. — Directeur: S. Exc. M. le Ministre de la Maison de l’Empereur et des Beaux-Arts. — Président : M. le Surintendant des Beaux-Arts. — Premier Vice-Président: M. le Directeur de l’Administration des Beaux-Arts. — Deuxième Vice-Président : un artiste élu annuellement par la Société. — A cette Société est confiée l’élection du jury chargé de l’admission et des récompenses aux expositions annuelles de peinture et de sculpture. — Et c’est dans ce jury que le Conseil supérieur de l’Ecole impériale des Beaux-Arts choisira les juges du concours pour le Grand- Prix, limités, quant au nombre, par l’article 16 du décret du i3 novembre. — Cette Société est en outre chargée de présenter tous les trois ans à M. le Surintendant des Beaux-Arts une liste de 22 noms, 6 de peintres, 6 de sculpteurs, 6 d’architectes, 2 de graveurs en taille-douce, 2 de graveurs en pierres fines, parmi lesquels seront choisis les onze professeurs, prévus par le décret précité et qui devront entrer en exercice aux ateliers de l’école durant les trois années suivantes. — Les œuvres des seuls membres de la Société sont exemptes, lors des expositions annuelles, de l’examen du jury. — La médaille, d’espèce unique, telle qu’elle sera décernée au Salon de 1864, conformément au nouveau règlement, servira de premier titre à l’admission dans la Société. Le rappel de cette médaille à une exposition suivante sera le titre définitif à cette admission. Auront droit d’être également admis dans la Société les artistes que l’Empereur décorerait pour œuvres d’art étrangères aux expositions. — La Société s’adjoindra un certain nombre de membres honoraires, destinés à l’éclairer de leurs lumières et à défendre au dehors ses intérêts. »

Dans tout cela, pas un mot de la bureaucratie des expositions. C’est que lors de mes premières tentatives j’avais été un peu échaudé de ce côté. Le surintendant se rendait enfin compte de l’important concours que pourrait lui apporter, dans les moments difficiles, une société très nombreuse, englobant tout ce que le monde des artistes vivants et agissants comptait de considérable. Mais les personnes qui s’intéressaient le plus intimement à sa haute situation, craignaient de voir diminuer, aux yeux du public, par la liberté rendue aux Salons, le prestige de la surintendance et son autorité sur sa clientèle de peintres et de sculpteurs. J’ai toujours cru, pour ma part, que le calcul était faux, et que le personnage chargé de l’administration supérieure des Beaux-Arts n’avait qu’à gagner en se débarrassant des chicanes misérables des expositions, et que tant qu’il tiendrait

d’une main le sac aux écus des commandes, et de l’autre main la corbeille des décorations, ni le crédit ni le prestige ne lui manqueraient. Je me contentais donc d'indiquer de mon mieux ma pensée dans les considérants de mon projet : « Les attaques injustes et perfides, — disais-je au surintendant, — qui depuis plusieurs années vous harcèlent à toute occasion, et où vous comptez bien vos assaillants, sans pouvoir compter ni faire compter au public la multitude moins bruyante qui approuve votre initiative, elles dureront éternellement et sans profit pour l’art ni pour vous-même, tant que vous n’aurez pas songé à vous rattacher et à opposer à vos contradicteurs toute une légion que vous avez là sous la main et aux décisions de laquelle nul n’aurait à résister ni à tendre des pièges : je veux parler des artistes eux-mêmes, de la légion des artistes reconnus et consacrés par les récompenses à eux décernées par leurs propres confrères... Il a été, jusqu’à ce siècle, d’éternelle tradition en France, Monsieur le Surintendant, que les artistes fissent eux-mêmes leurs affaires. Les artistes, j’entends tous ceux qu’une admission sur épreuve, moins difficile assurément à aborder que nos secondes médailles d’aujourd’hui, avait constaté dignes de ce nom, — formaient sous la protection du roi et le patronage du surintendant, la plus libérale des corporations, tellement libérale que la Révolution, dans ses plus mauvais jours, ne la condamna jamais régulièrement, et que toutes les nations éclairées de l’Europe : l’Angleterre, la Russie, l’Autriche, l’Espagne, en calquaient fidèlement dès le xvme siècle, avec l’aide de ces mêmes surintendants, le cadre, et l’ont précieusement conservé chez elles. Avec l’aide de ces mêmes surintendants, qui, sans les inquiéter sur le choix de leurs œuvres, leur prêtaient, au nom du roi, tantôt le palais Brion, tantôt le salon et les galeries du Louvre, les académiciens avaient créé ces expositions, publiques, devenues l’une des grandes forces de notre école, le principe de toute émulation, le nerf du goût public. Ils avaient, dès l’origine même de leur illustre société, organisé un robuste, fervent et multiple enseignement, dont faisaient à la fois partie non pas quinze, mais trente professeurs sans gages, et si Colbert leur confia le soin de décerner les prix qui conduisaient à Rome, c’est que les élèves de l’Académie appartenaient, non pas par privilège exclusif à une secte de l’école, mais à l’école tout entière, qu’elle-même était tout l’art

français . Nulle place jadis, vous le voyez, à la défiance entre le surintendant

et les artistes. Il ne tient à leur société que par son patronage. Les artistes gouvernent par eux-mêmes leurs menus intérêts d’éducation et de publicité : le surintendant n’a que faire dans les chicanes et les intrigues de ménage ; il gouverne de haut les artistes par les commandes et les récompenses, c’est-à-dire, en somme, par le vrai but de son titre et de sa dignité, qui est de faire produire aux génies de son temps, pour l’honneur du pays et de son souverain, les plus belles œuvres et les plus nobles qui soient en eux. Discerner et nourrir le talent qui éclôt; bien employer le mérite dans sa maturité; mettre en lumière quelques

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originalités qui donnent à un siècle son caractère et sa pente ; protéger, sans se laisser atteindre par les éclaboussures rejaillissant naturellement des rivalités les plus fécondes, les institutions qui rapprochent les artistes et les invitent au respect et au progrès de leur art, 11’est-ce pas assez d’activité pour les forces d’un homme ? Les deux Colbert, le duc d’Antin, Mansart et M. de Tournehem, et M. de Marign’y, et M. d’Angevilliers, n’ont jamais eu avec les artistes des rapports plus minutieux, ni plus abaissés. Ils n’en ont pas moins gouverné avec splendeur, les peintres, les sculpteurs, les architectes de leur époque ; ils n’en ont pas moins créé ces palais, ces manufactures, ces galeries, ces jardins dont toute la France s’honore, et qui sont la plus solide gloire des souverains leurs maîtres. — Or, cette Société, qui serait votre force, Monsieur le Surintendant, elle existe, il ne lui manque qu’un nom. Vous lui faites appel, cette année meme, pour la nomination du jury de l’Exposition. Vous l’estimez digne de désigner parmi les siens qui jugera et récompensera les oeuvres les plus délicates du concours universel où seront couronnés soixante-dix artistes notables... Nul n’a le droit de protester contre l’influence d’une société de six cents artistes, à laquelle n’échappe aucun grand talent dans aucun genre... Que la Société des artistes soit constituée, ce jour-là, ce jour-là seulement vous pourrez croire à la paix dans les ateliers. Ce jour-là seulement vous pourrez faire le bien sans défiance.... L’Empereur verrait peut-être sans déplaisir les artistes faire eux-mêmes le gros de leurs affaires, celles justement dont les criailleries aiguës remontent parfois jusqu’à lui; et si on lui disait que nos peintres et nos sculpteurs s’ingénient en cela à suivre la mode anglaise, vous seriez là, Monsieur le Surintendant, pour lui rappeler qu’ils ne font que reprendre, au contraire, l’ancienne tradition des artistes de la France. »

Le vieux Maréchal, il avait peut-être raison, n’aimait point beaucoup les belligérants en administration. Ma brochure guerroyante fut condamnée, je l’ai dit, à rester à l’état d’épreuves. Mon projet dormit six ans ; c’était pour lui un sommeil bien lourd. Mais voilà qu’aux premiers jours de 1870, avec le ministère Ollivier, il se réveilla comme par enchantement. Les expositions étaient passées de la surintendance au ministère des Beaux-Arts, c’est-à-dire à M. Maurice Richard. Je n’étais plus mêlé à leur grabuge et n’avais plus à y compromettre M. de Nieuwerkerke. Je crus le moment bon de reprendre librement mon idée. Je l’étudiai à nouveau dans son fonds et dans sa forme, pesant chaque mot et chaque article, de façon à lui assurer une rédaction bien administrative, où toute conséquence fût prévue. Pour être plus sûr démon terrain et n’avoir point à rencontrer près du ministre des objections inattendues, je m’en ouvris à Alfred Arago, alors chef de la division des Beaux-Arts, et c’est chez lui, dans son petit entresol de la rue du 29 Juillet, que se tinrent de nombreuses séances, où le fameux projet fut étudié sous toutes ses faces, et le conciliabule était d’impor-

tance. On y rencontrait, s’il m’en souvient, Fromentin et Toulmouche, et Chesneau, et Mantz, et Lajolais, et Busson, et Cave'-Boulanger l’ami d’Arago. Puis, quand nous jugeâmes le programme de mon acade'mie bien complet, bien épluche' et bien mûri dans d’aussi graves discussions, je le fis autographier : et c’est alors que commença la terrible campagne des adhésions et des signatures à recueillir. Les choses allèrent beaucoup mieux que je n’eusse jamais osé l’espérer. J’avais laissé, faut-il croire, quelque bon souvenir et quelque affection au cœur des artistes par mes dix-huit ans de gérance des Expositions, car de confiance et par entraînement, grands et petits adhérèrent d’enthousiasme au projet. J’avais dû, il est vrai, payer allègrement de ma personne, en m’aidant de sympathiques introducteurs, pour obtenir les premières et les plus importantes signatures, celles qui selon les avis de Fromentin, de Toulmouche et de mes plus expérimentés conseillers dans la conduite de cette affaire, devaient entraîner toutes les autres; et les premières, je dois le dire, soit qu’elles comprissent le haut intérêt d’avenir du projet, soit qu’elles se laissassent aller à leur bonne amitié pour l’auteur, ne se firent nullement prier. Certes il nous fallut, en ces premiers jours, à mes plus intimes et à moi, faire rouler bien des fiacres et grimper bien des étages et dépenser bien des paroles ; mais ma foi profonde me soutenait ; puis il suffit à une douzaine d’artistes de bonne volonté de prêcher dans leurs groupes et leurs quartiers l’idée nouvelle, et d’éparpiller dans les ateliers une trentaine d’exemplaires de l’autographie des statuts, pour y récolter en quelques semaines les 400 adhésions les plus considérables de notre école.

Voici quel était le projet, et quels furent les noms des adhérents :

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