‹ Souvenirs d'un directeur des Beaux-Arts (volume 3)Chapitre 68 sur 89 · PROJET DE STATUTS · texte numérisé non relu

PROJET DE STATUTS

L’Académie nationale des Artistes français est instituée sous la présidence honoraire de M. le Ministre des Beaux-Arts.

Elle se compose provisoirement de tous les peintres, sculpteurs, dessinateurs, architectes, graveurs et lithographes français, qui ont été récompensés pour leurs ouvrages, soit par l’admission dans la 4me classe de l’Institut, soit par la décoration de la Légion d’honneur, soit par l’une des médailles décernées à la suite des expositions de Paris, soit par le grand prix de Rome.

La commission que l’Académie élira chaque année pour organiser et gérer les

LES EXPOSITIONS ANNUELLES

expositions, sera chargée de désigner parmi les exposants, et sans limite de nombre, ceux qui lui paraîtront dignes de faire partie de l’Académie. L’Académie tout entière statuera sur l’admission définitive.

La même commission aura le droit de proposer à l’Académie nationale l’admission des artistes qui, ne prenant point part aux expositions, n’en feraient pas moins, parleurs travaux, honneur à la compagnie.

Les artistes étrangers feront partie de l’Académie en vertu des titres qu’ils ont obtenus à ces expositions ; mais ils ne devront point participer aux délibérations qui auraient pour but son organisation et ses règlements intérieurs.

En dehors des membres artistes, l’Académie pourra s’adjoindre, par l’élection, des membres honoraires.

Les attributions de l’Académie nationale sont les suivantes :

Elle sera chargée du règlement et de l’organisation des expositions, l’État ne lui imposant, en retour du prêt du Palais, d’autre obligation que celle d’ouvrir, comme par le passé, chaque exposition annuelle aux artistes français et étrangers.

Tous les artistes ayant pris part aux expositions d’art de Paris (l’Exposition de 1848 exceptée) seront appelés à élire le jury des expositions annuelles. Les membres du jury élus antérieurement et désormais par les exposants seront de droit membres de l’Académie.

L’Académie nationale se divisera en quatre sections :

i° La section des peintres et dessinateurs ;

20 La section des sculpteurs, graveurs en médailles et pierres fines,

3° La section des architectes;

40 La section des graveurs et lithographes.

L’Académie nationale élira tous les trois ans, en séance générale, un président, deux vice-présidents; un comité d’administration de... membres et deux secrétaires ; lesquels pourront toujours être réélus à l’expiration de leurs fonctions

Un mois après l’élection de son bureau, la Société procédera à l’élection d’un administrateur et d’un trésorier, dont les fonctions, également renouvelables, seront de même, au bout de trois ans, soumises à l’élection en assemblée générale de la Société.

L’Académie nationale des artistes français pourra accepter, en se conformant aux lois et règlements, des legs et donations.

Ses ressources consisteront dans les bénéfices qui résulteront des recettes de l’exposition faites au palais des Champs-Élysées, que l’État met à cet effet à sa disposition.

Des règlements, rédigés ultérieurement, détermineront son régime intérieur, la tenue de ses assemblées, l’ordre et la direction de ses travaux, la gestion de ses bénéfices, et, en général, tout ce qui n’aurait pas été prévu et réglé par les pré¬

sents statuts.

Ont adhéré au projet ci-dessus :

MM. Alex. Cabanel, Gérôme, Jalabert, P. Baudry, Eug. Guillaume, H. Lehmann, P. Dubois, Eug. Fromentin, Brion, Mouchot, Pils, C. Gleyre, Jouffroy, Berchère, Léon Cugnot, Ch. Busson, Gust. Moreau, de Curzon, B. Ulmann, E. Escallier, Hanoteau, E. Isabey, Henriette Browne, Carolus Duran, F. Willems, Aimé Millet, P.-C. Comte, A. Toulmouche, L. Bonnat, Ed. Dubufe, Ch. Marchai, Puvis de Chavannes, Robert-Fleury.

MM. Elie Delaunay, Monchablon, J. Lefebvre, Chevandier de Valdrôme, Clément, Chaplain, Vidal (Vincent), J. -J. Henner, Ruminais, G. Boulanger, Bénouville, Carrier-Belleuse, Pabst, Orner Charlet, Vidal, Français, Montagny, L. de Latouche, Soitoux, Aug. Bouchet, Ch. Iguel, Léon Perrault, Mathurin Moreau, V. Vilain, FI. Nazon, Cordier, Ch. Lefebvre, L. Schutzemberger, L. Schrœder, A. Jourdan, J. Caillé, Ch. Monginot, P. de Pommayrac, J. Becquet.

MM. Antony Serres, Chatrousse, Oudinot, Jos. Devers, Jean Aubert, E. Grandjean, F. Heilbuth, J. Mazerolle, J. Meynier, A. Oliva, Eug. Bertier, Paul Cabet, J. -F. Millet, Ed. Manet, Louis Cabat, Ch. de Tournemine, Ad. Viollet-le-Duc, A. Cambon, J. -G. Vibert, Berne-Bellecour, Ed. -Jules André, E. Zamacoïs, Alb. Girard, Paul Lenoir, Aug. Leloir, Héloïse Leloir, P.-V. Galland, Théod. Delamarre, Eug. Lavieille, L. Flahaut, Th. Gide, J. Cavelier, E. Desmaisons, Tony Robert-Fleury.

MM. D. Laugée, Pe'rignon, Aug. Cain, Edouard Détaillé, R. Goubie, Louis Leloir, J. de Nittis, Emile Adam, Al. Colin, E. Toudouze, Anaïs Toudouze, Isabelle Toudouze, Eug. Bellangé, Justin Ouvrié, Quévremont, E. Hillemacher, Maurice Poirson, E. Fremiet, Eug. Fichel, Jules Ravel, Alexandre Jazet, Paul Jazet, Jazet, H. Baron, Plassan, C. Pecrus, E. Lambinet, Harpignies, Caraud, Renault, Jules Trochu, Eug. Battaille, Paul Girardet, Ch. Jacque, Léop. de Moulignon.

MM. V. Chavet, T.-E. Duverger, Lefortier, F. Rouillard, Lud. Durand, Halou, Leclaire, J. Blanchard, Baujault, A. Douillard, Janet-Lange, Goupil, Paul Saint- Jean, Louis Thiénon, Auguste-Emeric Tamagnon, E. Boutibonne, C. Bernier, Ed. de Beaumont, Alexis Bogolnhoff, Lecomte-Dunoüy, A. Beauvais, H. Dützsch- Hold, Delance, Petna, Edm. Béranger, Aug. Sauvage, A. Martin, Mellerio, Lucien Berriaud, G. Maigret, N. Marie, A. Cilos, Roubaud (AL), Lefrant, Courtois.

MM. Gustave, Alb. Bonnot, J. Apoux, Bouillet, Vion, A. Dupont, E. Vidal, Beaulieu, G. Lefebvre, A. Aublet, J. Gamba, H. Rooke, Jules Béranger, Ogé Charles, Jarraud, Eugène Charpentier, Max. Lalanne, E. Boëtzel, E. Guillemet, Feyen-Perrin, J. Veyrassat, Louis Sauvageot, Eug. Gluck, Otto von Thoren, Tony Faivre, Schenck, Eug. Joliet, H. Martin, Perrichon, A. Bertrand, F. Noël, Ch. Chaplin, C. Sauvageot, G. Jundt, Bartholdi, Ryckabusch.

MM. E. Yon, H. Boëtzel. A. Queyroy, Vollon, Decaen,, C. Paris, Plantet,

L. Cle'mancet, L. Lepic., A. Protais, Henri Klagmann, Louis Priou, L.-Eug. Lambert, F. Humbert, A. Pasini, Henri Lévy, Bida, E. Christophe, Henri Pille, F. Barrias, A. Se'gé, Ch. Poussin, H. Lavigne, Maxime David, Auteroche (Alfred), Mathieu-Meusnier, Eug. Bellangé, Karl Girardet, Jules Worms, P’, de Mesgrigny, Ed. Chagot, Jean Petit, C. Antiq, Ch. Maniglier, H. Sobre.

MM. Dieudonné, Grabowski, Badiou de la Tronchère, J. -H. Maillet, Ch. Janson, B. Frison. J. Delangle, Félix Sanzel, Duhois, Marius Dubois, N. -J. Girard, J. Allasseur, Robert David d’Angers, Murgey, Pottier, Auteroche, Théod. Hébert, Gust. Navlet, E. Picault, Capellaro, E. Charrier, Daumas, Henri Cros, E. Grandjean, Jules Fossin, Masson, Dujardin, J. Cambos, A. Ottin, J. Garraud, P.-E. Fournier, Lancelot, J. -A. Boileau fils, A. Pauffard, Rochet.

MM. Reverchon, G. Lange, Leharivel-Durocher, L. Lecointe, L. Astoud- Trolley, E. Casse, Evrard, J. Marcellin, Godfrin, Dubucaud, A. Léonard, Début, P. Solari, X. Boryczewski, F. Dumaige, O. Gallwey, E. Galhvey, Masson, Dénécheau, Liénard, Pautrot, Carlier, Geoffroy, Révillon, Laurent- Daragon, Laquis, Auvray, Demay, L. Perrey, L. Grégoire, Adolphe Mégret.

MM. A. Roullet, Vital-Dubray, G. -C. de Blezer, E. Thivier, Bernhard, Grandfils, E. Capy, Tessier, Em. Thomas, A. Francia, G. Guitton, Poitevin, Geoffroy-Dechaume, Chemin, Elmerich, Detrier, A, Fannière, N. Allouard, J. -F. Julien, P. Robinet, Constanciel, A. Fautras, Victor Chappuy, Duprey, Laplanche, Bullier, E. Farochon, Godebski, Charles Gauthier, Delorme, Jules Dubois, N. Varnier, Mme Léon Bertaux.

MM. Matabon, Durst, Henri François, J. Marcellin, C. Pitou, A. Badin,

M. Montagne, M. Briguiboul, Paul Comoléra, Ranvier, Jules Levraud, A. -A. Hirsch, Aug. Préault, L. Matout, Ed. Brandon, Émile Vernier, Ch. Schreiber, Barclay, Jules Hereau, Alf. Decaen, Glaizot, Ed. Borchard, P. Vayson, Léon Martin, Hugrel, Becq de Fouquières, Becq de Fouquières (Mme), P. Mathey, A. Grolleau, Paul Saint-Martin, E. Marc, Adolphe Forestier, E. Déglise.

MM. J. Mélin, Frédéric Legrip, J. Richomme, Allongé, L. Tanty, A. de Fontenay, Marie Simon, A. Cabasson, Laemlein, A. Faure, Ruprich-Robert, Ponscarme, Sébille, Sanlot-Baguenault, P. Foison, P. Lazerges, H. Lazerges, Clovis Arrault, Am. Barré, Desmarquais, P. Leyendecker, A. Delobbe, P. Parrot, Eug. Lejeune, Germain Bonheur, Isidore Bonheur, Alfr. Guillard, Théod. Lemonnier, Faverjon, E. Ponsan, Aug. Bouchet, Mlle Nélie Jacquemart.

MM. II. Carrier, L. Baader, A. Masson, A. Hédin, P. Naturel, Laffougue, Hédin père, Paisan-Duclos, E. Brion, E. Delaplanche, Delorme, Ch. Gauthier, J. Cambos, F. Truphême, James Bertrand, Gust. Noël, Jean Valette, Viollet-le- Duc, de Baudot, Darcy, Bourdais, Bruyère.

8o SOUVENIRS D’UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS

Fort de ces quatre cents signatures, je soumis le projet à M. le Ministre des Beaux-Arts, en le priant instamment de vouloir bien l’étudier. Vous ne doutez pas que, malgré ses idées très libérales et sa bonne disposition foncière à être agréable aux artistes, M. Maurice Richard n’ait été tout d’abord fort embarrassé et interloqué d’une telle manifestation qui se jetait au-devant de son inexpérience dès les premiers temps de son ministère. M. Maurice Richard était le plus excellent des hommes, le plus aimable et le mieux intentionné; mais oncques ne s’en vit de plus novice en de pareilles questions. Jamais il n’avait su ce que c’était qu’un artiste; à peine se doutait-il de ce que c’était qu’une œuvre d’art, sauf les paysages du pauvre Chintreuil. C’était un galant homme politique, ne songeant qu’à la politique, de ce qu’on appelait l’école libérale, de cette école qui a fait tant de sottises. Son ami, Em. Ollivier, l’avait bombardé là, à tout hasard, pour être assuré d’une voix de plus au Conseil, sans nul autre souci, d’ailleurs, de sa compétence, et sans imaginer, sans doute, que le confrère créé par lui pût avoir parfois à débrouiller une affaire spéciale intéressant peu ou prou les peintres et les sculpteurs. La parfaite bonne volonté de M. Maurice Richard ne suffisait point en notre cas. Il crut s’en tirer et s’en tira par une rubrique de son métier, par un détour politique : il convoqua une commission. Ah! les commissions, les commissions! la mort de l’action virile, la peste des vrais gouvernements, le refuge des impuissants et des irrésolus; le lendemain du jour où il eut pris le pouvoir, ce fatal ministère Emile Ollivier-Maurice Richard en empoisonnait toutes les administrations. Ce fut le dictame aux moindres embarras, la panacée aux moindres questionnettes, une façon de ne rien décider, et de fournir amusette à toutes les vanités, l’entrave de toutes les initiatives, la confusion introduite dans toutes les idées nettes et leur dislocation inévitable. L’administration des Beaux-Arts a particulièrement souffert de l’abominable ingérence de ces mille commissions qui ont fait perdre aux artistes, c’est-à-dire à la France, les meilleures de leurs journées, pour le plaisir de noyer leurs avis peut-être profitables dans le flux des discours de bavards ou de finauds parlementaires, et pour le beau résultat de couvrir, à leurs dépens, devant les assemblées politiques, la responsabilité de ministres venus on ne sait d’où. Et c’est l’honnête Maurice Richard qui a lâché sur nous ce fléau, lequel devra toujours peser sur sa mémoire, et c’est mon pauvre projet d’académie qui en fut l’une des premières victimes.

La commission devant qui comparut mon projet était loin, je le vis dès la première heure, de le regarder avec des yeux amis. Le ministère, tout fraîchement créé pour Maurice Richard, était plutôt avide, bien naturellement, de se grossir que de se diminuer; or, renoncer aux Expositions avant d’avoir goûté de leurs appétissantes relations avec les artistes et avec le public, cela pouvait sembler, en effet, au jeune et ardent personnel dont le pimpant ministre était entouré, d’une

LES EXPOSITIONS ANNUELLES

complaisance vraiment trop débonnaire. Nous étions là un petit nombre de bien convaincus, — et encore je me faisais illusion sur d’aucuns; mais la maison ellemême, malgré son gracieux accueil, n’était pas favorable et avait trop beau jeu à présenter mon projet comme une utopie. Outre le ministre et son secrétaire général, M. J. -J. Weiss, et Gerspach, chef du cabinet de M. Maurice Richard, il y avait là, Alfred Arago, le chef de la division des Beaux-Arts, chez lequel j’ai dit nos premières réunions préparatoires; mais, dans le salon du ministre, gardant une attitude très impartiale en apparence, peu encourageante au fond, il avait fait appeler dans la nombreuse commission, son ami Meissonier, lequel n’avait jamais caché son opinion très contraire à notre projet, et s’était toujours entêté à nous refuser sa signature d’adhésion. Je ne crois point calomnier le caractère, si profondément honorable d’ailleurs, de Meissonier, en disant qu’il était de nature porté à la contradiction, et peut-être suffisait-il que ses plus hauts confrères patronnassent une proposition, pour qu’il marchât d’instinct à l’encontre. Il y avait là Gérôme et Guillaume, et Toulmouche et Fromentin qui m’étaient favorables; mais il y avait aussi M. Baltard qui avait apporté des dispositions carrément hostiles, s’imaginant les intérêts de l’Institut engagés dans le débat. Quant à M. Weiss, libéral autoritaire, il ne pouvait se faire à cette idée que les artistes sussent librement gouverner leurs affaires, et les voulait garder sous la tutelle de l’État. Mais il n’était pas besoin, pour disloquer mon beau projet, de tant de partis pris ou non pris contre l’idée; le ministre n’eut qu’à ouvrir la discussion, et à la laisser aller au hasard des vagabondages oratoires des artistes convdqués; M. Baltard, d’un ton doctoral, combattit, dans son discours solennel, ma proposition; Toulmouche lui riposta avec verdeur, le ramenant sur le vrai terrain, et n’eut pas de peine à culbuter ses arguments. Pendant le plaidoyer de M. Baltard, j’entendais Fromentin qui fulminait à demi-voix contre ses banalités, mais il n’osa jamais prendre la parole. Puis le désordre s’en mêla, inévitable dans une délibération d’artistes. Au bout d’une heure, il ne restait ni morceau ni pièce du projet; tout était en miettes; et impossible d’en plus rien raccorder. Et dans tout ce grabuge, j’avais perdu Fromentin, mon plus séduisant et plus précieux allié, celui sur l’éloquence duquel j’avais le plus compté.

Qui n’a pas connu Fromentin, n’a pas connu la finesse, n’a pas connu la distinction de l’esprit, et aussi le charme attrayant. Il jouissait d’un très juste crédit parmi ses confrères dans les jurys annuels, où son goût et son adresse savaient entraîner les récompenses vers les œuvres les plus délicates; artiste lettré lettré artiste : ce n’était point sa faute, il était né comme cela, et dans ses deux talents il était d’essence très choisie. On est en train de diminuer sa peinture par sa littérature, et sa littérature, en effet, venue la seconde et comme par le hasard de ses voyages, a montré au bout de ses doigts une plume d'une rare délicatesse de sentiment et de paysagiste; et son livre des Maîtres d’autrefois fit

voir, en ses derniers jours, avec quelle pénétration très personnelle il entrait dans les œuvres des plus grands peintres, surtout si ces peintres se rapprochaient de sa mesure. Mais sa peinture à lui-mème, très relevée d’esprit et de caractère dans l’allure de ses fières petites figurines, et si vive de trait et si piquante de touche et d’une harmonie si brillante, riche, savante et déliée, et où il semblait fondre, en un charmant escamotage, l’orientalisme des palettes de Delacroix et de Chasseriau, se maintiendra dans notre école du xixe siècle, à l’une des places les plus enviables, au premier rang de nos petits maîtres ; or ces petits maîtres, à distance convenable des deux géants Ingres et Delacroix, seront, je vous le dis, la fine fleur de notre école. Si vous voulez savoir ce que valait l’intelligence profonde des conseils de Fromentin, j’allais dire la poésie très raisonnée de son enseignement intime, demandez à un certain groupe des élèves les mieux doués de Cabanel, à Henri Lévy, à Humbert, à Ferrier, à Thirion, ce qu’ils ont gagné à le consulter de plus près, à l’interroger sur les qualités qu’une recherche particulière de conception et de coloration pouvait ajouter à leurs tableaux. — Mais aussi Fromentin était, par surcroît, né avocat; il aimait le bien parler, les discussions élégantes ; il se savait la langue diserte et souple, et s’appuyait volontiers sur Bida, autre langue d’habile avocat. Fromentin avait fait son droit, il eût triomphé dans les conférences. Le pour et le contre troublaient également son intelligence nerveuse, agitée et inquiète, facile à dérouter par la contradiction d’amis à convictions plus nettes bien que sans arguments plus solides; l’instinct de plaider d’entrainement une cause, dont le faible dans son cerveau succédait rapidement au fort, l’emballait souvent loin de sa conviction première. Je m’en aperçus cruellement chez Maurice Richard au cours de cette discussion de mon projet d’académie. Fromentin, je l’ai dit, en avait été le plus chaud partisan, aussitôt que je l’en avais entretenu, dans sa charmante maison si hospitalière de la place Pigalle, à notre retour d’Egypte où nous nous étions liés fort intimement. Je sentis tout à coup, ce jour-là, qu’il faiblissait devant l’opposition obstinée de Meissonier, devant le ton académique de M. Baltard, devant l’attitude plus que reservée de M. Weiss, et devant la confusion en tohu-bohu qui dépeça, en moins d’une heure, mes pauvres statuts. Par une sorte d’égard pour le nombre et la qualité des signataires de mon projet, la commission se réunit une seconde fois au ministère; mais la cause n’était plus à plaider; la discussion s’en allait dans un chaos vide et ridicule ; la partie était perdue, irrémédiablement perdue cette fois encore, et que devenait dans une telle déroute l’adhésion des quatre cents artistes les plus respectés de l’école ? Eh bien, non, il ne fallait pas que cette manifestation demeurât à jamais inutile; il ne s’agissait que de laisser passer M. Maurice Richard, et de serrer précieusement cette liste au fond d’un tiroir, et d’attendre des temps meilleurs. Hélas! M. Maurice Richard passa, et les temps devinrent pires, ils devinrent lamentables; et qui eût pensé, durant les deux années sui-

LES EXPOSITIONS ANNUELLES

vantes, à réveiller de pareilles questions? Ce que je gagnai tout d’abord de plus clair en tout cela, c’est que naturellement M. de Nieuwerkerke ne me sut nul gré de ma campagne malheureuse et d’avoir introduit dans les dossiers du ministère rival, par qui il avait été dépossédé d’une grosse partie de ses attributions, une idée dont il ne s’était pas soucié pour lui-même. Ma conscience, il est vrai, était fort tranquille de ce côté! mon projet, dont un ministre nouveau, avisé et voyant de haut, eût pu rêver de profiter dans l’avenir pour développer les moyens de sa propre importance, par un prestige plus éclatant assuré à la classe de ses administrés, mon projet avait surtout en vue d’établir immédiatement et de façon durable le prestige dont je parle des peintres et des sculpteurs. C’est eux qu’avant tout et sans plus attendre, je prétendais servir en mettant leur corporation hors portée des caprices de la politique et des bureaux. La très humble révolution que je tentais, bien simple en ses apparences, et bien logique puisqu’elle avait ses précédents et ses racines dans l’histoire même de notre école, pouvait, de proche en proche, fournir modèle à l’affranchissement et à l’organisation décentralisatrice de mainte autre corporation pareille d’artistes et d’artisans : s’en fût fait du bien, plus tard, le surintendant ou l’homme d’Etat de l’espèce des Colbert, qui eût su conquérir et entretenir leur alliance et l’utiliser au profit du pays.

Le hasard, et peut-être aussi quelque peu, (c’a été le bonheur de ma vie de le croire, et l’accueil qu’ils me firent n’y contredisait point), peut-être l’amitié qu’avaient pu me garder les artistes pour notre longue fréquentation de dix-huit ans au service des expositions, m’amenait à la Direction des Beaux- Arts, dans les derniers jours de 1873. J’avais à m’occuper, tout aussitôt, du règlement et des préparatifs du Salon de 1874. Quelle eût été sur moi l’opinion des artistes, et quelle estime pouvais-je attendre d’eux, si je n’avais profité de ce premier abord pour remettre sous leurs yeux leurs 400 signatures de 1870, et les inviter à y faire honneur, en se constituant eux-mêmes en société, pour recevoir de mes mains le gouvernement des expositions. Et ici, je n’ai plus qu’à transcrire les pages de mon Rapport adressé à M. le ministre de l’instruction publique, des cultes et des beaux-arts, sur l’administration des arts depuis le 23 décembre 1 8^3 jusqu’au ier janvier iS'jS. Mes deux lettres au ministre, celle insérée au Journal officiel le 11 janvier 1874, et suivie du projet de statuts, avec les noms des adhérents, l’autre lettre du i5 décembre 1874, insérée également à YOfficiel , et les observations que je croyais devoir, au commencement de 1878, adresser à M. Bardoux, sont l’histoire même de ma lutte obstinée et inutile pour l’établissement de mon Académie nationale des Artistes français, et elles en feront mieux comprendre que tout autre récit nouveau, les péripéties et les découragements.

« Rapport adressé à M. de Fourtou, et inséré au Journal officiel le n janvier 1874 :

« Monsieur le Ministre,

« Chargé par vous de diriger les services divers de l’administration des Beaux- Arts, j’ai dû tout d’abord porter mon attention vers le point le plus urgent, je veux parler de l’exposition des ouvrages des artistes vivants, dont la date traditionnelle approche, et dont le règlement, pour le Salon de 1874, n’a pas encore été publié.

« Pendant les dix-huit années qu’il m’a été donné d’étudier les évolutions continuelles de nos expositions et leur histoire, j’ai pu reconnaître combien leur organisation à son origine était plus sensée et plus logique qu’elle ne l’est aujourd’hui. Ce sont les artistes français qui, dans la seconde moitié du dixseptième siècle, ont inventé les expositions d’art. Ce sont eux qui, constitués en académie royale de peinture et de sculpture, académie où étaient appelés, sans limite de nombre, tous les artistes ayant fourni preuve certaine de leur talent, ont ouvert au public, depuis 1667 ou mieux depuis 1699, ces Salons qui ont été les fêtes de notre art national durant deux siècles. Ils les ont préparés eux-mêmes, administrés eux-mêmes pendant cent quarante ans sans que l’État se mêlât autrement de leurs affaires que pour leur fournir, soit au palais Brion, soit au Louvre, le local nécessaire à une solennité dont devait profiter le goût public dans notre pays. Durant cette longue période, nulle plainte, nulle demande d’intervention ne se sont élevées parmi eux.

« Depuis le commencement de notre siècle, les divers gouvernements, mus par un sentiment généreux de protection et n’ayant plus devant les yeux cette association considérable à laquelle incombait jadis tout naturellement la tâche de choisir et d'exhiber les œuvres d’art que réclamait périodiquement la curiosité' des amateurs, ont cru bien faire en assumant eux-mêmes le soin et la responsabilité des expositions. Mal leur en a pris. Il n’est plainte, juste ou injuste, qui ne se soit élevée contre les règlements d’admission, contre les jurys, contre les systèmes de récompenses. L’administration n’a rien gagné et a, de gaieté de cœur, compromis son prestige en se mêlant d’une affaire qui se pouvait conduire sans elle. Les artistes, en somme, connaissent mieux que l’administration l’esprit général qui anime leur confrérie ; ils ont le sens très passionné, il est vrai, mais très délicat des courants nouveaux qui s’établissent dans l’art.

« Je pense, monsieur le Ministre, que l’administration n’a point à se fourvoyer dans ces querelles qui profitent aux ateliers, les animent et les échauffent, mais où elle a mauvaise grâce à vouloir imposer son influence qui passe

LES EXPOSITIONS ANNUELLES

facilement pour une tyrannie et à laquelle le temps peut trop souvent donner tort.

« L’État, quand il a fourni aux jeunes artistes les meilleurs et les plus abondants moyens d’étude, ne doit, selon moi, songer qu’à conquérir et à faire exécuter les belles œuvres qui naissent de ces variations incessantes allant du maître de la veille au maître du lendemain, et à en enrichir les collections nationales dont il a la garde, ou les monuments qu’il est chargé de décorer. La tâche, pour être bornée, n’en est pas moins grande et assez difficile.

« Quant aux expositions elles-mêmes, que les artistes les dirigent, les gèrent et les récompensent selon leur discernement très subtil et très compétent. L’association à laquelle je vous demanderai instamment d’en remettre à bref délai la charge, existe, aussi vivante, aussi bien constituée que le pouvait être l’ancienne académie royale. Elle se compose de tous ceux auxquels le vote de leurs confrères a donné un brevet indiscutable d’artistes, c’est-à-dire des peintres, sculpteurs, architectes, graveurs ou lithographes qui ont obtenu soit le titre de membres de l’Institut, soit une médaille aux expositions, soit la pension de Rome, soit la décoration de la Légion d’honneur. Voilà un corps bien défini et incontestable : c’est ce corps-là qui déjà, depuis de longues années, formait le jury des expositions, lequel décernait les récompenses et coopérait même au placement.

« Je ne vous proposerai donc, monsieur le Ministre, rien de bien nouveau; il s’agira seulement de régulariser des situations acquises. Tout se réduit, en réalité, à soulager l’administration du soin de préparer désormais un règlement dont l’application et le bon usage appartiennent depuis vingt-cinq ans aux artistes par le double jury d’admission et de récompenses. Je ne dois point vous' dissimuler cependant, monsieur le Ministre, que, pour l’avenir, j’attends de la mesure que je vous prierai de vouloir bien étudier aujourd’hui et sanctionner bientôt, des résultats plus considérables. Nos artistes peuvent avoir reconstitué demain, dans un cadre plus large et à la vraie mesure de notre temps, cette ancienne académie de peinture et de sculpture, l’institution la plus libérale, puisqu’elle n’était fermée à aucun talent constaté; tellement libérale que les lois de 1792 ne la comprirent jamais dans la condamnation des corporations, et qu’elle ne fut dissoute que par le désordre général, après avoir servi de modèle à toutes les académies d’art que l’Angleterre, et l’Autriche, et l’Espagne, et la Russie, et le Danemark, et la Suède, l’Europe entière en un mot, organisèrent au xviiic siècle, et dont la plupart prospèrent encore de notre temps.

« Le jour où notre Académie nationale, formée, je le répète, de tous les peintres et sculpteurs, architectes et graveurs reconnus artistes par leurs confrères, et qui sera à la quatrième classe de l’Institut, où de si beaux talents sont déjà réunis, cé que l’Académie de médecine est à l’Académie des sciences, aura donné

des preuves de sagesse, de son bon ordre, de son zèle, de son aptitude à conduire ses affaires, qui furent l’honneur de l’antique académie dont je parle, je ne désespère pas qu’il vous plaise alors, monsieur le Ministre, de l’immiscer peu à peu aux choses de l’enseignement qui intéressent si fort son recrutement, et qui intéressent aussi la rénovation de notre Ecole, aujourd’hui, Dieu merci, si florissante encore, mais que l’immense faveur dont elle jouit dans le monde peut épuiser et compromettre rapidement, si elle ne se préoccupe point à temps de la question des études graves et fortifiantes. Dans les premiers mois de 1870, quatre cents artistes parmi lesquels je puis citer les noms les plus illustres de notre école contemporaine, adhérèrent au projet suivant de statuts d’une académie nationale des artistes français. Je vous demande, monsieur le Ministre, de vouloir bien en examiner avec faveur le cadre et les articles. J’ai la conviction profonde qu’en ce projet est la solution de la question que j’ai l’honneur de vous exposer plus haut, et si, entre l’heure présente et le jour de la prochaine ouverture de l’exposition, il y eût eu un espace de temps suffisant pour la délibération de l’organisation d’un système d’ailleurs bien simple en lui-même, je vous aurais supplié de vouloir bien en demander l’application immédiate à M. le Président de la République.

« Mais ceux des artistes qui l’ont, dès le principe, le plus chaleureusement secondé et qui veulent, comme moi, qu’il soit conduit à bien, et sans surprise, et sans une sorte de violence, observent qu’au moment où l’exposition se prépare et ne permet pas aux artistes de sortir de leurs ateliers, ce serait jeter dans le monde des arts une préoccupation trop vive, une agitation trop distrayante. Peutêtre ont-ils raison: pourtant si l’idée est saine, il ne faut pas tarder indéfiniment à la mettre en pratique; et le lendemain même de l’ouverture de l’exposition, alors que les artistes auront reconquis la liberté d’esprit nécessaire à la prise de possession d’un état de choses destiné à être pour eux et leurs intérêts d’une importance capitale, vous me permettrez, monsieur le Ministre, de replacer sous vos yeux le projet des statuts de l'Académie nationale et de mettre les artistes en mesure, j’allais dire en demeure, de nommer les administrateurs de leur association.

« Ce jour-là, monsieur le Ministre, vous aurez accompli un acte qui dans l’histoire de notre art national, vous fera, je l’espère, quelque honneur, et les artistes rendus à eux-mêmes pourront reprendre la devise de l’ancienne académie : Libertas artibus restituta.

« J’aurai l’honnenr ces jours-ci, monsieur le Ministre, de soumettre à votre approbation le règlement de l’exposition qui doit s’ouvrir le 1e1' mai 1874. Je ferai en sorte que les artistes, pour la dernière fois que l’administration aura à préparer leur Salon annuel, n’aient pas à se plaindre trop amèrement de la sévérité de ses prescriptions, et qu’ils gardent bon souvenir de la

LES EXPOSITIONS ANNUELLES

façon dont elle exerça une fonction qui, à mon sens, n’eût jamais dû lui appartenir.

« J’ai l’honneur d’être, avec un profond respect, monsieur le Ministre, votre très humble et très obéissant serviteur.

« Le Directeur des Beaux- Ar ts,

« Ph. de Chennevières. »

Suivait ici le projet de statuts de l’Académie nationale des Artistes français, avec la liste des noms des adhérents.

La publication de mon rapport dans le Journal officiel du i r janvier 1874, fit grand bruit dans le monde des ateliers. Le jour même, je recevais la lettre suivante adressée au directeur des Beaux-Arts : « Monsieur de Chennevières, nous avons l’honneur de vous exprimer nos vifs sentiments de gratitude pour l’initiative que vous avez prise, de rendre aux artistes français cette indépendance qu’ils réclamaient si ardemment. — Tout en reconnaissant la bonne volonté de l’administration des Beaux-Arts, nous regrettions que les peintres et sculpteurs fussent traités autrement que leurs confrères les littérateurs et les musiciens ; ils aspirent à former, eux aussi, un groupe ne recevant son impulsion que de luimême, et c’est vous, monsieur le Directeur, qui avez eu la pensée de réaliser leur désir. — Tous nos confrères ont certainement éprouvé, comme nous, le même sentiment de satisfaction et de reconnaissance, mais nous avons voulu vous exprimer de suite, monsieur le Directeur, avec nos remerciements, l’assurance de notre profonde sympathie pour votre courageuse initiative. — Agréez, monsieur le Directeur, avec nos salutations, l’expression de tout notre respect.

— Paris, le 11 janvier 1874. — Félix Barrias, — J. Mazerolle, — J. -G. Vibert,

— J. Worms, — Louis Leloir, — Edouard Détaillé, — E. Berne-Bellecour, — Jules Goupil, — Alphonse Hirsch, — Em. Renié, — De Nittis, — Eug. Decaen,

— M. Rico, — Alph. de Neuville. »

Et de toutes parts m’arrivaient, à ce premier moment, félicitations et adhésions. Je trouve là sous ma main, parmi les plus enthousiastes, celles d’Antigna, d’Emile Trelat, des deux arrières-petits-enfants du peintre Roslin le Suédois, de vingt autres qui regrettaient de ne pas s’être inscrits trois ans plutôt sur la grande liste du pétitionnement en 1870. — - L’architecte de l’assemblée nationale, M. de Joly, et la future Mmc Rouvier, Claude Yignon, avec un article chaleureux dans l'Indépendance belge, et Charles Edmond dans un billet qui commençait par ces mots : « Hier, réunion au Temps, applaudissements unanimes pour votre projet relatif aux expositions. Décision de vous soutenir vigoureusement dans tous lçs actes de votre administration- Je suis chargé de vous informer que vou§

seriez bien aimable de vous considérer au journal comme chez vous... » — . Et un autre petit billet de tournure bien bizarre qui me fut communiqué par mon ami F. Baudry, et auquel je fus très sensible, comme me venant du très philosophe, très savant, très estimé de tous, Louis Ménard, le frère de René Ménard : « Mon cher Baudry, félicitez donc votre ami Chennevières de ses excellentes réformes. Dites-lui que vous connaissez un enragé communard, qui ne lui demandera jamais rien, mais dont il a toutes les sympathies. Voilà enfin, un fonctionnaire libéral. On dit qu’il est légitimiste, tant pis pour lui, mais pour nous cela vaut mieux qu’un républicain qui fasse détester la république. Seulement qu’il se dépêche ; par ce temps d’ordre moral on n’est jamais sûr du lendemain. » — - Et puis c’était du Sommerard : « J’approuve fort votre projet d’Académie nationale des Beaux-Arts, et vous prie de me faire inscrire dans les premiers rangs des membres associés. » — ■ Il n’était pas jusqu’à ce brave baron de Vinols, député de la Haute-Loire, flambeau des arts en son musée du Puy, à ce titre proposé par moi au Ministre pour faire partie de la commission des Beaux-Arts, et qui, m’a-t-on dit, a fort vilipendé depuis lors, mon dangereux et coupable révolutionnarisme, dans une sorte de long compte rendu à ses électeurs politiques, au moment où il dut rentrer dans la vie du commun; il n’était pas, dis-je, jusqu’au baron de Vinols, qui, le i3 janvier, ne crût devoir donner carrière à son aimable délire. Je transcris ici sa lettre prud’hommesque pour donner idée aux artistes de ce qu’ils ont à attendre, pour les représenter, du monde parlementaire, car j’affirme que, dans nos dernières assemblées, pas plus qu’en celle-là qui fut fort éminente, ils ne trouveraient six hommes de compétence pour y mieux comprendre et défendre leurs intérêts, soit à la chambre, soit dans les commissions ministérielles, que ce pauvre éventé de baron de Vinols : « Monsieur le marquis, sorti de la lutte suprême qu’a soutenue le gouvernement et que nous avons partagée avec lui, mes amis et moi, le dirai-je non seulement contre nos ennemis naturels, c’est-à-dire contre les ennemis de la France, de tout ordre moral et de toute société, mais contre quelques-uns même de nos amis de la droite, sorti donc de cette lutte qui nous a tenus en suspens pendant quatre jours, mais retenu à Versailles par les travaux d’une commission, je ne puis toutefois me défendre de prendre le temps de venir vous remercier, au nom des arts, du rapport si plein d’excellentes, fécondes, libérales, et je puis bien le dire, nobles pensées, que vous avez adressé tout récemment à monsieur le Ministre de l’Instruction publique, des Cultes et des Beaux-Arts, et qui a pour objet de rendre aux artistes la direction, la gérance et les récompenses des expositions. Pas un des motifs qui vous ont inspiré cette résolution, monsieur le marquis, qui ne pût être mis en lumière comme tiré d’une connaissance aussi profonde de la nature artistique, que d’un sentiment exquis de cette liberté utile, féconde et sans danger, laissée par l’État, même aux époques où il était le plus jaloux de son

LES EXPOSITIONS ANNUELLES

Sg

omnipotence, pour laisser produire des fruits abondants et exquis à cette plante du génie artistique, qui n’est vive et féconde qu’au souffle de Dieu et à la lumière de son soleil. — Je m’applaudis donc, monsieur le marquis, de voir à la tête d’un ministère qui a toutes mes préférences, un homme de goût, un homme de tact, et tout à la fois un artiste délicat et un philosophe profond. — Veuillez agréer, je vous prie, monsieur le marquis, l’expression de ma reconnaissance, et de ma plus haute considération. — Baron de Vinols, député de la Haute-Loire.» — Et voilà de quel bois sont faites les commissions semi-parlementaires des Beaux-Arts, depuis le jour où Maurice Richard les inventa, jusqu’à celles d’aujourd’hui; et elles n’ont jamais servi qu’à entraver l’initiative des directeurs des Beaux-Arts, dissolvant dès le premier jour les propositions quelque peu osées comme au temps de Maurice Richard, puis quand ces propositions reparaissent, les applaudissant en parfaite ignorance, par les mains de M. de Vinols, qui les conspuera quelques mois après, — toujours le même sabre, brandi par le même impuissant, sonore et banal, pour défendre les créations les plus utiles, et au besoin pour les combattre.

Mais tandis que l’adhésion semblait générale à distance, un mouvement très périlleux de recul se produisait autour de moi. Sachant les éternelles habitudes de petites objections et de menus tiraillements qui ne manquent pas d’entraver et arrêtent le plus souvent tout effort un peu aventureux d’initiative en administration, j’avais pris le parti, depuis mon arrivée au Palais-Royal, de ne guère consulter que moi-même sur le lancement de mes propositions au Ministre ; et ces propositions, pour l’Académie des artistes, comme peu après pour la décoration du Panthéon, pour le prix du Salon, pour l’Inventaire des richesses d’art de la France, etc., ont toujours pris des allures de petits coups d’Etat, qui ne me nuisaient pas dans le public, les idées par elles-mêmes n’étant point toutes mauvaises, puisqu’elles émanaient le plus souvent d’une opinion déjà mûrie et depuis longtemps tournée et retournée dans mon esprit, et qu’elles avaient à passer par l’épreuve du Ministre et du sous-secrétaire d’Etat, mais leur explosion ne manquait pas d’effarer quelque peu mes plus proches amis, et aussi quelquesuns qui, comme F..., pensaient que je ne devais rien entreprendre sans leur avis. Quand éclata l’affaire de l’Académie des artistes, d’aucuns et de mes meilleurs et de mes plus attachés de vieille date se récrièrent, disant qu’ils avaient signé en 1870, le projet de statuts, par pure amitié pour moi, et parce qu’ils comptaient alors sur moi pour les piloter dans la conduite de leurs affaires, dans un temps où par le refus de M. de Nieuwerkerke de prêter son personnel à M. Maurice Richard, j’étais devenu étranger aux expositions ; mais qu’aujourd’hui les Salons relevant directement de moi, ils n’avaient plus à se méfier de l’avenir, et à s’imposer la corvée d’une administration où ils perdraient leur temps à se débattre les uns contre les autres. Et ainsi, ceux sur lesquels je pouvais le mieux

compter, se dérobaient l’un après l’autre à la mise en train de mon projet. Dès les premiers mots qui en avaient été dits dans la commission supérieure des Beaux- Arts, Beulé et Cardaillac avaient manifesté les défiances de l’Institut, et tel autre, mon ancien confident, mais aussi académicien, avait battu en retraite. Ce que j’avais voulu avant tout, c’était de montrer aux artistes que j’étais fidèle à mes anciennes idées, et que j’étais décidé, en honnête homme, à persister dans mon offre que je croyais entièrement utile à leur corporation. Quant à la date de mise à exécution du projet, nous étions en effet pris de bien court parles préparatifs nécessaires de la très prochaine exposition, et je me voyais contraint bon gré mal gré d’ajourner de quelques mois la solution de la très grave question et la mise sur pied de l’Académie.

Je commençais d’ailleurs à m’apercevoir tout de bon que j’avais commis une faute, et cette faute les artistes et moi nous l’avons bien payée. Dans la dernière forme de mon projet, j’avais donné à la société rêvée le titre à’ Académie nationale des Artistes français. Ce mot Académie ajourna de dix ans la réalisation de mon idée. D'aucuns m’avaient bien observé qu’il y aurait là quelque confusion avec l’académie des Beaux-Arts, et que celle-ci s’en pourrait inquiéter. Mais je tenais au mot, et je répondais que la 4e classe de l’Institut n’aurait pas le droit de protester davantage que n’avait fait l’Académie des sciences contre l’Académie de médecine. C’était mon grand argument, et en vérité il était juste. Je tenais au mot, parce que dans ma pensée, il satisfaisait au sentiment de dignité et d’orgueil que j’entendais, dès le principe, mettre au front de ma corporation nouvelle. Je ne voulais à aucun prix qu’on la pût confondre avec les sociétés d’assistance matérielle que je voyais s’organiser de notre temps en faveur des divers corps de travailleurs. Rien de commun entre elle et les associations Taylor qui avaient leur but excellent de bienfaisance philanthropique, mais qui ne visent point où je visais. Rien de mercantile ni d’humilié. Dans mon imprudente ambition je prétendais avant tout maintenir ma devise de x 863 : La dignité de l’art; et je voulais, par le titre seul de ma corporation, bien afficher cette devise. Il en a cuit à mon projet, mais encore aujourd’hui, voyant la pente que semble prête à suivre la société désormais fondée, je ne saurais renier ma prévoyance, et serais disposé à croire que je n’avais point tout à fait tort. D’ailleurs la plupart des jeunes membres de l’Académie des Beaux-Arts, et ceux qui n’allaien't pas tarder à être des siens, passèrent bravement outre, et adhérèrent en 1870, à mon projet, mais il resta au fond du cœur des gardiens les plus jaloux de ses privilèges une certaine défiance hostile, qui se manifesta et sut se faire valoir dans les heures d’hésitation ministérielle., et dans les débats des commissions supérieures, et que servirent d’ailleurs à merveille les reculades de quelques signataires, et non des moins importants.

Certes, ce n’est point moi qui eusse jamais songé à organiser la société des

artistes dans les conditions où elle fonctionne aujourd’hui. La démocratie m’a toujours fait horreur et je ne vois en elle que les principes dissolvants et destructifs de toute société civile ou politique. J’entendais fonder une corporation aristocratique, basée sur l’élite et sur le mérite reconnu, sur l’élection des meilleurs par les meilleurs, et par conséquent maintenant haut le niveau des élus. Jamais il ne fût entré dans ma pensée, ayant, je le répète, de grandes visées pour l’avenir de mon association, de remettre la garde de cet avenir aux suffrages toujours de plus en plus abaissants d’une multitude sans choix et sans garanties supérieures. D’autant que les cadres de ma corporation d’artistes je n’avais pas à les créer, je les trouvais tout constitués d’avance par la désignation incontestable de leurs propres confrères. Les membres de l’Institut, les décorés, les médaillés, les grands prix de Rome, m’offraient un corps d’un millier d’associés : peintres, sculpteurs, architectes, graveurs, la plus belle, la plus noble, la plus indiscutable élite que notre école française pût présenter au pays, et qui pouvait, chaque année, se grossir et se compléter sans limite par le libre appel de cette élite même. J’étais si profondément convaincu de l’excellence évidente de ce système, que l’on ne m’en eût point fait aisément démarrer. Les événements, il est vrai, ont précipité les choses. Pour avoir trop tardé à résoudre la question, on a été lancé tout à coup dans le hasard, et comme le dit un éminent sculpteur à ses confrères, le jour où le sous-secrétaire d'Etat, leur signifiant congé, les jeta brusquement à l’eau, il fallut, à la diable, et tellement quellement, prendre son parti de nager. Au reste, M. Turquet, dans son mouvement de hautaine impatience, et comptant sans doute sur une soumission d’effarés, leur rendit ce jour-là un fier service et ils lui en devront, pour peu qu’ils ne soient point ingrats, une éternelle reconnaissance. Autrement, dans leur mutuelle et maladive défiance, ils en seraient encore à hésiter et à tâtonner. Mais adieu, mon aristocratie; le ver, dès l’origine, est dans le fruit, et déjà il y fait des siennes; et si l’on ne trouve moyen de l’en faire sortir ou de l’y détruire, en fermant les trous de la coque, il l’aura tôt rongé et pourri.

Le 16 décembre 1874, nouveau rapport inséré dans le Journal officiel :

« Monsieur le Ministre,

« Dans un rapport publié par le Journal officiel du 1 1 janvier dernier, j’exposais à M. le ministre, votre prédécesseur, les motifs qui me faisaient croire opportune, dans l’intérêt de l’administration aussi bien que dans celui des artistes, l’organisation d’une large association de nos peintres, de nos sculpteurs, de nos architectes et de nos graveurs et lithographes. Cette société, sous le titre à' Académie nationale des artistes français , se serait composée provisoirement de tous

ceux qui ont obtenu soit le titre de membres de la 4e classe de l’Institut, soit la décoration de la Légion d’honneur, soit l’une des médailles décernées à la suite des Expositions de Paris, soit le grand prix de Rome.

« C’était, en réalité, la rénovation, dans un cadre plus large et à la mesure de notre temps, de l’ancienne et très libérale Académie de peinture et de sculpture créée en 1648 et dissoute en 1793, non par une loi, mais par le désordre général. Je proposais là une institution d’Etat dont le modèle était pour moi, de nos jours, V Académie de médecine, créée par ordonnance du roi Louis XVIII, à cette différence près que l’association des artistes, étant appelée à encaisser les produits des Expositions et à en gérer les bénéfices, prenait par là un caractère financier et devenait une société à responsabilité limitée. Aussitôt que cette société aurait fourni les preuves d’une constitution régulière, l’administration des Beaux- Arts lui eût remis le soin d’organiser et de diriger les Expositions instituées en 1667 par sa devancière, l’Académie royale, qui les gouverna ainsi pendant plus d’un siècle sans que l’État, occupé seulement à commander et à acquérir des oeuvres utiles à la décoration de ses palais et de ses galeries, songeât à intervenir.

« A la suite de mon rapport venait un projet de statuts de l’Académie nationale des artistes français, projet auquel avaient adhéré, en 1870, les quatre cents artistes les plus recommandables de l’école contemporaine.

« La publication de ce projet dans le Journal officiel ne faisait que le livrer à l’examen de l’opinion publique et à la discussion des artistes eux-mêmes, puisqu’il ne nous appartenait pas d’imposer à aucun d’eux, contre son gré, la responsabilité de son titre de sociétaire. La commission des Beaux-Arts se réserva de l’étudier attentivement, ainsi que les amendements ou contre-projets élaborés par les artistes, quand viendrait l’heure de l’exécution. Cette heure est venue, monsieur le Ministre.

« La commission des Beaux-Arts, qui n’avait pu se réunir pendant les vacances de l’Assemblée, a été récemment convoquée pour examiner la question. Vousmême, vous avez reçu les adresses de plusieurs groupes d’artistes demandant instamment que la solution indiquée par le rapport du 1 1 janvier dernier, conformément au projet de statuts de 1870, reçût une prochaine exécution. Ces artistes ont compris quelle force apporterait à votre administration, dans toutes les occurrences où les intérêts de l’art sont en jeu, une corporation aussi considérable que celle des peintres, des sculpteurs, des architectes et des graveurs unis en un seul faisceau, et combien il serait navrant de songer que ce qu’ont pu leurs pères pendant cent quarante ans, par la sagesse et le bon sens, au grand bénéfice des artistes et à la grande gloire des Expositions françaises, soit devenu aujourd’hui, par la division des esprits et la crainte chimérique de quelques difficultés, un rêve impossible à réaliser pour la nouvelle direction des Beaux-Arts. Il est donc urgent d’encourager ce mouvement, d’inviter de nouveau les artistes

LES EXPOSITIONS ANNUELLES

à ne point se laisser arrêter par l’apparence mal comprise de ces difficultés, et d’organiser sur des bases simples, dans le cadre tout tracé par le projet de 1870, l’association légale qui les mettra en possession de la plénitude de leurs forces et de leur crédit. Le jour où ils seront ainsi constitués, l’administration serait heureuse de leur confier le soin de gérer les Expositions annuelles et d’élargir le cercle de leurs attributions en proportion de l’autorité qu’ils auraient acquise. Qu’il ne soit pas dit que les artistes ont refusé les avantages qui leur étaient proposés, avantages qui, selon les temps et les hommes, ne leur seraient peut-être plus offerts de sitôt!

« En attendant que les artistes aient organisé eux-mêmes leur Société nationale et soient prêts à recevoir la gestion des Expositions, l’administration avait le devoir de ne laisser peser aucune indécision sur le Salon de i8y5, pour lequel, d’ailleurs, l’Assemblée nationale avait voté le crédit ordinaire indispensable à ses dépenses. J’ai donc l’honneur, monsieur le Ministre, de vous soumettre le règlement provisoire de cette Exposition, qui deviendra définitif le i5 janvier, si la Société des artistes ne s’est pas constituée à cette époque. En le comparant avec lé règlement du Salon dernier, vous y remarquerez une modification dans le système de la composition du jury. Depuis dix ans, le jury d’admission et des récompenses était formé, pour les trois quarts de ses membres, par l’élection directe des artistes, membres de l’Institut, décorés de la Légion d’honneur, médaillés ou prix de Rome.

« Théoriquement, ce procédé avait paru supérieur à toute discussion. Cependant, nous avons vu peu à peu quelques-uns des artistes, je ne puis dire les plus considérables, mais certainement entre les plus considérables, se soustraire par leur démission à un honneur qui, se renouvelant inévitablement chaque année, pendant deux mois de l’année, leur était devenu une corvée insupportable et ruineuse; et ceux qui acceptaient la tâche n’étaient pas sans se plaindre, avec quelque justice, de ces fatigues auxquelles cependant, vu l’extrême honneur qui résulte de la confiance de leurs confrères, il était difficile de renoncer. D’autre part, cette perpétuité presque forcée de si grands pouvoirs dans les mêmes mains, les plus autorisées à coup sûr, pouvait amener à la longue certains artistes, moins heureux que leurs confrères dans la répartition des récompenses, à accuser le jury de système et de parti pris, et ces accusations, très injustes assurément, se sont fait jour plus d’une fois dans la presse.

« J’ai pensé, monsieur le Ministre, qu’il était bon, pour prévenir ces deux causes possibles de mécontentement et du jury et de ses justiciables, d’étendre le cercle des juges et de faciliter leur renouvellement par un procédé qui ne laissât peser sur nous aucune responsabilité arbitraire. J’ai donc l’honneur de vous proposer de faire élire par les artistes membres de l’Institut, décorés, médaillés ou grands prix de Rome, q.5 peintres pour la section de peinture,

27 sculpteurs ou graveurs en médailles pour la section de sculpture, 18 architectes pour la section d’architecture, 18 graveurs et 6 lithographes pour la section de gravure et de lithographie, et, sur cette liste de notables, le sort désignera les i5 peintres, les 9 sculpteurs, les 6 architectes, les 6 graveurs et les 2 lithographes prévus par le règlement dernier pour les travaux du jury.

« Ce mode de tirage au sort sur une liste de notables, pour la désignation du jury, a beaucoup d’analogie avec ce qui est en usage depuis plusieurs années pour l’examen des concours à l’école des Beaux-Arts ; et pour la sûreté des jugements et pour la liberté des consciences, il n’a cessé d’y donner les meilleurs résultats, incontestés par les maîtres, incontestés par les concurrents.

« J’ai l’honneur d’être, etc.

« Le Directeur des Beaux- A >'ts,

« Ph. de Chennevières. »

Et trois ans après, dans les premiers mois de 1878, jetant en arrière un triste regard d’adieu à mon pauvre projet, je disais encore à mon dernier ministre M. Bardoux : « Malgré mon insistance obstinée, les artistes, frappés d’une injustifiable défiance envers eux-mêmes, ont renoncé à la liberté et à l’initiative qui leur étaient offertes et les mettaient dans les mêmes conditions indépendantes que les artistes de toutes les autres nations de l’Europe, et ils ont préféré depuis lors, tout en maugréant chaque année et contre les règlements et contre les jurés élus par eux-mêmes, demeurer soumis à la coutume administrative qui depuis trente ans régit leurs Expositions. Cependant les vices de cette coutume vont chaque année s’aggravant davantage, et ils viennent d’atteindre, à l’occasion de l’Exposition universelle de 1878, une acuité désolante et inutile, que l’État ne peut vouloir laisser se perpétuer éternellement entre les artistes et l’administration des Beaux-Arts.

« A qui doit incomber aux yeux des artistes et du public la responsabilité des Salons? Si les jurys admettent les oeuvres, les placent, les récompensent, c’est au jurys qu’appartient cette responsabilité, et l’État doit leur abandonner raisonnablement et la réglementation et les profits des Expositions annuelles. Il n’est pas plus difficile aux artistes de désigner chaque année par le vote une commission administrative qu’un jury; et l’État rentre dans son rôle d’acquéreur d’ouvrages utiles à la décoration de ses monuments, et se soustrait à des accusations passionnées et dont il n’a nul besoin d’encourir l’injustice. Encore une fois, je crois, monsieur le Ministre, je crois profondément qu’il n’est pour l’administration des Beaux-Arts qu’un moyen de faire cesser à tout jamais le malentendu et les récriminations qui renaîtraient éternellement entre les artistes et elle : ce serait de déclarer à ceux-ci que les Expositions ne se.feront désormais que par eux, dans un local que l'État mettrait chaque année à leur disposition. Ce jour-là,

LES EXPOSITIONS ANNUELLES

rien qu’en s’organisant en société' et en dénombrant leurs forces, ils reconnaîtraient quelle puissance énorme ils possèdent eux-mêmes et ce qu’il se perd pour eux d’influence légitime à vivre ainsi isolés. Une corporation de 1,200 membres ne saurait, quoi qu’ils en pensent, redouter aucune coterie; ces 1,200 artistes d’élite, s’appuyant sur la faveur publique qui, dans notre temps surtout, est toute acquise au monde des arts, seraient, je n’en doute pas, en quelques mois, possesseurs de ressources immenses, ne relevant que d’eux-mêmes et maîtres de leur chez-soi ; j’ajouterai qu’ils pourraient, dans l’intérêt de l’Administration, qui n’est autre que leur intérêt propre, soulever des montagnes et obtenir des représentants du pays un budget d’acquisitions et de commandes véritablement en proportion des services que l’art rend depuis longtemps et tous les jours à la France.

« Dès 1 863, j’avais soumis ce projet à M. le surintendant des Beaux-Arts, et c’est en vue de sa réalisation que je lui demandais de décerner aux artistes exposants une médaille d’espèce unique qui, répétée deux fois, eût été, à mon sens, un titre suffisant d’admission dans Y Académie nationale des artistes français. Ce mode de récompenses dura jusqu’en 1870; le jury, depuis lors, demanda que l’ancienne classification de médailles en trois degrés fût rétablie, et ce mode a, depuis lors, prévalu. De là un grand désordre dans l’estimation à faire de la valeur des médailles pour la mise hors concours des artistes récompensés, question que les règlements se sont efforcés depuis lors d’éclaircir et d’adoucir, mais qu’il conviendrait peut-être quelque jour de trancher d’une façon plus libérale.

« Cette conviction absolue à laquelle je n’ai jamais pu renoncer, de l’intérêt commun qu’auraient les artistes et l’Administration, l’une à abandonner, les autres à diriger eux-mêmes le service des Expositions, et que les derniers tiraillements n’ont fait que confirmer, m’avait toujours empêché de rompre, dans la désignation des électeurs du jury, ce que je regardais, dans mon illusion, comme le corps déjà fonctionnant de l’association des artistes ; et c’est pourquoi jusqu’à ce jour j’avais réservé le privilège électoral aux artistes décorés, membres de l’Institut, médaillés ou ayant obtenu soit le prix de Rome, soit le prix du Salon, c’est-à-dire, en un mot, à ceux qui, dans ma pensée, devaient composer tout d’abord cette association nationale. Mais je vois bien, monsieur le Ministre, que si la nécessité de cette organisation n’est point cette fois patemment reconnue, il serait puéril d’en perpétuer le rêve, rêve, je le maintiens, de bonne et grande prévoyance dans l’intérêt des artistes. Si donc les artistes, et vousmême, repoussez définitivement la réalisation d’une telle société, d’origine si nationale et si libérale à la fois, je serai le premier à vous proposer pour le Salon prochain une modification complète dans le système électoral des Expositions; et je vous demanderai d’étendre très largement le droit de suffrage, ou d’user du procédé qui fut tenté par nous-même en 1875, alors que le sort fut

chargé de désigner les jurés sur une liste triple en nombre votée par les artistes. Désirant pousser à sa dernière limite la preuve de sa condescendance aux vœux des artistes et leur bien marquer que, dans sa pensée, rien ne devait échapper à leurs délégués de ce qui constitue l’organisation des Expositions, la direction des Beaux-Arts, en 1875, invita les diverses sections du jury à formuler les modifications qu’elles croiraient utiles d’apporter dans la rédaction du règlement de l’année suivante, et ces modifications, fondues par nous dans le règlement de 1876, furent présentées, conformément aux prérogatives du Conseil supérieur des Beaux-Arts, à l’examen de ce Conseil. Je ne crois pas, en bonne conscience, monsieur le Ministre, qu’administration soit jamais allée plus loin dans sa déférence envers les artistes. »

Quelques derniers et courageux efforts, pour ne pas renoncer à la mise en demeure suprême du 16 décembre 1874, furent tentés dans des réunions convoquées, Ile Saint-Louis, chez Daubigny (1). On s’y escrima fort pour arriver à des combinaisons pratiques qui pussent rallier et entraîner les artistes, et rencontrer

(1) Le bon, et honnête, et sincère Daubigny s’était toujours préoccupé des expositions, et, dans les expositions, de la cause et de l’intérêt des petits. A peine étais-je installé au Palais-Royal, que je recevais de lui la lettre suivante : « Monsieur et cher Directeur, permettez-moi de vous féliciter de votre nomination à la direction des Beaux-Arts; j’en ai été très heureux. Je vois autour de moi, dans mon milieu artistique, une satisfaction générale. On espère obtenir de votre administration un règlement nouveau pour les expositions, plus en rapport avec la production moderne. D’après le mécontentement presque général des artistes à propos du programme de la dernière exposition, mécontentement que je partageais complètement, je crois qu’il serait tout à fait nécessaire d’en faire un autre plus juste, se basant sur les intérêts de tous, et non fait au profit d’une école plutôt que d’une autre; enfin, un programme encourageant les militants et les chercheurs, et non un règlement qui châtie les audacieux, car les expositions annuelles ont cela de bon qu’elles sont une grande émulation et un enseignement mutuel excellent. Il est donc de la plus grande importance que nulle entrave ne soit apportée à toutes les manières de voir et de faire; il faudrait, pour arriver à ce but, que le jury soit un composé éclectique pris dans les diverses écoles et nommé par tous les artistes ayant exposé l’année précédente, qu’on soit sûr de trouver en lui un encouragement aux audaces, ainsi qu’aux sincères et naïves productions, et que beaucoup d’artistes ne disent pas comme je les entends parfois : Je ne mettrai pas ce tableau, ou je ne peindrai pas de telle façon, car je serais refusé par le jury. Il est vrai que j’ai vu moi-même que le jury préfère souvent les œuvres tièdes, possédant une fausse perfection, aux œuvres s’écartant des routines admises : ces œuvres, disent-ils, font tache. Ils préfèrent ainsi, je crois, contenter un public ignorant et faire les expositions pour lui, plutôt que des expositions instructives qui seraient moins uniformes à voir et qui réjouiraient davantage les véritables amateurs. — Voici, cher monsieur, le sentiment dans lequel nous espérons que sera conçu le prochain règlement, et si je n’étais retenu à la chambre par la goutte, je me serais empressé d’aller vous porter mes félicitations. J’irai vous faire ma visite aussitôt que je pourrai sortir, et si vous le permettez, je développerai les idées que je n’ai pu qu’indiquer dans ma lettre. — Agréez, je vous prie, cher monsieur, l’expression de ma considération la plus distinguée et de mon entier dévouement. C. Daubigny. »

Et joint à cette lettre se trouvait le programme suivant : « i° Les artistes français seuls feront partie du jury. — 20 Tout exposant nommera son jury. — 3° Sont admis de droit à l’exposition tous les artistes ayant déjà exposé trois fois. — 40 II suffira, pour être admis à l’exposition, du tiers des voix des votants. — 5° Les médailles pourraient être données par les exposants à la majorité relative. »

LES EXPOSITIONS ANNUELLES

un terrain solide d’organisation légale ; mais on n'y parvenait jamais qu’à grouper des bonnes volontés de renommée secondaire, un peu bruyantes en leurs principes égalitaires et dont on se méfiait dans les hauts parages du monde artiste. Rien n’aboutissait donc. Les délais expiraient, nécessaires à la préparation du Salon de y5. Il fallut, cette fois encore, et pour n’y songer de longtemps, renoncer à une entreprise qui paraissait de plus en plus insoluble aux vrais intéressés. Les Salons de 75, 76, 77, se passent, mais non pas sans le menu train ordinaire de querelles et de taquineries, l’administration continuant à être surveillée d’un œil défiant et jaloux par le jury, et je me souviens d’une scène violente qui me fut faite parce que, par delà un sursis très motivé, allongé par moi de deux jours, j’avais autorisé l’introduction dans le Salon d’un David vainqueur de Delaunay. Il est vrai que le Prix du Salon qui aurait dû, me semblait-il, me valoir quelque indulgence des artistes, puisque j’accroissais ainsi d’un très gros lot, le trésor annuel de leurs récompenses, et grossissais par suite l’importance du jury, n’avait réussi qu’à me créer dans le jury un certain groupe d’ennemis fort actifs, et dont en vérité je n’avais nul besoin. — Et cependant n’y mettais-je pas assez de mitaines? Le jour de l’installation du jury du Salon de i8y5, après avoir énuméré les nombreuses observations adressées directement ou indirectement à l’administration des Beaux-Arts sur les points les plus importants du règlement de cette exposition, je leur disais : « Ces questions et bien d’autres encore, toutes celles, en un mot, qui peuvent être soulevées par l’étude attentive du règlement, et par l’intérêt de chacune des sections des exposants, j’ai pensé, messieurs, qu’il serait fort utile aux artistes et à l’administration que vous voulussiez bien les examiner, de manière à préparer avec nous le meilleur règlement possible pour le Salon de 1876. Ce que j’aurais été heureux de vous voir faire sans nous, je vous prierai de le faire avec nous. Les artistes élisant le jury, admettent, par le jury, les œuvres du Salon, contrôlent le placement de ces œuvres, décernent les récompenses; quand ils auront fixé par vous, messieurs, qui les représentez, les points capitaux, les détails essentiels du règlement, nous n’aurons plus qu’à pratiquer et à faire observer ce règlement. L’administration se trouvera ainsi désintéressée de ce qui peut soulever contre elle, de la part des artistes, des récriminations pénibles, et des tiraillements que pour tout au monde je voudrais éviter, car je ne suis point venu à la direction des Beaux-Arts pour diviser les artistes, mais au contraire pour les’unirde mon mieux. — Je ne puis vous dire combien j’ai horreur des discordes qui peuvent agiter les ateliers, diminuer nos forces communes, notre commune considération, et créer des partis sur les questions que je ne soulèverai jamais que pour le commun intérêt. Je regarderais comme une honte pour moi de me faire l’homme d’un groupe d’artistes, le serviteur d’une coterie ; mais nul n’est plus désireux de consulter l’opinion publique des artistes, et d’en saisir l’expression

dès qu’elle me semble autorisée. C’est pourquoi, messieurs, vous qui êtes leurs délégués, je vous prie, pendant le long et pénible travail auquel vous allez vous livrer, soit pour choisir les œuvres destinées au Salon, soit pour les récompenser, je vous prie de vouloir bien être attentifs aux améliorations que vous jugerez bon d’apporter au prochain règlement, et je vous demanderai de les formuler dans les dernières séances de vos sections réunies. »

Malgré tout, les rapports se tendaient; les artistes, sentant leurs forces, se montraient plus absolus, plus tyranniques, et quand vint l’exposition universelle de 1878, pris comme en un étau, entre leurs exigences hautaines, sournoisement excitées et secondées par les madrés politiques qui cherchaient de ce côté fortune de ministres ou de sous-secrétaires d’Etat, et les résistances inertes de ce malheureux commissaire-général M. Krantz, lequel ne comprenait rien aux emportements peu formalistes et toujours impétueux de ce monde-là, je perdis patience, et passai les guides à de plus endurants. M. Turquet, après le court interrègne de M. Guillaume, avait recueilli l’héritage; il en usa avec sa superbe naturelle : trop d’allures capricieuses et fantasques, trop de paroles maladroites et imprudentes, trop de favoritisme naïf, tout cela mal recouvert des formes trop légères d’une politesse banale ; ajoutez une réputation de demi-maquignon des tableaux de sa galerie, et l’affaire de la coupe émaillée acceptée à l’étourdie de M. Mayer. Il n’avait pas fermé le Salon de 1879, qui fut sa première rencontre avec le gros des artistes, que déjà tout était gâté. Le petit groupe de ses peintres familiers était le premier à s’en rire et à répandre dans les ateliers ses propos tranchants et ridicules. Ce n’était point là décidément l’homme à autorité calme et pacifiante par qui eût pu être ramené, si possible, un peu de conciliation et de concorde entre l’administration et les artistes, et il était à peine question des apprêts du Salon de 1880, que les tiraillements et l’agitation étaient partout; sa mauvaise étoile voulut, pour comble, qu’une révolution de bureaux, rue de Valois, eût bouleversé par ricochet, le personnel des Champs-Elysées, en substituant à Buon, commissaire des expositions, pénétré jusqu’aux moelles de leurs traditions et usages, et mêlé depuis tant et tant d’années, aux plus intimes confidences des artistes, un successeur qui amenait là des visages nouveaux, des habitudes nouvelles, et des systèmes ingénieux mais compliqués, pour l’application desquels une tranquille pratique et des essais tentés à loisir eussent été fort nécessaires. — Joignez à cela une mauvaise volonté manifeste et passablement taquine du jury contre des changements aussi brusques et qui semblaient tenir si -peu de compte des précédents et de ses avis, et qui lui fit jeter à l’improviste, et comme par défi, sur les bras de l’administration, plus de six mille cadres à placer. Ce Salon de 1880 se présentait comme un tohu-bohu sans nom.

Chaque jour avait donc apporté son aigreur nouvelle, sa raison inévitable de divorce; et dans l’article préliminaire du Salon de 1880, que je publiai dans la

Galette des Beaux-Arts, à la date du iC1' mai, j’en étais venu à prophétiser à coup sûr, en répétant ma perpétuelle antienne, comme un oiseau de mauvais augure : « En vain a-t-on parfois insinué aux peintres et aux sculpteurs que les Salons, inventés jadis et organisés par eux-mêmes en dehors de toute initiative gouvernementale, avaient été, durant cent ans, leur propre bien, leur domaine particulier, et qu’il ne tiendrait qu’à eux qu’il en fût encore et toujours ainsi. Il semble désormais impossible de les ramener à cette idée, pourtant bien simple, et la gestion indépendante de leurs propres affaires leur paraît un fardeau plein de ronces et d’épines, et dans lequel ils soupçonneraient volontiers des serpents. Et cependant, je vous le dis, ils ont beau se débattre et s’agiter au milieu de leurs propres défiances et lutter contre eux-mêmes, ils y viendront. Le moment est proche où la situation se tendra de telle sorte que l’administration signifiera son congé à l’ingérence absolument impérieuse des artistes, ou que les artistes prendront les devants et se libéreront des lisières naturellement un peu impatientes de l’administration. Au point quelque peu humiliant l’un pour l’autre, et chaque jour plus froissant, où en sont venues les choses, comment voulez-vous que marche la machine, de quelque huile de bienveillance polie que l’on en graisse chaque année les ressorts ? Qui commande dans la maison ? Sont-ce les artistes? Est ce l’administration? Il faut bien que cela se décide. Et pourtant chacun hésite à lâcher la clef de cette maison, car qui tient les expositions a en main une direction quasi-complète des Beaux-Arts. » Et après avoir rappelé l’agitation des artistes en 1848, et les réformes capitales obtenues alors pour le règlement des Salons par le comité de l’école des Beaux-Arts, où se trouvaient à la fois réunis Ingres et Delaroche, M. de Nieuwerkerke, Célestin Nanteuil, Hédouin, les Leleux, etc., et comment j’étais parti de là, en 1 863 , pour proposer au surintendant mon Académie nationale des artistes, j’ajoutais : « C’était tout bonnement, je n’en disconviens pas, l’ancienne Académie royale de peinture et de sculpture, laquelle, de 1648 à 1790, avait conduit si admirablement les affaires de notre école, et que j’élargissais, le plus libéralement que j’avais pu imaginer, à la mesure de notre siècle. Je pensais, et je penserai toujours, qu’une institution née des entrailles mêmes d'un pays, a le don de servir utilement ce pays tant qu’il lui reste un vrai germe de vie. Le lendemain du jour de mon arrivée à la direction des Beaux-Arts, mon premier soin fut de rappeler aux artistes leurs 400 signatures et de les mettre en demeure d’y faire honneur. En 1874, en 1875, ils m’ont encore renié deux fois en deux ans; jamais je n’ai vu gens moins soucieux de leur liberté, faisant plus aisément litière de leurs intérêts de corps par horreur les uns des autres ; et cela donne quelque raison à ceux qui, d’après les récits anciens, les traitaient comme des parias, et les recevaient en caleçon, au sortir du bain, pour leur remettre leurs médailles. Je répète, et répète encore, qu’il faudra que les artistes et l’administration en vien-

nent là, et qu’il n’est pas d’autre solution, et qui puisse d’abord se formuler

autrement qu’avec ce cadre net et bien défini, incontesté, incontestable . Mon

opinion, à moi, c’est que le système est usé et a fait son temps; il a été utile durant trente années pour habituer les artistes à ces mœurs d’élection, et de jugement, et de placement, et de distribution de récompenses. Désormais, les artistes vont énerver l’administration et s’énerver eux-mêmes. Cela se voit aux

expositions partielles qui s’organisent de toutes parts . » Et j’y revenais, et

y revenais encore avec acharnement : « Non, ne touchons pas au Salon; seulement remettons-le sur son terrain vrai. Que sa gestion passe bien entière et bien en bloc de l’administration aux artistes; mais, pour Dieu, sortons de l’équivoque. Les artistes sont tout dans l’exposition, qu’ils y fassent tout. Encore une fois, ils élisent les juges, lesquels admettent les tableaux, les placent et les récompensent. Quelle part est celle de l’administration? Elle fournit des bulletins pour l’élection, des registres pour les jugements, des catalogueurs pour le livret, des placeurs pour les tableaux bien ou mal notés, et fait fondre à la Monnaie des médailles pour les récompenser. Et pour tout cela que recueille-t-elle? Les colères souvent fort injustes des exposants et les observations des jurys, tout au plus aux yeux du public une apparence un peu clinquante de protection des arts. Les artistes, à leur indépendance reconquise, gagneraient une situation plus franche, plus de dignité peut-être, l’influence considérable de leur corporation organisée, influence irrésistible en tout ce qui toucherait aux intérêts supérieurs de l’art, enfin, ce qui n’est point à dédaigner, les bénéfices des produits des Salons. Toutes les fois que j’ai vu les terreurs profondes et les défiances acrimonieuses des artistes devant ces solutions, je n’ai pu me défendre d’en rire, car je me demandais s’il leur était plus difficile de charger, chaque année, par un bulletin de vote, leurs fondés de pouvoirs de régler les comptes du papetier, des clous et des échelles, et de solder les appointements d’un personnel connu d’eux et dévoué, que de confier à ces mêmes jurés délégués la mission autrement délicate, et qui les touche bien plus à fond, de les admettre, de classer et de placer leurs œuvres et de leur distribuer prix et médailles. Quant à l’administration, sauf le menu plaisir de parade dont j’ai parlé, ayant abdiqué dès longtemps et avec raison toute autorité et toute ingérence dans ce qui fait la vie même de l’exposition, et n’ayant à intervenir dans aucune des décisions du jury, que fait-elle là, dans une situation gratuitement humiliée ? Convient-il qu’elle s’expose à ce qu’on puisse jamais penser qu’elle se dérobe, durant quelques mois, chaque année, derrière la gestion tout extérieure du Salon, pour se dispenser d’agir chez elle-même, et d’y remplir ce grand rôle d’initiative et de perpétuelle et efficace agitation, qui est bien le sien, où tant d’entreprises, les plus passionnément intéressantes qui puissent occuper le plus brillant ministère, la sollicitent incessamment, la décoration de nos monuments,

LES EXPOSITIONS ANNUELLES

IOI

l’enrichissement de nos muse'es, le développement de nos écoles, la prospérité de nos manufactures, l’éclat de la France en un mot, c’est-à-dire la fonction suffisant le mieux à dévorer son homme, la plus noble fonction qui soit sous le soleil ? »

Et comme si une sorte de fatalité devait, jusqu’au choc final, profiter, cette fois, à ma cause, les moindres incidents devenaient, entre M. Turquet et les artistes, l’occasion des querelles les plus passionnées et des piqûres les plus profondément blessantes, — que, Dieu merci, je n’avais pas à calmer. — Dans la séance de la Chambre du 18 mai 1880, M. Turquet, ayant son cœur à vider contre le jury, saisissait, comme heure favorable, l’interpellation de M. Robert Mitchell. — M. Mitchell avait cru devoir mettre M. Turquet sur la sellette, d’abord à propos de ses circulaires d’une gravité si désopilante sur l’art dramatique, puis à propos du « dissentiment », qui venait d’éclater entre le soussecrétaire d’Etat et le président du jury de peinture. Les griefs, paraît-il, étaient nombreux et vifs, puisque le président, M. Bouguereau, approuvé par MM. Vol- Ion et Van Marche, venait de signifier à M. Turquet sa démission motivée de membre du jury. Le sous-secrétaire d’Etat, avec son aisance habituelle, affirmait, de propos délibéré, « son droit de changer le règlement, où, quand, et comme il lui conviendrait. » Ainsi, le règlement ne formait plus contrat absolu, impérieux, immuable, entre les exposants et l’administration, depuis l’heure de sa publication jusqu’à la dispersion des ouvrages exposés. « Je croyais, lui disait fort bien Bouguereau, que le ministre des Beaux-Arts, en signant le règlement qui avait force de loi, était aussi engagé à le respecter que ceux qui le subissent. » M. Turquet faisait accrocher dans les salles, voire à des places d’honneur, des tableaux qui n’avaient point passé par l’examen du jury. Il infligeait aux ouvrages, sans le consentement des artistes, un certain éclairage électrique qui dénaturait atrocement leur coloration. Et M. Mitchell avait beau jeu à signaler le retard et le désordre, inévitables, il faut en convenir, dans un placement si discuté, le retard dans le Catalogue, et ce chaos qui faisait déserter le Salon aux peintres les plus populaires. — M. Turquet n’a jamais eu qu’un talent, celui de garder sa place, et de savoir par quelle chanson parlementaire il la pouvait défendre ; et cette chanson il ne l’a jamais variée, et elle n’a jamais manqué son effet, et elle lui a toujours valu les mêmes applaudissements : Tous ceux qui l’attaquaient étaient les ennemis de la République, et lui, il en était le tenant et le chevalier. Cette fois encore, il n’eut qu’à répéter le même air, et M. Mitchell et les artistes et leur jury furent conspués par la gauche. Cette « hostilité sourde qu’il constatait contre tous ses actes et qui contrecarrait toutes ses réformes », n’en voulait qu’à son attachement aux institutions républicaines. « C’est à la direction républicaine des Beaux-Arts qu’on a voulu créer des embarras... Il a voulu faire pénétrer dans l’administration des Beaux-Arts

i02 SOUVENIRS D’UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS

les idées représentées par la majorité de cette Chambre. » Si Buon, « commissaire délégué aux expositions, était mis à la retraite, » c’était, ô bonté d’âme, pour assurer « à sa vieillesse et à sa famille » un abri plus tranquille, dans ce dépôt des marbres, d’où M. Turquet et les siens n’ont eu ni paix ni trêve qu’ils ne l’aient évincé. Si « les groupes sympathiques » ont été substitués à « l’ordre alphabétique », c’est que cet ordre alphabétique était un système purement illusoire, et qui se prêtait aux plus partiales complaisances, et aux repoussoirs les mieux combinés. — « Si on s’est préoccupé des tendances républicaines de l’administration nouvelle, c’est qu’elles gênaient les habitudes prises, c’est qu’elles gênaient des influences perdues, c’est qu’elles gênaient certains coureurs d’achats et de commandes », — gracieux compliment à jeter au nez du jury (car le jury et son « mauvais vouloir », et son « inertie malveillante », et sa « passion », et ses « préjugés » et sa prétendue opposition polititique étaient seuls en jeu dans cette discussion), c’est-à-dire aux nez des délégués particulièment chers aux artistes, et sur lesquels se reportait constamment d’année en année le choix des exposants, et que le sous-secrétaire d’Etat était sûr, par conséquent, de retrouver éternellement devant lui. — Puis, pour chatouiller, dans sa péroraison, l’opinion irréligieuse de cette Chambre, M. Turquet lui montrait du doigt une manifestation cléricale dans la part que venaient de prendre quatre ou cinq membres isolés de ce même jury à une œuvre de bienfaisance, en donnant qui l’un, qui l’autre, un dessin, un bout d’esquisse, ou un bronze pour une vente de charité en faveur des écoles chrétiennes, dont certains se faisaient un juste honneur d’avoir été les élèves. Tels étaient les arguments édulcorants de M. le sous-secrétaire d’Etat; mais l’habile homme se rendait bien compte de leur valeur là où il parlait, devant le Parlement, le Parlement dont il avait en toute occasion la bouche pleine, ce Parlement républicain qui devait le couvrir contre de si traîtresses attaques, et c’est à coup sûr qu’il « espérait que dans une assemblée républicaine une majorité se trouverait pour répondre à l’honorable M. Robert Mitchell que le sous-secrétaire d’Etat des Beaux-Arts avait eu raison en agissant ainsi ». Et, de fait, cette assemblée républicaine n’y manqua pas. Cependant, sur un point, j’ose dire que M. Turquet était vraiment allé trop loin. Son inconcevable aplomb ne s’était-il pas avisé de me mêler à sa querelle. Parlant de ces fameux repoussoirs, dont les privilégiés du Salon ne manquaient pas, selon lui, d’entourer leurs ouvrages au temps néfaste de l’ordre alphabétique, il m’appelait en témoignage dans des termes d’une si obséquieuse révérence, qu’ils ne pouvaient que me blesser profondément, quand l’orateur prétendait, quoique à faux, se servir de mon aide pour accabler ceux des artistes que j’estimais le plus : « Il y a quelqu’un, du reste (s’adressant à la droite), dont vous ne récuserez pas le témoignage, un homme dont vous ne méconnaîtrez pas l’autorité, dont vous ne discuterez pas le caractère, c’est M. le marquis de

LES EXPOSITIONS ANNUELLES

Chennevières, ancien directeur des Beaux-Arts. Voici ce qu’il e'crivait, il y a huit jours, dans la Galette des Beaux-Arts, n° du ier mai : — Je me souviens qu’on racontait, en i85o, que le soin de la direction du placement ayant été confié à deux des maîtres les plus considérables de notre école en ce temps-là, l’un occupa tous les gardiens, pendant trois jours, à chercher les tableaux de fleurs qui encadreraient le mieux son propre ouvrage; l’autre fut absorbé exclusivement par le souci de bien placer ses élèves; et si le directeur des Beaux-Arts n’avait pris sur lui d’interrompre ces préoccupations trop paternelles, le Salon de i85o ne serait point encore ouvert. — Est-ce clair, messieurs, est-ce bien l’opération du choix des repoussoirs qui est signalée par M. de Chennevières? » — ( Journal Officiel, 19 mai 1880.)

Cette prise à partie dont s’avisait là M. Turquet, et où il me mettait en jeu, en pleine tribune française, pour la défense de ses propres maladresses et pour vilipender le jury du Salon à propos de la bonne action de quelques-uns de ses membres, me mit, je m’en souviens, hors de moi, et le 22 mai, je publiais, dans la Chronique des Arts , le billet suivant, adressé au directeur de la Galette des Beaux-Arts : « Mon cher Directeur, M. le sous-secrétaire d’Etat des Beaux-Arts, dans la séance de la Chambre des députés du 18 mai, a daigné citer l’article que vous avez bien voulu insérer de moi dans votre dernier numéro. Quelque honneur que j’aie ressenti de cette citation en si haut lieu, et quelque flatteuse pour ma personne qu’aient été les paroles de M. Turquet, je crois devoir protester contre l’argument qu’il a tiré d’un fait relatif au Salon de i85o, en plein régime républicain, pour combattre l’ordre alphabétique que lui-même déclare dater de 1 86 r . Puisqu’il s’agissait de condamner les repoussoirs que les artistes cherchent d’instinct à leurs tableaux, M. le sous-secrétaire d’Etat aurait pu se dire, qu’il ne pouvait m’être très agréable de voir ma prose servir de repoussoir à l’acte d’accusation qu’il a cru devoir porter à la Chambre contre un jury suspect en bloc de trop d’indépendance. Je connais de vieille date les artistes ; je les ai fort aimés et les ai servis de mon mieux. Pris en corps, ils ne sont pas exempts de travers et de caprices, et, à coup sûr, ne sont pas incapables de préoccupations personnelles. Mais moi, qui ai, je pense, le sentiment profond du respect que se doit à elle-même l’administration, et de ce qu’elle doit à ses administrés, je n’eusse jamais de gaieté de cœur, devant les représentants du pays, jeté à l’eau, avec cette vivacité et cette désinvolture, tout un jury de peinture, sous des prétextes d’anti-républicanisme, que beaucoup des membres de ce jury trouveront au moins très singuliers. J’aurais cru commettre non seulement une injustice peu prudente, mais pis que cela pour un homme politique, une maladresse insigne ; et M. le sous-secrétaire d’Etat ne me paraît pas avoir fait la part assez large aux consciences. Ce n’est pas, j’imagine, de cette façon que les artistes, gent fort délicate et fort chatouilleuse, demandent à être traités, surtout quand on s’en

io4 SOUVENIRS D'UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS

prend aux chefs les plus honorés de l’école, aux fondés de pouvoir des exposants. — Veuillez agréer, etc. Ph. de Chennevières. »

M. Turquet ne s’entira pas d’ailleurs à si bon marché. Les journaux du temps nous ont conservé deux lettres, très raides et très hères, à lui adressées, l’une par le jury de peinture, l’autre par Baudry, son président. Il est bon de les reproduire ici, ne fût-ce que comme un noble témoignage du brave cœur et de la généreuse fraternité des artistes.

Le jury de peinture avait pensé d’abord à donner sa démission collective, comme réponse aux accusations de M. Turquet, dans la séance de l’interpellation Robert-Mitchell ; mais les membres du jury, comprenant qu’une résolution de ce genre équivaudrait, à la veille de la distribution des médailles, à une véritable désertion, renoncèrent à toute idée de retraite et se bornèrent à envoyer la protestation suivante à M. Turquet :

« A Monsieur le sous-secrétaire d’Etat. — Le jury de peinture, atteint par les allégations portées contre lui, par M. le sous-secrétaire d’Etat aux Beaux-Arts, à la tribune de la Chambre, déclare qu’il est inexact qu’il se soit préoccupé de questions politiques et qu’il ait cherché à apporter un désordre préjudiciable dans l'organisation du Salon de 1880. — Tout au plus s’est-il montré trop libéral envers le nombre toujours croissant des travaux soumis à son examen. — La quantité des toiles représentant des sujets dits politiques de toute nuance, prouve son désintéressement en toute question autre que celle de l’art, dont il s’est uniquement préoccupé. — L’âprété qu’on attribue aux membres du jury dans le choix de leurs places, aux dépens de leurs confrères, est également erronée, un règlement fait par l’administration leur assignant une place à part, de même qu’il a été fait un classement pour les étrangers et les autres catégories d’exposants. — La dispersion de la plupart des membres du jury en ce moment les a seule empêchés de répondre aussitôt qu'il l’eussent voulu aux attaques dont ils sont l’objet, mais si tardive que soit leur protestation, ils se doivent à eux-mêmes et à ceux dont les intérêts leur sont confiés, de la formuler et de la rendre publique. — Ont signé : les membres du jury de peinture, 24 mai 1880. »

Dans cette même séance, Baudry donnait sa démission de président et de membre du jury de peinture; il annonçait cette démission à M. Turquet par la lettre suivante :

« Monsieur le sous-secrétaire d’Etat, les insinuations formulées, dans votre discours, contre le jury de peinture, ne peuvent être acceptées par nous qu’à l’état d’arguments pris au hasard pour les besoins de votre thèse. — Et c’est dans le même esprit qu’on peut apprécier l’habileté de votre défense qui met votre personnalité sous l’égide de la République. Mais ce qui nous semble tout au moins singulier, c’est de vous entendre, sous le couvert de cet abri inviolable, nous signaler au gouvernement comme ses adversaires. — Vous avez dépassé, à

LES EXPOSITIONS ANNUELLES

io5

notre avis, les droits de la discussion ; pour nous qui restons dans les limites d’une juste revendication, nous ne pouvons admettre que vous interprétiez comme actes factieux des faits de pure charité. — Les agissements d’un comité que vous dénoncez à la Chambre nous sont entièrement inconnus. Nous avons donné nos œuvres pour une vente de bienfaisance, voilà tout notre rôle. Qu’on se soit depuis servi de nos noms pour les attacher à une manifestation politique, cela s’est fait à notre insu, et nous n’avons pas à nous en inquiéter, ayant, par grâce professionnelle. l’habitude de mettre au-dessus des querelles de parti les sentiments de la simple commisération. — Pour nous, hommes de travail et de bonne volonté, qui n’avons d’autre but et d’autre souci que l'honneur de notre métier et la paix du pays, ces procédés oratoires ont lieu de nous causer quelque surprise.

— Je regrette que vous ayez porté à la tribune de la Chambre, sur le terrain politique, ces pacifiques questions d’art. Au surplus, Monsieur le sous-secrétaire d’Etat, vos récriminations contre nous sont bien intempestives ; déjà de graves dissidences s’étaient produites par l’arbitraire application du règlement.

— Ces embarras avaient été écartés une première fois par le jury, qui n’avait pas accepté les démissions justement motivées de MM. Bouguereau, Vollon et Van Marche. Mais le jury ne peut être responsable des difficultés nouvelles que vous lui créez à plaisir. — Vous me permettrez d’ajouter, Monsieur le sous-secrétaire d’Etat, que vous avez laissé de côté ce détail précis des questions : le traité conclu pour cinq ans avec la compagnie d’électricité, le retard de vos installations, alors que vous aviez en main, à la date du dépôt légal, tous les ouvrages des artistes hors concours et exempts. — Néanmoins le jury vous a apporté le concours le plus dévoué dans tous vos essais de réforme : j’en appelle au témoignage de tous mes collègues. — Je ne veux plus être mêlé, pour ma part, à toutes complications nouvelles; mais ayant le devoir de ne pas laisser suspecter ma conscience, j’ai l’honneur de vous envoyer ma démission de membre du jury de peinture. • — Veuillez agréer, etc. Paul Baudry, président du jury de peinture. »

Le « Comité de souscription artistique au profit des écoles chrétiennes », dont parle Baudry, disait dans sa circulaire du 6 mars 1880 : « Le Conseil municipal de Paris a décidé la suppression totale de l’enseignement primaire congréganiste... Ces mesures, qui portent une grave atteinte à la liberté des pères de famille, ont ému la population parisienne. En effet, sur 285 écoles municipales, 1 1 2 seulement étaient dirigées par des congréganistes : 40,400 enfants, du libre choix de leurs parents, y recevaient l’instruction des frères et des sœurs. Ce choix, basé avant tout sur des considérations morales et religieuses, était pleinement justifié par la supériorité imposante de l’enseignement. Sur 1445 bourses accordées depuis 3o ans par la ville de Paris, les élèves des frères en ont obtenu 1 148, tandis que les élèves des écoles laïques, quoique plus nombreux, n’en ont obtenu que 207. L’initiative privée a permis la réouverture de presque toutes les écoles

io6 SOUVENIRS D’UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS

supprimées,... mais il reste beaucoup à faire... Le présent est à peine assuré, il est de toute nécessité de songer à l’avenir. A cette intention nous organisons une vente publique de tableaux et d’objets d’art dont le produit sera remis entre les mains du Comité diocésain des écoles primaires chrétiennes. Nous faisons appel à toutes les bonnes volontés, non seulement aux artistes mais encore aux chefs de nos grandes industries d’art et de luxe et aux amateurs qui voudraient bien détacher de leurs collections un bronze, un tableau, un objet d’art ou de curiosité... Nous n’hésitons pas à solliciter votre concours au succès de notre œuvre. Elle est digne des sentiments généreux que développent le goût et la pratique des arts et dont les artistes français nous donnent de constants témoignages. » — Et cet appel du Comité était signé des noms de MM. Ch.-L. Muller, Bonnassieux, Bertinot, P. Baudry, Hébert, Robert-Fleury, Al. Cabanel, H. Chapu, membres de l’Institut, et entre autres artistes, de MM. Gust. Moreau, P. Puvis de Chavannes, F. Gaillard, Alex. Protais, F. Roybet, Ach. Sirouy, J.-L. Brown, Berchère, Jules Lefebvre, Ch. Lameire, G. Jacquet, Caraud, Th. Frère, Luc Olivier Merson, Jean Béraud, Lapostolet, Willems, R. de Madrazo, etc. Qu’avait affaire à cela, je vous le demande, le pauvre jury de peinture de 1880, et pourquoi M. Turquet ne proposait-il pas, pendant qu’il y était, la proscription en masse du corps des artistes ?

La mesure était comble des animosités réciproques.

Les imprudents discours de M. Turquet à la tribune de la Chambre avaient ulcéré au vif les peintres et sculpteurs les plus respectés et rien n’était plus capable de ramener une paix durable entre le ministère et les artistes. Les allocutions après boire, du ministre au jury, dans ces banquets si favorables d’ordinaire aux réconciliations, n’y faisaient plus rien. « Les artistes sont ingouvernables », leur disait en plaisantant M. Ferry. M. Turquet n’osait même plus se mettre en contact avec le corps des exposants, et six mois après la clôture du Salon de 1880, les médailles et récompenses n’étaient pas encore distribuées en séance solennelle, malgré la promesse expresse du règlement, et bien mieux, ne l’y furent jamais. La bataille était imminente, et le sous-secrétaire d’Etat, en bon stratège parlementaire et voyant qu’il n’y avait plus à reculer, préparait de loin un savant plan de campagne. Le i5 novembre il provoquait un décret qui reconstituait le conseil des Beaux-Arts, mis au rancart par lui depuis deux ans. Qu’allait-il faire de ce nouveau conseil supérieur, recomposé, cela va sans dire, avec des éléments bien épurés à sa dévotion? Evidemment il ne pouvait s’agir que de régler l’embrouillamini des expositions annuelles et de l’exposition triennale. En tous cas il fallait se défier de cette redoutable machine de guerre que M. Turquet, peu soucieux d’habitude, d’interposer un tel instrument entre ses volontés et les artistes, ne pouvait avoir remis sur pied que pour un gros intérêt. Des deux côtés cela sentait la poudre.

LES EXPOSITIONS ANNUELLES

On trouve dans les lettres publiées alors par le Paris-Journal , sous le titre de la Comédie des Beaux-Arts, un écho de l’agitation extraordinaire qui sourdait en ce moment dans le monde des ateliers, des défiances en éveil, un reflet de l’incendie déjà flambant. On y voit des réunions d’artistes provoquées au Trocadéro pour y débattre leurs intérêts; on y voit, dans le conseil supérieur, l’antagoniste non dissimulé de M. Turquet, M. Proust manœuvrant pour que soit confiée la solution provisoire à une société qu’il a dans sa main par son entente avec M. Du Sommerard. M. le sous-secrétaire d’État semble se prêter tout d’abord à toute combinaison qui le soulagera de sa responsabilité ; il va au-devant de la proposition de son rival. « Sur l’invitation de M. le sous-secrétaire d’Etat, déclarant, devant le conseil supérieur, avoir hâte de remettre aux peintres et aux sculpteurs le soin de leurs Salons annuels, la société Taylor, forte de ses six mille adhérents et de ses trente-sept ans de durée, avait offert les bons offices de sa respectabilité éprouvée et de sa longue pratique des expositions. A peine avait-elle déposé ses propositions et son projet de contrat entre les mains de M. Turquet, qui faisait mine alors de lui être favorable, qu’elle a été huée, vilipendée, conspuée et traitée, ou peu s’en faut, de capucinière bonapartiste, par la société libre des artistes suscitée juste à point. Cette société libre, en faisant ainsi le jeu et la besogne occulte de M. le sous-sécrétaire d’État, a montré en cette occasion un rare et perspicace discernement des intérêts supérieurs de ses commettants et de leurs confrères. Elle s’en apercevra le 12 janvier et se verra bernée. La société Taylor s’est désistée devant les injures de M. Turquet insérées dans le Gaulois du 22 décembre, et la société libre, qui n’avait dans l’imbroglio d’autre mission que de la démolir, l’a aussitôt suivie dans la même trappe. Aujourd’hui la trappe est fermée, le terrain est libre, nu comme la main; rien ne parait plus, que va-t-il se passer? L’éternelle scène des Grecs aux jeux Olympiques, quand le consul romain leur fit annoncer la liberté rendue : tout d’abord de prodigieuses exclamations de joie, à faire tomber les oiseaux du ciel ; de vains discours ensuite, puis la supplication aux Romains de les délivrer de cette gênante liberté. »

Dieu merci, tous ces fâcheux pronostics du Paris-Journal ne se réalisèrent point. Si l’administration renonçait de mauvaise grâce à son privilège de gouverner en pleine autorité les expositions annuelles, et espérait toujours rattraper ce privilège par quelque malin biais et par l’indécision des artistes, habilement entretenue dans leurs groupes divers, le vœu, nettement formulé par le conseil supérieur des Beaux-Arts, de laisser désormais aux artistes le soin d’organiser eux-mêmes leurs expositions annuelles, ne permettait plus le recul ni la reconquête des anciennes situations, avec le droit de désignation du jury tel qu’on l’avait rêvé. C’en était fait des expositions par l’État, et la cause était perdue pour lui. Il allait suffire d’un de ces mouvements de droit bon sens que l’on trouve

io8 SOUVENIRS D’UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS

quasi toujours aux instants vraiment critiques, dans les assemblées menacées, pour faire rompre et traverser victorieusement aux artistes ces arrière-tissus de toiles d’araignées où l’on espérait les arrêter jusqu’à la dernière heure. Je tremblai d’inquiétude jusqu’à cette dernière heure, c’est-à-dire tout un mois encore, jusqu’au 17 janvier. Mais dès le i3 décembre 1880, mon vieux projet de 1 863 avait victoire gagnée. Les artistes étaient maîtres de leurs Salons, et, s’ils le voulaient, maîtres de toutes leurs affaires.

Vous savez le reste, et je n’aurais guère besoin de pousser plus loin mon histoire. Le rédacteur de l’intéressant avant-propos placé en tête de l’Annuaire de la Société des Artistes français a raconté en quelques pages les premières heures décisives de la brusque révolution qui mit au monde, un peu comme avec un forceps, cette utile association des artistes, et les contraignit, après une hésitation de dix-huit années, à se constituer du jour au lendemain pour sauver l’exposition de 1881. « Le conseil supérieur des Beaux-Arts, dans sa séance du i3 décembre 1880, présidée par M. Ed. Turquet, député, sous- secrétaire d’Etat des Beaux-Arts, exprimait le vœu de laisser désormais aux artistes le soin d’organiser eux-mêmes leurs expositions annuelles, et de ne réserver seulement à l’Etat que la faculté de faire de loin en loin des expositions restreintes. — Conformément à ce vœu, M. le Président du Conseil, ministre de l’Instruction publique et des Beaux-arts, prenait un arrêté en date du 27 du même mois, convoquant tous les artistes vivants, peintres, sculpteurs, architectes et graveurs, ayant été admis une fois au Salon, pour élire un comité de quatre-vingt-dix membres (cinquante peintres, vingt sculpteurs, dix architectes, dix graveurs), pour, d’accord avec l’administration des Beaux-Arts, régler les conditions suivant lesquelles se ferait l’exposition de 1881. — Ce vote eut lieu le 12 janvier 1881, sous la présidence de M. G. Lafenestre, inspecteur des Beaux-Arts, commissaire général des expositions. » — Suit une de ces listes pleines de bon sens, de droiture et de bonne volonté, comme en savent trouver les artistes, dans les jours où leurs plus graves intérêts sont en jeu, et où ils n’omettent que les noms qui à l’avance ont voulu être omis. « Ce comité convoqué régulièrement par le commissaire général des expositions, se réunit pour la première fois, le 17 janvier suivant, au palais de l’Industrie, où après avoir constitué un bureau provisoire, il reçut M. Ed. Turquet, député, alors sous-secrétaire d’Etat, lequel lui donnait connaissance d’un message exposant longuement la décision prise par le ministre, président du Conseil, déclarant formellement que, pour donner satisfaction au vœu du Conseil supérieur , l'administration n interviendrait plus dans les Salons annuels, mais qu’elle en remettrait la gestion libre et complète, la gestion matérielle et artistique, à tous les artistes français, l'expérience ayant suffisamment démontré, suivant ce message , qu'il n’y avait pas de transaction possible entre la gestion complète de l’État ou la gestion libre des artistes. — -

LES EXPOSITIONS ANNUELLES

Puis après avoir déposé ce message sur le bureau du comité, M. le sous-secrétaire d’Etat déclara qu’il croyait devoir se retirer, ainsi que les fonctionnaires attachés à son administration présents à cette réunion, afin de laisser au Comité toute sa liberté d’action. » — Le message de M. Turquet, décision suprême et un peu désespérée de l’administration, est une pièce de telle importance dans l’histoire de notre grande affaire, que nous ne pouvons, malgré sa longueur, nous priver de la citer dans toute son étendue. Nos lecteurs trouveraient bien ce document dans les préliminaires du catalogue du Salon de 1881 ; mais les catalogues sont des livrets qui s’égarent aisément, et le morceau vaut la peine d’être conservé dans un recueil de meilleure garde.

« Le conseil supérieur des Beaux-arts, vous le savez déjà, — disait M. Ed. Turquet, reconnaissant la nécessité de rendre aux expositions officielles l’éclat et l’intérêt qu’on est en droit de leur demander, a émis le vœu que dorénavant ces expositions, comprenant la production choisie de plusieurs années, n’eussent lieu qu’à des dates éloignées. Rotons ici que ces expositions espacées et intermittentes, coupées par d’autres expositions quasi libres, étaient depuis longtemps l’idée fixe et non dissimulée de M. Guillaume, qui avait fait décréter l’exposition triennale sous le ministère de M. Bardoux.) — Tout en s’efforçant d’assigner ses véritables limites à la haute protection que l’Etat peut exercer vis-à-vis de l’art, le conseil ne pouvait oublier les intérêts des artistes, dont l’activité, chaque jour croissante, honore et enrichit notre pays. Ces intérêts respectables et multiples ne peuvent, on l’a reconnu, trouver leur satisfaction entière que dans les expositions annuelles, d’un accès plus facile. Le conseil a donc pensé qu’il fallait maintenir le principe de ces expositions, mais il a en même temps reconnu que l’État n’avait point à y intervenir directement, et que nul ne pouvait aussi bien que les intéressés les organiser au mieux de leurs intérêts. Il a proposé à M. le Ministre d’en offrir la gestion libre et complète, la gestion matérielle et artistique, à tous les artistes français. — C’est pour donner suite à ce vœu que j’ai invité tous les artistes français dont le nom est inscrit sur les livrets du Salon, à nommer un comité de quatre-vingt-dix membres, et que je viens aujourd’hui vous confirmer, au nom de M. le Ministre, les pouvoirs qui vous sont donnés par l’élection de vos confrères. — La mission que vous avez à remplir est simple et précise. Vous avez à prendre en main la gestion libre et entière, matérielle et artistique des expositions annuelles, aux lieu et place de l’administration. L’État n’interviendra plus dans vos affaires qu’à titre gracieux, si vous le désirez, par la concession temporaire d’un local, dans les conditions déjà faites à d’autres sociétés. — Vous aurez tous les bénéfices de l’entreprise; vous en aurez, comme il est juste, toutes les charges aussi. Les recettes seront encaissées par vous, les dépenses seront réglées par vous, vous serez seuls les maîtres de fixer le nombre et la valeur des récompenses que vous jugerez à

no SOUVENIRS D’UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS

propos de décerner au nom de votre association. S’il y a quelques difficultés dans une première organisation, elles sont moindres qu’on ne se l’imagine; en tout cas, ce ne sont point des difficultés de nature à effrayer une association qui compte dans son sein tant d’hommes supérieurs, accoutumés à diriger des entreprises autrement longues et compliquées, ni à vous faire renoncer aux avantages considérables d'une liberté qui permettra à votre corporation de conquérir en peu de temps une situation aussi indépendante que celle dont jouissent déjà, grâce à des efforts pareils, la Société des gens de lettres et la Société des auteurs dramatiques. — Vous avez encore tout le temps nécessaire pour vous organiser, c’est-à-dire pour établir votre acte de société, choisir votre conseil d’administration, former votre capital social, élaborer votre règlement, nommer votre personnel. Il suffit que vous soyez prêts à agir le Ier février. Dès que vous m’aurez présenté vos propositions, je m’empresserai de les soumettre à M. le ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, à M. le ministre des Travaux publics, et à M. le ministre des Finances, qui auront, chacun en ce qui le concerne, à prendre les mesures nécessaires, et qui seront heureux, j’en suis assuré, de prêter leurs concours le plus bienveillant à votre initiative. Je vous prie de me faire connaître les décisions que vous aurez prises le 3i janvier au plus tard. — Ai-je besoin d’ajouter que le concours de l’administration, dans les questions d’un ordre général et élevé, vous fera d’autant moins défaut que son intervention n’aura plus à s’exercer dans des questions inférieures de détail? La franchise avec laquelle je vous parle doit vous être un sûr garant de l’intérêt que je vous porte. — Si l’Etat reprend sa liberté, en vous rendant la vôtre, ce n’est point pour se séparer de vous. Notre conviction profonde est que nous marcherons d’autant mieux d’accord, que nous marcherons plus librement côte à côte, et que la dignité des artistes, aussi bien que celle de l’État, sera mieux sauvegardée par l’exacte définition de leurs rôles respectifs. Le soin de faire des acquisitions et des commandes utiles à nos musées et édifices publics, celui de désigner au président de la République les artistes éminents qui méritent les distinctions honorifiques, nous paraît une tâche assez honorable à accomplir pour que nous n’en désirions pas d’autre. — Je suis d’ailleurs tout à fait rassuré sur l’issue de vos délibérations par la composition de votre comité. Le suffrage intelligent des artistes ne pouvait confier le soin de diriger leurs affaires à des maîtres plus respectés ni à de plus dignes confrères. Vos résolutions auront une gravité et une autorité qui s’imposeront à tous. L’expérience a suffisamment démontré qu’il n’y avait point de transaction possible entre la gestion complète par l’État ou la gestion libre par les artistes. »

C’était vraiment parler à d’honnêtes gens, à des gens de cœur, d’un ton trop dur et trop narquois. Ces phrases, toutes barbelées de défi et de moquerie, ne semblent point celles dont un sous-secrétaire d’État devait user s’adressant au grand

LES EXPOSITIONS ANNUELLES

corps des artistes, dans une heure de se'paration solennelle, après 90 ans d’expositions organisées par l’Etat. Enumérer devant eux, à leur barbe, avec un cruel plaisir, à ces esprits si facilement nerveux, inquiets et troublés, tout ce qu’ils devaient en treize jours, sans uneminutede répit, accumuler d’efforts et de résolutions capitales pour arriver à une organisation complète de la société la plus diverse et la moins naturellement cohérente, les épouvanter par la fantasmagorie de toute cette procession de ministres qui devaient, l’un après l’autre, contrôler et éplucher leurs statuts, compter sur l’ahurissement de la première heure pour amener à merci les indisciplinés et les rêveurs d’indépendance, affolés de perdre le patronage si commode et toujours respecté de l'Etat, les railler sans pitié sur ■l’habitude qu’on leur prête avec ironie de « diriger des entreprises autrement longues et compliquées », tout cela, en vérité, n’était guère généreux, et suintait le dépit mesquin. Ce n’était point davantage adroit, car la mesure du hautain et du provoquant était dépassée ; et pour répéter sous cette forme agaçante, le mot de l’autre : « Se soumettre ou se démettre », encore fallait-il bien se rendre compte du monde particulier auquel le défi s’adressait. Il fut relevé celui-là et lestement, et fièrement, et bravement : à peine le sous-secrétaire d’Etat était-il sorti, avec une impétueuse majesté, de la grande salle des délibérations du palais des Champs-Elysées, que fut prononcée, par Guillaume, m’a-t-on dit, cette parole désormais célèbre dans l’histoire de notre école : « On nous jette à l’eau, eh bien! nous nagerons ». — Et sur l’heure, fouettés par l’affront, se sentant soulevés par cet honnête cri de vaillance, ils se prirent à nager. — Ce beau moment de courage et d’enthousiasme a tout sauvé. Les 90 ne levèrent la séance qu 'après avoir nommé un bureau définitif et le choix en était admirable : président, M. Bailly ; vice-président, MM. Guillaume et Bouguereau ; secrétaires, MM.de Vuillefroy, Ch. Garnier, Thomas et Jules Laurens ; trésorier, M. Brune. On ne pouvait montrer, dans une heure si perplexe, plus de raison ni de sangfroid ; et l’idée de choisir pour président l’architecte M. Bailly, je ne parle pas de la valeur de l'artiste, ni de sa haute honorabilité aimable, calme et conciliante, mais de sa qualité d’architecte, c’est-à-dire d’homme ayant par profession l’habitude des affaires, et de plus absolument étranger aux tiraillements d’ateliers, — fut vraiment un coup lumineux du sort, une bonne fortune sans pareille pour la société naissante ; — ajoutez, dans les bureaux élus des sections, les noms les plus autorisés ; peinture : président, Cabanel ; vice-présidents, Bonnat, Français ; sculpture : président, Cavelier; vice-président, Thomas ; architecture : président, Boeswilwald; vice-président, Ballu ; gravure : président, Jules Laurens; viceprésident, Bracquemond. — L’on peut dire que ces sculpteurs et ces peintres et ces architectes et ces graveurs, qui se trouvèrent désignés là d’inspiration pour représenter les intérêts les plus divers du grand corps qu’il fallait par ordre de M. Turquet, constituer bon gré malgré, à la diable et le pistolet sous la gorge,

na SOUVENIRS D’UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS

étaient tous, par leur intelligence ou leur fermeté, ou leur sens administratif, les fondateurs prédestinés de l’œuvre. On les eût cherchés longuement et à loisir qu’on n’eût su trouver mieux. - — Et ils l’ont bien prouvé depuis, car c’est par ces élus de la première heure que la société a vécu, vit et vivra. Il faut dire que les 90 soutinrent et secondèrent leurs mandataires avec un ensemble et une discipline tout à fait dignes de la noble entreprise. La commission d’études nommée dans la mémorable séance du 17 janvier pour « trouver, d’accord avec un conseil judiciaire, les bases d’un contrat d’association ou de statuts d’une société financière, chargée d’assurer, à titre d’essai, le fonctionnement du Salon de 1881 », soumettait, le 23 janvier, son projet de statuts au comité réuni en assemblée plénière, à laquelle assistait le conseil judiciaire composé de MM. Chaix d’Est- Ange, avocat à la Cour d’appel, J.-E. Delapalme, notaire, Engrand, avoué, E. Lecomte, agent de change, commissaire de surveillance. Dans la même réunion, 206,800 francs étaient souscrits par les 90 membres du comité, devenus ainsi actionnaires fondateurs. Le 28 janvier, trois jours avant le strict délai fixé par M. Turquet, l’acte définitif de la société, dressé par Me Delapalme, était signé par tous les membres du comité. M. le ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts l’approuvait le 5 février. La société tout aussitôt publiait son règlement, et grâce à son activité, triomphe admirable, le Salon de 1881 s’ouvrait le Ier mai à l’heure accoutumée. La réussite en fut complète, les résultats financiers excellents. La société, dès ce moment, se sentait sûre d’elle-même. Le jour de la distribution des récompenses, décernées par ses suffrages et sur ses propres ressources, elle put recevoir, sans fausse honte, les compliments du ministre. L’improvisation surprenante du Salon de 1881, accomplie sous la pression d’une force majeure par le grand comité élu le 12 janvier pour une tâche définie et temporaire, avait été l’œuvre vraiment difficile ; la tâche qui échut au nouveau comité élu le 3 novembre de la même année, plus commode peut-être grâce à la confiance déjà acquise par les artistes en leurs propres forces, n’était pas de moindre importance. Il s’agissait cette fois « d’établir les assises durables d’une association pour un temps indéterminé, afin d’assurer à jamais les expositions annuelles dans les conditions les plus libérales en faveur de la grande famille des artistes français. » — Après avoir combiné les préparatifs du Salon de 1882, le comité s’occupa, avec des études très mûries, de la rédaction des statuts définitifs de la société qu’il avait pour mission d’organiser. Ces statuts, souvenez-vous de cette date, furent approuvés, le i5 juin 1882, par le comité convoqué en réunion plénière. Le ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts les transmit au Conseil d’Etat, qui les adopta dans sa séance du 19 avril iS83. Le 11 mai suivant, par décret du président de la République, la société des artistes français, était reconnue d’utilité publique. Je ne citerai que l’article premier de ces statuts : « Il est fondé, entre les artistes français, une société qui a pour objet :

LES EXPOSITIONS ANNUELLES

i° de représenter et défendre les intérêts généraux des artistes français, notamment par l’organisation des expositions annuelles des Beaux-Arts ; 2° de prêter aide et assistance à ses membres dans toutes les occasions où cela pourrait leur être utile. — Elle prend le titre de Société des Artistes français. »

Cette définition n’est point celle d’une société très ambitieuse, et sans doute on a bien fait de la formuler ainsi. Mieux vaut se produire avec modestie, que d’effrayer les gens au début, en se vantant et promettant plus qu’on ne peut tenir de sitôt. Quand les statuts prévoient à quoi sont affectées les ressources de la société, c’est « i° à l’organisation et au fonctionnement des expositions annuelles; 2° aux acquisitions et dépenses pour objets mobiliers ou immobiliers, votées soit par le comité, soit par l’assemblée générale des associés ; 5° aux secours, dons, encouragements et récompenses, accordés, au nom de la société, par le comité; 40 enfin à la création et à l’accroissement d’un fonds de réserve qui sera placé dans une caisse publique ». — A merveille ; et je comprends fort bien que l'âme généreuse de la jeune société, étonnée elle-même des grands bénéfices que ses premiers Salons accumulaient dans sa caisse, ait fait, comme on dit, la part des pauvres, et qu’elle ait songé tout d’abord à porter secours à ceux de ses vieux confrères que le sort avait maltraités. Pour cette part de ses bonnes œuvres, elle a d’ailleurs su utiliser l’homme qui, par les Salons mêmes, avait appris, mieux que nul en France, pendant trente ans de sa vie, à connaître, par une perpétuelle et intime confession et son naturel attirant de bienveillance familière, les besoins, les déboires, et le fin fond de la gêne des pauvres exposants. C’est Fréd. Buon, mon vieux et fidèle compagnon d’armes de 1 852 à 1869, déjà mêlé en 1849 au personnel du Salon des Tuileries et qui sera, après moi, de 1870 à 1879, chargé spécialement du service des expositions. Voilà l’homme de mutuelle et délicate confiance sur lequel la société a su mettre la main, et qui remplira religieusement l’office de discret aumônier des artistes. — Depuis lors, la société, obéissant à la préoccupation immédiate et un peu matérielle des exposants, a étudié la très grave et très complexe question de la « propriété artistique ». Cela rentrait encore dans ses très légitimes attributions. Mais si je savais lire, selon mes désirs, et avec des yeux assez presbytes, entre les lignes des statuts de la corporation, ce n’est pas à ces premières visées que je bornerais les soucis d’avenir et l’emploi des ressources d’une telle société. On parle dans les statuts « d’acquisitions d’objets immobiliers ». A la bonne heure. M. de Niemverkerke, vers 1857, pensait à négocier avec les Pereire la location ou l’achat pour les expositions, encore très errantes, d’un vaste terrain dans les parages occupés depuis par le quartier de Villiers. Ce quartier semblait alors le finis terræ de Paris, et l’on y renonça aisément. Ce n’en était pas moins une idée de sage prévoyance administrative. Tant que la société ne possédera pas, à elle appartenant, un bon terrain, et sur ce terrain une bonne bâtisse, où elle se

r 14 SOUVENIRS D’UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS

puisse dire libre et maîtresse chez elle, elle demeurera éternellement à la merci du premier coup de hasard politique ou du premier mauvais vouloir administratif, qui peut lui disputer et lui interdire, à l’heure traditionnelle, l’usage du palais des Champs-Elysées. Les moyens d’enrichissement de la société des artistes français sont bien autrement puissants que ceux de l’association Taylor; or, nous voyons que cette association a su, en 40 ans, se faire un trésor de deux millions, tout en laissant couler entre ses doigts, au jour le jour, plus de douze cent mille francs, au profit de ses innombrables besoigneux; et la société des artistes est en mesure de thésauriser beaucoup plus rapidement. Je sais que l’État a un si haut intérêt d’honneur et de profit national à soutenir les expositions qui sont le grand moyen d’entraînement du goût public vers les arts, d’où dépend au dehors une part de sa fortune, qu'un cas de force majeure semble seul pouvoir le dispenser de procurer gratuitement aux artistes le vaste bâtiment nécessaire à l’exhibition de leurs peintures et de leurs sculptures ; mais, je vous le répète, il est toujours d’une suprême imprudence de vous en fier à votre bonne étoile du soin de vous conserver éternellement le palais des Champs-Élysées. Vous pouvez être jetés hors de là un beau jour, comme vos ainés furent jetés après 48, hors du Louvre, où ils avaient droit de se croire en sûreté après cent ans de résidence coutumière ; et, à la fin de 52, hors du Palais- Royal, et, en 53, hors des Menus-Plaisirs. Et quelle fierté de corps et quelle considération plus grande au dehors vous conquérerait à tout jamais la propriété d’un hall, fût-il la simplicité même, mais que vous n’occuperiez plus par tolérance, et sur la porte duquel flotterait librement le propre drapeau de votre société !

Et puis, et puis encore, car il faut tout prévoir, par ce temps où rien n’est certain, j’entends bien qu’aujourd’hui l’administration assure aux élèves de l’École des Beaux-Arts la tutelle d’un enseignement très richement libéral. Mais après-demain, demain peut-être, si l’État, contraint, et il le sera quelque jour, par la nécessité des choses et pour le salut de son honneur, aux plus rudes et radicales économies, était amené à des réductions néfastes dans le budget de ses écoles officielles, la société des artistes français ne doit-elle point se tenir prête à recueillir patriotiquement cette part de l’héritage de l’État en détresse, et à perpétuer, par le dévouement de professeurs choisis entre ses membres les plus respectés, cet enseignement de l’art qui demeurera éternellement le meilleur gage de l’éclat et de la prospérité de la nation. D’ailleurs, ce faisant, la société ne fera que rentrer dans la tradition de cette autre corporation dont elle descend tout droit, l’ancienne Académie royale de peinture et de sculpture. C’est cette Académie qui organisa en France un tel enseignement avec ses cadres de professeurs et de professeurs adjoints, non seulement pour le dessin, mais pour la géométrie, la perspective et l’anatomie. Et quand l’Académie fut dis-

LES EXPOSITIONS ANNUELLES

soute aux mauvais temps révolutionnaires, les principes de son enseignement furent sauvés et transmis aux écoles de l’Etat par quelques pauvres académiciens d’ordre secondaire, les Lagrenée, les Renou, les Bachelier, et remis en mouvement pour le bien supérieur de l’école et partant pour la grande extension de notre influence française. Vous voyez quels services peut rendre, en ce sens, ne fût-ce que par émulation et par une rivalité profitable, une société telle que la vôtre, et quand elle s’y préparerait de bonne heure en se mêlant des choses d’instruction spéciale, elle ne ferait que chose utile, et tout à fait dans l’essence propre de sa nature, car les expositions sont, par elles-mêmes, l'une des forces, et des plus actives, de l’enseignement public des arts.

Ces mélanges confus de vagues rêveries, on les pardonne aux pères quand ils cherchent à pénétrer, à travers les épais brouillards du présent, la destinée future de leurs enfants. Ces pères seraient toutefois plus sages en se contentant de chanter Yalleluia de la naissance, et en jetant gaiement au ciel les dragées du baptême. Ainsi dois-je faire pour la société des artistes français.

Te voilà donc enfin vivante et agissante, ma pauvre chère société, rêvée durant vingt ans. Je t’avais couvée avec tant d’amour, et n’ai pas su te faire éclore. Un plus habile a trouvé ce secret, sans le vouloir à coup sûr, mais je ne l’en admire pas moins. Le secret, c’était de casser ton œuf avec un bon coup de bâton. Je ne me serais point avisé de ce moyen, et pourtant il était très simple, et, bien mieux, il était le seul ; tout autre eût échoué et nous en serions encore à la poursuite du mirage. J’eusse craint de passer pour brutal ; et à ce bel œuf que je tournais et retournais, je n’osais toucher qu’avec des mitaines ; et je l’aurais réchauffé vingt ans encore dans l’édredon, en suppliant de ma voix la plus douce le poussin d’en sortir, qu’il n’eût point davantage écouté ma musique. M. Turquet, en un jour de dépit et de vanité humiliée, l’a cassé net, et l’oiseau est sorti de sa coquille, et il s’est mis à marcher, et les ailes lui ont poussé tout à coup ; et nul désormais ne le fera rentrer dans cette coquille. Béni soit dans les âges le nom de M. Turquet le libérateur, le libérateur malgré lui !

Page 1