‹ Souvenirs d'un directeur des Beaux-Arts (volume 3)Chapitre 74 sur 89 · M. DE LA SALLE · texte numérisé non relu

M. DE LA SALLE

En 1 85 1 , mon petit appartement du quai Conti, et ma collectionnette de dessins qui tenait alors dans un léger portefeuille, étaient honorés d’une

visite qu’ils n’attendaient guère. C’était ce bon M. de la Salle qui, la politesse et la courtoisie meme, venait de sa rue de Clichy, regarder, avec ses yeux complaisants, les quelques feuillets rapportés jadis par moi d’Aix en Provence, et que j avais peu à peu grossis d’un certain nombre de croquis français, rencontrés dans les cartons des marchands du quai ou de la place du Carrousel. J’avais été conduit chez lui par M. Reiset, dans son joli petit pavillon, dès longtemps disparu, au bas de la rue de Clichy, alors que M. Reiset lui-même demeurait rue de la Chaussée-d’Antin, et M. Lacaze rue Neuve-des-Mathurins, tous ces gros amateurs étant comme groupés dans ce beau quartier, d’où les percements et démolitions les ont plus tard fort dispersés, à grand écart les uns des autres. — Depuis lors, je n’ai jamais désappris, à travers tous les tiraillements des expositions, le chemin des appartements divers que n’a cessé d’occuper dans les mêmes parages cet excellent homme dont l’aménité était si attirante, et chez lequel on éprouvait le besoin de se retremper, de loin en loin, au milieu des œuvres les plus délicatement choisies, réchauffées par la causerie la plus amoureuse des choses d’art, et par les sentiments les plus nobles; car cet amateur, auquel je n’ai vu d’égal comme discernement primesautier en matière de goût que son fidèle ami, M. Reiset, n’excluait de ses enthousiasmes rien de ce qui, en tout genre et en toute époque, était marqué du sceau de la beauté supérieure : bronzes antiques, terres cuites, marbres ou bronzes de la Renaissance, tableaux, dessins, dessins surtout, gravures anciennes et modernes, lithographies ; et tout cela rayonnait autour d’un petit médaillon qui était le portrait de sa mère.

Tauzia, au cours de l’un de ses voyages d’Italie, avait copié sur son calepin l’inscription suivante d’une pierre tumulaire, rencontrée par lui dans le cloître de l’église Santa-Croce à Florence, la Santa-Croce des grands tombeaux italiens : « Ici repose Hélène de Montgeroult, comtesse de Chantage, née à Lyon le 2 mars 1764, décédée à Florence le 20 mai 1 836. » Et au-dessous une lyre. — Cette Hélène de Montgeroult c’était la mère de M. His de la Salle. Gruyer, dans l’excellente notice sur M. de la Salle, lue par lui à l’Institut en 1881, s’est longuement occupé de cette belle Hélène de Nervo, célèbre dès sa première jeunesse par ses talents extraordinaires comme musicienne, mariée en premières noces au marquis de Montgeroult, trouvant place presque aussitôt (elle avait à peine dix-neuf ans), parmi les plus renommées virtuoses du salon de Mme Lebrun, — veuve en 92 de ce général de Montgeroult, mort prisonnier à Mantoue, — puis passant deux années en Angleterre à donner courageusement des concerts qui lui assurèrent le pain de l’avenir; — remariée en 94 à M. His, alors rédacteur du Moniteur ; — devenue, en 95, mère de celui qui sera son fils unique (1) et adoré

( r) M. His de la Salle avait un frère, du même père, qu’on appelait M. His de Butenval, le comte de Butenval; celui-ci avait suivi assez brillamment la carrière diplomatique. J’avais retrouvé M. de Butenval à Versailles, quand j’y demeurais moi-même, et il

COLLECTIONNEURS

et auquel elle le'guera le nom et la terre de la Salle. Cette terre, achetée par elle, près de Senonges, en la même année q5, sur ses économies d’Angleterre, son fils se plaira pieusement toute sa vie à en surveiller lui-même les plantations ; — puis elle se remariera, pour la troisième fois, aux premiers temps de la Restauration avec le comte de Charnage dont, on l’a vu, elle ne répudia pas le nom pour son monument funéraire. Le délicieux petit portrait que l’anglais Coswav dessina d’elle, — à Londres sans doute, — en sa pleine beauté, et que nous voyons aujourd’hui au Louvre, au milieu des merveilles léguées par son fils, donne l’idée de la femme la plus gracieuse, la plus élégante de formes, et la plus séduisante ; de cette grâce qui fit l’attrait de Joséphine de Beauharnais, et dont le crayon de Prud’hon a exprimé le charme ondulant, délicat, mystérieux et alangui. Joignez à cela la science la plus consommée et la plus brillante de son art, un don éminent de composition, qui la firent choisir comme professeur dès l’origine du conservatoire de musique, et lui valurent l’amitié respectueuse et constante de Gretry, de Cherubini, de Méhul, de Gossec, de Sarrette, de Baillot, de Viotti, et de tout ce que l’école française d’alors comptait de grands artistes. Girodet aussi était de ses assidus, et, dès 1 8 1 3 , attirait dans son atelier le fils de Mme de Montgeroult, quand celui-ci comptait dix-huit ans à peine; mais le peintre avait sans doute remarqué dans ce grand jeune homme, inséparable de sa mère, un goût déjà sensible pour l’art qui devait passionner sa vie, et M. de la Salle, presque enfant, put voir chez Girodet quelques-uns de ces dessins de maîtres qu’il devait tant aimer, entre autres, chose fort étrange pour le temps, des dessiné de Watteau.

En 1814, à 19 ans, M. de la Salle s’engage dans les gardes du corps de Louis XVIII qui vient d’entrer à Paris; après le 20 mars 181 5, il suit son roi à Gand, et à peine rentré en FVance est décoré de la Légion d’honneur, le 1 5 juillet, « comme sous-lieutenant au régiment de cuirassiers de la garde royale, passe lieutenant le 10 mai 1822, et se retire du service le 12 mai 1826, pour se consacrer entièrement à sa mère, dont la santé s’était gravement altérée. » Je prends plaisir à transcrire ici, d’après la notice de Graver, les états de service

m’avait montré, chez lui, outre quelques antiquités recueillies durant ses stations dans le Levant, et dont certaines furent offertes par fui , plus tard, au Louvre, tout un mobilier, curieux par ses formes très contournées et baroques, particulières au Portugal du xvme siècle, qu’il avait rapporté de ce pays où il avait représenté la France. M. de Butenval était naturellement, comme ses confrères en diplomatie, pour lesquels le nom n’est pas sans importance, soucieux des origines de sa famille, et il me souvient qu’il m’avait interrogé, me sachant de Basse-Normandie, sur le nom patronymique d’His qui était celui de son frère et le sien; je lui avais rappelé que, dans les dernières années de la Restauration, un M. His était député de la ville d’Argentan. M. de Butenval s’en alla poursuivre son enquête dans ces parages, et je crois bien lui avoir ouï dire qu’il avait trouvé de ce côté des cousinages et le vrai filon de sa famille. N’était-il pas ministre plénipotentiaire dans les derniers temps de l’Empire?

de cet honnête homme qui ne prêta jamais dans sa vie qu’un serment politique, celui de 1814, et qui durant cette vie si simple, si droite, et d’une dignité si haute et si mâle, ne connut qu’un devoir, son dévouement absolu à sa mère, et après elle qu’un culte, celui des plus nobles arts, dont l’Italie lui avait révélé les plus hauts sommets, quand il y avait accompagné Mmc de Montgeroult, à Padoue, à Pise, et à Florence où, je l’ai déjà dit, il devait laisser les restes de cette mère tant aimée, dans le Campo-Santo des Italiens les plus illustres.

Ils ont gardé jusqu’à la fin de leurs jours cette affabilité, cette aimable courtoisie, la distinction naturelle de gens bien élevés, le respect d’eux-mêmes et des autres, ces hommes de la Restauration qui fut l’âge d’or de l’urbanité française, aussi bien dans le monde de la bourgeoisie grandissante que dans celui de ses deux aristocraties. Ils sont restés reconnaissables à la convenance réservée de leurs attitudes et de leurs manières prévenantes et dignes, et on eût retrouvé jusqu’au bout, dans M. de la Salle, dans ce grand vieillard de haute et noble stature, l’homme du monde accompli, éduqué par une mère de bonne race, l’ancien officier de la garde royale. Certes il n’avait rien dans son visage aux traits arrondis, un peu gros et sensuels, — le très galant homme demeura toujours un homme fort galant, — rien qui rappelât la fine beauté de sa mère; mais il vous accueillait avec un si bon sourire, et une cordialité si avenante ! Il prenait tant de plaisir à vous raconter l’histoire de ses précieuses trouvailles, et s’exaltait si chaleureusement devant le génie des maîtres, dont il vous faisait toucher et pénétrer les chefs-d’œuvre ! Son goût à lui-même s’était formé et développé avec tant de bonne foi et dans des conditions si naturelles! Quelles images pouvaient mieux tout d’abord attirer les yeux et tenter la bourse d’un jeune lieutenant de cuirassiers que les lithographies militaires de Charlet et d’Horace Vernet, et lui, chargé du service de la remonte à Caen, que les suites de chevaux du normand Gericault (1) ? Puis, par l’entraînement fatal, de ceux-là il passa aux autres, à tous ces charmants crayonneurs sur pierre qui ont fait de la lithographie l’art le plus vivant et le plus populaire en France de 1820 à 1840; et déjà les lithographies de Prud’hon, de Bonnington, d’Eugène Lami, d’Eugène Delacroix, de Decamps, plus tard de Raffet et de son dernier amour, Gavarni, l’ont dès longtemps jeté, de proche en proche, dans la familiarité des vraies estampes, des gravures savantes, des pointes les plus fines, des plus savants burins, depuis Mantegne et Marc-Antoine, depuis Albert Durer, Rembrandt, Van Dyck, jusqu’à J. Cousin, Pesne, Nanteuil, Claude, Drevet et Watteau. Rien de ce qui est pièce de maître, ou pièce habile de petit maître ne lui est indifférent; mais toujours il faut que

(1) Je ne saurais oublier le beau soir où, après un joyeux dîner de camarades, j’arrivais juste à point à l’Hôtel Bullion pour m’y faire adjuger l’œuvre lithographié de Gericault réuni en volume par son ami Charlet; et ce volume, à en juger à sa fatigue, avait été bien feuilleté par toute sa génération d’élèves.

COLLECTIONNEURS

l’art y soit, et la qualité de l’estampe. Il suit déjà les belles ventes, et déjà connaît la porte des bons marchands qui plus tard connaîtront si bien la sienne, car ils sauront qu’il paye largement les épreuves qui l’auront tenté. Entre temps, il ne peut se défendre d’acquérir ci ou là quelque peinture ancienne, voire de ces primitifs alors si peu appréciés et auxquels un très délicat pouvait seul se laisser prendre. Mais c’est le voyage d’Italie, où il accompagne sa mère dont la santé est irréparablement atteinte, c’est le voyage en Vénétie et en Toscane, de i83q à 1 836, qui va affermir, affiner encore et développer son instinct naturel qui se laissait aller jusques-là à sa fantaisie d’amateur élégant, et lui ouvrir l’esprit dorénavant aux jouissances supérieures. Quand, après les derniers devoirs rendus à sa mère, il revient de Florence, les yeux pleins des souvenirs ineffaçables de ces peintres, de ces sculpteurs jeunes, fiers, naïfs et superbes qu’il a adorés là-bas, il rapporte à Paris ses caisses pleines de bas-reliefs en bronze du Donatello et de ses élèves, de son délicieux marbre de Mino de Fiesole, la Vierge à l’enfant, et d’un choix sans nombre de figurines et de plaquettes d’orfèvres, et de plusieurs centaines de ces chefs-d’œuvre de médailleurs italiens dont son fidèle ami M. Armand a depuis lors écrit l'histoire.

C'était le temps où M. Reiset venait, lui aussi, de rentrer d’Italie, sous les mêmes ardentes impressions. Tous deux savaient par cœur les mêmes fresques d’Assise et de Padoue, du Campo-Santo de Pise, des Carmes, de Saint-Marc, et de Sainte-Marie Nouvelle de Florence, depuis le Giotto et Orcagna, et Masaccio, jusqu’au Lippi et au Ghirlandajo ; les mêmes sculptures de la chaire de Pise, d’Or-San-Michele, du Baptistère et de la chapelle de Saint-Laurent. Tous deux avaient étudié aux Offices, avec la même passion, la même collection des dessins formée par les Médicis ; et quand ils se joignent à Paris, ils sont désormais inséparables. Us se retrouvent chaque jour aux mêmes ventes de l’Hôtel Bullion, et chez les mêmes marchands, les Defer, les Guichardot et les Blaisot de ce tempslà ; ils pourchassent fraternellement le même gibier, qui est désormais les dessins de maîtres. Tous deux les veulent de premier ordre;et comme leur goût est sûr et ferme, et leur esprit large et voyant le beau où qu’il soit, ils ne se renferment point étroitement dans une école, mais choisissent l’excellent dans toutes. Et parce qu’ils ne marchandent pas, les plus précieux morceaux et les plus rares des anciens amateurs viennent tout d’abord les trouver chez eux. Cependant il est un maître dont tous deux s’étaient épris d'une passion particulière : c’était le grand maître français, Nicolas Poussin. Il semble qu’ils aient eu à cœur d’accaparer, dans leurs deux collections, tout ce qu’a tracé sur des milliers de feuilles, compositions et paysages, depuis ses illustrations de Y Adonis du cavalier Marin jusqu’aux griffonis tremblants de sa vieillesse vénérée, la plume intarissable du peintre des Andelys. Ils les resèmeront plus tard sans compter parmi leurs visiteurs, mais, en attendant, ils se délectent de ses moindres cro-

quis, de ses études d'après les bas-reliefs antiques, de ses premières pensées tant de fois tournées et retournées pour ses tableaux, de ses lignes d’horizons, notées avec tant de grandeur en ses promenades dans la campagne romaine. Claude, aussi, les séduit et les charme et ils n’en laissent guère échapper une belle pièce. Et ainsi parallèllement, et sans jamais se faire la guerre, et toujours s’expurgeant pour arriver à la beauté parfaite, se forment ces deux cabinets de dessins, les plus choisis dans leur quintessence et les plus nobles qu’aura connus notre siècle.

J’ai dit, à propos de M. Reiset, comment les deux amis trouvèrent moyen, en 1846, de feuilleter ensemble, au Louvre, les volumes où M. de Cailleux avait réuni la fleur des dessins non exposés, et ce qu'ils rencontrèrent, à leur grande admiration, dans ces 33 volumes. J’ai dit comment, le lendemain du jour où M. Reiset est nommé conservateur de ces dessins, il dédie à M. de la Salle la description de ses propres portefeuilles entreprise sur le conseil de son ami. Quand M. Reiset en vient à composer, avec son art et sa conscience ordinaires, ses salles de dessins français, il s’aperçoit que dans la dernière de ces salles, les modernes de vraie importance lui manquent pour bien caractériser l’époque de si grande marque qui va de David à Ingres; il n’a, pour combler ces lacunes, que des échantillons insuffisants. Il s’en va faire appel, j’allais dire au patriotisme de M. de la Salle, qui lui laisse emporter, au prix coûtant (avec lui, cela va sans dire), ce qu’il faut au Louvre de Gros, de Gérard, de Girodet, de Prud’hon et de Géricault. Quinze ans après, la générosité de M. de la Salle n’y peut tenir, et ses dons commencent. Parmi ses innombrables Poussin, il a groupé une série d’études pour les sept Sacrements; il les donne au Louvre, vous les pouvez voir là-haut, près de la salle des Boîtes. Il donne son admirable bas-relief de Mino de Fiesole, et le conservateur, par parenthèse, tarda bien à l’en remercier. Plus tard encore il offrira au Louvre et y enverra ce qu’il a de meilleur en peintures modernes, de Prud’hon, de Géricault, de Léopold Robert, tout cela en attendant le grand legs qu’il prépare et dont il tient à se séparer de son vivant.

Le Louvre a bénéficié abondamment, depuis trente ans, d’une certaine disposition morale, que n’avaient pas connue nos pères et dont pourtant le germe était déjà déposé en eux, sans qu’ils s’en doutassent, par l’esprit même de la révolution, l’incertitude et l’émiettement des héritages, l’éparpillement de la famille, la maison patrimoniale de l’ancêtre incapable d’assurer désormais son abri aux souvenirs et reliques de deux générations, voire même un lendemain aux curiosités rassemblées, pour son ornement et sa richesse, par un fils épris d’art ou de littérature. Voilà qui devait amener fatalement la dispersion, à dates quasi prévues, de toutes les collections anciennes ou de celles formées en notre siècle ; et si les braves cœurs qui leur avaient consacré leur vie, leur ardeur de chaque jour, leur fortune, leur tout, ressentaient pour elles, une fois qu’elles avaient

COLLECTIONNEURS

pris corps, l’horreur du ne'ant, la passion trop juste de la dure'e, la monomanie de la perpétuelle survivance, alors il cherchaient l’asile sacré, inviolable au caprice des temps et des révolutions, auquel ils pourraient confier après eux la garde de leur trésor. Et le Louvre, et les autres musées de Paris et de la province s’offraient naturellement, avec leur garantie de bons soins, de dignité et de pérennité. Ce n’est pas un petit honneur, ni qui doive chatouiller médiocrement un collectionneur passionnément amoureux des belles œuvres conquises par lui, que de les voir, dans ces grands dépôts nationaux, continuer et grossir les souvenirs de munificence de nos rois, y rivaliser avec les chefs-d’œuvre rassemblés par eux durant les trois derniers siècles, et profiter au développement du goût dans notre pays. Et pourtant ce n’est guère que depuis trente années qu’on a vu les legs et donations magnifiques se multiplier au Louvre ; jusques-là nos musées ne s’enrichissaient que par leurs achats dans les ventes célèbres. Il semblait que personne n’eût idée que l’Etat, cet Etat plus riche et plus puissant que les princes, pût devenir le légataire glorieux des amateurs soucieux de l’avenir de leurs collections, et qui ne laissant pas d’héritiers besoigneux, n’entendaient point qu’on dispersât au lendemain de leur mort, un ensemble de merveilles savamment et péniblement formé, un ensemble qui, de leur vivant, avait déjà illustré leur nom. — Et voilà que l’on dirait que l’exemple de l’un ait entraîné l’autre : après Sauvageot, Lacaze ; après M. Lacaze, M. delà Salle, M. Gatteaux et M. Duchatel, et Maurice Cottier, et M. Thiers, et M. Hauguet-Coutan, et M. Ph Lenoir et le baron Davillier, etc. Et qui jurerait que ce sentiment si profondément personnel et inné en tout collectionneur, de préserver à tout jamais les séries précieuses de ses galeries de toute dispersion navrante, n’a pas été pour quelque chose dans la donation royale que vient de faire à l’Institut de France Mgr le duc d’Aumale? Sauvageot, le bon et charmant Sauvageot a légué son inestimable réunion de curiosités du moyen âge et de la Renaissance, d’un choix si raffiné et si délicat, et qui valait des millions, quand lui-même avait mené, à côté de ces bijoux et pour en multiplier peu à peu les variétés, la vie la plus économe et la plus médiocre, dans cette mansarde si plaisante et si encombrée du faubourg Poissonnière, où l’on craignait de se mouvoir en un geste trop brusque. — Sauvageot avait légué là son bien et son âme, dans la pensée très nette que les catégories de ses chers bibelots n’iraient point à la salle des enchères se livrer aux écus de ces concurrents millionnaires qui lui avaient fait, en ses dernières années, les acquisitions si difficiles et les trouvailles si rares. — Il eût bien ri, à coup sûr, mais d’un rire mêlé de narquoiseries salées, s’il eût vu auprès des petites salles où s’empilaient à l’étroit, dans le Louvre, les délicieuses raretés qu’il avait tant caressées, la suite de splendides salons attribués, Dieu sait avec quelles exigences, aux vulgaires porcelaines et aux bourgeoises aquarelles entre lesquelles disparaissaient les quelques jolis bronzes, encore trop récurés, et

qu’avec tant de pompe et une infatuation si naïve, M. Thiers léguait à la patrie.

Dis-moi ce que tu laisses, je te dirai ce que tu as été. Certes le hasard des rencontres peut faire entrer chez un collectionneur bien des oeuvres d’art qui n’ont quasi rien de commun avec son propre goût; quand vient l’heure de l’inventaire, elles apparaissent chez lui comme étrangères et ne sauraient, semble-t-il, lui avoir jamais appartenu. Mais après avoir, comme ministre de l’intérieur, puis, comme représentant du pouvoir suprême, gouverné les arts de son pays, ne laisser sa maison pleine que de copies à l’aquarelle ou en marbre reproduisant les œuvres acceptées par l’admiration banale, et n’ayant pas plus de valeur que d’honnêtes chromolithographies assez criardes, quelques gentils petits bronzes, et la plus ridicule série d’assiettes et de coquetiers de Sèvres ou de Saxe, et pousser sa vanité jusqu’à imposer ces misérables babioles au Louvre, comme reliques vénérées du plus glorieux des citoyens français, c’est du même coup donner la mesure de ce patriote et de ce connaisseur.

M. Thiers est le bourgeois — lui-même s’est donné ce titre — il en tirait gloire et même vanité. Le madré, en prétendant incarner en lui tous les bourgeois de France, tenait avant tout à s’en faire une armée, armée sans nombre, et souverainement ambitieuse, l’armée de tous les orgueils et de toutes les suffisances, et qui portait dans son bagage toutes les prétentions. Ambitions, orgueils, suffisances, M. Thiers se sentait de force à tout porter gaillardement en sa petite personne ; mais ce sont les prétentions qu’il a le mieux incarnées, et de ce côté il a été l’unique et parfaite image de cette bourgeoisie, dont il fut à bon titre l’idole et qui se mira en lui.

Si vous aviez à désigner un amateur d’un goût mince, petiot, chétif, et condamné d’avance à une éternelle étroitesse, vous diriez : c’est un collectionneur de Boissieu. — Eh bien ! ce fut là le début de M. Thiers en matière d’art; il collectionna les Boissieu. Il fit longtemps la fortune de ce retors Guichardot, qui, de celui de ses yeux que ne cachait pas un bandeau noir, voyait si clair dans le cœur de ses clients et savait si à point jusqu’où il pouvait abuser de leur manie. M. Thiers recueillit pieusement tous les états des moindres eaux-fortes de Boissieu; il adora dans toute sa sécheresse le génie pseudo-hollandais du froid, patient et minutieux petit maître de Lyon, lequel n’était pas fait, on l’avouera, pour lui ouvrir jamais l’esprit à la pénétration des grands maîtres. Exemple : M. Thiers n’avait qu’un dessin, soi-disant de Léonard; et ce dessin était de soixante ans postérieur au Vinci.

On a fait grand bruit, pour porter M. Thiers aux nues, des quelques lignes qu’il a consacrées dans son Salon de 1822 à la “Barque du Dante de Delacroix. On en a fait un prophète extraordinaire, un devin quasi illuminé du plus audacieux génie de la peinture moderne, et partant un apôtre de cette peinture.

COLLECTIONNEURS

Cela semble quelque peu fabuleux, quand on songe que M. Thiers, dans tout le courant de sa vie de politique ou d’historien, a plutôt passé pour mystificateur que pour devin, et quand on se rappelle ses railleries sur l’avenir des chemins de fer; quand surtout on lit dans ce même Salon ses apologies fantastiques des peintres les plus poncifs de l’école académique d’alors. On n’a jamais réfléchi que M. Thiers était l’assidu le plus familier de l’atelier et des soirées du baron Gérard, et que celui-ci, en vrai artiste de grand goût et de grand sens, avait du premier coup pénétré les qualités singulières de l’œuvre magistrale du débutant, et n’avait pas caché son enthousiasme, et s’en était généreusement ouvert au jeune peintre lui-même. M. Thiers ne faisait donc point là œuvre d’audace personnelle ni téméraire ; il mettait en prose, à l’usage du Constitutionnel , les exclamations très motivées qu’il avait entendu sortir des lèvres du peintre le plus autorisé de France en ce moment, et l’étonnant eût été qu’il s’aventurât à contredire le jugement du baron Gérard.

Quant à sa manie si mesquine des copies, elle ne datait pas d’hier; le 17 septembre 1834, M. Cavé, chef de la division des Beaux-Arts, adressait à M. Thiers, alors ministre de l’Intérieur, un rapport qui commençait par ces mots : « Par arrêté en date du 18 juin 1 83 3, vous avez chargé un de nos peintres les plus distingués, M. Sigalon, de se rendre à Rome pour y exécuter les copies des peintures de la Chapelle Sixtine, des Prophètes et des Sy billes par Michel- Ange... » Va pour la collection de ces copies peintes à l’école des Beaux-Arts, à côté des moulages de la sculpture ; mais que nous font ces grandes miniatures du cabinet Thiers, moins intéressantes que des photographies, à deux pas du musée des dessins, à côté des premières pensées de la propre main de Léonard, de Michel-Ange et de Raphaël ? Ainsi, je le répète, ce ramasseur de banalités, cet amateur de prud’hommeries, cet esthéticien convaincu des choses à contre-goût, occupera à tout jamais, et, comme pour imposer aux générations à venir le culte du médiocre, les salles les plus princières du Louvre, celles que Lefuel avait préparées jadis pour la collection de l’administrateur du premier palais du monde; et le nouvel architecte les aura décorées splendidement à nouveau pour y étaler en plus éblouissante lumière toutes ces pauvretés où se complut la manie du petit homme. Et cela pendant que ce même Louvre, où la place est si rare, marchande à ces grands connaisseurs, à ces vrais éducateurs du goût public, à ces vrais bienfaiteurs désintéressés, qui furent M. de la Salle, M. Lacaze, M. Sauvageot, M. Gatteaux, M. Hauguet, la place à peine suffisante pour y ajuster à rangs pressés les merveilles dont ils ont enrichi, et enrichi tout de bon nos collections nationales ! Qu’il eût mieux fait pour son propre honneur, M. Thiers, me disait avec raison l’un de mes amis, de conserver à leur clou ou sur leur étagère, dans la place qu’il leur assigna de son vivant, en sa maison, ces innocentes amusettes de l’homme d’État ! Place Saint-Georges, c’eût été un

musée, le musée Thiers, ornement et richesse et but de pèlerinage de son quartier, le monument complet de sa personnalité et de sa gloire, si vraie gloire il a mérité. Chaque objet n’eût point été une œuvre d’art, mais pour ses séides une relique, tandis qu’au Louvre on ne le pèse et on ne le doit peser que comme amateur ; on raille et on raillera éternellement son faux goût, ses prétentions enfantines de connaisseur ; sa collection fait tache dans le palais à côté de celles des autres donateurs, et l’on ne songe qu’à en mesurer la valeur avec l’importance ridicule de la place qu’elle y usurpe. Bien en a pris aux tableaux de M. Lacaze, d’occuper, par première possession, la galerie des anciennes séances royales. M. Duchâtel a, Dieu merci, trouvé un retiro à la taille de ses cinq cadres de grande valeur. M. Gatteaux a dû se contenter, pour les dessins marqués de son timbre, de se mêler, dans les meubles tournants, aux autres études et croquis de maîtres provenant de l’ancienne collection. Pour M. de la Salle, dont le présent égalait, aux yeux des vrais connaisseurs, les donations les plus somptueuses qui aient été faites au Louvre, la direction de ce Louvre lui a mesuré trop chichement, dans deux étroits couloirs, une place peu digne de la reconnaissance nationale. « M. delà Salle, observe à bon droit Tauzia, n’imposa jamais de conditions en retour de ses libéralités multiples ; à l’exemple de son ami M. Lacaze, il donna simplement et généreusement, sans songera réclamer quelque salle particulière dans le Louvre, ou même une plaque commémorative ; il ne voulait pas laisser soupçonner que la vanité eût la moindre influence sur ses déterminations, »

Le bon M. de la Salle, cet homme aimable entre tous, ses collections firent les délices de sa vie ; elles entourèrent sa vieillesse comme celle d’un sage, d’amis attentifs à le voir et à l’entendre, et qui n’e'taient autres que des fervents de la même religion. Le dimanche, se rencontraient volontiers chez lui ses fidèles anciens et nouveaux : M. Reiset, M. Armand, M. Valton, M. de Triqueti, Tauzia, M. Marcille, M. Lecomte, l’agent de change, G. Duplessis, Clément des Débats, Gruyer, M. Dumesnil, etc, etc. Chacun savait qu’il allait trouver là enseignement pour ses yeux, régal pour son esprit, et quelques fussent les préoccupations spéciales de ses études, pour peu qu’elles eussent d’élévation, satisfaction à sa marotte. On causait du courant gaiement et sans bégueulerie, mais de l’art toujours avec respect. M. de la Salle, en toute matière d’art, était un gourmet, — cela se voyait rien qu’à la manière dont il vous présentait ses dessins, en passant avec friandise sa langue sur ses lèvres, • — - mais un gourmet de large appétit, qui sans cacher ses préférences pour l’art grec et la Renaissance, dégustait et savourait, sans système, ce que chaque école a vu produire de plus raffiné, n’excluant d’instinct que le médiocre. Tous ceux qui l’entouraient là savaient qu’ils ne venaient point chercher chez lui l’œuvre de goût vulgaire, la petite curiosité chère aux dénicheurs de broutilles. Pour les amateurs de l’ordre de M. Reiset

COLLECTIONNEURS

et de M. de la Salle, la broutille n’existe pas. Ils peuvent tout d’abord, je le veux bien, se passer d’études, étant doués de je ne sais quel tact inné qui repousse le laid et le commun ; ce qu’ils ont en eux, c’est avant tout un don subtil des yeux, et, sans doute aussi, une mémoire à eux propre, qui les maintient constamment au diapason des œuvres de premier ordre. Faut-il ajouter que cette génération qui mettait une si haute gravité, un si touchant respect dans l’admiration et le savourement des belles choses ,y apportait encore de pleins loisirs et une patience persévérante, une application de toutes ses heures et de tout soi-même qui semblent manquer désormais à la classe des collectionneurs.

Léon Bonnat fut, dans les derniers temps, l’un des visiteurs préférés de M. de la Salle. Le vieil amateur s’était épris de l'homme et du peintre, et même il a légué au malheureux Bonnat cette passion éperdue pour les dessins, qui distrait si fort aujourd’hui le portraitiste de ses portraits et ne lui laisse plus d’autre pensée que celle de la conquête d’un Léonard ou d’un Michel-Ange. M. de la Salle ne se doutait guères qu’il inoculât ce virus en si bonne veine. — Que les amateurs de peintures, comme vous ou moi, qui trouvent leur plus doux passe-temps et le meilleur ronron de leur vie dans la contemplation des œuvres de l’art, recherchent avidement les études et les premières pensées des maîtres, rien d’étonnant à cela : nous ne faisons que pénétrer, dans sa plus familière intimité, le génie de ces maîtres, et il semble que tout collectionneur de peintures dût être doublé d’un collectionneur de dessins ; mais ce qui me surprend, c’est que tout artiste créateur ne soit point obsédé de la curiosité de poursuivre dans les croquis de ses devanciers leurs procédés de conception et d’incubation, et de transformation de leurs pensées. Il faut croire que le génie créateur n’admet point de tels intermédiaires; il pond comme l’oiseau, pour se débarrasser de son œuf; et c’est peut-être, après tout, le meilleur moyen de demeurer original; en tout cas, il est certain que les artistes du temps jadis ne dédaignaient point autant que ceux d’aujourd’hui la jouissance de réunir dans leurs ateliers des dessins de maîtres ; et, sans rappeler Raphaël échangeant un dessin avec Albert Durer qui en possédait maint autre de Martin Schon et de ses contemporains, sans rappeler Melzi recueillant pieuseme nt les études de son maître Léonard, comme Timotée celles de Raphaël, on peut distinguer dans le bataillon des collectionneurs célèbres les noms de Vasari, de Rubens, de Sandrart, de Rembrandt, P. Lely, Th. Lawrence, Cosway, Benjamin West, et chez nous J. Stella, P. Mignard, Girardon, Boule, de Piles, Coypel, Boucher, Vanloo, Bouchardon, Chardin, Fabre, Wicar; le cabinet de Crozat avait été, par économie, celui de Watteau. Enfin au commencement de notre siècle, Girodet et le Baron Gros et le sculpteur Rutxhiel ne dédaignaient point de s’asseoir devant la table des commissaires priseurs ; et je plains de todt cœur ceux de leurs confrères qui ne les ont pas imités.

Je voulus un jour savoir de Bonnat lui-même comment lui était venue à lui aussi

la charmante et noble manie; et voici ce qu’il me répondit (avril 1887) : « J’ai toujours adoré les dessins et passais autrefois mes dimanches au Louvre. Mais c’est M. de la Salle qui m’a fait comprendre qu’on pouvait en avoir à soi, chez soi, qu’on pouvait, quand on le voulait, toucher une feuille de papier sur laquelle la main de Michel-Ange s’était appuyée. — Vous savez quelle passion c’est devenu ! — M. de la Salle demeurait dans la même maison que moi, place de Vintimille. Il me gâtait beaucoup et me donna un dessin de Rembrandt. Plus tard il ajouta un Watteau, voilà le commencement. — J’ai été fou de joie quand j’ai eu à moi votre dessin de Michel-Ange, qui a été un de mes premiers achats. — L’histoire du portrait d’Erasme par Albert Durer est assez amusante. C’était à la vente Jean Gigoux et les Allemands épuisaient leur crédit sur des Durer moins importants. Ils étaient devant moi, et quand ils achetaient un dessin, ils disaient (en allemand,) : un pour Berlin, deux pour Berlin, etc. Quand arriva le tour de l’Erasme, ils poussèrent jusqu’à 1 i,5oo francs, et Fe'ral qui avait mes instructions dit 12,000; mes Allemands qui étaient à bout firent signe qu’ils ne pouvaient aller plus loin; le commissaire adjugea, et alors je leur dis dans les oreilles : un pour Bayonne! — Vous savez l’histoire des Fra Bartolommeo, qui me viennent (sauf le vôtre) de Lucques. Ils appartenaient aux comtes Ottolini, qui pendant trois ans se firent tirer l’oreille et me les cédèrent, enfin, à Paris, au moment où ils allaient les vendre au British Muséum. — Vous devez vous rappeler l’achat, à Perouse, du Raphaël de la comtesse Alfani. Je vais par hasard chez un marchand de bric-à-brac qui a vaguement entendu dire que la comtesse Alfani, qui demeure dans sa maison, veut se défaire d’un dessin de Raphaël. Après des pourparlers que je vous ai racontés, j’emportai le dessin. Les pourparlers sont amusants. — Quant au carton de l’école de Léonard extirpé à Bertini, je vous l’ai conté tout au long, l’autre jour. » — Et l’on jugera de l’importance qu’a acquise, en quelques années de recherches endiablées, de fringale jamais rassasiée, et de prodigalités ruineuses pour un autre qui n’aurait pas un si bon gagne-pain, la collection de dessins de Léon Bonnat, par la simple nomenclature suivante, ne représentant, pour chaque artiste, que des œuvres de qualité supérieure : « Quatre dessins de Léonard de Vinci; — un carton, sainte famille (école de Léonard) ; — un portrait de profil (même école) ; — cinq dessins de Michel-Ange, dont un croquis pour le jugement dernier; — six Raphaël; — quatre Titien ; — trois Véronèse ; — deux Botticelli ; — trois Giovanni Bellini ; — six Perugino : — quatre Mantegna; — trois Pisanello ; — vingt-trois Pollajuolo, volés en 1748 à Florence ; — vingt-cinq Bartolommeo (un livre); — huit miniatures italiennes du xve siècle; - — un Lorenzo di Credi ; — huit Parmesan; — Polidore, Jules Romain, etc, etc. ; — vingt-quatre maîtres du xve — sept Durer, dont le portrait d’Erasme et le Saint-Jean de Munich; — un Holbein (portrait); — dix-neuf maîtres allemands et flamands du xve ; — cinq Rubens ; — sept Van

COLLECTIONNEURS

Dyck (dont trois portraits) ; — un Brauwer : — un A. Van de Velde ; — quatre Teniers; — soixante-quinze Rembrandt ; — un Dow, etc, etc.; — vingt-sept Poussin (collection H. de la Salle); — sept Claude; — un Clodion ; — deux Louis David; — vingt-deux Ingres (dont une aquarelle, quatre compositions, sept portraits) ; — sept Watteau; — un Lancret ; — cinq Prud’hon ; — huit Gericault, etc., etc. » Joignez à cela, pour imiter M. de la Salle dans son goût de toutes les belles choses, « douze eaux fortes, dont une belle épreuve de la Pièce aux cent florins et les Trois arbres de Rembrandt ; deux portraits de Van Dyck; le Bouvier de Claude ; — vingt-deux bronzes de Barye, très bonnes épreuves ; — trois esquisses de Rubens, une de Van Dyck, — une Suzanne de Rembrandt (collection His de la Salle). — une terre cuite de Benedetto da Maïano ; une terre cuite de Bouchardon. »

Dans ses dernières années, M. de la Salle était possédé du démon de la libéralité. Il semblait qu'il ne se fût donné, toute sa vie, le plaisir d'acquérir, que pour se préparerplustard le plaisir de donner. Pour peu que l’on fréquente les collections publiques de Paris, il est difficile d’ignorer ce qu’il a distribué, au Louvre, de dessins, de peintures, de sculptures ; au Cabinet des Estampes, de pièces superbes ou rares ; à l’Ecole des Beaux-Arts, autres dessins exquis des plus grands maîtres ; mais dès qu’il entrevoyait qu’un musée de province saurait apprécier les études ou croquis des artistes illustres, aussitôt, bravement, galamment, il ouvrait ses cartons et lui faisait son lot. C’est ainsi que de 1862 à 1 865, Louis Boulanger, « le peintre » de V. Hugo, et qui ne gagnant plus son pain à Paris par son talent romantique un peu fatigué et démodé, s’était réfugié à Dijon comme conservateur du musée, obtint plus d’une centaine de dessins pour la collection de sa ville adoptive. M. de la Salle ayant réservé pour le Louvre et l’école des Beaux-Arts ses morceaux d’élite des plus grandes époques, il ne faut point chercher à Dijon ni les primitifs, ni les plus fameux italiens de la Renaissance, mais avec les plus honorables de la seconde moitié du xvie siècle, il avait volontiers rassemblé là les maîtres renommés du xvne, les Carraches et leur école et tout ce qui fait encore si grande figure dans l’Italie d’alors; c’est tout un chapitre à part et très considérable dans l’histoire de l’art, et représenté par des pièces capitales. L’excellent homme savait que, depuis 1857, j’avais confié mes portefeuilles au musée d’Alençon, et que ces portefeuilles allaient toujours grossissant en nombre, sinon en qualité. 11 voulut, lui aussi, contribuera l’enrichissement de cet honnête petit musée de mon département; il fit donc son lot généreux à Alençon. Les Français y abondaient de préférence ; Poussin et Watteau n’y manquaient point, non plus que ceux des maîtres du commencement de notre siècle qui avaient tout d’abord attiré son goût. Il en donna encore aux musées de Lyon, d’Orléans, de Rouen. — Et il ne négligeait point de fournir lui-même les notes rédigées avec le plus grand soin et l’érudition la plus com-

i44 SOUVENIRS D’UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS

pétente sur les charmantes œuvres qu’il offrait ; c’en était le catalogue tout fait, et nul n’était capable de l’écrire plus sciemment. Comme tous les vrais amateurs, M. de la Salle avait appris, je le répète, non par les livres mais par les yeux, et c’est par là que son goût était sûr, profond et personnel, et sans les illusions superficielles du prétendu connaisseur éduqué par les renseignements d’autrui. Des livres, il en avait, — qui n’en a pas? — il avait en bon état tous les utiles et les catalogues essentiels ; il en faut toujours pour s’assurer des dates et des généalogies d’écoles ; mais ce n’est pas eux qui vous diront si une œuvre d’art est tout de bon méritante ou méprisable. En dehors de ces inventaires partiels, inséparables de ces donations, je ne sache pas que M. de la Salle ait écrit une ligne sur l’art qu’il aimait tant, si ce n’est des notes au vol sur les marges de ses catalogues de voyage ; et Dieu sait pourtant le nombre des érudits et des écrivains de métier qu’il a éclairés des lumières pures et nettes de son goût et animés aux recherches par la verdeur de son entrain; décidément, il avait pris la bonne part.

Tauzia qui a donné les soins les plus pieux au catalogue et à l’arrangement des dessins légués par M. de la Salle, dans l’étroit espace à eux mesuré si chichement, a raconté comment le vieil amateur, se sentant près de sa fin, nous avait appelés M. Reiset, lui et moi, pour procéder au dernier examen de ses chers feuillets couverts d’études de maîtres et qu’il avait résolu, ne voulant après lui ni hésitation ni équivoque, de faire transporter de son vivant au palais des musées nationaux. Je n’ai guère souvenir dans ma vie de journées plus passionnément intéressantes et j’allais dire plus émues, que celles où, dans le cabinet de ce grand vieillard, usé par de continuelles souffrances, et qui repassait là dans une dernière revue, les merveilles dont la conquête avait rempli de jouissances quotidiennes sa longue carrière de chercheur impeccable, nous savourions, un à un, chacun des trois cents dessins qu’il destinait au Louvre ; il les passait de ses propres mains, l’un après l’autre, à M. Reiset, à son cher Fritz, comme il l’appelait de si vieille date, et M. Reiset nous les transmettait tour à tour. M. de la Salle s’arrêtant sur chacun, en savourait avec tendresse la beauté, nous en répétait l’histoire, en motivait l’incontestable attribution de concert avecM. Reiset, et puis tantôt Tauzia, tantôt moi, nous écrivions, sous la dictée des deux amis, la description du précieux dessin, ses provenances, ses dimensions. C’était l’enregistrement pour l’inventaire final. Ne voulant offrir au Louvre que des ouvrages dignes de ses collections souveraines, M. de la Salle hésitait parfois sur certaines études, sur certains croquis qu’il jugeait de moindre importance ; mais M. Reiset, Tauzia ou moi, nous demandions grâce pour celui qu’on aller écarter et qui n’était jamais, étant donné le goût supérieur de l’homme, dépourvu de haut intérêt, et M. de la Salle se laissait faire, et l’enregistreur allait son train. M. de la Salle prit la peine, tout à bout de forces qu’il

COLLECTIONNEURS

fût, de retranscrire lui-même de sa main ce long travail. Le 19 février 1 S78 , les trois cents dessins étaient remis au Louvre. Tous les vrais curieux de l’Europe les avaient maniés chez lui pour peu que leur étude les y appelât, mais désormais ils sont à qui passe près de la salle des pastels, et il n’est plus si petit connaisseur d’art qui ne pût aujourd’hui vous les énumérer : Lorenzetti, Donatello, l’Angelico de Fiesole, le Pisanello, Filippino Lippi, Benozzo Gozzoli, Botticelli, Pollajuolo, Signorelli, Lorenzo di Credi, Ercole Grandi, Mantegna, Carpaccio, B. Montagna, Verrocchio, Léonard de Vinci, Francia, Fra Bartolommeo, Mar. Albertinelli, Raphaël et ses élèves, Jules Romain, Perino del Vaga et Polidore, Jacques et Jean Bellin, le Giorgion, Titien, Palme le Vieux, le Véronèse, Orsi da Novellara, le Corrège, le Sodoma, le Rosso, le Parmesan, le Primatice, Niccolo, Luca Penni, Domenico del Barbiere, le Berruguete, Louis et Annibal Carrache, le Dominiquin, etc., sont là représentés par des morceaux exquis. — Puis viennent les Allemands, Flamands et Hollandais : Martin Schongauer, Holbein, Albert Durer, Lucas de Leyde, Rubens, Van Dyclc, Jordaens, Teniers, Brauwer, Rembrandt, A. Cuyp, Ostade, P. Potter, et toute la suite des délicieux petits paysagistes de Hollande; — et quand arrivent nos Français, ce n’est point seulement les illustres du xvic au xvme siècle qui figurent là : Cousin, Et. Delaune, Nie. Poussin (vingt dessins tous admirables, tous capitaux par la provenance ou par le tableau qu’ils ont préparé ; comment lui en restait-il, après tant et tant qu’il avait déjà donnés, au Louvre et à l’École des Beaux-Arts, et à Dijon, et à Alençon, après tous ceux qu’il avait quotidiennement dispersés, avec tant de largesse et de bonne grâce, entre les mains de ses amis?) — Et Claude Lorrain et Seb. Bourdon et cet étonnant groupe de femmes de Watteau, l’un des plus argentins qu’il ait jamais crayonnés de sa mine de plomb et de sa sanguine ; mais encore voilà que M. de la Salle comblait au Louvre la lacune toujours regrettable de nos modernes les plus populaires : Gericault, Charlet, Léopold Robert, Eug. Delacroix, Decamps, Marilhat, Pils, Raffet et Gavarni. — Il en voulait faire de même pour ses médailles et ses plaquettes et son Saint-Jean de Mino de Fiesole; mais le temps lui manqua ; le mal acheva de détruire ce corps robuste, et deux mois après qu’il avait déposé ses chers dessins entre les mains de son ami M. Reiset, M. de la Salle mourait le 28 avril 1878.

Qui nous rendra, qui nous rendra ces bonnes heures que nous passions jadis auprès de M. de la Salle? on allait vers lui, plein d'une tendre vénération pour l’homme, on sortait de chez lui plein de religion pour l’art. Bientôt, en dehors de ces galeries de musées, ouvertes à tous les passants, n'y aurait-il plus un bon coin où l’on puisse causer familièrement, entre amis, devant un bon tableau, un beau dessin, ou un beau bronze? Hélas! ils se font rares, — ils ne l'étaient pas tant autrefois, — ces amateurs de qui l’on

puisse répéter ce que Tauzia a dit sobrement de celui-ci : « M. de la Salle a laissé le souvenir de l’un des hommes les plus courtois et les plus généreux de notre temps. Vivant tout à fait retiré du monde, et sans aucune ostentation, il ne connaissait pas de plus grand plaisir que de se voir entouré de quelques amis qui partageaient son enthousiasme pour les chefs d’œuvre des arts. Si son âge et la dignité de son caractère ont inspiré le respect, ses qualités affectueuses lui ont valu en retour de vives amitiés; peu d’hommes ont mérité d’être regrettés aussi sincèrement et aussi profondément que M. His de la Salle. »

Page 1