‹ Souvenirs d'un directeur des Beaux-Arts (volume 3)Chapitre 75 sur 89 · ROBERT-DUMESNIL, PROSPER DE BAUDICOUR · texte numérisé non relu

ROBERT-DUMESNIL, PROSPER DE BAUDICOUR

L’amateur d’estampes est un curieux à part; il est de l’espèce des hommes de cabinet. Il y a dans cette douce passion d’estampes, quelque chose de la pacifique manie des joueurs de patience, tandis que l’amateur de tableaux est un militant debout, qui trotte et voyage de galeries en musées, de monuments en églises. Ces fureteurs de portefeuilles sont surtout des classificateurs; c’est un goût qui se satisfait assis sur un tabouret. Le groupe des grands amateurs en ce genre se fait et se fera de plus en plus rare, la gravure elle-même, c’est-à-dire l’art qui doit incessamment renouveler leurs jouissances, tendant à disparaître. Les ventes se multiplient encore ; mais la classe des collectionneurs et le but et le mode de leurs recherches n’ont plus rien de commun avec ceux d’antan. Les fameux de mon temps étaient mieux que des assembleurs d'images légères, aux procédés mignons et croustillants; c 'étaient des savants et des lettrés, et qui prenaient fort au sérieux le travail de leur loupe.

Vous ne pouvez vous faire une idée, jeunes studieux, qui labourez aujourd’hui les quelques coins de lande demeurés indéfrichés dans l’histoire de l’école française, vous ne pouvez vous figurer en quel cercle étroit de livres nous étions enfermés, nous autres d’avant 48, pour y chercher nos guides, nos documents et nos modèles : aux éternels Félibien, de Piles et Dargenville, ajoutez le catalogue Paignon-Dijonval, la table du père Lelong, et le Peintre graveur français de M. Robert-Dumesnil ; on savait vaguement que Nagler publiait en allemand un gros dictionnaire des artistes, qui distançait le dictionnaire des peintres de Siret. Quelques raffinés avaient même ouï parler de l’abbé de Marolles. Mais c’étaient

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Paignon-Dijonval, le P. Lelong et M. Robert-Dumesnil qui, dans l’entresol du Louvre, en 1847, étaient feuilletés tout d’abord, dès que nous avions à nous occuper d’un maître grand ou petit de la peinture française. Jugez de ma vraie émotion juvénile et du chatouillement délicieux que je ressentis, quand à l’envoi du premier volume de mes Peintres provinciaux je reçus cette réponse de la petite plume fine et nette de M. Robert-Dumesnil : « Paris, ce 27 juin 1847. — Monsieur, — tout cadeau motive d’ordinaire une visite de remercîments, mais quand ce cadeau est de la nature du vôtre, il commande quelque chose de mieux.

— Je viens donc vous demander la permission d’unir ma voix à celles qui se sont fait entendre autour de vous, pour vous féliciter de la noble tâche que la vocation des arts vous a imposée et dont vous vous êtes si heureusement acquitté par votre excellent volume. — Jeune comme vous l’êtes, monsieur, doué au plus haut degré du talent de l’observation, de la finesse des aperçus, de l’amour du travail, vous devez continuer votre mission et nous fournir de nouvelles preuves de ce qu’on remarque avec tant de satisfaction dans celui-ci. — Permettez-moi, à mon tour, de vous offrir quant à présent : i° un dessin à la sanguine de Jean Daret (1) et une de ses eaux-fortes, de la suite des Vertus. — Depuis la mise au jour de mon premier volume, j’ai eu occasion de voir le sujet de thèse dont parle Heinecke ; il porte effectivement la date de 1642, et un petit Reniement de saint Pierre, daté de 1639. — 20 Quelques fragments du livre des Eléments de portraiture de Jean de Saint-Igny, dont le privilège de t63o le qualifie de peintre et sculpteur. — Mon opinion bien arrêtée est que les figures du texte et que les bustes finis et ceux au trait ou à peu près qui l’accompagnent, sont dus à la pointe pleine de goût et d’effet de notre compatriote, dont la qualité de sculpteur se révèle pour moi autant par les deux grisailles, que vous citez, que par le repentir qui se voit dans son joueur de cornemuse à la partie du manteau touchant le verre de clairet.

— Je compte bien comprendre, dans mon huitième volume, auquel je mets la dernière main, le catalogue des œuvres gravées de ce maître, de Levieux et de Pader, vos trois enfants. Vous êtes pour moi tellement le père de celui-ci, que sans ce que vous en avez dit, je ne savais à qui attribuer une eau-forte signée ainsi : HP. P. P. 1648. — 3° Et quelques fragments d’un livre d’après Valesio, par François Collignon, lorrain, — Ce sont autant de bribes; je puis d’autant mieux m’en séparer que leurs doubles me restent. — Une observation, monsieur, et ce sera l’unique. Vous dites dans votre volume : qui donc connaît Simon du Mans? — Cette question vous a, pour un moment, fait tort dans mon esprit par la pensée où j’ai été que vous feigniez d’ignorer pour dédaigner. Mais le ton de candeur qui règne à chaque page de votre volume, que j’ai lu et très fort relu, et

(1) Ce dessin représentait la Vierge tenant sur ses genoux l’Enfant Jésus. Bien que son attribution fût ancienne et vînt certainement de Provence, j’ai toujours hésité à le croire de Jean Daret, le donnant plus volontiers à l’un de ses fils.

dont la dédicace m’a charmé, m’a bientôt fait revenir de mon erreur. — Le Simon en question, du nom de famille Hayeneuve , fut une espèce de phénomène dans les arts en France à l’époque de leur renovation. Voyez Geoffroy Tori (Champ Fleury, feuillets xiv. r° et xli v°, édition de 1 5 2G) et Lacroix du Maine (Bibliothèque historique, in-f“. Paris, L’Angelier, 1 5 84, p. 457). — Lisez ces auteurs, monsieur, en les comparant à votre ordinaire, et puis reprenez le cours de vos pérégrinations pour les pays du Maine et d’Anjou. Avec votre talent d’observation et vos relations sociales et artistiques, vous en rapporterez infailliblement une ample moisson de renseignements, touchant ce vieux maître, architecte et peintre, et peut-être aussi des données positives sur René Boivin, célèbre graveur au burin du temps du Primatice, qui se qualifiait d’Andegavensis. Après quoi, mettez de nouveau la main à la plume et charmez encore le monde artiste. - — Recevez, monsieur, avec l’expression de ma vive reconnaissance, l’assurance de la haute estime avec laquelle je suis — votre très humble serviteur — Robert-Dumesnil. »

Je n’avais de ma vie rencontré l’auteur, très vénéré de nous tous, du Peintre graveur français, mais, fut-ce à distance, on s’entre-soutenait, on s’entr’encourageait chaudement alors dans ce petit monde de chercheurs, et même, comme on vient d’en juger, on allait de bon cœur par delà la mesure. Si dans les trop gracieuses civilités de M. Robert-Dumesnil je n’avais avoir que la politesse naturelle à sa génération, toutefois de pareils billets échauffaient singulièrement à la besogne, et nous excitaient fort à suivre les pistes déjà explorées par de tels aînés, et sur lesquelles eux-mêmes nous mettaient obligeamment le museau.

G. Duplessis a fait placer en tête du dernier volume du Peintre graveur français, achevé d’imprimer par ses soins, un petit portrait, fort ressemblant, de M. Robert- Dumesnil, gravé par M. Chabannes ; on y voit sous ses lunettes un nez un peu lourd et épais qui était bien le sien, et auquel ne cédait en rien celui de M. Prosper de Baudicour, son confrère et continuateur; comme si le goût des estampes se manifestait extérieurement par les mêmes signes qu’un appétit sensuel et gourmand. C’est qu'en effet c’a toujours été une passion un peu vorace et goulue que celle des estampes, et qui ne se rassasie point, comme celle des tableaux, par la conquête d'une centaine de toiles occupant toute une vie d’amateur. C’est par milliers et dizaines de milliers de pièces diverses, qu’ont procédé depuis l’abbé de Marolles et Paignon-Dijonval, ces gros collectionneurs d’estampes. Leur travail de butinage est incessant et infatigable, et leur faim jamais apaisée, et leur besoin d'acquérir et de comparer et d’entasser jamais épuisé. M. Robert-Dumesnil avait, par le cadre de sa publication, presque spécialisé sa manie. 11 achetait pour mieux voir, manier et décrire ; puis, après description, il faisait des ventes pour se procurer des moyens nouveaux d’acquérir d’autres pièces à même usage. Et dans ces ventes, dont les premières sont de date bien reculée, il se trouvait des

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dessins et fort bien choisis de maîtres de toutes les écoles, car il est impossible à un honnête homme, qui feuillette tant de cartons de repousser la tentation d’y ramasser un joli croquis du Parmesan ou de Watteau,que le pêle-mêle des marchands confondait dans des lots d’estampes; autrement, s’il eût tout conservé, M. Robert-Dumesnil eût fini par posséder des portefeuilles aussi innombrables que M. de Baudicour lui-même.

Qui nous rendra le bon temps, où tout le long, le long des quais, depuis le Pont- Royal en face duquel trônait le normand Leclerc, et le quai Voltaire, et le quai Malaquais avec Rapilly et les Danlos, tous normands d’origine, et les arcades de l’Institut aujourd’hui bouchées, et le long de la Monnaie, et tout le quai des Augustins jusqu’au père Leloutre, encore un normand, et les rues adjacentes des Saints-Pères, Bonaparte et de Seine avec Le Chevalier, normand, et rue Guénégaud avec Blaisot, s’étendaient à chaque pas et à des bons marchés fabuleux des étalages sans fin de marchands d’images et de dessins; et la place du Carrousel en était couverte avec ses baraquements alignés et Dauvin et Painel et Vignères, et la rue Saint-Thomas-du-Louvre avec Guichardot, et le quai de l’Ecole avec le père Deflorenne, et tout le boulevard Beaumarchais et rue de Provence avec un autre Leclerc, et rue Sainte-Elisabeth avec Michel, et Montmartre, et place Pigalle, et jusqu’à la rue d’Assas et au boulevard Montparnasse, et sans parler des grandes salles de ventes publiques de l’hôtel Bullion et de la rue des Jeûneurs. Les ramasseurs de gravures ou de croquis de maîtres avaient beau jeu alors et ne savaient où donner de la tête. Pour dix sous on avait des raretés, pour cinq francs des chefs-d’œuvre; je ne parle pas des grandes ventes où les hauts prix se maintenaient, mais du petit marchand chez lequel il fallait se donner le plaisir et la peine de la battue. Encore une fois c’était le bon temps, et les Baudicour pouvaient former des collections, qui eussent été impossibles, quinze ans plus tard, même aux millionnaires.

M. de Baudicour, son nom m’était familier bien avant celui de M. Robert- Dumesnil. Du temps qu’à Aix en Provence je recueillais mes premières notes sur les artistes provinciaux, je ne pouvais interroger mon cher docteur Pons sur tel ou tel petit maître de la Provence ou du Comtat, sans qu’aussitôt il ne me répondît : M. Baudicour possède telle eau-forte de Daret, telle autre de Levieux, telle autre de Nie. Pinson, telle autre de Séb. Barras, telle autre des Parrocel, telle autre de Toro, telle autre de Sauvan; et le plus souvent il ajoutait : M. de Baudicour a parmi ses estampes un dessin de l’homme qui vous intéresse. M. de Baudicour avait fini par devenir à mes yeux le marquis de Carabas des collectionneurs : non seulement l’école provençale, mais toute l’école française, semblait-il, était chez lui; et cela était bien près du vrai, tout au moins pour les estampes d’après les artistes du pays.

Quand, revenu d’Aix à Paris, j’eus la bonne fortune d’être admis par lui à par-

1 5o SOUVENIRS D’UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS

courir ses portefeuilles (1), jeme pris pour cette collection d’une sympathie particulière et toute personnelle. Ce que RI. de Baudicour avec ses larges ressources, sa très sûre mémoire et son infatigable patience, avait tenté par les gravures d’après les maîtres français, moi pauvret je le poursuivais démon côté et à ma manière et dans ma mesure par les dessins de ces mêmes maîtres : l’entreprise quasi folle d’une histoire de l’art français parles estampes ou les croquis des artistes ; et dans cette histoire, les petits y passaient confine les grands. Chacun de nous ne faisait là que reprendre, en allongeant peut-être les proportions, je veux dire la chronologie du cadre, et en les poussant à l’extrême, selon l’ordinaire des spécialistes, la pensée de la collection Paignon-Dijonval ; mais cette pensée, il faut bien en convenir, était plutôt celle d’un curieux que d’un véritable amateur. L’amateur, le « vertueux » des anciens temps, le « virtuose » italien, choisit le beau et s’en délecte; il écarte le médiocre qui le gêne et l’offusque; et c’est là ce qui fait sa supériorité et sa noblesse; nous, les curieux, nous sommes, je crois, sensibles au beau, et quand il s’offre à nous, il nous charme et nous en jouissons tout comme d’autres; mais le dada d’histoire qui nous entraîne, nous fait trouver une jubilation extrême dans la cueillette d’une pièce d’ordre inférieur, si elle est rare, fût-elle de goût plus que douteux; un dessin d’Hilaire Pader, s'il s’en rencontrait, nous ferait, ô profanation! presque autant de plaisir à rapporter chez nous qu’un croquis du Poussin. C’est à coup sûr une aberration du goût et du jugement; mais voilà où nous conduit fatalement l’histoire, je veux dire la curiosité. Ce qui n’empêche, ô faiblesse humaine! que si, juste orgueil du titre d’amateur estimé à sa valeur et mis à part, j’avais à recommencer aujourd’hui la poursuite d’une collection, dans les mêmes conditions que jadis, devenues, je le répète, désormais impraticables par le renchérissement des moindres bouts de papier, c’est encore à toi que je me laisserais aller, mon pauvre et cher ramassis de feuillets sans prix et presque honteux, car tu m’as rendu cinq mille fois heureux, et M. de Baudicour aurait pu sans doute en dire autant et à meilleur droit que moi, car sa collection était d’autre importance que mon méchant fouillis de croquetons. — Plaise à Dieu que,

(i) « J’ai reçu, il y a quelques jours, m’écrivait d’Aix, le Dr Pons, le 20 juin 1847, une lettre de M. Prosper de Baudicour. Il me raconte qu’ayant mis la main sur votre volume, et le parcourant, il ne fut pas peu surpris d’y voir mentionner sa collection d’estampes des Maîtres français par une personne qu’il n’avait pas l’honneur de connaître et qui ne connaissait pas sa collection. Il s’empressa d’acquérir le volume : y trouvant mon nom et voyant que j’étais en relations avec l’auteur, il pensa que c’était d’après mes indications que ce dernier citait sa collection. M. de Baudicour finit en me demandant votre adresse; il me témoigne qu’il aurait grand plaisir à vous voir, et à vous montrer diverses pièces qui vous intéresseraient sans doute, entre autres une suite qu’il avait, gravée par Saint-Igny, et dont vous ne parlez pas, et le portrait de Letellier que vous avez en vain cherché à la Bibliothèque royale. En répondant à M. de Baudicour, j’ai commis une nouvelle erreur à l’égard de votre adresse... Vous pouvez réparer mon erreur vis-à-vis de M. de Baudicour, en allant le voir vous-même ; il habite rue d’Enfer, n° 43... »

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pour la gloire de l’e'cole française, et pour la démonstration de l’infinie variété de ses talents, cet étonnant rassemblement de gravures, d’après les grands et petits maîtres, ne soit jamais éparpillé de nouveau aux quatre vents des enchères et s’en aille tomber en bloc dans l’un de nos dépôts publics : un tel monument est l’honneur d’un nom et d’une famille; et celle de M. de Baudicour, si estimable en tous points et si considérée dans la magistrature, est digne d’une pareille bonne fortune, et devra résister, tant qu’elle pourra, à la dispersion de l’œuvre de l’aïeul.

J’ai été, pendant bien des années, le voisin de M. Prosper de Baudicour. Le charmant hôtel bourgeois qu’il occupait avec toute sa famille, entre la cour donnant sur le boulevard Saint-Michel, n° 91, et le jardin magnifique où se déroulaient les processions de la Fête-Dieu, alors qu’elles débouchaient de l’église attenante de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, regardait l’école des Mines et le bâtiment relevant du Luxembourg et dans lequel j’étais logé en qualité de conservateur du musée. Je me sentais si porte à porte et si libre de fréquenter un si bon endroit, si profitable à mes menues recherches sur nos amis communs les peintres français, que, comme il arrive d’ordinaire, je remettais toujours au lendemain la visite aux portefeuilles de M. de Baudicour, et je me reproche aujourd’hui de n’en avoir pas usé avec plus d’indiscrétion. Autrefois quand j’habitais rue d’Angoulême-Saint- Honoré, ou quai Conti, ou même à Versailles, j’y mettais plus d’importunité et de suite, et c’est alors que je logeais là-bas, à l’autre bout du quartier des Champs- Elysées, que je lui menai les Concourt, lesquels avaient désiré connaître sa collection, au point de vue, naturellement, de leur études sur le xvmc siècle. Après quelques questions sur les dessins de Pierre Lélu qu’il savait possédés parle Louvre, et dont il s’occupait à propos de son premier volume du « Peintre-graveur français continué, ou catalogue raisonné des estampes gravées par les peintres et dessinateurs de l’école française nés dans le xviii0 siècle, ouvrage faisant suite au Peintre-graveur français de M. Robert-Dumesnil », l’excellent homme m’écrivait le 26 décembre 185/ : « ... Je serai heureux de recevoir MM. de Concourt si vous voulez bien me les amener; et si mardi 29 leur convient ainsi qu’-à vous, je serai à votre disposition toute la matinée, à partir de onze heures. Mais que ces messieurs ne s’attendent pas à voir chez moi de belles estampes du xvili0 siècle; vous savez que ce n’est pas mon époque de prédilection et je ne me suis attaché à avoir que ce qu’ont produit surtout les peintres graveurs en eaux-fortes ou les graveurs dessinateurs. Dans toutes les estampes qu’on appelle aujourd’hui du xvnie siècle, en les faisant remonter à Watteau qui est du xvne, je n’ai que des choses fort ordinaires. Enfin s’ils étendent leur prédilection jusqu’aux eauxfortes, je leur en ferai voir qu’ils n’ont certainement jamais vues... » — Ce que c’est pourtant que de nous et du hasard et de l’entrainement des études. Non certes, M. de Baudicour n’avait pas de goût pour ce païen xviii0 siècle, et il n’a écrit qu’un livre, et voilà qu’il l’a consacré à l’art du xvm° siècle. M. de Baudi-

cour, sans être janséniste, était un pur et austère chrétien, le plus grave fabricien et de la plus vénérable prestance que l’on pût voir assis au banc d’œuvre de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, même quand il avait auprès de lui M. Demante, le professeur de droit. Souvent, dans les derniers temps de sa vie (il mourut le 29 juillet 1872 dans sa quatre-vingt-cinquième année), je rencontrais le long delà grille de notre boulevard Saint-Michel, le bon grand vieillard un peu alourdi dans sa marche, mais qui s’intéressait toujours aux arts et au musée du Louvre; un peu sévère parfois sur ce qu’il y voyait faire, et sur les lacunes de nos collections françaises, car les tableaux le touchaient presque autant que les estampes, et il en avait quelques-uns chez lui, — un Lesueur, par parenthèse, — dans ses appartements de famille, tandis que ses portefeuilles d’estampes se pressaient au second étage de l’honnête maison. Et puis nous causions volontiers de l’ami que nous avions perdu, le docteur Pons, et des anciennes collections provençales du bon temps, et de cette pauvre ville d’Aix qui s’était bien vidée, bien vidée.

Et en effet, presque toutes ces collections d’Aix en Provence, qui avaient fait la joie de ma vingt-cinquième année, et qui remplissaient les vieux hôtels parlementaires et tous les honnêtes logis de la ville du roi René, étaient venues se vendre à Paris : les tableaux du petit père Clérian, ce vieillard causant et alerte, ami de Granet, qui fut le maître de son fils; M. Clérian était arrivé autrefois, je ne sais par quel détour, de Normandie à Aix, où il exerçait les fonctions de conservateur du musée et de directeur de l’école de dessin. C’est lui qui possédait le portrait superbe de la mère de Finsonius que j’ai pu acquérir à sa vente; — les tableaux de M. Porte, l’homme sourd et d’humeur un peu chagrine qui avait écrit un bon livre sur Aix ancien et moderne, outre quelques notices sur Daret et sur Fauchier et d’autres artistes locaux; je me rappelle chez lui un tableau pastoral, quelque peu fatigué, de la jeunesse du Poussin, et trois tableautins que j’achetai à sa vente : le Repos en Egypte , dernière toile de Daret, une petite esquisse du même, et une mignonne Sainte Marguerite ou Sainte Marthe de Michel Serre; — et les cabinets de peinture du chanoine Tanneron et du petit abbé Topin, qui visaient aux maîtres hollandais, et ce dernier en possédait de très fins ; j’ai su depuis par Mundler, que le neveu de l’abbé Topin les avait cédés à un adroit limier de Paris; — et les tableaux du chevalier d’Agay, parmi lesquels je me souviens de beaux portraits de Fauchier, et les Finsonius et les Daret de Mme Ravanas ; — et ce grand hôtel, sur le cours, tout bondé par M. de Bourguignon de Fabregoules, depuis l’escalier jusqu’au fond des appartements, de toiles de toute taille et de toute école, et dans le nombre me sont restés en mémoire un grand tableau de David et de petites esquisses de Van Dyck; il avait déjà cédé, à ce moment, , à M. Ch. Giraud, son compatriote, l’ami de M. Thiers, et que nous devions voir à Paris doyen de la Faculté de droit et ministre, ses riches portefeuilles de dessins qui furent vendus plus tard, à l’hôtel Drouot, sous le couvert et l’estampille de

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M. Flury-Hérard ; — et la collection de tableaux et particulièrement de miniatures des deux frères, MM. de Lestang-Parade, dont l’aîné, qu’on appelait le chevalier Alexandre, avait été jadis un fort habile miniaturiste ; celle-là encore est venue se vendre à Paris, où L. Bonnat a pu acquérir le précieux triptyque de Simone Martini. Je ne parle pas de ces collections de grandes familles, telles que les d’Albertas, qui ont dû rester accrochées aux murs de leurs hôtels; et parfois on nous entr’ouvrait dans d’autres vieux hôtels parlementaires, des chambrées pleines de tableaux, parmi lesquels certains admirables, — je me souviens d’un éblouissant portrait de Van Dyck, gravé jadis par Coussin, mais que les héritiers tenaient sous clef, et j’allais dire sous toiles d'araignées, assez pieusement respectueux pour les conserver, trop ignorants pour en jouir. Ajoutez que les églises d’Aix resplendissaient encore de centaines et centaines de peintures et de sculptures, accumulées depuis quatre siècles, par les comtes et le parlement et les gouverneurs de Provence, et que l’aristocratie provençale, toujours riche et toujours magnifique, avait incessamment grossies des conquêtes faites au passage des œuvres d’art, allant et venant d’Italie en France. En vérité cette ville d’Aix était, à la date de 1843-45 où je la connus et la fouillai de mon mieux, une ville bien intéressante, la plus grouillante d’ouvrages d’art, qui fût certainement dans notre pays. Tout le monde s’y montrait curieux de mettre en lumière tant de richesses, et M. Rouard, le savant bibliothécaire, et le vénérable M. Roux-Alpheran, qui racontait les Rues d’Aix (1), maison par maison, et mon ami M. de Jullienne, le

(1) Ces Rues d’Aix, pur chef-d’œuvre d’histoire locale, modèle heureusement suivi, depuis lors, par de bons citoyens de villes à glorieux passé, comme Abbeville, Versailles, etc., a été le produit des recherches et des notes accumulées durant une vie de quatre-vingt-deux ans, par l’un des hommes les plus profondément estimables qu’il m’ait été donné de rencontrer. M. Roux-Alpheran, dont le buste devrait décorer, s’il ne le décore, l’une des salles de l’hôtel de ville d’Aix, était, quand je le connus, en 1844, un petit vieillard tout rond, très poli, très bienveillant, très complaisant, l’urbanité même, très religieux, royaliste jusqu’aux moelles, et qui ne pardonna jamais à Louis-Philippe son usurpation, au point de ne l’avoir pas oubliée en 1848; car il avait horreur de la Révolution, sentant qu’elle avait donné le coup mortel et incurable à sa chère ville natale en tout ce que ses grandeurs passées pouvaient promettre à son avenir. Il incarnait en lui tous les souvenirs de cette ville depuis Sextius Calvinus et toutes les générations des comtes de Provence et des familles parlementaires, jusqu’aux moindres détails des temps révolutionnaires, et de l’Empire et de la Restauration et de la Royauté de t83o; et il a fait entrer tout cela dans ses deux gros volumes avec une méthode, une clarté, une minutie, une conscience scrupuleuse et nette, un fonds si naïf et si probe de passion civique, qu’on ne pouvait se défendre de révérer, comme un demeurant de races disparues, ce type de droiture et de vérité. J’avais été conduit chez lui par le besoin de voir en sa maison un Saint Sébastien de Finsonius et un superbe portrait de Rubens, peint par Van Dyck, et qui avait été offert par Rubens à son ami Peiresc; il m'avait montré une petite Adoration des Mages, qu'il vénérait comme une relique, parce qu’on la tenait dans toute la Provence pour une œuvre incontestable du roi René; cette relique donnée par le Bon Roi aux religieuses dominicaines de N.-D. de Nazareth, après avoir passé par les mains du savant P. Pouillard, puis du célèbre amateur de tableaux, d’antiques et de médailles, M. Sallier, puis de M. Porte, puis du chevalier de Lestang-Parade, avait été offerte par celui-ci au bon M. Roux-Alpheran. Peu après, quand, pour l'amour de

secrétaire de la Faculté de droit, et l’arrière-neveu de l’ami de Watteau, et qui, lui aussi, peignait et collectionnait. Recueillir des tableaux et en décorer ses murs était devenu, à l’heure dont je parle, un tel besoin de nature dans l’ancienne capitale de la Provence, que les plus petits bourgeois n’y savaient résister, et dans la maison, bien simple pourtant, où je logeais au bout du Cours, à droite, proche l’église des Carmélites, ma propriétaire, MUe Therasse, fille d’un ancien entrepreneur de serrurerie, me montrait, non sans orgueil, dans son salonnet, un joli petit choix de cadres, parmi lesquels une agréable peinture d’Oudry, et consentait à me céder, pour un prix assez modeste, un portefeuille de dessins et d’estampes; — et quand trois mois après, j’emportais d’Aix ce portefeuille, j’emportais hélas! avec lui, comme un virus dévorant, le commencement de ma chère manie.

La « belle collection d’estampes anciennes, principalement des écoles italienne, française et hollandaise, livres à figures, lithographies, composant la

mon glorieux compatriote, je m’occupai de transcrire l’Instruction de Malherbe à son fils, c’est encore à M. Roux-Alpheran que j’avais dû m’adresser, car il en avait déjà publié les parties essentielles d’après la même copie de la bibliothèque Méjanes; et je ne manquai pas de lui en envoyer un exemplaire dès qu’elle eut été imprimée à Caen, en 1846, par les soins de mon cher Trébutien. J’avais conservé un tel respect pour le souvenir et les mérites de ce très digne et excellent homme, — lequel de son côté ne m’avait pas tout à fait oublié, car il avait consigné mon nom et mon séjour à Aix au bas de l’une de ses pages, — - que je m’étais proposé d’écrire une courte étude sur ses travaux et aussi sur ceux de M. Estrangin d’Arles, et m’étais adressé pour obtenir de bons renseignements à mon ami M. J. de Seranon. Une visite que Lud. Lalanne fit à M. Roux-Alpheran en 1849, quand il vint explorer la bibliothèque Méjanes, fut une occasion pour le bon vieillard de m’envoyer un exemplaire de ses Rues d'Aix, et comme Seranon avait tardé à me faire parvenir le document désiré, M. Roux-Alpheran m’adressa lui-même la courte notice qui suit, « de laquelle, — m’écrivait en tremblant cet honnête homme, — je vous supplie de faire usage, s’il y a lieu, avec toute la modération possible, car l’amitié que vous voulez bien avoir pour moi pourrait grossir à vos yeux des éloges que je suis loin de mériter » :

« François-Ambroise-Thomas Roux-Alpheran, né à Aix, le 29 décembre 177(9 était destiné par sa famille à la carrière du barreau dans laquelle il n’entra toutefois que vers 1802. Nommé secrétaire en chef de l’hôtel de ville d’Aix au mois de juin 1807, il en exerça les fonctions jusqu’à la fin de i8i5. M. le marquis de L... (Il veut parler ici d’un de nos plus célèbres patrons à nous autres amateurs de dessins, le marquis de Lagoy, si connu par son admirable collection d’estampes et de dessins dont les plus beaux ont été gravés par lui d’une pointe pour le moins aussi libre, légère, sûre et savante, qu’eût pu le faire Caylus en ses meilleurs jours. M. de Lagoy était mort le jer septembre 1829, et le bon M. Roux-Alpheran avait fait placer dans son propre cabinet une inscription très touchante aux mânes de son bienfaiteur .) M. le marquis de L..., membre de la Chambre des Députés, sollicita et obtint alors pour lui, et à son insu, la place de greffier en chef de la Cour royale d’Aix, dont il prit possession le 6 janvier 1816, et qu’il remplit jusqu’au 7 août i83o, jour auquel il s’en démit spontanément, ne prévoyant que trop un changement prochain de dynastie. En effet ce fut ce même jour, 7 août, que M. le duc d’Orléans, qui n’était encore reconnu à Aix qu’en qualité de lieutenant-général du Royaume, fut proclamé à Paris, comme Roi des Français sous les noms de Louis- Philippe. (Voyez les Rues d’Aix, tome II, pages i5o, note irc, — 294, 3g3, note ire, — 414 et 41 5.) Depuis lors, M. Roux-Alpheran est rentré dans la vie privée, s'adonnant exclusivement à la littérature et particulièrement à l’étude de l’histoire de sa patrie. Il avait été, en 1808, l’un des membres fondateurs de l’Académie des sciences, agriculture,

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collection de feu M. le docteur Pons, d’Aix » • — -je cite le titre du catalogue, — devait venir, elle aussi, comme tout cabinet pre'cieux de la province, se disperser à Paris; et la vente s’en fit, par Cle'ment, à l'hôtel Drouot, le 25 mars 1872 et les quatre jours suivants. Lui-même e'tait mort dans sa ville, le 19 avril 1870, en sa cinquante-huitième anne'e. — J’ai parlé ailleurs de M. Jules Renouvier de Montpellier, et de la gravité de ses études et de la délicatesse et probité, et sincérité provinciales de ses travaux. Le docteur Emile Pons était de la même espèce. L’un et l’autre se sont occupés d’estampes, l’un en historien, l’autre en collectionneur, et je ne sais si M. Pons, vivant écarté, et recueillant comme il pouvait, dans une ville éloignée de tous les bons endroits d’approvisionnement et de comparaison, et n’ayant rapports à distance qu’avec M. de Baudicour et avec Guichardot et avec Vignères pour les catalogues, ne portait pas en lui un goût plus vraiment sûr et délié que ces collectionneurs de Paris qui puisaient à

arts et belles-lettres d’Aix. Il a publié : i° Choix de Lettres inédites de Voltaire au marquis de Vauvenargues. Aix, Pontier, août 1 8 1 3 , 16 pages in-8°, reproduites par MM. Bélin et Brière dans deux éditions que ces messieurs ont publiées des œuvres de Vauvenargues, où ont été insérés, sous le titre d 'Œuvres posthumes, dix-huit Dialogues, plus de cent Nouvelles Pensées, environ trois cents Paradoxes, Réflexions ou Maximes, un grand nombre de Nouveaux Caractères, un Eloge de Louis XV, des réflexions sur Montaigne, Newton, Fontenelle, sur l’éloquence et la poésie, le tout inédit, et que M. Roux-Alpheran céda gratuitement à MM. Bélin et Brière, uniquement dans la vue d’en faire jouir le public; — 2 Recherches biographiques sur Malherbe, adressées à MM. les maires, adjoints et membres du conseil municipal de la ville de Caen. Aix, Pontier, 1825, 28 pages in-8°. ( Bibliographie de la France, année 1825, page 421.) — Ces recherches ont été considérablement augmentées par l’auteur dans une seconde édition qui fait partie du IVe volume des Mémoires de l'Académie d’Aix (pages 365 à 426), sous le titre de Recherches biographiques sur Malherbe et sur sa famille. 11 en a été tiré séparément un certain nombre d’exemplaires. Aix, Nicot et Aubin, 1840, 64 pages in-8°, avec quatre fac-similés d’autant de signatures différentes de Malherbe, les deux premières desquelles sont écrites Demalerbe en un seul mot et sans h. Il faut joindre à cette seconde édition un appendice en 3 pages in-8°, Aix, 1841, chez les mêmes imprimeurs; — 3° un grand nombre d’articles sur la ville d’Aix, insérés dans le Mémorial de cette ville, des années 1 838 et suivantes. La plupart de ces articles sont reproduits dans l’ouvrage suivant, et quelques-uns avaient été tirés séparément à un petit nombre d’exemplaires, tels que- ceux intitulés : Rue du Pont-Moreau. — Procession de Saint-Sébastien. — La Valette. — Rue Saint-Michel. — Notice sommaire des Evêques natifs d’Aix, nommés depuis le Concordat de 1801 (au nombre de onqe jusqu’en i832, depuis lesquels deux autres évêques natifs d’Aix furent encore nommés). • — Notice biographique sur feu M. l’abbé de Tuffet. — La tour d’Aygosi. — Le château du Diable, etc., etc. — 40 Les Rues d’Aix ou recherches historiques sur l’ancienne capitale de la Provence; en deux forts volumes in-8°. Aix, Aubin, tome Ier, 1846, tome IIe, 1848, illustrés de lithographies, lettres ornées, fleurons, etc. » — La publication de ce livre étonnant, entreprise par Aubin avec tout le luxe qu’il méritait, remplit de joie les dernières années du bon vieillard. Il était sûr désormais que son monument, qu’il avait fait digne de la ville à laquelle il avait consacré sa vie, lui survivrait à lui-même et pourrait consoler dans les générations à venir l’orgueil légitime des derniers habitants d’une cité jadis glorieuse, et que déjà lui-même voyait avec douleur se diminuant et s’appauvrissant. M. Roux-Alpheran mourut plein de jours, j’ai dit, à quatre-vingt-deux ans, le 8 février 1 8 58. Il avait encore sa bonne compagne; il était père, beau-père, aïeul et bisaïeul; c’était un patriarche et il en avait gardé l’âme juste et la foi.

pleine source. En tout cas, il e'tait facile de juger, à entendre cet homme d’un commerce si affable et si poli, et d’une si grande étendue de savoir dans les choses d’art de sa préférence, que l’on avait affaire à une nature supérieure malgré sa modestie, et à un véritable amoureux des maîtres. Et puis, que vous dirai-je? et n’en riez pas, le docteur Pons avait ce joli don, très plaisant à l’œil et à l’esprit, de manier agréablement les estampes de son cabinet, avec légèreté, et respect, et propreté, et délicatesse, et sentiment du bel ordre, cet ordre qui, selon le mot d’Oct. Feuillet dans M. de Camors, est « la beauté morale des choses », et décore de son rayon celui qui le pratique, — don qui me charmait tant dans la façon dont notre cher M. de La Salle tirait de ses portefeuilles et vous mettait entre les mains un beau dessin, une belle gravure, ou une belle lithographie. — Pauvre docteur Pons, il semblait pourtant que ce goût des estampes, qui réclame un exercice perpétuel et si fatiguant et si pénétrant des yeux, ne fût pas fait pour les siens. Dans sa jeunesse, il avait accompagné en Egypte la mission chargée de ramener en France l’obélisque de Louqsor. et il avait rapporté des bords du Nil le mal ordinaire à ces parages, c’est-à-dire une cruelle ophtalmie, que la réverbération des terrains sablonneux de Provence et leur poussière à mistral n’étaient pas faits pour guérir; aussi était-il condamné, depuis quinze ans, aux lunettes à verres foncés, et c’était là une condition fâcheuse et pénible pour bien jouir de sa manie; mais l’intelligence particulière aux vrais amateurs d’art était là qui suppléait à tout. Et ceci me rappelle la singulière bévue que j’ai entendu professer par des esprits bien distingués pourtant, je ne nommerai ici que Viollet-le-Duc, lequel prétendait que M. Reiset ne pouvait pas être un grand connaisseur de peintures parce qu’il avait besoin de lorgnon pour examiner les tableaux; comme si ce que j’appellerai l’œil du goût n’était pas tout en ces matières; et les plus presbytes, s’ils ne sont doués de cette merveilleuse lumière spéciale, sont souvent les plus aveugles. Je voudrais, par quelques extraits des lettres dont il m’honorait dans les trop courts loisirs que lui laissait sa clientèle de malades, donner idée de l’intérêt toujours éveillé que portait ce galant homme au passé des arts dans sa Provence et en même temps à nos publications à nous autres de Paris, qu’il enrichissait des documents tombés entre ses mains. Je ne parle pas de ses premières lettres, de 1846-47, toutes remplies des plus précieux renseignements qui firent la richesse de mon premier volume des Peintres provinciaux ; on les y trouverait à toutes les pages. Mais les hommes dont je m’étais occupé ne lui suffisaient pas ; il en voulait d’autres encore qui lui inspiraient plus d’estime : « Avez-vous emporté d’ici, — m’écrivait-il le i5 janvier 1847, — quelques détails sur Fauchier? avez-vous étudié ses œuvres? Je désirerais vivement que vous fissiez aussi cette biographie. Laurent Fauchier était un si habile portraitiste ! En conscience, je ne sache pas de portraitiste français qui vaille mieux que lui, si même il en est un

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seul qui vaille autant (ailleurs il me dit de Fauchier qu’il le considère comme le portraitiste français du xvne siècle le plus original). Si vous vous décidiez à écrire sa vie, dites-le moi; je pourrais vous envoyer sur son compte plusieurs renseignements sûrs; mais il faut, avant tout, que vous ayez conservé de ses plus beaux portraits un souvenir suffisant pour pouvoir en faire un convenable éloge et une exacte appréciation... » Le 20 juin 47, il y revient : «... Je croyais vous avoir communiqué dans le temps mes notes sur Fauchier, notre fameux portraitiste, il paraît que ces dernières ne se trouvaient pas dans ma lettre, car vous parlez de Fauchier comme étant né à Brignoles, et il était d'Aix. J’avais trouvé moi-même les dates de sa naissance et de sa mort dans les registres déposés au greffe de notre tribunal. Du reste vous aurez trouvé toutes les dates très précises dans le travail que M. Porte vient de publier sur ce peintre et dont il m'a dit vous avoir envoyé un exemplaire. S’il ne vous était pas parvenu, veuillez me le dire, nous vous enverrions un autre exemplaire. » — Et, bien qu’en généreux confrère qu’il était, il eût livré à M. Porte et à M. Roux-Alpheran ses trouvailles sur Fauchier, il ne pouvait renoncer à étudier de plus près son homme : « J’ai commencé à travailler à mon Fauchier, — m’écrivait-il le 8 novembre 1849, — et Ie songe aussi à réunir tous les matériaux qui me seront nécessaires pour ce que je pourrai appeler mon Peintre-graveur provençal, et à ce sujet j’aurai dans quelque temps recours à votre obligeance pour savoir ce que la bibliothèque possède en fait d’estampes d’après le sculpteur Bernard Toro, par Honoré Blanc, graveur qui travaillait à Aix dans les trente premières années du xvnie siècle; il a beaucoup fait d’après Toro, et la bibliothèque doit avoir quelques-uns de ses cahiers d’ornements d’après ce dernier maître. Cet Honoré Blanc est peu connu et mérite cependant de l’être. Il a fait, dans divers genres des choses admirables par l’élégance et l’esprit de la pointe. Il avait compris merveilleusement le faire léger et gracieux des sculptures de Toro. » — Pour Laurent Fauchier, M. Pons était dans le vrai. Ce que j’ai vu de lui dans cette ville d’Aix, où il était né et mourut si jeune, le a5 mars 1672, à peine âgé de 29 ans, pendant qu’il peignait Mn’u de Grignan, la fille de Mme de Sévigné, est d’un superbe pinceau de maître, dont la touche grasse et libre n’a d’égale à ce moment, dans l’école parisienne, que celle de Claude Lefebvre, avec une coloration plus chaude, et une allure dans ses portraits plus fière et plus vivante; le grand Puget était dans le vrai quand il mettait son fils à pareille école. — Quant au Peintre-graveur provençal, on voit par le catalogue du cabinet de M. Pons, combien il était solidement armé pour une telle besogne. Il a certes des épreuves de choix des vrais maîtres supérieurs de tous les pays; mais dès qu’il s’agit de Seb. Barras, on rencontre chez lui cinq pièces non décrites par M. Robert-Dumesnil, — deux paysages de Constantin, non décrits par M. de Baudicour, — de très belles épreuves d’H. Coussin, des Crozier, des

Sauv an, des Cundier, de Dandre'-Bardon, de Verdussen, de Balechou, de Boyerd’Aguilles, de Bounieu, de Fragonard; — « la tête de saint Jean-Baptiste sur un bassin », pièce non décrite de Daret ; — naturellement de Fauchier un portrait d’inconnu; — des pièces de MM. de Forbin, de Fontanieu, de Gaillard; de M. Reinaud, du chevalier de Valori; l’œuvre de Gibelin en soixante-huit pièces, dont vingt-deux non décrites par M. de Baudicour, — la Sainte Famille de R. Levieux, — le Christ mort étendu par terre sur son linceul, de Nicolas Pinson, que M. Robert-Dumesnil avait indiqué dans son catalogue sans l’avoir vu; — trois pièces non décrites de Nie. Prévost; — des états non décrits de Subleyras et de Seb. Bourdon, — tout ce qu’il a trouvé de gravé d’après les inventions de Toro; — sans parler des eaux-fortes de M. de Lagoy, dont il a là sous la main, les épreuves à discrétion. — On sent que le descripteur est tout prêt, et que d’Aix il peut remonter jusqu’à Montpellier, voire jusqu’à Lyon. — Mais les terribles malades étaient là qui ne lui laissaient ni paix ni trêve, « le harcelant du matin au soir », et à peine avait-il le temps, pour se maintenir en haleine, de feuilleter les livres dont il apprenait de loin la publication et qu’il nous priait de lui envoyer : la Notice de quelques copies trompeuses d'estampes anciennes, traduite de Bartsch avec addition par Ch. Le Blanc, et le catalogue de Strange du même Le Blanc, le supplément au P. Lelong de Sol. Lieutaud, et les eaux-fortes de Grandville pour les Fables de Lavalette , et Y Abecedario de Mariette, et les catalogues de L. de Laborde et de Villot ; et il n’e'tait pas moins « friand des eaux-fortes de nos maitres contemporains », les Meissonier et les Daubigny.

Le pauvre homme avait soif de tout, et n’avait même pas le loisir de prendre ces « quinze jours de congé », après lesquels il soupirait d’année en année. Et puis, et puis, il y avait bien aussi ces heures d’inévitable découragement pour qui travaille en province : « Vous me reprochez, — m’écrivait-il le 20 septembre i853, — d’avoir laissé là mon travail sur les graveurs provençaux. Je me le reproche aussi à moi-même; mais que voulez-vous? d’une part, j’ai peu d’instants disponibles, et d’autre part, je ne trouve rien autour de moi, qui m’encourage et me stimule à pareille besogne; je suis seul amateur ici, et la solitude refroidit grandement. Peut-être si je vais à Paris, sentirai-je renaître en moi une ardeur nouvelle pour suivre les traces des Robert-Dumesnil et des Leblanc. » — En 1861, je le revis dans sa ville. Il m’y attendait pour me montrer les restes de la collection du marquis de Lagoy que la famille se proposait de mettre en vente et sur la valeur approximative de laquelle elle désirait être fixée. Hélas ! je ne trouvai plus là que des morceaux de valeur bien secondaire : tout ce qui était chef-d’œuvre était parti. Encore quelques menues jolies pièces, un dessin île Gros entre autres, et quelques bouts de crayons plutôt du xvne que du xvie siècle, avec des compositions du peintre arlesien Réatu, et surtout de grands coquins de dessins représentant des vues de Tivoli, Frascati, etc., auxquels la

marquise de Lagoy attachait une grande importance, et qui lui auraient valu dans une vente de cruelles désillusions. La famille par bonheur renonça à cette vente, dont je lui avais signalé le triste sort possible, et en juin 62, on ne livra aux enchères publiques « que les objets composant la succession du fils aîné, objets consistant en armes, armures, ivoires, émaux, etc. » — Il y vint pourtant, à la fin de 1862, dans ce Paris où ce modeste curieux, qui voyait si juste, avait tant à voir pour remporter là-bas pâture suffisante de souvenirs. Il connut chez moi Mantz et Montaiglon, et quelques mois après, en janvier 63, il me parlait encore en termes charmants de ces deux bonnes connaissances. Depuis longtemps d’ailleurs il était en relation avec Montaiglon, car, pour l’amour des Archives de l’art français, il lui avait envoyé, en 1860, deux précieux travaux ; l’un emprunté aux papiers de M. Porte, sur le peintre de marines attaché par Colbert au port de Toulon, J. -B. de la Rose ; l’autre puisé dans son propre fonds de notes et traitant de son sculpteur et ornemaniste favori, Bernard Toro. — Puissent les collectionneurs d’estampes de Paris se conserver un goût aussi libre, un zèle aussi généreux, et un champ d’études aussi large que notre pauvre cher docteur Pons, l’amateur d’Aix en Provence.

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