‹ Souvenirs d'un directeur des Beaux-Arts (volume 3)Chapitre 83 sur 89 · REGRET · texte numérisé non relu

REGRET

Moi, démocrate, je regrette Souvent les choses d’autrefois;

La belle cour des anciens rois Fait battre mon cœur de poète.

Et cependant, à mon curé Il me faudrait payer la dîme,

Si, par hasard, l’ancien régime Jusqu’à mes jours avait duré.

Dans ma famille, — pauvres hères !

Toujours, depuis plus de mille ans, Le père laisse à ses enfants Des droits à toutes les misères.

Le bon vieux prêtre qui m’apprit A lire les pages d’Homère,

Pour m’emmener au presbytère Dans une chaumière me prit.

(1) Titre du keepsake : les Bleuets, à Moulins, chez P. -A. Desrosiers, imprimeur-éditeur (au bas d’une autre page : Moulins, typ. de P. -A. Desrosiers). Sans date, mais probablement en 1S47. La pièce de Coupier se trouve à la page 200.

LES POESIES DE JEUNESSE D’UN PREFET

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Pourquoi de moi faire un poète,

S’il n’est plus noblesse ni rois,

Si notre e'poque de bourgeois N’a point de lauriers pour ma tète?

O mes pères ! l’ancien régime Vous laissant aux rudes labeurs, Sur vos lèvres de laboureurs N’a jamais éveillé la rime.

Et pourtant la Muse aurait dû Dans votre champ semer ses roses; Doux parfums, belles fleurs écloses, Alors rien n’eût été perdu.

Vous auriez eu les châtelaines Pour jeter vos vers sous leurs pas; Vous auriez chanté les combats Et les aventures lointaines.

Quand une reine sous vos yeux Le soir passait dans la prairie,

Au lieu de croire que Marie Une heure avait quitté les cieux,

Reconnaissant la noble dame,

Vous auriez fait sur ses beaux yeux

Quelque sonnet élogieux

Qui peut-être eût touché son âme.

Lorsque les fêtes au château Allumaient toutes les ogives,

Vous auriez, poètes convives,

Joué le rôle le plus beau.

Sous votre chanson souveraine Là, pour en être couronné,

Je vois chaque preux étonné Incliner sa tête hautaine.

Si l’ambition dans vos cœurs Avait pu jeter sa chimère,

L’Église, votre bonne mère,

Vous eût prodigué ses faveurs

A votre âge, il n’était pas rare Devoir de pauvres bacheliers Se mettre en route sans souliers Pour arriver à la tiare.

Hélas ! les choses d’autrefois Donnent des regrets au poète;

Oh! que ma mansarde regrette La belle cour de nos vieux rois !

Depuis cent ans, nos rois et chefs d’État ne savent plus défendre leur pays, le grand pays de France, qui va de Dunkerque aux Pyrénées et de Brest jusqu’aux Alpes; ils le trahissent et le sacrifient niaisement au premier pavé soulevé dans les rues de Paris par une bande d’émeutiers menée par une poignée d’intrigants. Elle éclata donc par la connivence imbécile de la bourgeoisie, cette révolution du 24 Février, bien plus dangereuse à la patrie qu’elle n’en eut l’air tout d’abord, avec ses premières apparences de bonhomie. Ce fut, je l’ai dit, la fête des étudiants. Ils s’envolèrent tous du quartier Latin, comme une nuée de gais pinsons. Ils allaient, avec de bons papiers du gouvernement nouveau, représenter la République, chacun dans sa bourgade, et Coupier, pour sa part, fut chargé de la représenter en sa ville de Sisteron. C’est alors qu’en bouclant sa très légère valise, il me confia les quelques feuillets où il avait transcrit, pour une impression problématique, les jolies pièces, au tour plus que galant, sur lesquelles il fondait ses espérances de poète. Il se jetait de bon cœur dans la fournaise politique, et ne s’y voulait embarrasser d’aucun bagage. Je devais lui garder celui-là jusqu’à ce qu’il me le réclamât ; il n’a jamais eu le temps d’y songer, tant sa vie trop courte avait été entièrement remplie par l’ardente ambition où s’était donné carrière tout son courage. Legs assez gênant, je le répète encore, que celui de tels vers : car aujourd’hui j’éprouve, à les publier, une certaine pruderie involontaire ; mais, dès longtemps et sans relâche, ma conscience me reprochait sévèrement de ne les publier point.

Vous souvient-il de ma chambrette ?

On vous nommait encore Annette,

LES POÉSIES DE JEUNESSE D’UN PRÉFET

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Et vous fumiez sur mes genoux Votre première cigarette.

Be'atrix, vous souvenez-vous De cette nuit que je regrette ?

Quand vint le moment d’être heureux, Vous me dîtes : « Ferme les yeux Pour de'nouer mes jarretières. »

Sainte pudeur des amoureux!

Je ne pus tenir mes paupières,

Et nous voilà rouges tous deux.

La pauvre Annette était bien belle, Mais elle souffla la chandelle,

Et je dus l’aimer sans la voir.

Le jour venu, honteux comme elle,

Je partageai le désespoir De l’innocente criminelle.

Quand je garde comme une fleur Le souvenir de sa pudeur,

De sa pudeur de jeune fille,

Vous me jurez sur votre honneur Effrontément que rien n’habille Comme le nu ! — Pour mon bonheur,

Béatrix, la lumière inonde Votre belle nudité blonde,

Et vous dites : « Ouvre les yeux. »

Hélas ! ma tristesse est profonde :

Je vous aime, — mais j’aimais mieux La pauvre Annette pudibonde.

{Il

Vous m’aimez certainement, Devenez donc ma maîtresse, Car l’amour est un tourment S’il s’arrête au sentiment Pour venir à la tendresse.

io4 SOUVENIRS D’UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS

Je devine tes appas Sous une robe sévère,

Et je murmure tout bas Qu’un amour qui n’agit pas N’est pas un amour sincère...

Mais pardonne au vers maudit Qui sans doute t’effarouche !

Quand on souffre, l’on écrit Ce qui tout bas ne se dit Que la nuit de bouche à bouche.

Pourquoi me parlez-vous de gloire ?

Je n’entends plus ce mot menteur,

Je sais bien que la tombe est noire, Laissez-moi vivre en votre cœur, Avant de mourir dans l’histoire.

Voyez, j’apportais le plaisir Dans vos bras blancs, ma bien-aimée, Mais tous vos grands mots d’avenir Et d’éclatante renommée, —

Tant pis pour vous, — me font dormir

Ce qu’une caresse peut rendre Beaucoup mieux que tous les discours, Ma belle, je puis le comprendre;

Parlez la langue des amours,

Si vous voulez vous faire entendre.

Par un chef-d’œuvre sans rival Si j’entre au temple de la gloire,

J’en veux faire un salon de bal,

Et je me plais d’avance à croire^

Que l’on n’y sera pas plus mal.

LES POÉSIES DE JEUNESSE D’UN PRÉFET

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J’aime trois choses dans le monde :

La lumière, les fleurs et vous ;

La lumière qui vous inonde,

Et les fleurs dont mes soins jaloux Couronnent votre tète blonde.

Tout le reste n’est rien. — L’honneur De laisser mon nom dans l’histoire N’a jamais tenté mon humeur :

Je me contente de la gloire De faire battre votre cœur.

Sous les lilas, seul auprès d’elle Un soir en riant nous causions ;

Je m’aperçus qu’elle était belle,

Je lui dis : Si nous nous aimions !

— Nous aimer ! répondit Adèle, Moi je hais les longues amours :

Si je jure d’être fidèle,

Je peux l’être pendant huit jours.

Je ne lui cherchai point querelle De ne pas m’aimer plus longtemps, D’être ainsi charmante et cruelle...

Le coupable fut le printemps.

Le printemps ! mon ardeur fut telle A profiter de mes huit jours Qu’Adèle me resta fidèle,

Hélas ! fidèle pour toujours.

io6 SOUVENIRS D’UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS

Vanité ! Mon seul habit Déjà sur les coudes rit.

Théo, m’a dit la marquise, Votre habit est plein de trous; On ne peut même avec vous Aller à l’église.

C’est vrai. Le temps pluvieux Avant l’âge a rendu vieux Mon feutre qui traîne l’aile; L’orgueilleuse ne veut plus, Pauvre chapeau, tes saluts.

Je passe loin d’elle.

J’ai tant marché dans les bois Où mon orgueil aux abois Cache ma mise cruelle,

Que mes souliers à la fin Vont bientôt sur le chemin Laisser la semelle.

Vive Dieu ! La duègne vient Me dire qu’on se souvient De mon cœur chez la marquise; La duègne, passé minuit, Viendra m’ouvrir, si la nuit,

Si la nuit est grise.

L’instant du plaisir venu,

Au loqueteux presque nu La dame ouvrira quand même ; Qu’est-il besoin d’un habit Pour se coucher dans le lit De celle qui m’aime ?

LES POESIES DE JEUNESSE D’UN PREFET

Lorsque j’étais petit enfant J’aimais l’école buissonnière ;

Un morceau de pain sous la dent, Ma veste mise en bandoulière,

Le matin, je partais souvent Pour échapper à la colère De notre magister pédant :

J’aimais l’école buissonnière Lorsque j’étais petit enfant.

Sur les buissons cueillir des mûres, Sous les buissons prendre des nids, Des eaux écouter les murmures, Puis à travers les blés jaunis,

Au pied d’ün olivier sauvage,

Sur la mousse venir s’asseoir,

Et là, dormir sous le ramage Des cardelines jusqu’au soir,

Quelle heureuse et libre journée !

Il me semble revoir d’ici Sur mon front la branche inclinée Que bien souvent j’ai profanée Des dents et des doigts sans merci.

Il me semble revoir encore Le grand soleil, en se couchant,

Me dire : adieu, viens, dès l’aurore, Saluer le soleil levant.

Phébus mettait une caresse Au bout de son dernier rayon.

A son baiser j’offrais mon front,

En criant : Vive la paresse !

Lorsque j’étais petit enfant,

J’aimais l’école buissonnière ;

Le matin je partais souvent,

Pour échappera la colère

io8 SOUVENIRS D’UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS

De notre magister pédant, Puisque j’étais un fainéant.

Je ne veux plus longtemps me taire sur ce point Que vous êtes, madame, une admirable rose,

Où le regard surpris volontiers se repose,

Mais hélas ! qu’on ne touche point.

Pourquoi ne point toucher quand le regard admire? Ce qui charme les yeux fera frémir la main,

La vue et le toucher font le bonheur certain;

Voilà ce que vous allez dire.

Je suis de cet avis que vous parlez fort bien,

Et qu’en disant ceci votre bouche est plus belle ; Mais vos propos d’amour me laisseront rebelle, Pourquoi cela? Je n’en sais rien.

La source du plaisir pour moi n’est pas tarie ; J’adore tes autels, féconde volupté;

Déesse, tu le sais, je n’ai jamais compté Mes pas sur ta rive fleurie.

Cette strophe hardie écrite pour Vénus Et que je vous répète avec tant d’assurance Prouve que vos soupçons seraient très mal venus A mettre en doute ma vaillance.

........ Je dois vous dire enfin

Que je me lève tard, que vous êtes coquette ;

11 faudrait pour ne pas gâter votre toilette Vous aimer beaucoup trop matin.

LES POÉSIES DE JEUNESSE D’UN PREFET

Ma reine, parlons sans détour, Vous m’aimez et je vous adore ; Mais je trouve que notre amour N’en est encor qu’à son aurore,

Et je voudrais en voir le jour.

Je vous aime, mais vous désire.

Votre âme ne me suffit pas,

Votre esprit brille, je l’admire ; Mais j’admire aussi vos appas,

Et depuis un mois je soupire.

Pourquoi donc me blâmeriez-vous De vous tenir pareil langage ?

Voyez, je murmure entre nous Ce qui peut-être vous outrage,

Et je le murmure à genoux.

Si vous devez rester rebelle A tant d’amour, à tant d’ardeur, Pourquoi Dieu vous fit-il si belle, Et pourquoi jeter sur mon cœur Tout le feu de votre prunelle ?

Quand je suis parti, sa lèvre à la mienne, Pour qu’il m’en souvienne,

En baisers d’amour a fait ses adieux;

J’ai le front mouillé des larmes amères Des larmes bien chères,

Tombant de ses yeux.

Mon cœur a gardé — mon cœur est fidèle, — Ce qui me vient d’elle,

iio SOUVENIRS D’UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS

Caresses et pleurs et serments d’amour.

Je ne veux plus rien que revoir encore Celle que j’adore,

Ne fût-ce qu’un jour.

Nous nous aimions tant ! — C’était une fête Quand j’avais sa tête

Sur mon sein brûlant, prise dans mes bras, Souvent son mari rôdait à ma porte;

Le diable l’emporte !

Nous n’y pensions pas 1

Mais je lui disais, après les caresses,

Lorsque les tristesses Montaient à son front pour le rembrunir :

« Quand l’amour est vrai, c’est Dieu qui le donne... Et puis Dieu pardonne Au lieu de punir. »

De ce grabat où la vie abandonne Mon pauvre corps qui sera froid demain, Pour implorer une dernière aumône, Vers vous je tends la main.

He'las ! j’ai peur delà fosse commune, Car là, madame, il faut encor souffrir ; Chacun des os y compte une infortune Et je voudrais dormir.

Dormir en paix sous un figuier sauvage Où tous les miens sont venus reposer Près de la pauvre église du village Qui me vit baptiser.

LES POÉSIES DE JEUNESSE D’UN PRÉFET

Mais c’est bien loin 1 et quoique la misère Rende le'gers mes restes amaigris,

Il faut payer pour rejoindre ma mère Au cimetière du pays.

Et du grabat où la vie abandonne Mon pauvre corps qui sera froid demain, Pour implorer une dernière aumône,

Vers vous je tends la main.

La pauvre aïeule des hommes Est maudite bien souvent Pour avoir mangé des pommes ; Aucun ne pense au serpent.

Mais je sais bien que les branches Du pommier tombaient si bas Qu’Ève remplit ses mains blanches, Sans même lever les bras.

Adam fut le seul coupable.

Il devait plein de courroux.

Lui dire de rendre au diable Tous les fruits qu’il trouva doux.

Qu’Ève devait être belle !

Lorsque sa postérité Pour l’accuser parle d’elle, Moi, je songe à sa beauté.

i ia SOUVENIRS D’UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS

Le rosier au bord du ruisseau Des roses avait la plus belle,

Et la fleur se mirait dans l’eau ;

La brise y vint. « Rose, dit-elle,

« Ces doux parfums que le soleil A ta corolle épanouie Rendra demain à son réveil,

Donne-les moi, ma belle amie. »

— « Prends tous mes parfums, si tu veux, Brise, pour embaumer ton aile,

Mais va jouer dans les cheveux,

Les longs cheveux bouclés de celle

« Qui ce matin en m’admirant Murmurait : Je serais bien fière D’être une rose et pour amant D’avoir un rayon de lumière. »

Vous m’avez dit : Je suis fort sage Je le crois et j’écris ces vers Pour vous dire que c’est dommage, Aux laides de votre entourage, Marquise, laissez ce travers.

Si vous perdez votre jeunesse,

Je veux vous faire cet honneur De croire que votre sagesse Est sans doute de la paresse Que vous avez pour le bonheur.

LES POESIES DE JEUNESSE D’UN PREFET

L’amour et ses chaudes e'treintes Demandent des bras vigoureux; L’amour n’est pas le dieu des plaintes Moitié timides, moitié saintes;

C’est Hercule le dieu nerveux!

Allons ! et devenez vaillante !

Laissez votre pâle langueur A quelque dévote mourante ;

Vous, si belle, soyez amante,

Soyez amante avec ardeur.

Je cherchais une rime exquise Pleine d’amour respectueux Qui mît à bien mon entreprise ;

Mais on m’a dit que la marquise Avait plus d’amants que d’aïeux.

Jeanne viendra. — Quand on mit De beaux draps blancs à mon lit,

Je vis les amours sourire.

Jeanne vient. — Les draps de lin Ont séché dans le jardin Sur mes roses qu’elle admire.

Jeanne est venue, et les draps,

Après la nuit, n’avaient pas Gardé mémoire des roses.

Sous nos luttes ébranlé Mon lit par l’amour foulé Avait pris des airs moroses.

Tu pleures, Jeanne? et pourquoi?

— Vous voyez bien comme moi Que l’amour a pris la fuite.

ii4 SOUVENIRS D’UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS

— L’amour a fui, m’as-tu dit?

Hé bien! Jeanne, fais le lit Pour nous mettre à sa poursuite.

Non, vous ne devineriez jamais quel singulier patronage avait choisi Coupier pour ses folles papillonneries. Lisez la coquette dédicace, du plus pur goût du xvme siècle, qu’il adressait à M. Mignet, au grave M. Mignet, à M. Mignet le secrétaire perpétuel des Sciences « morales» et politiques. C’est que M. Mignet était du pays de Provence, et Coupier devait chercher en lui le protecteur naturel d’un compatriote; et puis, et puis, à ce beau, élégant, ambitieux et amoureux Coupier, je ne sais quoi devait dire que c’était là le patron qui lui convenait entre tous, car ne devait-il pas envier d’instinct les attachements qui avaient paré jadis de leur auréole la belle tête si séduisante de M. Mignet, et peut-être, malgré la sagesse et le bon sens qui gouvernèrent sa vie, n’avaient pas nui à sa fortune de lettré et de politique ?

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