A MONSIEUR MIGNET, DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE
Monsieur, j’ai honte de le dire,
Nous ne sommes que fiancés,
Ma plume et moi. — Mais pour écrire Tous deux également pressés,
Nous avons fait sans mariage En mangeant le fruit défendu,
Un petit souper de ménage;
Au dessert était bien perdu Ce qu’on appelle pucelage.
Voyez où peut mener l’amour; Surtout ce qui me désespère C’est que ma plume a mis au jour Un enfant dont je suis le père.
Avoir un enfant sur les bras,
Et ne pas trop savoir qu’en faire, Comprenez-vous mon embarras ?
Ma plume, bonne et tendre mère, Jamais ne voudra consentir Au plus petit infanticide ;
Même elle parle de mourir.
Hélas! sa tendresse perfide
LES POÉSIES DE JEUNESSE D’UN PRÉFET
Dévoilerait à tous les yeux Ce péché dont je suis honteux,
Et qui compromet ma jeunesse; Oui, ma fiancée aurait beau Y mettre toute sa finesse,
On ne peut cacher un berceau Rempli de cris et de tendresse.
Puisque vous êtes tout-puissant, Monsieur, de votre âme si bonne Laissez tomber sur notre enfant Un peu de pitié pour aumône.
Dans ses langes il vous sourit :
Ouvrez-lui pour salle d’asile Le Gymnase qui refleurit Ou bien le charmant Vaudeville En sauvant notre pauvre enfant, Vous ferez charité louable ;
Car s’il est né faible et souffrant Au moins il me paraît viable.
D’un bâtard on ne peut offrir D’être parrain ; mais bien j’espère Un jour à ma plume m’unir Et ça devant monsieur le Maire; Ce maire est le public malin.
S’il naît alors du mariage Un autre enfant, soyez parrain Si vous lui trouvez beau visage.
En ayant un espoir si doux Ma bonne femme voudra faire Joli garçon digne de vous,
Et par là l’orgueil de son père.
Sur la carrière politique de Théophile Coupier je me garderai de m’étendre et ne transcrirai ici qu’un court extrait de son dossier d'homme public :
« Son père et son grand-père étaient commerçants; ils furent persécutés en 1 8 1 5 pour avoir facilité l’entrée dans la place de Sisteron, de l’empereur Napoléon Ier revenant de l’ile d’Elbe. (Ce simple détail explique assez-pourquoi
et comment Coupier conserva plus tard, avec faveur, les fonctions que lui avait confiées l’émeute populaire de 1848.)
« Après la révolution de Février, M. Coupier, qui venait de terminer ses études de médecine et d’être reçu docteur, fut nommé sous-commissaire de la République à Sisteron, et, le 23 juillet de la même année, maintenu avec le titre de sous-préfet.
« De Sisteron, il passe à Boussac (17 janvier i85o). Dans cet arrondissement où Pierre Leroux, sa famille et ses amis ont mis au service des doctrines socialistes l’influence de leur popularité, M. Coupier lutte avec énergie, et se fait remarquer par la netteté et la vigueur de son attitude.
« 12 septembre 1 85 1 . Sous-préfet d’Aubusson.
« 14 mars 1854. — du Vigan.
(Au Vigan il épousa Mlle Sebastiani, qu’il eut le malheur de perdre trop tôt.)
« 24 mars 1862. Sous-préfet de Carpentras.
« 3i juillet 1864. — de Toulon.
« 4 août 1869. Préfet de la Lozère.
« 3i janvier 1870. Préfet des Pyrénées-Orientales.
(11 fut remplacé dans ce dernier poste le 5 septembre 1870.)
« Telles sont les étapes successivement parcourues par M. Coupier. Le 1 4 août 1 862, il recevait la croix de chevalier de la Légion d’honneur (motivée par quatorze ans de service), le 11 novembre 1 S65 , celle d’officier. Cette distinction recompensait particulièrement le dévouement et le courage exceptionnels dont avait fait preuve M. Coupier pendant l’épidémie cholérique (à Toulon). Le préfet du département et l’amiral préfet maritime ont fait de sa conduite, dans ces douloureuses circonstances, le plus vif éloge.
« Il résulte des notes de ce fonctionnaire qu’il avait à un égal degré l’intelligence, la fermeté, la mesure, et que dans tous les postes où il a passé, son concours a été très apprécié. «
Voilà en quelques lignes l’homme officiel, voilà le résumé de cette carrière où se dépensa son ardente ambition, et à laquelle, en vérité, Coupier était né supérieur. Un jour de printemps de 1870, alors qu’il était préfet de Perpignan, je le rencontrai à Paris, au coin de la rue de Madame, et nous échangeâmes en deux ou trois minutes tous nos souvenirs du temps qui nous avait séparés, et il y avait, pour l’un comme pour l’autre, bien des chagrins dans ces souvenirs. Puis je ne le revis plus, et n’en avais plus eu de nouvelles, quand au mois de juillet 1875, j’appris par Ern. Prarond qui, lui aussi, l’avait connu en 1846 et 1847, que le pauvre Coupier était mort l’année précédente, et mort dans les mêmes conditions tragiques que l’Empereur qu’il avait servi. Je donne ici tout simple-