‹ Souvenirs d'un directeur des beaux-artsChapitre 10 sur 88 · ET LES EXPOSITIONS DU TEMPS DE L'EMPIRE · texte numérisé non relu

ET LES EXPOSITIONS DU TEMPS DE L'EMPIRE

Mon pauvre Clément de Ris est mort avant-hier, 10 octobre 1882. Nous avons dit ce que nous savions l'un de l'autre, lui dans le Bulletin du Bibliophile, de Techener, en 1866, à propos des Aventures du petit roi Saint-Louis devant Bellesme; en 1872, à l'occasion des Contes de Saint-Santin, sous la forme d'un essai de bibliographie; — moi, en tête de mes Mémoires de V Académie de Belle sme. Il est mort d'une maladie de cœur, longtemps traînée, et qu'il prenait pour un asthme, et qui l'a cloué les cinq derniers mois dans sa chambre, où il n'a pas cessé de travailler et d'écrire quelques courts articles pour la Galette et la Chronique des Arts, et cela avec une certaine tranquillité d'esprit; car, Dieu merci, il ne se doutait pas de la gravité de son mal. C'était, à coup sûr, l'un des meilleurs, et des plus honnêtes, et des plus attrayants, et des plus inoffensifs, et des plus égaux en amitié et en bonne humeur, de notre génération, et des plus dispos à agir ardemment et droitement au premier signal, et à servir ses amis, et à accepter n'importe quelle besogne à laquelle le conviassent soit ses fonctions, soit les sociétés savantes, d'art ou d'archéologie, qui l'appelaient volontiers à elles et où il se plaisait. Nous

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étions, à quelques mois près, de même âge, et quand je l'ai connu en 1 846, il était encore l'un des beaux garçons de son temps, grand, de bonne mine, ne craignant pas le plaisir, ni les gais soupers, gardant dans son air et dans sa tenue l'élégance de l'homme du monde, dont plus tard il se montra moins soucieux. Ses relations avec M. de Nieuwerkerke remontaient à la même époque, aux bains Vigier, où il avait rencontré le futur surintendant des Beaux-Arts, dans les passades qu'ils se donnaient l'un à l'autre. Lorsqu'à peine attaché au Louvre, je fus mis en rapport par Eudore Soulié avec ses amis de l'atelier de Célestin Nanteuil, rue de Seine, les Hédouin, les Lélut, Paul Mantz, etc., Clément était déjà lié avec Edm. Hédouin de la plus étroite amitié, si étroite, qu'ils avaient pris rue de l'Université, 58, un appartement commun, où Hédouin demeure encore, et que Clément n'a quitté que lors de son mariage. Clément jouissait déjà dans V Artiste d'un certain crédit; dès l'année suivante, 1847, il y rédigeait le Salon, et dans ses imprécations contre les oppresseurs du coloris et du romantisme il n'y allait pas de main morte. C'est là sûrement ce qui en fit un personnage suffisant pour être appelé, dès l'hiver suivant, à prendre part aux violentes protestations de la jeune école d'alors contre le jury de l'Institut et à s'adjoindre au conciliabule qui se tenait dans l'atelier de Boissard, hôtel Pimodan, daas l'île Saint-Louis. Sa qualité de plume éprouvée, le fit choisir pour rédiger; avec Boissard, au refus de Jeanron, la partie du programme de la protestation qui avait trait à l'organisation administrative des futurs Salons. C'est là qu'il rencontra Villot, rédacteur de la partie historique, et qu'il devait retrouver au Louvre quelques années plus tard. Il ne fut pas de ceux en effet qui profitèrent immédiatement, au lendemain des journées de février 1848, de la révolution amenée dans le monde des arts par les réunions de l'hôtel Pimodan, bientôt suivies par les discussions si comiques des clubs d'artistes, à la salle Valentino, à l'Institut, au Palais- Bourbon, et par les délibérations plus recueillies et plus fructueuses des comités de peinture et de sculpture à l'Ecole des Beaux-Arts. Il se soustrait deux ou trois ans à ces bizarres mêlées des artistes, est attaché à une administration de chemins de fer, tout en continuant à écrire des Salons, et ne reparaît parmi nous que grâce à M. de Nieuwerkerke, qui veut bien me le donner pour aider au placement des tableaux du Salon de i852. J'avais juste trouvé la place qui convenait à son activité, et à sa connaissance, acquise de vieille date, des noms et de la valeur des artistes, et aussi à sa patience, jamais étonnée ni blessée de leurs inquiétudes naturelles et de leurs exigences. — Je dirai quelque jour, dans un chapitre moins familier, les modifications que, dans cette période de

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l'Empire, je crus utile de proposer ù M. de Nieuwerkerke pour l'organisation des Salons : les amateurs mêlés aux artistes, comme au temps de la Restauration, dans la composition des jurys; — le rattachement historique des catalogues à la série des livrets depuis 1673; — la désignation dans ces catalogues du lieu de naissance des exposants, du nom de leurs maîtres, des récompenses acquises; — bientôt la limitation du nombre des ouvrages à soumettre aux jurys; — puis Tordre alphabétique introduit dans leur classement ; — les Salons des refusés ; — plus tard, l'offre faite au surintendant de remettre aux artistes, en les organisant en société, l'administration elle-même des expositions. — Je ne veux songer aujourd'hui qu'à nos souvenirs les plus intimes du Palais- Royal et des Champs-Elysées. Quelles bonnes années, de i852 à 1869, nous avons passées là, avec mon pauvre Clément, avec Buon, avec Tauzia, avec Darcel, au catalogue ! Ç'a été le bon temps de notre vie, le plus gai certainement, le plus rempli de courbatures, mais aussi de bonne humeur folle à travers mille anicroches et difficultés de chaque heure, dont nous nous tirions toujours à force de bonne volonté et de sincère amitié pour de malheureux nerveux que nous avions à cœur de renvoyer calmés. Et nos déjeuners tameux pendant le placement, à onze heures sonnant, dès que le brave gardien Bassaget sifflait « le chant de l'alouette », et quand dans notre baraque de planches, à l'autre bout du palais, venaient tour à tour nous rejoindre nos invités, tous les bons compagnons de ce temps, Alfred Arago, Ph. Rousseau, Maurice Cottier, Henry Monnier, Fromentin, Gérôme, Français, Pils, Eug. Isabey et Nieuwerkerke une fois l'an; — nous pouvons nous vanter d'avoir entendu les plus ébouriffantes drôleries, les fariboles les plus désopilantes qui aient jamais fait tressauter bedon humain : l'inépuisable répertoire d' Arago, David visitant l'atelier de son élève, le Maréchal Soult à la tribune, le Cicérone au Louvre, etc.; — V Adrien Boireau de Monnier ; — Y Éloge académique du baron du Bouchon et le Montreur de bêtes de Cottier ; — le Portrait d'Henri IV et le Feu d'artifice de Rousseau; les Chansons rustiques de Français, etc., etc. — Puis venait, dans l'après-midi, le moment du repos et de buvette des gardiens, et c'était l'instant où nous allions boire dans notre cabinet, avec les placeurs et les employés des autres services, le verre d'eau trempé de la traditionnelle anisette de Hollande dont la bonne Princesse nous envoyait chaque année deux cruchons, et qu'un journal de 1870 nous reprocha avec une sérieuse amertume, en y ajoutant de son cru mention de pâtés fantastiques, qui n'ont jamais existé que dans l'imagination du journaliste. C'est le seul acte de corruption, je l'avoue, qui ait

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été tenté contre mon personnel, durant mes 18 ans de gérance des exposions, et cela par une princesse qui s'intéressait si vivement et si utilement aux Salons et aux artistes, et qui nous avait tous pour amis très dévoués, et j'ose dire plus désintéressés que bien des peintres, alors si empressés courtisans de son brillant patronage.

C'a toujours été une campagne et un coup de feu terribles que l'organisation de chacune des expositions annuelles; on en avait pour trois mois de préoccupations et de fatigues sans nom. Gela commençait arec le dépôt et l'enregistrement des premiers ouvrages, mais surtout à ce que nous appelions « l'investiture du mètre u, c'est-à-dire au jour où Ton mesurait et groupait par terre en panneaux les premiers tableaux destinés à être accrochés par les gardiens. On arrivait à huit heures du matin, on travaillait jusqu'à onze heures ; puis après le déjeuner, on reprenait, habit bas, la besogne jusqu'à trois heures; là, nouvelle halte et repos d'une demi-heure, et c'est alors que pendant que mes compagnons s'en allaient reprendre leur corvée avec les gardiens, je me livrais en pâture durant une heure à la meute furibonde des exposants, accourus de tous les faubourgs de la ville pour me dévorer de leurs sollicitations et réclamations. Enfin, après une dernière poussée dans les galeries, pendant laquelle nous taillions à nos ouvriers la besogne du lendemain matin, nous quittions la place, mais tellement harassés, énervés, migrainés et fourbus, que nos pieds nous refusaient la marche, et qu'il fallait qu'un fiacre nous déposât, l'un après l'autre, à la porte de nos maisons. Cela a duré dix-huit ans de la sorte, depuis le Salon de i852, au Palais-Royal ; de i853, aux Menus-Plaisirs, jusqu'en 1869 aux Champs-Elysées, dont nous avions pris possession en 1857. En 1867, il fallut mener de front les deux expositions, l'annuelle et l'universelle, et je ne sais, en vérité, comment nous avons pu résister à ces allées et »enues perpétuelles entre le Champ-de-Mars et les Champs-Elysées, suffisant aux ordres à donner pour les deux, sans parler des escapades inévitables auxquelles nous sollicitaient incessamment les tentations des galeries voisines et des guinguettes de tout pays, durant le joyeux tohu bohu du Champ de Mars, en cette fabuleuse année-là. A côté de cette éblouissante et étourdissante kermesse, que fut l'insipide et ennuyeux bazar de M. Krantzen 1878?

Ce qui suit est une immense parenthèse à l'usage des amateurs d'autographes, en quoi nous imitons Clément de Ris lui-même, quand il publiait dans la Galette des Beaux-Arts une belle série d'autographes d'artistes modernes, empruntée à la collection d'Alfred Arago.

Le placement des tableaux au Salon a toujours été l'occasion, et bien naturelle, vu l'importance pour les artistes de ne pas perdre le fruit de leur année de travail et les chances d'honneur qui en peuvent résulter pour eux, l'occasion des réclamations les plus vives et des sollicitations les plus embarrassantes pour l'administrateur.

J'en citerai, pour premier exemple, V Arrivée des Zurichois à Strasbourg pour le grand tir célébré en 1 5-6 et leur réception par le délégué des magistrats, grande toile à petits personnages, de Théophile Schuler, né à Strasbourg et élève de Drolling et de P. Delaroche. Le 7 juillet 1857, le peintre m'écrivait : « Monsieur, je viens, comme exposant au Salon de 1857, sous le n° 2,426, salle 8, vous soumettre une réclamation relative à la place qu'occupe mon tableau. Cette toile représentant un sujet historique qui a trait à l'histoire de ma ville natale et aux détails de laquelle j'ai mis une très grande exactitude archéologique, est placée de manière à perdre complètement, par suite de la place élevée qu'elle occupe et de la petitesse des figures qui s'y trouvent, le but de l'exposition. Vous comprendrez, monsieur, qu'il est pour moi du plus grand intérêt de voir mon tableau exposé à une place aussi peu élevée que possible. J'ose espérer, monsieur, que vous voudrez bien prendre ma demande en considération, et vous prie d'agréer l'expression de mes sentiments les plus distingués. — Théophile Schulkr. »

Trois jours après, le 10 juillet, je recevais d'Eugène Delacroix la lettre suivante : « Mon cher monsieur, étant toujours très souffrant, je ne puis aller moi-même vous faire la demande que je prends la liberté de vous adresser. Ce serait, si la chose est faisable, de faire placer un peu plus bas le tableau de M. Schuler, représentant Y Arrivée des Zurichois à Strasbourg. Il désirerait bien, et a adressé déjà une demande à cet égard, qu'on pût voir le tableau de plus près, pour faire apprécier les détails. Le tableau du reste était dans un jour excellent. Je n'ai pu encore juger par moi-même ni de ce tableau ni de l'exposition elle-même. Comme il m'est défendu de parler, le Salon est le lieu où j'ai le plus de chances d'être arrête à chaque pas par des conversations. Y aurait-il moyen de s'y présenter avec une carte de membre du jury avant dix heures ou après quatre heures? — Si j'abuse en quelque chose par ma demande pour M. Schuler, auquel pourtant je m'intéresse beaucoup, ne tenez pas compte de mon importunité. — Recevez, cher monsieur, les assurances de mon dévouement et de ma haute considération. — E. Delacroix. »

Puis, le 24 juillet, pour m'achever : « Mon bon ami, je vous recommande bien vivement le tableau de Schuler. (Il a été, dit-on, placé beaucoup trop haut.) Je ne connais pas le tableau. Mais Schuler est un de

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nos tout premiers artistes. Il est inconnu ou presque inconnu à Paris,

— et c'est une honte. — Vous avez vu les Schlitteurs?— Mille bonjours.

— Gavarni. »

Pensez-vous qu'il soit facile à un pauvre inspecteur des Expositions de re'sister à des apostilles et à des certificats de cet ordre, alors qu'il s'agit d'un aussi grand dessinateur que Schuler, même quand est malaisé le mouvement d'un vaste cadre et quand ce mouvement peut faire ton à d'excellents ouvrages de mesure plus modesfe. Et pourtant le plus souvent on faisait la sourde oreille, moins par crainte de la peine à prendre que par esprit de justice générale.

Ou bien, c'était le vénérable M. Ingres qui « recommandait aux bons soins de M. de Chennevières le portrait de M. Cambon et son tableau de Renaud dans les jardins cPArmide. »

Ou Durct : a Mon cher marquis, connaissant votre obligeance, permettez-moi de vous recommander M. Carpeaux, sculpteur, mon élève, qui a exposé un bas-relief représentant l'Empereur recevant Abd-el- Kader. Ce bas-relief étant trop élevé, si vous pouvez le placer plus bas, d'une façon plus convenable, je vous en serai bien reconnaissant. Agréez, mon cher marquis, l'expression de ma parfaite considération et de mon dévouement. — F. Duret, membre de l'Institut. »

Ou bien M. Duban : « Monsieur, M. Rundt, qui a exposé cette année un tableau représentant l'église de Morrcale, en Sicile, désirerait bien avoir l'autorisation de faire dorer son cadre et, s'il y a lieu, d'obtenir une place moins défavorable. Il me prie d'invoquer à ce sujet la bienveillance dont vous voulez bien m'honorer, et je viens vous demander cette faveur, si elle est possible, pour mon requérant qui, à tous égards, a droit à des marques d'estime et de considération. — Excusezmoi, Monsieur, et veuillez croire aux sentiments de haute considération et de dévouement de votre très humble serviteur, — Félix Duban. »

Hippolyte Flandrin m'écrivait le i3 avril 1 855 : « Cher Monsieur de Chennevières, je viens d'apprendre qu'il était interdit à tout le monde de pénétrer dans les salles de l'Exposition, et je me soumets d'autant plus volontiers que j'ose compter sur votre bienveillant intérêt pour l'arrangement de notre petit coin. Pour obtenir le meilleur effet possible, je vous rappellerai notre idée de faire alterner les paysages de mon frère avec mes portraits; puis de nous adjoindre, si c'est possible, le brave Desgoffe, ce pauvre ami si maltraité par le jury ! Enfin, plein de confiance, je vous remercie d'avance et vous prie d'agréer l'expression de mes sentiments les meilleurs et les plus dévoués. — Hippolyte Flandrin. »

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Aux antipodes, c était même chanson : « Mon cher ami, mon ignorance de votre adresse et aussi une maladie de volonté qui me fait toujours renvoyer mes devoirs indéfiniment, m'ont empêché de vous remercier de vos charmants petits contes. Ne m'en veuillez pas, et croyez que je ne suis jamais insensible à un bon souvenir. — Voici l'Exposition (l'Exposition est celle de 1864, et les petits contes sont les Contes de Saint-Santin). Je désire vous recommander vivement deux de mes amis, dont l'un a déjà eu à se Jouer de votre bienveillance: M. Manet et M. Fantin. M. Manet envoie un Episode d'une course de taureaux et un Christ ressuscitant assisté par les anges. — M. Fantin envoie un Hommage à feu Eugène Delacroix et Tannhatiser au Vénusberg. Vous verrez quelles merveilleuses facultés se révèlent dans ces tableaux, et, dans quelque catégorie qu'ils soient jetés, faites votre possible pour leur trouver de bonnes places. — Votre ami bien reconnaissant, — Charlks Baudelaire. »

Tout cela, à coup sûr, c'est de la bien petite cuisine et bien monotone, et qui peut sembler de peu d'importance pour le lecteur, si l'artiste en cause, lui, en trouve une énorme, car il s'agit ce jour-là, pour lui, du jour ou de la nuit, d'être ou de ne pas être.

Ou encore des lettres bizarres comme celle-ci, du marquis de Boissy, dont on se rappelle les continuelles et plaisantes interruptions au Sénat de l'Empire, et qui avait épousé cette belle Teresa Guiccioli, le dernier amour de Lord Byron. — « Paris, i5 mars 1861. — Monsieur le marquis, — M. Fagnani se recommande par son beau talent, talent exceptionnel, puisque non seulement il fait bien, très bien ; mais encore il fait vite, très vite. — Toutes fois, Monsieur le marquis, à cause de l'intérêt très vif que M-* de Boissy et moi portons à M. Fagnani, je viens le recommander à vos bontés s'il les réclame. Le talent ne suffit pas, surtout s'il est étranger; pour être apprécié, il faut qu'il soit vu. — Or, l'année dernière, ou plutôt à l'Exposition dernière, ses tableaux n'ont point été vus; conséquence : ils n'ont point été reçus. — C'est plus tard qu'on s'est aperçu qu'ils n'avaient point été présentés au jury. — Comment cette erreur matérielle? M"6 de Boissy et moi, Monsieur le marquis, vous prions, avec les plus vives instances, d'accorder voire protection, c'est-àdire justice, à M. Fagnani. Nous serons fort reconnaissants de ce que vous aurez la bonté de faire pour lui. — J'ai l'honneur d'être, etc. — Marquis de Boissy. » — M. le marquis de Boissy ne se rendait point compte assurément du fonctionnement du jury ni de la façon dont toute œuvre présentée par un artiste était fatalement soumise à son examen. M. Fagnani était un portraitiste italien de premier ordre, parait-il, dans

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son pays, de quatrième ordre dans le nôtre, et qui se remuait fort dans le haut monde politique pour l'admission et le bon placement de ses toiles. En 1861, M. de Boissy me faisait l'honneur de m'écrire le billet ci-dessus; en i863, M. Nigra, l'ambassadeur d'Italie, intervenait instamment auprès de M. de Nieuwerkerke, pour obtenir « une place convenable » aux trois tableaux envoyés par le même artiste, et qui n'étaient rien moins que les portraits du roi d'Italie, de Ratazzi et du chevalier Nigra. Il est vrai que de ces trois, un seul fut admis par l'impitoyable jury, celui de Victor-Emmanuel. L'année où le marquis de Boissy se mêlait de ses affaires, M. Fagnani avait été plus heureux, et il avait pu montrer au public Garibaldi, Richard Cobden et deux portraits de femmes.

Et parfois il fallait avaler, venant d'hommes qu'on estimait le plus, des couleuvres de cette espèce. Il s'agit de tableaux de Rousseau, alternés, à l'Exposition universelle de i855, avec ceux de Decamps, pour enlever aux deux grands maîtres l'inévitable monotonie de leurs œuvres : < Monsieur, je me résume avec vous sur ce que j'ai eu l'honneur de vous dire, — que le changement qui a eu lieu pour mes tableaux est tout à fait à mon préjudice. — Je suis parmi les Decamps, comme d'autres médiocres choses sont parmi l'exposition complète de tel ou tel peintre. J'ai 5 tableaux sur la cimaise; Decamps, 24. Je ne me plains certes pas d'être à côté d'un Decamps; muis je demanderais au moins que mes tableaux alternassent d'une façon suivie et égale avec les siens jusqu'à expiration de mon nombre i3, inférieur de beaucoup au sien. — Je serais désolé, monsieur, d'être obligé de renoncer désormais aux expositions, si, au lieu des égards que j'ai jusqu'alors rencontrés en vous, cette unique demande était dédaignée. — Agréez, Monsieur, mes salutations empressées. — Th. Rousseau. •

Par bonheur, tous n'étaient ni si impérieux, ni si peu soucieux des difficultés d'exécution, témoin, pour la même Exposition de 1 85 5, cette lettre d'Eug. Delacroix : « Ce 1" septembre. —Cher Monsieur, Riesener m'a dit que vous aviez eu la bonté de lut dire de m'avertir qu'on allait faire quelques changements à l'exposition, dans le cas où je désirerais en profiter. — Partant pour un assez long voyage, et ignorant si je pourrai aller vous voir, je prends le parti de vous prier de laisser mon exposition telle qu'elle est, si cela ne choque aucune disposition. J'y tiendrais excessivement, n'ayant point sous la main de tableaux propres à remplacer ceux qui y sont et me trouvant très satisfait de leur effet. Voilà mon ambition pour le moment, et je me recommande encore à cette complaisance dont vous m'avez donné de si aimables preuves. —

Riesener voudrait bien qu'on pût réunir ses tableaux; il vous serait bien reconnaissant, et moi aussi, de ce que vous feriez pour lui dans cette occasion. — Agréez, cher Monsieur, les assurances de mon bien sincère et bien affectueux dévouement. — Eue. Delacroix. »

Delacroix apportait d'ailleurs une attention minutieuse à tout ce qui touchait à l'envoi de ses œuvres aux Salons. J'en citerai pour preuve le billet suivant adressé à Eud. Soulié, lors de l'exposition de son grand portrait de l'empereur du Maroc, aujourd'hui au Musée de Toulouse : « Mon cher Monsieur, je m'adresse encore à vous pour me donner quelques facilités pour que mon tableau puisse être retendu dans l'intérieur des salles, au lieu de l'être dans la cour. Ma notice sur l1 'Empereur est un peu plus longue que les autres. J'y ai été induit par M. de Cail- Icux lui-même, qui m'a conseillé d'y mettre des détails qui pussent lui donner l'authenticité nécessaire. C'est donc un peu avec cette considération que je vous prie de plaider auprès de M. Debusnes (l'ancien chef du bureau des Musées royaux). — Je vous renouvelle mille excuses de ce nouvel embarras et mille amitiés bien reconnaissantes. — Eue. Delacroix. — M B. Il serait bien important aussi qu'il fût possible de remonter le cadre du tableau, à cause des ornements des coins qui sont détachés et qui seraient égarés sans cette précaution. »

Et sa politesse naturelle le montrait très touché de tout procédé courtois qui lui venait de ce côté; il m'écrivait le 9 décembre i852 : « Monsieur, j'ai reçu avec beaucoup de reconnaissance la suite intéressante de portraits (il s'agit d'un lot de portraits gravés de la Chalcographie nationale qui était alors distribué à chacun des membres du jury du Salon annuel), que vous avez bien voulu m'envoyer de la part de M. le directeur général des Musées. Je vous prie de lui transmettre tous mes remerciements de cette attention. Je ne doute pas que tous mes collègues du jury n'y aient été sensibles. Je saisirai, comme eux aussi sans doute, cette occasion de vous exprimer, Monsieur, combien votre direction éclairée a exercé d'influence sur l'effet de l'Exposition et combien nous avons eu tous à nous louer de nos relations avec une personne de votre goût et de votre amabilité. — Agréez, Monsieur, avec mes remerciements, l'assurance de ma considération la plus distinguée. — Eug. Delacroix. »

Puis, quand le jour venait des acquisitions, nous recevions des billets de cette sorte, qu'on eût voulu, pour tout au monde, satisfaire : « Paris, ce 17 juin 1 865. — Mon cher monsieur de Chennevières, — je suis allé hier vous voir, revenant de campagne, pour vous demander s'il y avait quelque acquisition faite à M. Teinturier, paysagiste. J'avais

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écrit à M. le Surintendant pour le prier de faire quelque chose pour cet artiste intéressant, qui a été blessé affreusement dernièrement dans un accident arrivé à Morct. — Vous seriez bien bon, par un mot, de m'instruire, parce que je vais voir ce malheureux jeune homme. Je voudrais lui apporter du baume. — Recevez mes salutations empressées. — C. Corot. »

Ou bien cette lettre, qui m'était adressée de Lyon par Saint-Jean, le i5 juin i853 : « Monsieur, veuillez me permettre de venir vous prier d'accueillir favorablement ma faible recommandation en faveur d'un artiste de notre ville, M. Fabisch, statuaire, dont [un des ouvrages, reçu au Salon de cette année, porte le numéro 1 335. Cette statue représente une Madeleine repentante; elle a du mérite et la place favorable que vous avez bien voulu lui accorder en est une preuve. Les statuaires ne peuvent pas, en province, être encouragés par les particuliers. Us n'ont que des travaux d'église très mal payés; il leur est presque impossible de développer leur talent sur une œuvre d'art. M. Fabisch est du nombre de ceux qui font exception ; il a su, par son ardeur, surmonter bien des difficultés et faire de l'art, malgré l'impossibilié où il est placé. Plusieurs statues, et même des groupes de plusieurs grandes figures pour l'Hôtel-Dieu, lui font le plus grand honneur. Il est professeur de sculpture à l'Ecole des Beaux-Arts de Lyon depuis dix ans et a formé de bons élèves. Il a demandé que sa statue soit achetée par le Gouvernement de Sa Majesté l'Empereur pour notre Musée, où il n'a rien encore. M. le comte de Nieuwerkerke a favorablement accueilli sa demande. Le prix qu'il désire obtenir est au-dessous de ses déboursés. S'il vous était possible, monsieur, de prendre ces raisons en considération, e^ d'être favorable à la demande d'un artiste qui honore sa profession autant par son mérite personnel que par son talent, j'aurais l'espoir que vos bonnes dispositions à son égard aideraient puissamment à la réalisation des désirs de M. Fabisch. Veuillez m'excuscr d'oser vous soumettre ces détails que vous apprécierez, j'espère, avec l'indulgence que vous m'avez toujours témoignée. — J'ai l'honneur d'être, avec un profond respect, monsieur le directeur, votre très humble serviteur. — Saint-Jean. »

Mais la plus étrange série de lettres qui me soit restée à propos des acquisitions, est celle-ci venant du madré Courbet. Il m'écrivait le 18 avril (1866, l'année où fut exposée la Femme au Perroquet , en même temps que la Remise de chevreuils au ruisseau de Plaisirs-Fontaine, Doubs) : « Monsieur, à la réception de votre lettre, hier soir, j'allais justement dîner dans une assemblée de peintres; je leur ai soumis la

proposition que vous me faites, en mettant à votre place le nom d'un amateur qui m'a été amené par l'abbé Lenoir et qui désire aussi acheter ce tableau. — On a passé en revue tous les prix des tableaux vendus en ce temps-ci, depuis quatre mille jusqu'à quatre-vingt mille. On est arrivé, à propos du mien, à ceux de Rosa Bonheur et de Troyon, tableaux de même genre. Alors il fut déterminé que je ne devais pas céder ce tableau à moins de quinze mille (prix, du reste, que j'avais dans l'esprit, parce que, disaient-ils, ce tableau allait avoir, à l'ouverture de l'Exposition, un succès sans égal).— On voit qu'il s'agit ici de la Remise de chevreuils. — Puisque de toute part on traite ces tableaux de chefsd'œuvre, je pense que ce n'est pas le moment d'en baisser les prix, je ne suis pas assez riche pour cela, et il me semble qu'au contraire c'est le devoir de l'administration de les élever si elle peut. — L'argent le mieux placé est celui qu'on place dans l'art, parce qu'on ne peut pas faire de l'art sans argent, j'en sais quelque chose. — J'ai vendu à huit mille dans le temps, j'ai vendu à douze mille. M. Luquet veut vingt mille de ma Curée. Par conséquent le prix de quinze mille me paraît extrêmement raisonnable. C'est un prix que je ferais à un particulier et qui est bien inférieur aux prétentions ordinaires de mes confrères des Expositions précédentes. Si cela peut s'arranger ainsi, M. le marquis, je vous serai très obligé, je n'ai encore aucun engagement d'autre part. — Tout à vous. — Veuillez accepter mes salutations les plus distinguées. — Gustave Courbet. — M. le comte de Nieuwerkerke m'a autorisé à terminer une draperie dans mon tableau de la Femme au Perroquet avant l'ouverture du Salon. Je n'ai pu jusqu'ici m'y rendre à cause d'une maladie d'échauffement qui ne m'a pas permis encore de sortir. J'aurai l'honneur d'aller vous demander cette autorisation demain ou après. »

Deuxième lettre : « Samedi. — Monsieur de Chennevières, — c'est par la concision de votre lettre que j'ai cru que c'était de la part de l'administration que vous me demandiez ce tableau. — En effet, si comme vous le dites, c'est une personne qui le désire, j'aurais pu faire d'autres conditions; et si cette personne continue à le désirer, qu'elle 'veuille vous dire quel prix elle pensait y mettre, je verrai si je puis lui céder. Je vous remercie beaucoup de vous être occupé de cette affaire dans mon intérêt. — Veuillez accepter mes salutations empressées. — Gustave Courbet. »

Troisième lettre. — « Paris, 12 mai : Monsieur le marquis, je suis contrarié de ce qui se passe; vous n'avez pas répondu à ma dernière lettre, quand je vous disais de me faire un prix. En sortant de chez

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M. de Nieuwerkerke jeudi, je suis allé chez M. Lepel Cointet qui avait ma parole si l'administration n'achetait pas. M. Lepel m'a donné i5 mille francs et m'a commandé une femme nue dans le genre de celle du Salon, ce que j'ai écrit à M. de Nieuwerkerke ce matin. — Si c'était une contrariété pour la personne à laquelle vous vous intéressez, il n'y aurait qu'un moyen à employer, ce serait de dire à M de Nieuwerkerke de vouloir bien demander à M. Lepel Cointet, boulevard de Strasbourg, 59, qu'il veuille bien avoir la courtoisie de laisser faire une copie exacte de ce tableau, ce qu'il ne refusera pas, je pense, autrement je puis faire des tableaux semblables aussi attrayants que celui-là, si vous avez confiance en moi ; monsieur le marquis, je continue à vous remercier de votre amabilité. Veuillez accepter mes compliments et mes salutations empressées. — Gustave Courbet, rue Hautcfeuille, 3 2. »

Tout ce qui regarde cette première négociation de la Remise des Chevreuils est suffisamment correcte et les hésitations en sont fort naturelles, sous la forme outrecuidante propre à l'artiste, quand il s'agissait d'une œuvre qui est restée son meilleur paysage, et il fit fort bien d'obtenir de M. Lepel Cointet le prix qu'il avait fixé dès l'origine ; mais pour la Femme au Perroquet, l'affaire devient beaucoup plus louche et la finauderie chicanière du paysan franc-comtois s'y donne carrière en des termes bien comiques et qui lui font moins d'honneur.

— « Paris, 29 juin 1866. Monsieur le marquis de Chenncvières, quand je me suis présenté au palais de l'Industrie pour terminer le tableau la Femme au Perroquet^ je vous ai remis une lettre de M. le comte de Nieuwerkerke dont le texte, autant qu'il m'en souvient, était ainsi conçu : « J'autorise M. Courbet à terminer au palais de l'Industrie dans une salle qui lui sera indiquée, le tableau de la Femme au Perroquet, qui m'appartient. » Je ne sais si c'est exactement l'ordre des mots de la rédaction, mais je suis absolument sûr de la phrase : le tableau la Femme au Perroquet qui m'appartient ; qui m'appartient est dans le texte.

— Ayant besoin de cette lettre, je suis allé hier au palais de l'Industrie pour la réclamer. Je n'ai pas eu l'honneur de vous rencontrer, M. le marquis, — vous étiez parti en voyage de vacance, — mais M. Buon à qui j'ai exposé l'objet de ma visite, m'a dit que cette lettre d'autorisation figurait en effet à la date dans vos archives et que rien ne s'opposait à ce que j'en prisse connaissance. — En conséquence, j'ai l'honneur de vous prier, M. le marquis, de vouloir bien me faire remettre cette lettre, ou du moins (si elle vous est nécessaire pour la bonne tenue de vos archives), de m'en faire délivrer une copie conforme. — Veuillez, M. le marquis, accepter mes salutations les plus distinguées. — Gustave Courbet. »

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M. Buon me renvoya l'épitre ci-dessus de Courbet, en inscrivant : « M. Courbet me fait affirmer beaucoup trop, je lui ai dit que je n'avais pas la lettre dont il me parlait, et que si cette lettre avait été écrite, vous l'aviez peut-être. Daprcs l'instance qu'il y met, il me paraît encouragé par quelqu'un à réclamer cette pièce pour s'en taire une arme, s'il y a lieu. » J'insistai auprès de Buon pour que l'autorisation du surintendant se retrouvât dans les papiers de nos tiroirs ou des bureaux. Pendant ce temps-là, Courbet me signifiait cette dernière et fantastique injonction : « Paris, le 10 juillet 1866. — Monsieur le marquis, — je vous al écrit le 29 juin une lettre qui est restée sans réponse. Cette lettre était relative à une question d'administration, et par conséquent votre absence de Paris ne suffirait pas pour expliquer le silence qui l'a accueillie. — Je suis contraint de renouveler ma demande. — Quand je me suis présenté au Palais de l'Industrie i5 jours environ avant l'ouverture de l'exposition, pour terminer le tableau de la Femme au Perroquet y on m'a demandé si j'avais une autorisation de M. le comte de Nieuwerkerke, et j'ai remis une lettre par laquelle ce haut personnage m'accordait le droit d'aller travailler dans une salle qui me serait désignée au tableau de la Femme au Perroquet, tableau qui m'appartient, ajoutait-il en propres termes, — qui m'appartient y est. — Cette lettre, je voulais la garder, mais on me l'a demandée, et depuis, M. Buon m'a appris qu'on l'avait classée dans les archives. Je sais trop le respect que les archives inspirent en France pour penser que les vôtres ne soient plus intactes aujourd'hui. — Rien n'est donc plus simple que de me donner une copie de cette lettre. C'est ce qui se fait chez les notaires, chez les avoués et jusque dans les greffes des tribunaux; à Ornans du moins, ça se passe ainsi et il ne viendrait à la pensée ni de maître Muselier ni de maître Henriot, de me refuser le duplicata d'un acte où ma personne serait intéressée. — La copie de cette lettre, monsieur le marquis, j'ai donc l'honneur de vous la demander une seconde fois. Je dois vous prévenir que si je ne l'ai pas reçue dans le délai de trois jours, je considérerai votre silence ou celui de votre administration (car il est impossible que quelqu'un ne vous remplace pas pendant les absences où l'administration est privée de vos services) comme une reconnaissance des termes que j'ai rappelés plus haut, et je me servirai de cette reconnaissance comme bon me fera plaisir. — Veuillez, monsieur le marquis, agréer l'assurance de ma considération distinguée. — Gustave Courbet, rue Hautefeuillc, 32. »

Ce n'était point généreux à Courbet de prendre un absent de si court, et j'ai même idée qu'il n'était point fâché de mon absence pour pousser

LE COMTE CLÉMENT DE RIS

à fond cette farce enfantine. Toujours est-il que le 1 1 juillet, Buon envoyait à l'intéressé, copie de la pièce retrouvée, et devant sa rédaction Courbet dut rester coi.

Au Salon de 1861, Courbet avait exposé le Combat de Cerfs, et ce magnifique tableau j'avais pressé M. de Nicuwerkerkc d'en faire l'acquisition pour le Luxembourg. Le surintendant qui faisait cas de la peinture de Courbet, témoin la pensée qu'il eut d'acquérir la Femme au Perroquet, et l'achat pour la liste civile de la charmante étude de paysage qui se voit aujourd'hui au Luxembourg, témoin surtout son projet de décorer ce rustre de tant de talent et qui lui réussit si mal; il ne repoussa point ma proposition, et j'entamai la négociation par Poulct- Malassis, notre ami commun. Voici le billet que m'écrivait Malassis, le 5 juin 1 861, à ce propos: « J'ai vu avant-hier Courbet, en l'honneur de qui un banquet réaliste, où le vin à 16 fut abondamment servi, a eu lieu à la barrière Clichy. Son orgueil,

Bien plus haut que les monts !

n'a pas empêché qu'il ait été très touché de la proposition que vous avez faite, et le mot Luxembourg qui la termine, voltige depuis lors dans ses rêves, j'en suis bien sûr. Pour le prix d'acquisition, il s'en remet complètement à vous. Luxembourg prend dans le prix d'achat la valeur d'un zéro placé à droite. — A vous, A. P. Malassis. »

Mais il était dit qu'avec Courbet, les relations administratives nïraient jamais toutes seules; la négociation que j'eusse été si heureux de mener à fin, n'aboutit point, et le Combat de Cerfs ne devait entrer que vingt ans après au Musée national dont il était si digne.

Pour en revenir à Clément de Ris, il avait acquis dans l'habitude de ses fonctions de placeur de tableaux, une placidité, un flegme qui faisaient notre admiration, mais non toujours celle de ses anciens amis, Adolphe et Armand Leleux et d'autres encore, lesquels s'étonnaient qu'il ne reconnût pas leurs œuvres à première vue, et qu'il n'eût pas d'yeux que pour elles, et qui s'en plaignaient parfois a lui avec une naïve aigreur; mais, je dois le dire, il ne s'en troublait pas autrement, et quand il avait le mètre en main, il ne connaissait plus que ses panneaux.

M. de Nieuwerkerke pour lui assurer une position durable, l'avait, depuis i853, rattaché au service des musées nationaux; nous l'avons ru successivement attaché au Musée des Souverains, à la conservation

des peintures, puis à la conservation des objets d'art du Moyen-Age et de la Renaissance, dont il fut l'un des conservateurs adjoints, et pour laquelle il rédigea les catalogues des faïences françaises et des fers, cuivres etétains; enfin il était repassé, comme conservateur adjoint, au département des peintures, quand mourut Soulié, en 1876. Je poussai alors de mon mieux M. Reiset à proposer Clément pour la conservation du Musée de Versailles, et là, enfin, le pauvre ami crut avoir trouvé la paix et la sécurité pour le restant de sa carrière. Et c'est là en effet qu'est arrivée sa fin, mais non sans inquiétude à un certain instant, au commencement du sous-secrétariat des Beaux-Arts de M. Turquet. Il fut fort menacé à ce moment par je ne sais quelles intrigues de bureaux, qui avaient traitreusement lancé le nom d'un galant homme dans cette candidature : Clément fut sauvé par l'active intervention de MM. G. Dreyfus, Ch. Ephrussi et de la famille Guichard, et il pouvait se croire désormais à l'abri jusqu'au jour de sa retraite. La mort n'a pas attendu cette heure critique qui eût sonné dans un an.

18 octobre. — Ch. Ephrussi vient de m'envoyer le discours de P. Mantz aux obsèques de Clément. Il est bien ce discours, les derniers mots en sont émus ; quelques lignes surtout y sont à noter, quand, après avoir raconté que Clément de Ris avait eu la bonne fortune d'entrer en 1 85 3 dans l'administration des Musées, il ajoute : « Le Louvre est la maison bénie où les esprits s'agrandissent et se tranquillisent. En montrant combien le génie humain s'est épris de formes changeantes et combien d'idéals différents ont troublé et consolé les maîtres, le Louvre enseigne la tolérance et il enseigne aussi l'histoire. » Il est certain que le Louvre a été excellent à Clément, le Louvre et l'impartialité de ses chefs-d'œuvre, et aussi la fréquentation quotidienne de M. Reiset, qui nous a été si profitable à tous, à Clément, à Tauzia et à moi, et à Soulié et à Montaiglon et à Darcel et à tous ceux qui l'ont approché, même à ses collègues les conservateurs, à Villot et à Longperier, voire au surintendant. Je n'ai jamais vu d'homme dont la causerie sur les maîtres fût plus nourrissante, ni l'enseignement plus sûr dans sa simplicité familière, ni plus clair, ni plus pénétrant, ni plus sensé. Il rendait sensible à l'œil le plus ignorant, les beautés et les faiblesses de n'importe quelle œuvre.

C'est de cet enseignement du Louvre que sont sortis les Musées de province, dont la seconde édition est supérieure à la première par la retouche de certaines erreurs et l'adoucissement de certains jugements. Le défaut de Clément, qui tenait à sa loyale franchise, était de s'embal-

LE COMTE CLÉMENT DE RIS

1er aisément et ses opinions toujours de bonne foi, sa plume ne les mâchait pas et les articulait sans nul détour. Quand il se trompait, ce n'était pas à demi, et il y allait bon jeu bon argent. Aussi les conservateurs de ces musées municipaux, dont il ne respectait pas fa crédulité à l'endroit des attributions qu'ils avaient imaginées ou religieusement conservées par vanité locale, pour certains tableaux, protestaient-ils de toutes leurs forces contre ses audacieuses débaptisations, qu'il formulait parfois avec un aplomb qui ne semblait point permettre la réplique; et il m'en revenait des confidences demi-plaintives, demi-plaisantes, et qui m'amusaient bien, moi qui connaissais la douceur et la sincérité de l'homme, quand je repassais quelques années après par les mêmes musées. Je n'ai jamais vu d'ailleurs personne corriger plus aisément les méprises qu'on lui signalait dans ses écrits, ni céder plus simplement sur les ordres administratifs qu'il avait mal compris; il ne mettait à tout cela ni entêtement ni vanité. N'oublions pas le vigoureux coup d'épaule qu'il nous prêta, en 1878, avec Arthur Gentil, pour l'installation des « portraits nationaux » dans les deux grandes salles du Trocadéro. L'attache qu'il a eue successivement au musée des Souverains et au musée des objets d'art de la Renaissance l'avait lancé par métier dans l'étude du « bibelot », et de là son volume sur la Curiosité, où il a réuni ses articles éparpillés dans diverses revues sur les plus célèbres collections d'Europe et sur quelques collectionneurs fameux de notre temps. Il se livrait ainsi volontiers aux courants des goûts à la mode du jour, et il en traitait aussi bien que pas un avec sa facilité élégante. Nous avons tous sacrifié d'ailleurs à ces dieux inférieurs de la curiosité, et moi comme un autre, avec mes compilations sur les ivoiriers et mes dentelières du Point de France, et nous y avons même, Clément et moi, à la fin plongé jusqu'au menton par notre concours actif donné au musée des Arts décoratifs et à ses expositions dont il a rédigé certains catalogues. Clément avant tout, était un lettré dilettante, pour lequel l'exactitude minutieuse était chose accessoire et qui ne le touchait qu'à demi. Pour les pointus et les scrupuleux, cela ôtait un peu de crédit à ce qu'il écrivait, mais quant à moi, je n'en sais guère parmi les littérateurs de notre temps dont la lecture soit plus alerte, plus libre, plus franche et plus agréable, et dont le style ait une allure de meilleur ton. Jugez du talent littéraire de Clément par ses Portraits à la flume et par ses Critiques d'art et de littérature, mais surtout par son dernier volume, sa maîtresse œuvre, les Amateurs d'autrefois, dont Pion avait fait un très beau livre. Le sujet convenait à merveille à Clément qui avait passé sa vie à feuilleter les catalogues de tous ces braves gens des deux autres siècles, cata-

5o SOUVENIRS D'UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS.

logucs de livres comme bibliophile, catalogues de tableaux et de dessins pour l'origine des toiles des musées divers de la province et de l'étranger, catalogues de curiosités pour ses travaux du Louvre. Cela le conduisit même à réunir une jolie collection de ces catalogues qui garnissait l'un des bons coins de sa riche bibliothèque, car après les estampes de Chardin, de Moreau, de Meissonicr et de quelques petits maîtres, ce qu'il s'était pris à aimer, c'étaient les livres, et les belles reliures étaient sa grosse dépense. Je ne lui ai même jamais connu qu'une ambition, à cet excellent cœur, le plus dépourvu de vanité qu'on puisse être, et cette ambition et cette vanité parurent satisfaites le jour où il obtint le titre de membre de la Société des bibliophiles, et ses meilleures heures étaient celles où Use retrouvait parmi ses collègues de bonne compagnie.

Dans la vilaine période du siège, notre fréquentation a été de tous les jours et presque de tous les moments, je ne le quittais guère, et j'avais fort affaire pour relever son moral singulièrement abattu. Il avait vu plus clair que nous tous, dès la première heure; il n'eut jamais un moment d'espoir. Il fut tout le temps prophète de malheur, et il était dans le vrai; même il poussait les choses trop loin, et sa tendresse pour sa femme et sa fille qu'il savait en Tourainc, l'inquiétait jusqu'à une demi-folie. Il se les figurait sans asile et sans pain, et courant les chemins, dépourvues de toutes ressources; à tout moment cette vision maniaque le faisait fondre en larmes. J'avais beau lui représenter que la province est hospitalière, et qu'elles étaient dans leur famille, et que

dans une telle bourrasque c'était une raison de plus pourqu'elles fussent choyées de tous; il ne pouvait se remettre, et cette idée fixe, amollissante et énervante, et qui dura jusqu'au dernier jour de la guerre, avait fini par nous préoccuper pour sa santé. Je m'étais donc attaché à sa personne, et pour distraire son humeur sombre, nous allions tous les soirs à la sortie du Conservatoire des Musées, faire au café d'Orsay une partie de dominos, jamais de ma vie je n'ai tant remué le double six; puis du café d'Orsay je le conduisais chez lui au coin de la place Sainte-Clotilde, et le remettais entre les mains de ses domestiques fort dévoués, qui recommençaient après dîner une partie nouvelle, ou encore je l'emmenais faire une partie de billard au Luxembourg dans la pièce contigue à mon cabinet et qui dépendait de l'ancien appartement du gendre du grand référendaire du Sénat, le général d'Hautpoul. Parfois dans les après-midi, nous allions visiter à Vinccnnes un mobile de Rouen, ou nous partions pour Saint- Denis où commandait son beaufrère et cousin, l'amiral Clément de la Roncièrc le Noury, qui nous frisait, — ô fortune inespérée! — manger des œufs à la coque, et puis

LE COMTE CLÉMENT DE RIS

monter au haut du clocher de l'antique abbaye d'où nous observions la canonnade échangée entre le fort de la Briche et les batteries prussiennes. Nous rencontrions là le brave Louis d'Armaillé, alors officier d'ordonnance du général Vinoy, et qui de Saint-Denis rapportait en cachette dans sa voiture une provision de haricots. Ces journées, animées d'un peu de soleil, étaient autant de pris sur les angoisses paternelles du pauvre Clément. Qui de nous d'ailleurs affirmera qu'il n'a pas eu, durant ces affreux cinq mois, son hallucination, sa minute de folie ? Je l'ai eue pour ma part le lendemain de la réouverture des murs de de Paris, quand j'aperçus tout à coup entrant dans ma chambre, Léon Forgues, que je savais franc-tireur dans l'une des armées du dehors; je me dressai et le regardai tout hagard sans pouvoir mot dire. Il était là, c'est qu'il avait des nouvelles à me donner des miens; il ne me disait mot, c'est qu'elles étaient mauvaises. Sa grand-mère ne pouvait pas ne pas en avoir reçu, et lui il était là pour me les apporter. Le brave garçon ne comprenait pas ma mine haletante et mon silence; ses premiers mots remirent mon cœur en mouvement, mais trois minutes durant j'avais été fou.

Clément est mort à 61 ans, étant né le 8 décembre 1820; son enfance se passa en partie au Palais du Luxembourg, où logeait son père, comme questeur, je crois, de la Chambre des Pairs, et comme héritier de la pairie de l'ancien sénateur de l'Empire, de ce comte Clément de Ris qui fut enlevé par un coup d'audace encore inexpliqué, en plein Empire, dans son château de Touraine, aventure attribuée à la chouannerie et [dont Balzac a fait son livre d'Une ténébreuse affaire. Clément rappelait volontiers ses souvenirs du Luxembourg, et aussi les grandes soirées théâtrales de la lutte romantique, auxquelles tout gamin il avait assisté dans la loge paternelle. A Versailles, dans ses dernières années, il fut bien aise de retrouver l'ancien compère de nos travaux, à Soulié et à moi, le bon et honnête Dussieux, celui avec lequel de 1 853 à 1861, nous avions collationné tant de manuscrits de Dangeau et de Guillet de Saint-Georges, et tant dessiné de croquetons géographiques sur la guerre de Crimée, et tant tripoté de notes sur les artistes français à l'étranger, et qui nous avait tant compulsé de mémoires sur Mmo de Maintenon, en compagnie de Th. Lavallée, que nous appelions le veuf Scarron, et que nous avions tant empoisonné, dans lc cabinet de Soulié, de la fumée de nos cigarettes, et tant traîné, durant les repos de nos effrénés collationncments, à travers tous les bosquets du Parc, et des Trianons et de Marly, et à Dampicrrc, dans les « bavettes » les plus interminables, où aient jamais été épluchées par le détail et avec le plus d'enthousiasme

5a SOUVENIRS D'UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS.

les splendeurs du grand Roi. — Vingt ans plus tard Dussicux reprenait les mêmes causeries avec Clément de Ris, et celui-ci qui n'était pas de ceux qui font économie de science et de complaisance, aidait de ses recherches et de ses conseils, ce travailleur patient et tenace, labourant chaque jour son sillon, et qui, parSoulié, connaissait déjà si à fond la distribution des petits et grands appartements du Palais de Louis XIV, et delà nous est venue une histoire vraiment définitive du château de Versailles.

Là encore, Clément rencontra notre vieil ami Questel, l'architecte du Palais, le plus excellent des hommes, correct, poli, bienveillant, le beau Questel, comme on Pavait appelé longtemps, l'ami et le protégé de Lcnormant, l'artilleur de la garde nationale de i832, et c'est dans ce costume que l'avait dessiné Ant. Etex ; Questel, droit, net et propre comme sa haute taille, l'un des esprits les plus sensés, les plus instruits dans les traditions de son art et du goût le plus pur que j'aie connus, témoins ses beaux travaux de l'église et de la fontaine de Nîmes, et de la préfecture et du musée de Grenoble. Les relations furent faciles et vite amicales dans le même palais, pour ces deux hommes dont Phumcur était si égale et si accommodante, et il en fut de même avec Guillaume, le successeur de Questel comme architecte du palais, quand celui-ci quitta Versailles pour rentrer à Paris, après la mort de sa chère femme, la mère si franche et si loyale de M"" Daumet et de M"" Gion. Et c'est Guillaume, qui, même après avoir été nommé architecte du Louvre, étant resté à Versailles et y visitant souvent notre pauvre Clément, lequel s'était fort attaché à lui, a été chargé par Thérèse Clément de Ris, la fille tant aimée de notre ami, de m'annoncer, à Bellesme, la mort de mon vieux camarade.

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