TRAVAUX DES GOBELINS
Août 1882.
On m'a beaucoup reproché la traduction en tapisserie du Ciel d'Homère, de M. Ingres. Il a semblé aux commissions des Gobclins que cette commande était une idée perversive des véritables principes d'art de notre manufacture nationale, et qu'une telle oeuvre devait compromettre le goût et la main de nos habiles tapissiers, et condamnait l'intelligence de qui l'avait fait mettre sur le métier. Peut-être, pour être juste, serait-il bon de connaître le sentiment qui m'avait guidé dans cette commande et de se reporter au moment où elle fut soumise par moi à l'approbation du ministre, de préférence aux propositions qui m'étaient faites par l'administrateur de la manufacture. C'est le 3 décembre 1875 que j'écrivais la lettre suivante à mon ami Darcel :
3i SOUVENIRS D'UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS.
Mon cherDarcel,
Je pensais hier à vos Gobelins, et je me disais que peut-être, par les travaux dont vous me parliez l'autre jour, le Ghirlandajo, la Simonette, les Vertus exécutées par les élèves de Raphaël, nous ferions fausse route, et que nous laisserions, vous et moi, meilleure trace de notre passage dans l'administration en occupant vos artistes à la reproduction des vrais chefs-d'œuvre contemporains. La Filleule des Fées, de Mazerolle, est une bonne commande; c'est un carton de tapisserie fait en vue de la tapisserie. Maisà côté de cela j'aimerais à vous voir entreprendre le Ciel d'Homère, d'après M. Ingres, et la Justice de Trajan, d'après Delacroix, ou les Croisés à Constant inople, d'après le même. Qu'en dites-vous, mon ami, et pensez-vous que Lebrun n'approuverait pas ce projet, lui qui se trouvait si bien de faire traduire par ses tapissiers les œuvres du Poussin etles siennes propres? Plus tard nous prendrions du Baudry. Cela ferait une date dans l'œuvre des Gobelins, et cette date serait la nôtre. Songez-y, et disposez en conséquence le travail de vos métiers. Je ne renonce pas pour cela à vous voir entreprendre la répétition par le procédé simple dont vous m'avez parlé, des grandes tapisseries décoratives de Ferra rc, que nous avons vues, l'hiver dernier, à l' Hôtel- Drouot. Mais les copies d'après des tableaux de chevalet, comme le Saint-Gérôme duCorrège,ou le Ghirlandajo, ne me disent rien, et je crois fermement que, quelque habileté prodigieuse qu'y montrent vos artistes, ce n'est point là la besogne des Gobelins.
Tout à vous,
Signé: Ph. de Chennevières.
Depuis lors, YApothéose d'Homère a été exécutée et attribuée au Palais de Versailles; et aussi la Filleule des Fées, pour la décoration de l'Elysée ; et aussi le Saint Michel , d'après L. Olivier- Merson, pour la salle des évéques au Panthéon ; et aussi la Séléné, d'après Machard ; et aussi des Verdures, d'après nos plus habiles peintres de paysages historiques, pour l'escalier du Luxembourg ; et aussi les grands morceaux en tapis de la Savonnerie, d'après les cartons de Lemaire, pour les chapelles de la Vierge et de Sainte-Geneviève au Panthéon ; et il était convenu avec Baudry que, quand il aurait terminé ses compositions de l'histoire de Jeanne d'Arc pour le Panthéon, il reprendrait et compléterait ces mêmes compositions dans des dimensions différentes, de manière à m'en former une série de cartons exécutables aux
TRAVAUX DES GOBKLINS
Gobelins et qui se serait appelée dans l'avenir la Tenture de Jeanne d'Arc, comme au siècle dernier on avait la Tenture de Méde'e, ou celle de Don Quichotte, ou celle d'Esther, ou, au xvii6 siècle, celles de Moïse, des Mois et des Eléments.
Darcel avait très bien, et du premier mot, compris l'idée de ma lettre, qui était d'appliquer le merveilleux talent de ses artistes à la reproduction d'oeuvres contemporaines et décoratives, et il s'y était voué avec son ardeur accoutumée. J'ai toujours regretté, pour ma part, que la Justice de Trajan n'ait pu être exécutée. Des maîtres tapissiers furent envoyés au musée de Rouen pour étudier, au point de vue de la tapisserie, l'admirable toile de Delacroix ; ils affirmèrent, à leur retour, que la traduction de cette savante peinture très compliquée était impossible à leur métier, et je dus y renoncer. Mais je crois encore que l'application de l'art des tapissiers- à la reproduction des chefs-d'œuvres des vrais grands maîtres ne pouvait qu'honorer et exalter les traducteurs, satisfaire le goût public et glorifier la maison nationale où l'on sentirait le respect de tels maîtres.
Quel singulier itinéraire que celui d'une autre tapisserie des Gobelins, le Christ mort, d'après Philippe de Champaigne ! La pensée m'était venue de l'attribuer au Saint-Sépulcre de Jérusalem, dont la chapelle avait été décorée jadis de tapisseries fameuses des ducs de Bourgogne, détruites depuis par l'un de ces incendies assez coutumiers dans les bagarres entre sectes différentes de chrétiens. Il me semblait intéressant, pour la France et son prestige, de contribuer à l'ornement de ce sanctuaire archi-sacré, et ma proposition avait été approuvée par arrêté de M. de Cumont. Sur l'observation qui m'avait été faite qu'il était prudent de confier ce don, non directement au Saint-Sépulcre, mais à la communauté religieuse qui y représentait notre nation, ce beau morceau pouvant, par sa forme, servir de devant d'autel dans les cérémonies pieuses, fut destiné aux Franciscains du couvent de Sainte-Anne; et, pour le leur faire parvenir en mains sûres, il fut convenu que la tapisserie serait déposée au ministère des affaires étrangères qui se chargeait de la transmettre. On l'y garda longtemps, et dans une visite que je fis à la maison des Franciscains de la Terre-Sainte, rue des Fourneaux, à Paris, pour y voir les peintures commandées par moi à M. Janmot, sur les instances du vénérable père Fulgence, auquel s'intéressait M. de Broglie, j'eus occasion de rappeler l'affaire et le dépôt du précieux tapis à l"un des révérends pères, qui se déclara prêt à le réclamer au palais du quai d'Orsay.
Je croyais mon tapis sous bonne garde et rendu depuis longtemps à
sa destination, quand parcourant, au printemps dernier, les ateliers de la manufacture des Gobelins et l'exposition permanente que Darccl y a organisée de ses derniers produits, j'ai été fort étonné d'y retrouver mon Philippe de Champaignc; le ministère l'avait purement et simplement restitué aux Gobelins, et il recevra quelque jour, j'en ai peur, une destination nouvelle, sans se rappeler qu'il a été appelé dans l'origine à occuper la plus noble place qu'une tapisserie des Gobelins puisse envier dans le monde. Ainsi vont les choses par l'oublieuse incurie des administrations ; et puis, dans ce pays des fils des croisés, le courage aura manque peut-être à quelque fonctionnaire des affaires étrangères, pour prononcer devant son ministre le nom compromettant du Saint-Sépulcre.