CHAPITRE VI
JALONS DÉPLANTÉS, PROJETS AVORTÉS
Août 1882.
Dans le premier rapport que feus à adresser au Ministre, le 6 janvier 1874, à propos du Musée des Copies, je disais que « l'un des grands défauts de l'administration des Beaux-Arts en notre siècle était d'avoir manqué d'esprit de suite ». Les œuvres de ma direction l'ont cruellement éprouvé depuis le lendemain de mon départ. Je cite au hasard :
i° Le Bulletin des Beaux-Arts interrompu dès la fin de sa première année. Ce Bulletin, que les rapporteurs du budget des Beaux- Arts ont tous successivement approuvé et réclamé, et d'une exécution si facile, n'a jamais trouvé, pour reprendre sa publication, un directeur assez amoureux de la franche lumière et assez soucieux de la responsabilité de ses actes;
20 La reproduction par la gravure des tableaux et des sculptures ayant obtenu au Salon annuel les médailles d'honneur. M. Turquet a interrompu cette tradition, prévue par un article du règlement, Tannée où il se trouva devant la commande d'une planche à graver d'après la belle figure agenouillée de l'ancien évêque de La Rochelle par Jules Thomas. Se résoudre à faire graver une statue d'évêque, a dépassé les forces d'un sous-secrétaire d'Etat de la République;
3° II en a été de même des trois planches à l'eau-forte, commandées pour la chalcographie nationale et devant représenter des fêtes ou cérémonies : V Inaugurât ion de l'Opéra, que le pauvre Jacquemart devait graver d'après le beau dessin de Détaille, et que M. Turquet n'a pas commandée a Flamcng, tout indiqué pour cette succession, sans doute parce qu'on y voyait le maréchal deMac-Mahon; — Y Inauguration de la Manufacture de Sèvres, commandée a Gaucherel, celle de l'Exposition universelle de i8?8 à Edmond Hédouin; ces deux dernières planches délaissées à coup sûr, sous le même prétexte, et avec le même agrément généreux de l'administration;
4° Et le pauvre atelier de mosaïque honteusement rejeté du giron de
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la Manufacture de Sèvres, dont il avait pour première épreuve décoré la façade d'une frise monumentale, d'après le carton de Lameire; et qui ne survit aujourd'hui que cache dans les combles du Panthéon, où il exécute, comme en secret, d'après les cartons d'Hébert, l'œuvre la plus colossale dont les Mosaïstes, ces artistes des âges héroïques, aient doté la France depuis les temps mérovingiens ?
5" Et le projet, approuvé par M. Bardoux, de décorer de peintures et de sculptures les monuments publics de la province, Hôtels de Ville, Palais de Justice, etc. ?
64 Et les commandes de lithographies, approuvées par le même, d'après les œuvres les plus célèbres de l'Art contemporain?
Et les plafonds pour le Luxembourg, commandés à Carolus Duran, J. Lefèvrc, Giacomotti, Tony Robert Fleury, et qui s'en vont se desséchant sur le même rouleau, de magasin en magasin de l'île des Cygnes, sans prendre jamais leur place dans les salles des Vernet?
8° Et la continuation des commandes de portraits de contemporains pour les galeries de Versailles, dont le projet m'était venu en tête à propos des insistances de M. Latour-Dumoulin auprès de M. Brunet, pour faire placer à Versailles le portrait de son père?
« Lo sollicitation qui vous a été adressée, — écrivais-je au ministre, le 4 octobre 1877, — et à laquelle vous n'avez point paru défavorable, de commander pour le musée de Versailles le buste de M. Pierre Latour- Dumoulin, l'inventeur du touage à vapeur, l'un des hommes, a dit M. Dumas, qui ont le plus fait pour la prospérité du commerce en France, m'engage à vous soumettre, dans le même sens, une proposition plus large, dont l'exécution serait certainement bien accueillie par l'opinion publique, et qui comblerait, dans ce même musée d'histoire nationale, une lacune regrettable qu'on nous reprochera plus tard d'avoir laissé s'élargir sans remède ». (J'ai cité, dans le rapport général a M. Bardoux, le reste de ma lettre par laquelle furent motivées les commandes impartiales, en bustes ou en peintures, des portraits de Chateaubriand, de Villèle, de Martignac, de Serres, Royer-Collard, Ampère, Guizot, Mole, Thiers, Berryer, de Lamartine, Dupin, de Montalembert, Lacordairc, Cousin, Mgr Sibour, Mgr Darboy, président Bonjean, Sainte-Beuve, Alexandre Dumas, Alfred de Musset, Honoré de Balzac, Ingres, Delacroix, Horace Vernet, Delaroche, Decamps, Flandrin, David d'Angers, Rude, Th. Rousseau, Leverrier, Scribe, Auber, Rossini, Halévy, Félicien David). — Et j'étais souvent amené à procéder ainsi, par improvisation et comme par surprise, pour enlever auprès des ministres des morceaux difficiles, et parfois pour détourner quelque attaque injuste ou dange-
rcuse, par exemple le jour où, dans une querelle trop vive au Conseil supérieur sur le terrain dcsGobclins, je transportai tout à coup la question sur un projet d'exposition des tapisseries anciennes pouvant être utile à renseignement de nos deux manufactures nationales ; je développai immédiatement l'idée et ses moyens d'exécution, qui furent agréés d'emblée par le conseil et le ministre; et de là l'intéressante exposition de tapisseries de toute époque qui obtint tant de succès, en 1876, aux Champs-Elysées, dans les galeries de V Union Centrale, et nous valut comme conséquence le remarquable rapport de Denuelle.
90 Je retrouve la copie d'une lettre adressée par moi, le i3 décembre 1875, à M. de Honchaud, l'un de mes inspecteurs des Beaux-Arts, que l'on a vu depuis secrétaire général du Sous-Secrétariat d'Etat des Beaux-Arts, et puis Directeur des Musées Nationaux :
Mon cher Ronchaud,
Voulez-vous bien vous charger d'étudier et de conduire jusqu'au bout, tant auprès de M. de Watteville et de M. Servaux qu'auprès de M. Lafolye, architecte du Palais de Compiègne, une affaire qui me préoccupe depuis longtemps déjà et que je n'ai jamais eu le loisir de poursuivre moi-même. Après l'installation à Compiègne du musée Kmer, M. de Watteville et M. Servaux me parlèrent des nombreux moulages et estampages rapportés du Mexique par M. Mchédin, et m'apprirent que cette collection très considérable d'estampages avait été acquise par l'État. Il en avait laissé la garde à M. Mchédin, lequel les conservait aux environs de Paris, dans une petite habitation occupée par lui, où ils avaient eu singulièrement à souffrir et des ravages des sièges et surtout de l'inclémence des saisons, car les estampages sont là depuis 1867, époque où vous les avez vus, comme moi, à l'Exposition Universelle, au Champ de Mars. Ces Messieurs voulurent bien me dire que leur département consentirait volontiers à se dessaisir en notre faveur, pour une collection publique, de cette très intéressante série de documents plastiques qui pouvait fournir à l'étude les renseignements les plus précieux sur une civilisation dès longtemps disparue. J'ai pensé que si le palais de Compiègne pouvait offrir dans une de ses ailes un asile convenable aux estampages de M. Mehédin, l'érudition ethnographique nous saurait gré de les lui montrer à côté des antiquités cambodgiennes, et que dans tous les cas ils seraient sauvés d'une ruine certaine et prochaine. — Voyez donc MM. de Watteville et Servaux pour vous assurer auprès d'eux s'ils sont toujours dans les bonnes dispositions qu'ils avaient bien voulu m'exprimer ; puis voyez M. Mchédin et ses estampages pour
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vous rendre compte de l'importance de la collection à laquelle est attaché en partie l'honneur de son nom et qu'il doit être le premier désireux de voir conservés en lieu sûr; puis M. Lafolye, qui vous dira où et comment nous trouverions dans le palais de Compiègne l'espace nécessaire; après quoi nous irions prier M. de Cardaillac de nous prêter son bon concours pour cette installation. Enfin, mon cher ami, faites de cette affaire votre affaire, et si nous réussissons, nous aurons l'honneur d'avoir ajouté, au profit de l'art et de la science, une collection de plus et non des moins curieuses, au cadre magnifique de nos Musées Nationaux.
Tout à vous, Ph. de Chennevières.
Qu'est-il advenu de cette affaire, prise au vol elle aussi, et dont la conduite à bonne fin semblait si facile ? Tout le monde s'y prétait de bonne grâce, MM. de Watteville et Servaux, et M. Mehédin, enchanté, semblait-il, de sauver les monuments de sa mission, et le Ministre qui avait bien voulu m'accorder 16,000 fr., s'il m'en souvient, pour les réparations et nouveaux moulages, et M. Lafolye qui avait fini par trouver l'espace suffisant au rez-de-chaussée de Compiègne, et M. de Ronchaud qui s'en allait assez fréquemment visiter l'atelier de M. Mehédin, près la gare de Meudon. Et avec tout cela, deux ans et demi après, quand je quittais la direction, rien n'était mené à terme, rien n'avait pris le chemin de Compiègne, et il est à craindre que rien n'y aille jamais ; et M. de Ronchaud a certainement passé, depuis quatre ans, l'éponge sur cette affaire, sans en transmettre la continuation à l'un de ses confrères de l'inspection des Beaux-Arts.
Depuis quatre ans, j'ai eu le cœur ulcéré par l'abandon de mes pauvres projets, venant de gens qui n'avaient su rien mettre en leur place et les délaissaient ou les enterraient soit par insouciance, soit, il me répugnerait de le croire, par quelque sentiment inavouable.
io° On a laissé languir, de parti pris, mon cher Inventaire des Richesses d'art de la France, auquel il semblait que tout le monde voulût tant de bien et dont, depuis mon départ, pas un volume n'a été achevé ou mis en circulation. La crainte ridicule d'avoir à en livrer des exemplaires à d'anciens ministres, exécrés aujourd'hui, a suffi, peut-être, pour en arrêter la distribution, tant les puissants de ce jour excellent à se donner des apparences mesquines.
n* Et la publication des Restaurations des monuments antiques, à
laquelle l'Assemblée nationale avait vote un crédit annuel de 20,000 fr. arrêtée, elle aussi.
. 20 Et les Archives de l'Académie de France à Rome, que j'avais fait reconstituer pour la bibliothèque de la villa Médicis, par MM. Lecoy de la Marche et Olivier Merson, et dont j'avais motivé le travail par le court rapport suivant :
Le 3o mai 1874.
Monsieur le Ministre,
Le rapport que M. Olivier Merson déposa à la direction des Beaux* Arts, ù la suite de la mission qui lui avait été confiée en 1870 pour aller étudier en Italie l'histoire de l'Académie de France, que Colbert avait établie à Rome, m'a appris que cette grande institution nationale était complètement dépourvue d'archives, et qu'on n'y trouvait aucune trace ni de ses origines, ni des documents administratifs qui devaient lui rappeler la sollicitude et les actes et les réformes diverses de ses anciens directeurs.
J'ai pensé qu'il y avait là, monsieur le Ministre, une lacune à combler, et je vous proposerai de charger M. Olivier Merson, qui achève en ce moment l'impression d'un volume sur l'Académie de France à Rome, et M. Lecoy de la Marche, qui vient de publier un livre intéressant sur la correspondance des directeurs de cette Académie, de rassembler tous les documents nécessaires pour la reconstruction de ses archives, documents dont la copie s'exécuterait sous leur contrôle, dans les dépôts de nos divers établissements publics, par les employés de mon administration.
J'ai l'honneur d'être, avec un profond respect, monsieur le Ministre, votre très humble et très dévoué serviteur.
Pli. DE CHENNEVIÈRES.
Quand j'ai quitté le Palais-Royal, toute la période du xvne et du xviiie siècles, jusqu'en 178g, était complète, et il ne s'agissait plus que d'en relier les nombreux volumes de copies, avant de les expédier à la villa Médicis. Mais aussitôt M. Etienne Arago les réclamait pour son fonds des archives de l'École des Beaux-Arts dont il ne savait comment motiver le titre et les fonctions d'archiviste sans archives. J'ai eu beau presser l'Académie des Beaux-Arts d'intervenir en faveur de son école de Rome, dont elle a le patronage, en invitant le directeur de cette école à réclamer des documents qui lui ont été attribués par arrêté régulier ; il est cent fois probable que cette précieuse suite de volumes formant l'his-
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toîre la plus minutieuse d'une des plus nobles institutions de la France, restera à Paris perdue et inutile dans un casier des bureaux du Palais- Royal.
i3c Et les projets d'agrandissement de cette école des Beaux-Arts, par la reconquête des terrains du mont-de-piété voisin, projets étudiés et réétudiés et auxquels nous avions acquis la faveur du préfet de la Seine, M. Ferdinand Duval ?
14° Et la reconstruction des Gobelins?
i5° Et la translation de l'École des Arts décoratifs sur les terrains de l'Hôtel-Dicu, près de Saint-Julien-le-Pauvre ?
16* Et le projet de loi pour la conservation des monuments et des œuvres d'art ?
17» Et la fameuse question de renseignement du dessin, dont les programmes avaient été longuement discutés et minutieusement élaborés par une commission composée d'esprits aussi éminents que ceux de MM. le préfet de la Seine, Guillaume, Delabordc, Cabanel, Lehmann, Muller, Gérôme, Cavelier, P. Dubois, Henriquel-Dupont, Duc, Bœswilwald, Ravaisson, Jourdain, de Cardaillac, Tetreau, de Longpérier, A. du Mesnil, Ath. Mourier, Boutan, Gréard, — et dont je me glorifiais naïvement comme de la maîtresse affaire de ma direction, — qu'est-elle devenue, bon Dieu ! si ce n'est une occasion de grasse sinécure pour une douzaine d'hommes de bonne volonté, et de faveurs dispersées au profit de telle ou telle ville bien recommandée, ou de tels et tels personnages bien recommandants, alors que dans ma pensée elle avait pour but et pour ambition un intérêt général, un service immense et de bas en haut à. l'instruction publique et à l'industrie nationale.
Ce sont là ce que j'appelle mes jalons déplantés. Je veux rappeler ici ce que j'ai dit ailleurs de mes projets avortés.
Août 188t.
Dans le rapport général que j'ai adressé à M. Bardoux, au commencement de 1878, sur l'ensemble des travaux de ma direction, j'ai publie la plupart des rapports partiels qui avaient motivé en leur temps les propositions suivies d'effet, et approuvées par ses prédécesseurs. Mais il est d'autres propositions que je n'avais pas été assez heureux ni assez persuasif pour faire accepter par mes différents ministres, et qui pourtant, à mon sens, ne manquaient pas d'intérêt et auraient peut-être fait quelque honneur à l'administration qui les eut endossées. Je n'en citerai que trois ou quatre : le projet de concours pour les tombeaux de Molière et de La Fontaine au cimetière du Père-Lachaisc; — le projet de
rétablir la mode des cénotaphes, ou des petits monuments, adossés aux pilastres ou murailles de nos églises, à la mémoire des hommes illustres inhumés jadis dans ces églises; — le projet de participer, par une statue colossale de saint Louis, en cuivre repoussé, au monument que les missionnaires d'Afrique se proposaient d'élever au saint roi, au bord de la mer de Carthage; — celui enfin d'ouvrir un concours européen pour un monument à Pie IX; ce dernier projet, il est vrai, des amis me dissuadèrent de le faire parvenir au ministre, jugeant, avec raison peutêtre, que M. Bardoux, dans l'état déjà rétréci et rébcllionnc des esprits, ne le tiendrait pas pour opportun et ne me saurait nul gré de le lui avoir mis sous les yeux.
Vous m'objecterez, lecteurs, que, même à cette date de 1875, qui fut commune aux trois premiers, même avec des ministres tels que MM. de Cumont et Wallon, étant donnée l'Assemblée qui, par ses égards complaisants pour la minorité démocratique, était en train de faire la République, et lui lâcha la bride malgré ses préjugés antireligieux que celle-ci ne cacha jamais, — les temps n'étaient pas propices aux projets ci-dessus, imprégnés, je ne le nie pas, d'une vague odeur de sacristie. Mais vous m'accorderez aussi que, dans leur esprit et dans leur forme, le vrai patriotisme y tenait hautement sa place, car je n'ai jamais su séparer, quant à moi, l'avenir de mon pays de ses traditions originelles, civiles et religieuses. Il n'est point d'arbre, si vous attaquez et meurtrissez ses racines, qui ne doive à bref délai dépérir et tomber.
Le 22 février 1875, je recevais du Ministre la lettre suivante, qui fut reproduite par quelques journaux :
Monsieur le Directeur,
Mon attention vient d'être appelée sur l'état de dégradation où se trouvent, dans le cimetière du Père-Lachaise, les tombeaux de Molière et de*La Fontaine. Il me parait indispensable, pour l'honneur des lettres, de mettre fin à un pareil état de choses. Vous voudrez bien, en conséquence, m'adresser d'urgence un rapport à ce sujet. Vous examinerez spécialement la question de savoir si nous devons nous contenter de simples réparations, ou s'il ne conviendrait pas, au contraire, d'élever à Molière et à La Fontaine des monuments dignes à la fois de ces grands poètes et de la France qui les compte parmi ses plus illustres enfants.
Recevez, monsieur le Directeur, l'assurance de ma considération a plus distinguée.
Le Ministre de l'Instruction publique, des Cultes et des Beaux^Arts,
A. de Ctmont.
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Cette dépèche, je ne le sus que plus tard, était provoquée par une note de l'Académie française, qui signalait au Ministre l'état, assez honteux en effet, de délabraient des deux tombeaux du Père-Lachaise. La presse en fit aussitôt assez grand bruit. Le lendemain du jour où elle avait reçu du ministère communication de la lettre de M. de Cumont, je voyais pleuvoir autour de moi des demandes d'architectes et de sculpteurs ; des articles très remarquables furent publiés à cette occasion; je citerai entre autres ceux de M. Edouard Drumont, dans la Liberté du 26 février et du 2 mars, où se trouvaient produits des documents absolument nouveaux et des plus étranges, sur la livraison à Alexandre Lenoir des restes de Molière et de La Fontaine par l'administration municipale du IIP arrondissement (Division de Brutus), le 18 floréal an VII, et sur leur dépôt dans les cercueils du Musée des Monuments français, le 17 thermidor an VII et le 17 vende'miaire an VIII.
Quant à moi, après l'enquête nécessaire et attentive, je répondais à M. de Cumont:
i" mars 1875.
Monsieur le Ministre,
Conformément à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser, je suis allé visiter au cimetière du Père-Lachaise les tombeaux de Molière et de La Fontaine. J'ai constaté qu'en effet ces monuments, qui contiennent les restes des deux génies les plus populaires de la France, se trouvaient dans un état de dégradation tout à fait indigne de notre pays. J'ajouterai, monsieur le Ministre, que même à leur origine et avant le ravage des années, ces monuments n'ont jamais été dignes des noms illustres qui y sont inscrits.
Il ne faut point s'en prendre toutefois au bon citoyen qui les édifia ; il convient au contraire de louer la piété patriotique qui les lui fit élever avec les faibles ressources dont il disposait, et qui sauva en somme des dernières profanations et peut-être de la voirie ces ossements qui nous sont sacrés à tous.
Vous n'ignorez pas, monsieur le Ministre, que ces restes de Molière et de La Fontaine, qui reposaient depuis un siècle dans le cimetière Saint-Joseph, furent exhumés le 6 juillet 1792, et ne furent transportés aux Petits-Augustins que le 7 mai 1799, après les plus tristes vicissitudes et le plus honteux abandon. M. Alexandre Lenoir, qui leur offrait enfin un abri dans le Musée des monuments français, les conserva dans ce qu'il appelait son Elysée, jusqu'au 6 mars 18 17, jour où après avoir
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été présentés à l'église Saint-Germain-des-Prés, ils furent conduits au cimetière du Père-Lachaise.
Les tombeaux que nous leur voyons aujourd'hui sont les mêmes que ceux auxquels le public s'était accoutumé dans le jardin des Pctits-Auguslins ; ils n'ont ric.n, il faut le dire, des monuments funèbres de l'époque des deux grands poètes. M. Lcnoir, je le répète, titpour le mieux et obéit à la mode un peu maigre de son temps ; mais, rien qu'en recueillant des ossements délaissés, il rendit à l'honneur de la France un immense service. Aujourd'hui, ces deux tombeaux nous paraissent un peu mesquins quand on les mesure à ce qu'ils contiennent. De plus, les matériaux, qui n'étaient pas de l'espèce la plus durable, se sont rongés et délités ; l'inscription de la tombe de Molière est devenue difficile à lire ; certaines lettres se sont détachées, deux des masques comiques et la couronne en bronze sont tombés. Le sarcophage de La Fontaine est dans un état de dégradation pire encore, quant à la pierre ; l'inscription ancienne a disparu ; les ornements en bronze (le renard placé sur la tombe et les basreliefs représentant des sujets de fable) sont néanmoins mieux conservés.
S'il ne s'agissait que d'une réparation devenue imminente et indispensable, je vous proposerais, monsieur le Ministre, de modifier complètement le choix des matériaux et de substituer le granit ou le marbre à des pierres que le temps a dévorées trop vite. Mais, si j'ai bien compris l'esprit de votre lettre, ce n'est pas en réalité une simple restauration que vous jugeriez bon d'entreprendre pour des tombes qui ne présentent en elles-mêmes aucun intérêt d'art ni d'ancienne tradition. Vous croiriez, et cette pensée vous fait le plus grand honneur, qu'il convient plutôt « d'élever à Molière et à La Fontaine des monuments dignes à la fois de ces grands poètes et de la France, qui les compte parmi ses plus illustres enfants ». Le monde entier des lettres partagera votre sentiment, et j'ai cherché les moyens d'entrer le mieux possible dans vos vues.
Il est fâcheux, monsieur le Ministre, que la France ne possède pas un Campo-Santo comme en consacraient à leurs morts fameux les plus petitsÉtats de l'ancienne Italie; l'Angleterre a son Westminster, Florence son Santa-Croce ; mais la loi ne nous permet plus à nous de confier aux églises les restes de nos grands hommes (i), et c'est dans un cimetière qu'il faut chercher leur place.
(i) Je n'eusse jamais, pas plus alors qu'aujourd'hui, proposé pour cette destination, la basilique de Sainte-Geneviève. L'épreuve a été faite en 1791 et en j83o, et il faut avouer qu'elle n'a point réussi. Proud'hon est d'accord là-dessus avec Michelet, et M. J. Clarctie et tous les républicains de bon sens. Dans sa lettre du 14 juillet 1881» M"e Michelet, parlant au nom de son mari, réclamait pour Mirabeau, au Pcre-Lachaise, juste, la place que, six ans auparavant, je proposais pour Molière et La Fontaine.
JALONS DÉPLANTÉS, PROJETS AVORTÉS
11 appartiendrait certainement à la ville de Paris et à son administration de tracer sur une des hauteurs qui l'environnent un champ sacré, un asile monumental où viendraient se reposer les plus glorieux de nos morts : le respect traditionnel du Parisien pour la mort trouverait certes là à se manifester noblement et à satisfaire ses plus religieux instincts. Il n'est pas douteux que l'édilité parisienne ne s'honorât beaucoup aux yeux de ses administrés par l'exécution d'un pareil projet.
Sur l'emplacement assez étroit qu'occupent aujourd'hui côte à côte les tombes de Molière et de La Fontaine, il semble assez difficile d'élever Jeux monuments dans les conditions d'importance et de splendeur que rêvera pour eux l'admiration nationale, et je ne vois dans le cimetière du Père-Lachaise qu'une place véritablement convenable: ce serait au milieu et a mi-côte de la large avenue qui de la porte principale conduit à la chapelle.
La ville de Paris, qui rentrerait en possession d'un terrain profitable, ne saurait vous retuser les quelques mètres carres destinés à décorer l'entrée de sa plus importante nécropole par deux tombes jumelles consacrées à ce que la France a de plus glorieux.
Quant aux dépenses qu'entraînerait l'exécution des soubassements et des marbres sculptés, il ne faut pas se dissimuler qu'elle devraient être considérables, plus considérables que n'en pourra supporter de sitôt le budget des Beaux-Arts. Mais ce sera là une œuvre nationale à laquelle ne refusera certainement son vote aucune Assemblée française, cl si l'Assemblée ne croyait pouvoir s'y associer, je suis convaincu qu'il nous serait facile de pourvoir aux nécessités de l'entreprise par l'appel à une souscription nationale.
Quel que soit, monsieur le Ministre, le parti que vous adoptiez pour la place des tombeaux et l'ouverture des crédits nécessaires, il est un principe que je dois vous proposer dès aujourd'hui ; c'est celui du concours national à ouvrir pour les deux monuments de Molière et de La Fontaine. Jamais plus beau sujet ni mieux fait pour les inspirer ne fut offert aux artistes de notre pays, et je ne doute pas que les plus illustres de notre école ne s'empressent d'y prendre part. Si vous approuvez ce principe, j'aurai l'honneur, après avoir pris vos décisions relativement aux questions d'emplacement et des moyens d'exécution, de vous soumettre prochainement le programme du concours, programme qui demande quelque loisir pour être convenablement étudié.
Le Directeur des Beaux- Art s, Signé : Ph. de Chennevières.
-i SOUVENIRS D'UN DIRECTEUR DES BEAUX- ARTS.
L'occasion était unique en effet, et jamais nos sculpteurs du xix« siècle n'en retrouveront une plus belle, de renouveler les merveilles des Anguier, des Girardon et des Coyzevox. Pensez donc a la taille de ces deux génies, les plus français de France, et les plus aimés, et à leur popularité universelle. M. de Cumont n'eut pas le temps d'ailleurs d'assister, comme ministre, à l'effondrement subit de sa généreuse pensée. M. Wallon venait à peine de s'asseoir dans son fauteuil qu'il recevait la lettre suivante des promoteurs mêmes de l'affaire, lettre qui tombant dans les mains d'un ministre débutant, naturellement économe et peu porté aux choses d'éclat, devait couper court a tout ; — et ainsi fut-il.