‹ Souvenirs d'un directeur des beaux-artsChapitre 13 sur 88 · LE SECRÉTAIRE PERPÉTUEL · texte numérisé non relu

LE SECRÉTAIRE PERPÉTUEL

A monsieur le Ministre de VInstruction publique, des Cultes,

et des Beaux- Arts.

Monsieur le Ministre,

Je réponds tardivement à la lettre que votre prédécesseur, l'honorable M. de Cumont, a bien voulu m'adresser le 8 de ce mois. Elle n'est parvenue au secrétariat de l'Institut que le i3, et il n'a pu en être donné communication à l'Académie que dans sa séance d'hier.

Par cette lettre, monsieur le Ministre transmettait à la Compagnie, en lui demandant son avis, copie d'un rapport de M. le Directeur des Beaux- Arts, sur la restauration devenue nécessaire des tombes de Molière et de La Fontaine, dans le cimetière du Père-Lachaise.

Sans méconnaître ce que les propositions de M. de Chennevièresont de patriotique et d'élevé, l'Académie croit devoir s'en tenir au voeu modeste, et d'un accomplissement facile, qu'elle a d'abord exprimé.

La gloire, toujours si présente, de nos deux grands poètes, ne semble pas réclamer, pour s'entretenir et se perpétuer, des monuments nouveaux. Pour donner satisfaction au sentiment public, c'est peut-être assez que leurs tombes, à la place et sous la forme auxquelles est accoutumée, depuis le commencement du siècle, la pieté des visiteurs nationaux et étrangers, n'affligent plus les regards par une apparence fâcheuse de négligence et d'abandon. D'intelligentes et peu dispendieuses répara-

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tions suffiraient sans doute à amener promptement un si désirable état de choses.

Veuillez agréer, morsicur le Ministre, la nouvelle assurance des scn. timents avec lesquels j'ai l'honneur d'être votre très obéissant serviteur >

Signé : Patin.

Inutile d'ajouter que, conformément aux désirs peu exigeants de l'Académie française, deux ou trois maçons changèrent deux ou trois pierres, replantèrent deux ou trois clous et il ne fut plus jamais question, de par le Ministre, ni de Molière, ni de La Fontaine.

Cependant ce premier projet avait eu presque immédiatement une sorte de post-scriptum, ce moindre importance en apparence, mais qui pouvait toutefois offrir à la Direction des Beaux-Arts une série considérable et fort intéressante de travaux à poursuivre. Le 2 avril 1875, j'adressai à M. Wallon la lettre suivante :

Monsieur le Ministre,

J'ai reçu hier la visite de M. le Curé de Saint-Étienne-du-Mont, auquel le bruit qui s'est fait dernièrement dans la presse à l'occasion des tombeaux de Molière et de La Fontaine, avait suggéré la pensée que des monuments convenables pourraient être élevés dans son église à la mémoire de Pascal, de Racine et de Lcsueur, qui, tous les trois, y ont été inhumés, et dont elle conserve les inscriptions tumulaires au moins pour les deux premiers.

Je crois, monsieur le Ministre, que la mise à exécution de ce projet ferait honneur à la Direction des Beaux-Arts et qu'elle ne pourrait mieux appliquer ses crédits qu'à la commande des bustes de ces trois grands génies français, bustes destinés à faire partie, dans Saint- Édenne-du-Mont, de petits monuments funèbres, pareils à ceux qui, appliqués aux piliers et aux murailles sacrées, remplissaient du xvia au xvtn* siècle les églises de France, aussi bien que celles d'Italie et de toute l'Europe chrétienne.

En conséquence, je vous proposerai de confier la commande du buste de Biaise Pascal a M. Allouard, celle du buste de Racine à M. Chervet, la commande du buste de E. Lesueur à M. Iselin, et de destiner ces trois bustes à l'église Saint-Étienne-du-Mont, pour la décoration d'appliques funéraires dans lesquelles entreraient naturel-

lement celles de leurs épitaphes qui ont été conservées jusqu'aujourd'hui.

J'ai Thonneur d'être, avec un profond respect, monsieur le Ministre, votre très humble et très obéissant serviteur.

Le Directeur des Beaux-Arts,

Signé : P h. de Chennevièrics.

L'illusion ne fut pas longue : M. le Ministre me renvoya sans retard mon rapport, que j'avais cru plus conforme à ses idées ; seulement au lieu de signer Y approuve administratif que j'attendais, il avait écrit en marge ces simples mots : « Je ne puis souscrire à ce projet. H. Wallon. » Tout n'est pas rose, je vous l'assure, dans ce métier de directeur des Beaux-Arts. Combien de fois le même ministre ne devaitil pas me répéter que ce n'est pas lui qui aurait jamais approuve les rapports sur la décoration du Panthéon ; mais la troisième épreuve était mieux faite encore pour m'enlever toute patience et tout courage.

Un jour je vis entrer dans mon cabinet, au Palais-Royal, un grand moine blanc, de stature et de figure superbes, dont la robe religieuse était couverte d'un vaste burnous arabe, et qui s'annonça à moi comme envoyé de l'archevêque d'Alger. Il venait m'entretenir d'un projet de Mgr Lavigerie, et me parla d'un monument funéraire en l'honneur de saint Louis, qu'il s'agissait de reconstruire sur la colline de Byrsa, l'ancienne citadelle de Carthagc, là ou était mort, en 1270, aux portes de Tunis, le vaillant patron de la France. Charles X, le lendemain même de la prise d'Alger, s'était fait céder à perpétuité, par Hussein-Pacha, bey de Tunis, « un emplacement dans la Maalka suffisant pour ériger un monument religieux en l'honneur de Louis IX, à l'endroit ou ce prince est mort », et Louis-Philippe y avait fait bâtir une fort modeste chapelle de vingt-cinq mètres carrés. On voulait faire plus digne de la France, car la chapelle nouvelle, d'un caractère mieux d'accord avec l'architecture africaine, devait servir de centre à deux établissements hospitaliers, rappelant aux populations de ces côtes la charité du saint roi. Je répondis lout d'abord à ce représentant de la noble congrégation des missionnaires d'Afrique qu'il ne devait pas compter sur la Direction des Beaux-Arts pour aider de ses fonds à la construction dont il me parlait, mais que le jour où il serait question de la décoration de l'édifice, je regarderais comme un devoir pour mon administration de coopérer au décor d'un monu-

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ment où était intéressé l'honneur de la nation. 11 fut convenu que je le reverrais quand le moment serait venu, et qu'il me communiquerait alors les plans de l'architecte. Très peu de temps après, me trouvant en vacances dans ma petite ville de Bellesmc, \a rencontre d'une lecture dans un journal me donna l'occasion d'écrire directement, le 25 août 1875, la lettre suivante à Mgr l'archevêque d'Alger :

Monseigneur,

Aujourd'hui, jour anniversaire de la mort et de la fête de saint Louis, dans la petite ville devant laquelle, pour la première fois, avec sa mère Blanche de Castille, il vit la guerre et combattit la trahison, je lis la lettre éloquente que vous adressez à la Société des missionnaires, fondée par vous à Alger, pour les encourager à la restauration du sanctuaire élevé au saint roi sur les ruines de Carthage.

Je m'estimerais bien heureux, Monseigneur, de pouvoir contribuer, selon mes forces, à votre bonne œuvre et à votre pensée patriotique, en proposant à M. le Ministre de faire participer la Direction des Beaux- Arts a la décoration de ce monument si profondément national.

11 y a quelques semaines déjà, dès qu'il fut question de l'entreprise par vous de ce glorieux travail, je m'étais enquis des plans du premier édifice, élevé, je crois, vers 1840; mais je n'avais pu me les procurer. Il me paraît aujourd'hui plus simple de m'adresscr directement à Votre Grandeur pour savoir si une figure agenouillée ou couchée du roi saint Louis, et un ou deux bas-reliefs ne trouveraient point une place convenable dans la chapelle projetée par vous et quels en devraient être les dimensions et les sujets.

Ce serait, je le répète, Monseigneur, un grand honneur pour la Direction des Beaux-Arts de prendre part, — dans la mesure de ses humbles ressources, et en espaçant ses commandes selon les nécessités de ses crédits, — à une œuvre si éminemment française, et je ne doute point que M. le Ministre de l'Instruction publique, des Cultes et des Beaux-Arts ne voulût bien approuver la proposition qui aurait pour but de glorifier sur une terre étrangère, sanctifiée par sa fin admirable, le

plus vraiment grand de nos rois, dont lui-même a écrit l'histoire.

l'ai l'honneur d'être, avec un profond respect, Monseigneur, votre

très humble et très dévoué serviteur.

Pli. DE ChENNEVIERES.

Le 17 septembre, Mgr Lavigcric voulait bien m'annoncer la prochaine visile de l'architecte porteur de l'avant-projct du monument; ce ne fut

toutefois qu'en janvier 1876 que le R. P. Charmetaux, supérieur des missionnaires, vint se représenter à moi avec un petit plan indiquant suffisamment la forme, dans le goût arabe, non seulement de la chapelle avec les autels de Saint-Louis, de Sainte-Geneviève et de Saint-Denis, mais aussi du portique à colonnade cintrée qui l'encadrait en arrière, et des deux vastes caravansérails, également à portiques, qui la flanquaient à distance des deux côtés; l'un, destiné à servir d'asile pour des vieillards incurables; l'autre, devant former asile pour des enfants orphelins. Ce qui me frappa dans l'heureuse combinaison architecturale de la chapelle, sorte de grand tombeau de marabout, où dans le support des coupoles, le style africain se combinait ingénieusement avec certains détails de style roman, rappelant le terrain de France et l'époque du pieux héros couronné, ce fut une statue équestre colossale qui, juchée sur un haut piédestal dominant le porche de l'édifice, regardait vers la mer et devait frapper de loin la vue des navigateurs, abordant aux côtes de Tunis. Je me dis que la grande oeuvre d'art du monument, c'était cette statue, et je me demandai comment nous pourrions aider à son exécution. Quelques jours après, je me rencontrai avec le préfet de la Seine, M. Ferdinand Duval, et comme je savais, — par la quasi-commande faite par lui au sculpteur Jacquemart d'une statue équestre de Philippe-Auguste, pour l'une des places de Paris, — qu'il entrait dans sa pensée de décorer divers points de sa grande ville d'œuvrcs considérables de cette sorte, je lui demandai s'il ne consentirait point à partager avec la Direction des Beaux-Arts les frais du modèle d'une statue équestre de saint Louis, dont la place était tout indiquée à l'extrémité de Pile portant le nom du saint roi, et qui aurait certainement produit de ce côté de l'entrée de Paris un effet admirable. J'avais calculé que les frais du modèle étaient, dans les travaux de cette nature, la dépense relativement la plus onéreuse ; s'ils étaient partagés entre la préfecture de la Seine et la Direction des Beaux-Arts, l'affaire devenait bonne pourchacune des deux administrations, et je n'aurais plus, pour ma part, qu'à songer à l'exécution de la statue en cuivre repoussé, système peu coûteux, et convenant à merveille, par sa légèreté, à la place que l'œuvre devait occuper là-bas, sur un piédestal qu'il ne devait point écraser. M. Ferdinand Duval ne refusa point mon offre, dont nous devions reprendre plus tard la discussion, et je crus enfin que l'heure avait sonné de soumettre l'affaire à M. Wallon. Je me souviens que, naïvement, pour adoucir par tous les moyens possibles la rigidité du ministre parcimonieux et me rendre favorable l'historien de saint Louis, j'avais emporté dans ma poche, pour le lui offrir, un petit livre dont Sainte-Beuve a dit

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quelque part deux mots élogicux, les Aventures du petit roi saint Louis devant Bellesme. J'entre dans le cabinet du ministre, mon innocent petit livre à la main, j'explique de mon mieux le but de ma visite et les préliminaires delà négociation, et les moyens prévus et étudiés. M. Wallon, — que saint Louis et Jeanne d'Arc le lui pardonnent! — ne me laissa même pas aller jusqu'au bout. Il m'arrêta net, de l'air obstiné et sans grâce qu'il savait si bien prendre, et qui cassait bras et jambes de ses chefs de service. Et Dieu et le Secrétaire général du ministère savent seuls dans quel état d'exaspération je refranchis ce jour-là la porte de ce cabinet que les plus désireux de bien faire n'ouvraient jamais qu'à regret.

Cependant, comme il est dit qu'il n'est pas l'un des ministres sous qui j'ai servi, auquel je n'aie à cœur d'avoir quelque obligation, je tiens (malgré toute une année quasi perdue dans une inaction forcée) à confesser que je dois à M. Wallon cette reconnaissance qu'il m'a autorisé à organiser, d'accord avec Y Union centrale, l'exposition des tapisseries anciennes, par laquelle fut éclairée en une fois la tradition complète de cet art bien français, et aussi qu'il m'a permis d'attacher le grelot, dans le conseil supérieur des Beaux-Arts, de la grandissime question de l'enseignement du dessin dans les établissements d'instruction primaire et secondaire. Je dois même ajouter que cette question, si claire à son origine, et si embrouillée et délaissée depuis, fut poussée par lui avec plus d'ardeur et de bonne volonté que je n'en ai rencontré dans les ministères suivants.

Le dernier rapport que j'aie à citer ici s'explique assez de lui-même et quand je le relis, je ne puis me défendre de penser qu'il fallait que je me sentisse, déjà à cette heure du i3 février 1878, bien fatigué de ma fonction et bien pressé de* la quitter, pour songer à tracer sur le papier une telle proposition. Oser la glorification d'un pape qui, seul entre les souverains de l'Europe, manifesta fièrement sa pitié pour la France en son heure d'agonie, pour la France à laquelle il devait ses propres malheurs, et l'abattement de l'Église, — quel est le ministre de la République française qui eût survécu vingt-quatre heures à l'approbation d'un tel projet ? C'était folie, et il n'en faut point demander de cette espèce aux hommes d'État de notre temps.

Monsieur le Ministre,

La Rome moderne n'a pas, dans ses édifices sacrés, de monuments plus considérables que les tombeaux de ses papes. On dirait que Part a

voulu résumer là, en chaque siècle, ses combinaisons les plus savantes et ses inspirations les plus élevées. Les artistes de tous les pays y ont apporté leur part de génie, aussi bien nos Français, les Jean de Douai, les Francheville, les Legros, les Théodon, que le Danois Thorwaldsen, que le Flamand Duquesnoy, que les plus illustres enfants de toutes les principautés italiennes. Ces œuvres se sont toujours exécutées à Rome, alors que Rome était, par excellence, la ville d'élection des sculpteurs, la patrie des chefs-d'œuvre. Aujourd'hui que notre école française de sculpture se croit en droit de le disputer à toute école contemporaine, ne jugerez-vous pas, monsieur le Ministre, que nos statuaires auraient quelque litre pour concourir avec leurs rivaux d'Italie, de Belgique, d'Angleterre ou d'Allemagne, quand il s'agira de l'exécution du monument que le respect universel va élever dans Rome au pape Pie IX. Consultez les artistes d'Europe et d'Amérique, et tous vous diront qu'ils regarderaient comme leur gloire suprême d'avoir une œuvre capitale, le tombeau de Pie IX, placé et livré à l'étude de toutes les générations dans l'une des basiliques de la Ville Eternelle. Ne pourrait-on point prendre occasion de l'Exposition universelle de 1878, où fonctionneia un jury international destiné à récompenser les œuvres de toutes les écoles, pour soumettre à ce jury les projets d'un concours qui intéresse le monde entier, le tombeau du pape Pic IX?

J'ai l'honneur de soumettre à monsieur le Ministre des Cultes et des Beaux-Arts la pensée d'un tel concours, m'en remettant à lui pour arrêter ou approuver un projet qui serait en lui-même une grande provocation à l'élan de toute notre école de sculpture, sûre à l'avance d'un triomphe éclatant, en même temps qu'un juste hommage à celui qui fut tendre à la France au milieu de ses propres angoisses, et dont la force d'âme généreuse et inflexible et la sérénité héroïque ont fait l'admiration de toutes les nations, j'allais dire de toutes les religions.

J'ai l'honneur d'être, avec un profond respect, monsieur le Ministre, votre très humble et très dévoué serviteur.

Le Directeur des Beaux- Arts ,

Pm. de Chennf.vièrfs.

En voilà assez pour ce chapitre, — projets avortés, rêves en l'air, fumée, fumée, — et qui valent à peine qu'on s'en souvienne. Même les entreprises commencées par moi dans des conditions qui semblaient durables, ne les ai-je pas vu tourner en fumée, elles aussi ? La seule observation que je veuille noter ici, en forme de moralité à l'usage de

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mes successeurs, c'est que si, comme leur devoir le leur commande, ils mettent sc'rieuscment le bien de Tari e'tcrncl au-dessus du bien de la politique passagère, ils devront considérer que les monuments religieux sont autrement propres que les édifices civils au développement de ce que les vrais artistes portent de supérieur dans leur génie, et que, même dans une époque athée, — l'homme étant, selon la définition antique, un animal religieux, — c'est aux murailles d'un temple ou aux stèles d*un campo santo qu'ils suspendront toujours de préférence leurs plus nobles et leurs plus enthousiastes Inspirations.

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