M. H. COURMONT ET M. J. TOURNOIS
A Mercey succéda Courmont. Sur celui-ci je serai bref. M. de Nicuwerkerke l'avait pris à la Commission des monuments historiques ; on l'y connaissait pour un excellent chef de bureau, l'ordre même, parfait comptable et serviteur très estimé et compétent de cette commission. Ce furent sans doute Viollet-Leduc et Mérimée qui le recommandèrent au surintendant. Il était leur intime ami. Indépendant de caractère, d'un commerce agréable, droit et facile, proche parent de Ch. Lenormant, très correct et régulier, bon vivant dans sa jeunesse, d'un esprit très classique et voltairien, de la religion négative de Mérimée, et fils d'un riche notaire d'Orléans. Son goût en matière d'art était porté au terre à terre ; il se rappelait volontiers qu'il avait appris le dessin chez Pensée, artiste médiocre d'Orléans. N 'ayant été, pour bien dire, jamais mêlé aux intérêts des peintres et des sculpteurs, puisque ses relations avaient été limitées aux seuls architectes des monuments historiques, il se trouva être un instrument incomplètement préparé, malgré sa bonne volonté, quand il s'agit de seconder le surintendant dans le choix des artistes dignes d'encouragements, ou des ouvrages méritant l'acquisition. Il ne tarda pas du reste à se décourager lui-même; et, fatigué et demi-aigri des menues tracasseries de sa fonction, il l'abandonna un beau jour sous prétexte de santé à refaire. Retiré dans sa chère villa de Cannes, dont Pcrguïlly et
d'autres artistes ont dessiné les beaux pins parasols, on ne l'a guère revu quç de loin en loin à Paris. La place fut aussitôt confiée à Tournois.
Tournois était le modèle des employés, le plus honnête, le plus exact, le plus laborieux. le plus scrupuleux, le plus ordonné. le plus minutieux et le plus abatte.ir de besogne des chefs de bureau ; le plus hiérarchique aussi, et ce n'est pas en médire. Il servait bien le surintendant par ses précieuses habitudes administratives; il plaisait davantage encore à M. Gautier, le secrétaire général de notre ministère, administrateur avant tout, et toujour? en défiance contre ce qu'il supposait être le laisser aller des Beaux-Arts, et qui n'était en réalité que la facilité nécessaire dans les relations avec les artistes. Un peu strict et sec parfois, ce pauvre Tournois, avec les peintres et les sculpteurs dont, faute de regarder au dehors, il n'avait pas appris à mesurer la valeur ni à estimer les œuvres, un peu trop raide aussi avec ses subordonnés, qu'il ne ménageait pas plus que lui-même. Il ne connaissait que ses papiers et son bureau et ramenait tout un peu étroitement à ce bureau. J'ai eu le malheur d'avoir avec lui, en 1867, è propos de l'Exposition, une discussion beaucoup trop vive, et que je regrette très sincèrement aujourd'hui. Elle me valut pourtant la première marque d'affection active des artistes; car. ayant appris ma démission et ma sortie immédiate de l'administration du Salon, un groupe d'entre eux, dont la plupart m'étaient alors inconnus, et qui de ce jour furent mes amis, Lajolais, Toulmouche, Mouchot, E. Lambert, etc., députés parleurs camarades, s'en allèrent trouver le surintendant, et arrêtèrent les premières suites de cette malheureuse affaire.
Il faut dire que. depuis la mort de Mcrcey, ceux que l'on continuait, par habitude et courtoisie, d'appeler des directeurs des Beaux-Arts, Courmont et Tournois, n'étaient en réalité que de fès simples chefs de bureau. Volontairement ou involontairement, la surintendance avait été mal bâtie, pour le peu de besogne qu'on lui laissait à gouverner; ses rouages ne s'engrenaient pas. Trop d'écart entre le surintendant et ses chefs de service. L'un était trop haut, les autres trop rabaissés, trop émasculés par lui d'initiative et de crédit; il les avait voulus de trop courte taille et trop renfermés dans leurs casiers, ne se souvenant plus du profit qu'il tirait dans son Louvre de l'autorité et de l'importance personnelle de ses conservateurs. — Quand mourut le pauvre Tournois, M. de Nicuwcrkcrke le remplaça par Alfred Arago, dont le cabinet, comme inspecteur général, était tout proche de celui du chef de la section des Beaux- Arts. Grâce à l'étroite intimité d'Alfred Arago avec le surintendant et à sa familiarité universelle avec les artistes et à son immense désir de leur plaire, la situation fut un peu différente, mais non guères plus féconde en résultats de popularité et d'éclat pour la surintendance; car, pour qu'une administration des Beaux-Arts soit vraiment florissante et avantageuse à l'école et au pays, ce
NOTES SUR DIVERS ARTISTES DE CE SIÈCLE. 5o
n'est pas des artistes et de Tcur petit contentement qu'il se faut préoccuper, mais de leurs œuvres ; les œuvres avant tout et le bon choix des ouvriers. — Alfred Arago n'était pas homme à engager le surintendant, ni plus tard lo ministre des Beaux- Arts, M. Maurice Richard, en de fâcheuses aventures, et l'on sait quel tris grand honneur il se fit à lui-même par sa retraite en septembre 1870. Je n'en dirai pas plus sur ce nom d'Arago qu'il me soucie d'écrire en ces pages, placé que je suis entre le souvenir du camarade le plus aimable, le plus gracieux et le plus inofTcnsif, et celui de son oncle, que, tiraillé par les témoignages contraires de la bonne M"c Sand, de L. Veuillot et du commandant de Mauduit, j'aurais de la peine à considérer comme un vieillard très vénérable.