‹ Souvenirs d'un directeur des beaux-artsChapitre 24 sur 88 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

J'ai connu tous les artistes de mon temps, peintres et sculpteurs, de 1046 à 1M0. Je n'ai pas été, bien s'en faut, dans la familiarité de tous, et j'nvouc même m'en être gardé, pour conserver dans mes fonctions l'indépendance nécessaire; mais, depuis le jour où je suis entré au Louvre, en 1H46, et où. par suite, j'ai été mêlé aux expositions, il n'en est guères qui n'aient eu affaire n moi et dont je n'aie suivi attentivement les travaux. — J'ai rencontré M. Ingres dans le cabinet de M. Rciset et je l'ai entendu s'extasier et disserter sur les dessins des maitres; et quelques mois après, chose bien curieuse et étrange pour deux génies si différents et l'on peut dire si ennemis, j'entendais dans ce même cabinet Eug. Delacroix professer sur les mêmes dessins de Rubens et de Michel-Ange la même admiration quasiment en mêmes termes.

Delacroix, cet esprit si fin, ce causeur si délicat, avec ses yeux demi-fermés et le cache-nez dont il s'emmitouflait, je l'ai connu dans son atelier tout rempli de ses ébauches, à sa table avec Saint-Victor et Soulié, et il m'a honoré de quelque amitié. L'un des plus agréables déjeuners que je me rappelle en ma vie, ç'a été celui où j'étais en quatrième avec M . de Nieuwerkcrke, Delacroix et Mérimée, et où ne cessèrent les plus gais bavardages de ces deux derniers, qui avaient tant de souvenirs communs des galanteries et des amitiés de leur jeunesse. — J'ai accompagné Delaroche au salon de i«52. et causé avec David d'Angers a son retour de Grèce en 1855. J'ai connu Hor.

Go SOUVENIRS D'UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS

Vcrnct, Decamps. Corot, Th. Rousseau, Troyon, Léon Cognict, Couture, Pradier, Durct, Duban, Baryc, Gleyrc, Simart, le vieux Rude, Labrouste, Hittorff, Lassus, aux expositions du Palais-Royal, des Menus-Plaisirs, de l'avenue Montaigne, des Champs- Élysées ; j'ai écouté les histoires plaisantes de Dauzats, et les mots mordants de Préault, et les instructives théories paradoxales de Chenavard; j'ai même hanté, lors de mes premiers salons, toute cette génération finissante des académiciens de la Restauration : Abel de Pujol, Picot, Alaux, le maigre Hersent, le plus maigre Petitot, Seurre et Nantcuil, l'ardent garde national Lemairc, Caristie, Desnoyers et Forster; ceux que leur spirituel confrère, M. de Gisors, appelait un jour si drôlement « le bataillon de Sambre et Meuse ». Le commerce que j'ai eu longtemps avec M. Heim, chez son vieil ami M. Lcbas, l'architecte attitré des tombeaux de ses femmes, et avec Brascassat dans la famille Paulinicr, m'a mis en mesure d'écrire sur eux, après leur mort, des études d'une certaine étendue dans la Cadette des Beaux-Arts de 1867 et 1868. — J'eusse pu écrire une étude pareille sur Schnetz, qui m'avait fait un accueil courtois à la villa Médicis en 1856, et que j'avais retrouvé quelques années plus tard à Fiers, dans mon département, chez son neveu mon collègue au conseil général ; celui-ci m'avait offert de me communiquer les papiers de son oncle, mais presque aussitôt ils furent utilisés par M. Beulé et aussi par Baudry, successeur à l'Institut de celui qui avait été son directeur à Rome.

Je n'entends nullement ici rédiger avec scrupule des biographies bien ordonnées, ni me vouer particulièrement à l'apologie des maîtres supérieurs, mais recueillir, au hasard de la mémoire, et avec le sans façon de la plume courante, des notes sans suite sur certains peintres et sculpteurs dont les silhouettes me sont restées plus présentes et plus familières.

Page 1