CHAPITRE VIII
démission de professeur, c est-à-dire abandonné l'administration dans la querelle provoquée par lui ; mais c'était, assurait-il, pour se réserver sa liberté d'action. Ce n'est qu'en 1878 qu'il livra, je le répète, le fin mot de sa pensée. Cette pensée. — on peut le présumer aujourd'hui, à moins de croire qu'il allait à l'étourdit dans une si grosse aventure, — et Viollet le Duc n'était point un étourdi. — était de détruire l'Institut par la surintendance; puis, après avoir fait du socialisme d'Étac par les pouvoirs donnés à la direction des Beaux-Arts, et s'il ne se trouvait pas satisfait par les façons d'agir de cette administration, il sentait qu'il était plus facile de la démolir elle-même que la forteresse de l'Institut, en agissant contre la direction par les procédés usuels de la politique ; on la supprimait tout bonnement. En janvier 1878 il écrivait dans le Bien ttiblk : « De tout temps je me suis élevé contre ce qu'on veut bien appeler la Direction des Beaux-Arts, et si. chose peu probable, un ministre m'offrait ces fonctions, je les occuperais peutêtre pendant vingt-quatre heures, dans l'unique espoir de lui démontrer que le plus sage est de les supprimer. » Et je ne dis pas que, pour un bon tiers au moins, un peu trop parasite, de leurs attributions, et pour les deux tiers de leurs paperasses, Viollet le Duc n'aurait pas eu raison.
L'on ne s'est point fait faute de reprocher mainte petite faiblesse au surintendant : les Brutus et les Caton du temps de l'Empire l'accusaient amèrement de se complaire aux uniformes et aux rubans ; mais cela ne convenait point si mal à une fonction qui de soi était toute pompeuse et à des administrés qui par nature aiment fort ce qui brille. On s'est bien gardé de songer que son habit de chambellan, il l'avait désiré pour se ménager le droit d'approcher plus familièrement l'Empereur dans l'intérêt de ses musées ; on ne s'est point dit que le titre d'officier d'ordonnance du général de Lawœstine flattait en lui. N'ieuwerkerke, son ancien goût pour l'uniforme militaire, auquel la révolution de 1850 l'avait forcé de renoncer, et que nul n'avait plus grande hâte de le revêtir aux j^urs difficiles, comme j'en fus témoin le matin du 2 décembre, quand je trouvai M. de Nieuwerkerke montant à cheval pour rejoindre son maître dans la lutte encore incertaine ; et puis quoi encore ? Moi, je lui reprocherais de n'avoir pas bataillé suffisamment pour élargir sa surintendance, à l'heure de sa création, ni vu assez clair dans les attributions logiques qui devaient ressortir à cette fonction pour la rendre féconde, et surtout d'avoir abandonné à M. Gautier, le secrétaire général du ministère de la maison de l'Empereur, la direction si capitale pour lui des bâtiments civils ; de s'être trop, en un mot, contenté du paraître et du sonore de son titre. Si bien que le jour où il put faire fonctionner cette belle machine, si rayonnante à distance, de la surintendance, il dut s'apercevoir que, faute d'avoir dans sa main, par les bâtiments civils, les seules commandes dignes d'envie, c'est-à-dire celles des peintures et sculptures applicables aux grands monuments publics, ce titre n'était qu'une piperie qu'avait
SOUVENIRS D'UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS m?
organisée, contre lui, et dans une indépendanecabsolument hostile le corps très rét if et fort dangereux des architectes ; il était désormais réservé à ceux-ci de distribuer, en dehors du surintendant, les plus magnifiques travaux aux artistes vraiment considérables, sous la gouverne illusoire d'un directeur spécial qui, pour se maintenir lui-même, ne pouvait ètreque le serviteur de son conseil des bâtiments civils. On ne lui laissait plus à ce surintendant que les miettes à semer à des mendiants, ou de menues acquisitions à faire aux exposants des Salons ; c'est-à-dire la part d'un chef de bureau, et d'un chef de bureau inutile à ce que l'école avait de grands peintres et de grands sculpteurs, d'architectes en crédit et par conséquent négligeable pour eux. Position traîtresse et qu'il n'avait tenu qu'à lui de pressentir car elle crevait d'avance les yeux, le jour où se préparait la création de la surintendance Mais puisque je suis en train de lui faire son procès, à cet homme dont le nom devra demeurer très cher au Louvre, aussi longtemps qu'on s'y souviendra de ceux de M. Denon et de M. de Forbin, — M. de Forbin dont il avait fait dés l'origine son modèle, — je dirai que sa vie trop d'extérieur et trop tiraillée par ses devoirs de représentation et d'apparat, ne connut pas assez le recueillement du cabinet, et les résolutions combinées qui doivent s'y préparer et mûrir et où l'administrateur montre qu'il a étudié les besoins du monde à lui confié et formulé les solutions propres à son initiative personnelle. Or, dans les rapports de M. de Nieuwerkerkc avec les artistes, dans les actes de ses dix ans de surintendance, on ne voit nulle trace de cette initiative personnelle, aucune aventure, si ce n'est celle de l'École des beaux-arts attribuable à une autre influence, et qui était bien faite d'ailleurs pour le tenir en garde ; aucune de ces combinaisons nettes et nouvelles que semblait motiver et appeler sa charge à «rrand éclat.
Le surintendant avait beaucoup de bon sens et ce qu'il entreprenait pour son Louvre était bien mené: j'aurais voulu que pour le gouvernement des artistes, il fit preuve d'un peu d'imagination audacieuse, des ensembles de commandes d'un caractère inusité à des artistes d'un talent jeune et non encore banalisé. Peut-être jugea-t-il qu'il avait assez de se défendre contre les sournoises attaques qui lui surgissaient de toutes parts. Pour celles-là. chose curieuse, il s'en tirait toujours assez bien : il laissait venir l'ennemi, se laissait même secouer assez vivement, si bien qu'on le croyait à bas; mais, quand il se sentait serrer de trop près, il se retournait, s'adossait ferme à l'Empereur s'il était besoin, et culbutait les imprudents.
Parmi ces heures difficiles et qui n'avaient pas été sans amertume, je citerai le moment d'organisation de l'Exposition universelle, en 1855, alors que le prince Napoléon, chargé de la suprême direction de cette solennité, avait refusé de faire à M. de Nieuwerkerkc la place qu'il avait le droit d'y prétendre par sa haute situation dans notre monde des arts et en le subordonnant, pour bien dire.
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