CHAPITRE VIII
des lauréats, deux années à Rome, deux autres en voyages, augmentait l'indemnité
îles pensionnaires, et modifiait le jury spécial pour le jugement des concours des grands prix en en confiant la formation à la voie du sort, sur une liste dressée par le conseil supérieur d'enseignement. — Tout cela de loin, et pour l'époque, ne nous semble point si illibéral, si oppressif, ni si gros de tempêtes ; moi, j'y aurais voulu, pour la limite d'âge, un peu plus d'élasticité en faveur des élèves architectes dont les études spéciales sont plus longues et matériellement plus compliquées; — j'aurais maintenu plus de deux années à Rome, vrai lieu où le lauréat, isolé de l'embrouillamini de Paris, recueille ses forces, les concentre pour les mûrir, — un peu moins en voyages ; — point d'ateliers spéciaux à l'école pour la peinture et la sculpture, carc'était y aggraver dans l'avenir les partis pris que l'on prétendait combattre. L'Institut qui sentait le coup à lui porté par la nomination des professeurs et la désignation du jury par le sort, l'Institut se défendit, les élèves architectes se défendirent : quoi de plus naturel?
La preuve cependant que le décret du 1 3 novembre avait vu juste en plus d'un endroit, c'est que l'Institut, en recouvrant son influence officielle sur l'école, n'a pas cru devoir contester sa nouvelle organisation administrative, la nomination de son directeur, de ses professeurs, de son conseil supérieur, ni la durée de la pension des lauréats, ni le grand prix de paysage, ni l'ouverture des conférences, îiien mieux, quand il s'est agi de reconstituer le jury des grands prix, l'Institut a reconnu lui-même qu'il était bon de s'adjoindre, en dehors de ses membres, pour assurer hautement l'impartialité du corps, un certain nombre d'artistes considérables représentant, par leurs talents élevés et variés, les faces diverses de notre école française. La paix s'est donc faite et c'est histoire ancienne. Au fond, on l'a bien vu depuis, le mal était ailleurs. L'Institut, plein de sa juste foi dans la nécessité des fortes études, aura bien de la peine à le combattre, et c'est à désespérer qu'il le vainque. Le mal, il est dans l'air social qui court; il est, rue Bonaparte et à la villa Médicis, dans l'effroyable indiscipline de la jeunesse, sollicitée par le principe démocratique à braver tout règlement, à conspuer toute tradition ; il est dans la confiance insolente de la jeunesse en elle-même ; plus de respect des professeurs, plus de religion des maîtres ; toutes les infatuations de la vanité, toutes les avidités de l'enrichissement, tous les besoins, au moyen d'oeuvres escamotées, d'arriver vite par le tapage et le clinquant. Et vous aurez beau faire ou défaire le décret du 13 novembre, et multiplier les chaires et es concours, et accumuler dans votre école de prodigieux moyens d'études, tant que cet air soufflera, qui pervertit les esprits et déprave les ambitions, vos envois de Romr iront s'étiolant et se maniérant d'année en année, et le mâle qui doit redonner sa sève à notre art épuisé, aura grand'pcinc à naître de votre enseignement.
La politique de ce coup d'État de la réforme de l'école serait étrange et incompréhensible, si Viollet le Duc n'en avait, quinze ans après, livré le fin mot. II
SOUVENIRS D'UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS toi
semblait en effet peu logique, pour un libéral comme Viollet, de préférer 1 autocratie de l'État à la sorte de république de professeurs organisée et fonctionnant à l'École des beaux-arts en vertu de l'ordonnancede «819 : professeurs de l'Institut ou autres, c'était toujours de l'élection. Il fallait toute la haine passionnée et personnelle et invétérée de Viollet contre l'Institut pour agir de la sorte, sachant bien que l'Etat pouvait, lui aussi, donner avec le temps dans la coterie et dans le parti pris de certains principes ; mais il avait calculé que l'Etat seul était assez fort pour désemparer l'Institut, dût l'Etat, après cette autorité et cette responsabilité violemment conquises, commettre plus d'erreurs que celles reprochées à l'Institut. Et ces erreurs, déjà on lui en faisait commettre, et de graves, et tout à fait opposées au principe libéral qu'on prétendait servir : qu'était-ce, encore une fois, que les ateliers de peinture et de sculpture que l'on créait là pour faire de l'État le maître absolu et infaillible de la peinture et de la sculpture nationales, en fermant du même coup, par la gratuité de son enseignement, tous les ateliers ouverts par l'initiative privée indépendante et très variée des artistes les plus accrédités de chaque génération? — Il est vrai que Viollet le Duc ne partageait point sur la peinture et la sculpture et sur leurs ateliers les idées courantes ; nous avons vu le cas qu'il faisait, aussi bien que Lefuel, de la peinture de M. Muller, puis qu'il avait compté sur ce dernier pour professer la peinture dans l'école réformée. Mais c'était là un sacrifice de goût particulier à la manière agréable et brillante de l'auteur de la Ronde de mai. Ingres pour ce poste ne lui aurait pas plus dit que Delacroix ; au fond, et cela se voit assez par les peintures qu'il a commandées et acceptées dans Notre-Dame de Paris, et par le groupe de sculpteurs, ou plutôt d'imagiers qu'il s'était recrute autour de Geoffroy de Chaumes, à l'usage de la restauration de ses cathédrales ; peintres et sculpteurs ne pesaient pour lui qu'autant qu'ils étaient disciplinés et, pour bien dire, asservis à ses théories de décorateur et à ses formes primitives préférées : au fond, peintres et sculpteurs le préoccupaient peu dans l'affaire de l'école; ils le gênaient plutôt, et je l'ai bien vu depuis, à propos de Y Inventaire des richesses d'art de la France, pour lequel la commission des monuments historiques, qui était son arme et son écho, voulait qu'on ne tint compte des œuvres d'art qu'autant qu'elles seraient autéricures au seizième siècle. La très juste admiration professée par lui, pour la sculpture française du treizième siècle, et qui s'est trouvée si glorieusement confirmée par la création, qui lui fait tant d'honneur, du musée du Trocadéro, n'était qu'une conséquence logique du cercle spécial et un peu étroit où il avait enfermé ses études et où il était inexpugnable. — Il est certain, pour en revenir à la réforme de l'école, que Viollet le Duc visait, avant tout, au cœur de l'Institut, en lui voulant retirer l'enseignement supérieur, l'enseignement des peintres en même temps que l'enseignement des architectes qui était son vrai but. Il avait sa logique de démolition. Il avait, le lendemain de sa leçon du 19 mars 1864. donné sa