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CHAPITRE VIU

de l'Empire, sont entrés dans cet appartement superbe, faisant face a la rue de Marengo, et qui avait, dés l'origine, allumé la jalousie du ministre M. Fould, se souviennent du vaste salon, en forme de galerie, décoré avec tant de goût par M. de Nieuwcrkerke de toutes les curiosités que les fournisseurs et fureteurs renommes du temps venaient à l'envi proposer à ses acquisitions; ils savaient que le collectionneur ne marchandait pas quand un beau bibelot lui semblait par le goût, l'art de la délicatesse, digne de son cabinet, et c'étaient des tentations de tous les matins. On se rappelle cette armure complète d'homme et de cheval qui se dressait sur manequin au milieu de la salle, et ce casque magnifique du quinzième siècle, d'un travail si décoratif par ses riches ornements, et surtout la merveilleuse arquebuse, la plus rare pièce de la collection, que le surintendant avait achetée 25,000 francs, pour l'Empereur, et que l'Empereur avait trouvée trop chère pour lui. Les armes du meilleur temps de la Renaissance, italienne, allemande, française, formaient, cela va sans dire, le fonds le plus splendide et le plus intéressant de ce cabinet princier, et on pourra juger de leur valeur et de la finesse de leurs damasquinerics par les eaux-fortes qu'en a gravées Ed. de Beaumont ; mais il ne faudrait pas oublier les séries charmantes que M. de Nieuwerkerke avait recueillies de médaillons de bronze, de poteries italiennes, ses cires surtout, parmi lesquelles il en avait glissé plusieurs de sa main, et ce n'étaient pas les moins adroites, sa vitrine de tabatières, ses ivoires, dont le plu* étonnant était son admirable Hercule, travail italien de la fin du quinzième siècle.

Le 3 septembre 1870, le sénateur surintendant des musées impériaux, pour le maréchal de France, ministre de la maison de l'Empereur, informait l'administration des chemins de fer de l'Ouest, — dans les mêmes termes dont il avait usé pour mes camarades des deux précédents convois, — qu'il me chargeait d'accompagner les dix-sept caisses qui partaient ce jour-là pour Brest, à l'adresse de M. deTauzia.et de prendre pour leur sûreté toutes les mesuresque nécessiteront les circonstances. — L'une de ces dix-sept caisses contenait les Noces de Cana de Véronése, et ce n'était pas un petit colis Le voyage ne fut pas sans émotions : tout d'abord, en arrivant fort taid à Rennes, après mètre assuré du bon état de mes caisses et de l'heure précise du départ matinal pour le lendemain, j'allais courir au prochain hôtel pour m'y jeter sur un lit. quand je croisai à la porte de la gare une troupe très nombreuse de mobiles et volontaires bretons partant pour Paris et qu'accompagnait avec des chants forcenés et torches allumées une bande de braillards de la ville. Ils forcèrent l'entrée de la gare et les voila se répandant sur la voie et grimpant sur les wagons avec leurs torches pour assister au départ. Je rentrai précipitamment moi-même sur la voie, tremblant que le moindre accident d'ivrogne, une flammèche se détachant d'une torche et tombant sur une bâche goudronnée ne vînt allumer un abominable incendie parmi ces caisses pleines de Raphaël. d'André del Sa rte et de Titien. Il me fallut attendre, la. une

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heure, plein d'une inquiétude mortelle, que le train des mobiles se fût mis en marche, et que le dernier des ivrognes eût repassé la porte de la gare et que j'eusse jeté un dernier regard sur les trois wagons chargés de mes précieux colis, et l'on s'imagine que je ne dormis guère durant les quatre ou cinq heures que j'avais à passer à l'auberge. Puis quand se forma, dès le matin, le train qui allait continuer mon voyage jusqu'à Brest, je m'aperçus que les trois wagons, décrochés la veille, allaient être oubliés par le train nouveau, et me voyez-vous arrivant à Brest, et ayant égaré, chemin faisant, les Noces dt Ciuta ? Le 4 septembre, il faisait un temps superbe; la matinée était fraîche; c'était la première fois que je dépassais Rennes, et j'admirais, je m'en souviens, comment parles progrés des chemins de toute sorte, la civilisation rurale avait été, depuis mon enfance, reculée de cinquante lieues, car je reconnaissais, bien par delà la capitale de la Bretagne, les pauvres habitations de paysans et les procédés de culture, tels que je les avais vus. vers 1832, aux environs de Briouze. Malgré tout, la pensée était continuellement obsédée par les grands événements où se jouait, en ce moment, le sort de la patrie, et toute ma vie je me rappellerai V effroyable torpeur dont je fus saisi à la gare de Saint-Brieuc, quand, au temps d'arrêt qui se fit là, je lus à demi collée sur la muraille proche du buffet la fameuse dépêche qui annonçait la capitulation de l'armée de Sedan et la reddition de l'Empereur. Oui. je verrai toujours cette demi-feuille de papier grisâtre, encore humide de la presse, mal adhérente au mu et frissonnant à la brise du matin et qui disait que les 200,000 soldats, dernier espoir sérieux de la France, étaient prisonniers de la Prusse, et l'Empereur avec eux. En passant sur le viaduc de Morlaix, j'apercevais s'agitant sur la place, comme des fourmis, des grouillements d'hommes effarés, s'attroupant vers un groupe, puis vers un autre. Avant midi, mes tableaux et moi avions retrouvé Tauzia à Brest, et, une fois les caisses dans l'arsenal, notre journée se passa en quête de nouvelles, chez l'amiral Raynauld, préfet maritime, puis à la souspréfecture, puis le long des rues, ensoleillées, encombrées sans nul souci des événements de Brestoises endimanchées, de matelots ivres ; nous errions, comme des àmes en peine, en flairant les affiches. Je devais repartir le lendemain, par le premier train ; aussi, dès la nuit tombante, me dévètissais-je pour me mettre au lit. quand j'entendis dans la rue des cris confus qui se rapprochaient de nous. Tauzia. qui occupait la chambre voisine et dont la fenêtre était ouverte, fut le premier a les comprendre: « La République est proclamée ! la Républiqueest proclamée! >» et la clameur sinistre se prolongeait par d'autres braillards, puis s'effaçait peu à peu en s'éloignant.Cene fut que le lendemain que je repris route vers Paris, après une nuit pleine d'améres appréhensions, mon cœur que j'avais déjà un peu gros ne cessa, tout le long du jour, d'être soulevé par la vue de tous ces affamés intrigants, à barbe longue et mal peignée, en habits noirs et cravate blanch.*, que nous recrutions à chaque station, se ruant cyniquement vers Paris, dés la première

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