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CHAPITRE VIII

heure, pour y quêter des places de ce gouvernement qui venait de sortir de la défaite au milieu des désastres de notre pauvre pays (i). Le lundi soir, fort tard, j'étais à Paris; le mardi matin, à onze heures, j'étais au Louvre. M. de Nicuwerkerke venait d'en partir, — d'en partir pour l'Angleterre.

Avant de quitter ce beau palais, où il avait régné vingt ans sur le plus cher résor de la France, il avait vu Gambetta qui tint, on s'en souvient, durant quarante-huit heures, les musées et les Beaux-Arts dans son département de l'Intérieur avant de les céder au ministère de l'Instruction publique, c'est-à-dire à M. Jules Simon. Gambetta avait très honnêtement reçu l'ancien surintendant, qui lui apportait sa démission, et le ministre avait approuvé la proposition faite par M. de Nieuwerkerke de remettre la gestion des musées au conservatoire présidé par le secrétaire général. M. Villot.

Il y a quelques semaines, M. de Nieuwerkerke m'écrivait que, lui aussi, confiait au papier ses souvenirs, sans penser toutefois à les publier prochainement ; tôt ou tard on les connaîtra pourtant, car il n'est pas dans la destinée d'un papier de ce temps de rester à jamais inédit. On saura donc par le surintendant luimême, mieux que par moi, les étranges aventures de ce voyage durant lequel, montant en wagon dans un état de violente indisposition qu'il traînait depuis quelques jours déjà, le malheureux fugitif est tiré évanoui de son compartiment à la station de Novclles, transporté à Saint-Valery sur Somme dans la maison d'un ancien serviteur de sa famille, où il resta caché six semaines entre la vie et la mort, puis, se sachant dénoncé, se fait traîner, coin me il peut, à Boulogne, où il s'embarque sur un bateau en partance pour l'Angleterre, tellement défiguré par la maladie, que, croisant sur la petite passerelle du bateau un ancien ami, il n'est point reconnu par lui; dans le village anglais où il s'est abrité, il faut à ce grand

(i) En traversant de nouveau la rude, vaillante et patriotique province de Bretagne qui allait fournir à la défense de Paris et de la France ses plus solides bataillons, j'avais écrit, couplet par couplet, sur mon calepin, cette manière de chant de guerre que j'insérais trois ans après dans la première partie de mon Hûtoir,- du vailhnl Htlidor;

1U sont venu* par les boîs, Les loups de U Germanie ; sont venu* fur 1rs bois.

Qu'aucun d'eux ne rentre au* bois Des pays d'où vient la bise; Que pas un ne rentre aux bois , Contre un loup mcttei-vous trois.

Dent pour dent, battue aux loups.

Armez-vous tous, armez-vous!

Contre un homme ils étaient tn<i<.

Quand, chargés de leur butin,

— Amis, guettez bien le» traces, —

Poussons, poussons, mes enfants.

Aux flancs de ce* loups voraces.

Poussons, poutson*, mes enfant».

Notre fourche aux longues dents.

Quand, chargés de Irur butin, Ils reprendront leur chemin,

SOUVENMRS D'UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS ioy

corps épuisé pour reprendre lentement, lentement un peu de force, tout le temps que nous dura la guerre et la commune; et quand, après ces mois sinistres, il nous revient à Paris, c'est pour y rassembler les lots épars de sa magnifique collection, disséminés chez Ed de Beau mont et chez d'autres amis, cette collection qui est désormais sa seule ressource, sa seule richesse ; car il lui avait consacré toute sa fortune personnelle : * Je croyais à l'Empire, » nous disait-il, et de fait, sénateur et surintendant, il semblait n'avoir rien à redouter de la géne à venir. Et voilà que ce puissant de la veille du 4 septembre, ce quasi-prince du Louvre, la géne l'étreignit entre sa superbe collection, d'une défaite lente, coûteuse et difficile, et son inutile et trop capricieuse maison de la rue Murillo. Sa bonne chance heureusement, qui ne l'avait jamais trahi, ne l'abandonna pas. Il rencontra du jour au lendemain un Américain pour lui acheter la maison si spécialement bâtie à son intention par Lefuel et dont les parois extérieures, revêtues de carreaux émaillés, ne servaient de cage au dedans qu'à son atelier de sculpteur, surmonté d'une galerie pour ses armures et ses bibelots ; a droite et à gauche un modeste gite d'artiste et des écuries. — Ce fut mieux encore pour sa collection : il la recéda au prix coûtant à Richard Wallace, et le procédé de constatation de ce prix coûtant était vraiment admirable et d'un homme avisé- On sait que les bonnes langues du commencement de notre siècle avaient insinué que le baron Denon avait formé à bon marché sa prodigieuse collection de curiosités de toute sorte. Le souvenir de ces calomnies n'avait pas été perdu, et c'est pourquoi le jour où il entra au Louvre comme conservateur des dessins de la collection nationale, M. Reiset avait rédigé et imprimé le catalogue des merveilles contenues dans ses propres portefeuilles ; il s'était privé depuis lors d'y rien ajouter, d'en rien retrancher. M. de Nieuwerkerke avait usé d'un système analogue : il avait religieusement entassé dans son tiroir toutes les factures et bordereaux de ses acquisitions, et il en put remettre le paquet complet à sir Richard, le jour où 11 lui livra la collection elle-même. — Ainsi en quelques semaines l'ancien surintendant remontait de la détresse possible vers l'aisance riante, plus que jamais nécessaire à l'automne de la vie. Et de cet automne il a joui comme un sage, qu'il n'avait pas toujours été.

Paris, vide de ceux qu'il avait aimés et servis, et contre lesquels s'aiguisait de jour en jour la rancune passionnée et injurieuse des partis, Paris attristé et appauvri par la guerre et par l'éternelle incertitude démocratique, Paris abandonné par ses anciens amis de la cour, et du sénat et du cercle impérial, Paris où les artistes, se tournant facilement vers d'autres soleils, le reconnaîtraient à peine, Paris ne lui disait plus rien; il regarda vers les pays qu'il avait aimés dans sa jeunesse et bien lui en prit. Du haut en bas de l'Italie, la terre des grandeurs au repos, il s'enquit d'un coin à beau soleil et à beaux ombrages et il le trouva à Gattajola, auprès de Lucques, dans la Toscane fleurie. C'est là qu'il a rencontré

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