‹ Souvenirs d'un directeur des beaux-artsChapitre 56 sur 88 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

EUDORE SOULIÉ

uand Eudore Soulié mourut à Versailles, le 29 mai 1876, on me pressa beaucoup de parler au cimetière sur la fosse encore ouverte. Je n'y voulus jamais consentir, et la pensée ne m'en était même pas venue. Mon devoir de fonctionnaire m'avait engagé à prononcer devant la tombe des artistes éminents, morts pendant ma direction, de petits discours, écrits la veille dans mon cabinet et où je m'appliquais à leur rendre la justice qui leur était due, en termes qui plus d'une fois se trouvèrent très sincèrement émus. Mais il m'eût semblé que lire un discours apprêté de la sorte devant le cercueil d'un de mes plus tendres amis, d'un intime camarade de trente années, dont la perte m'avait profondément remué, eût été une profanation et je n'en eusse pas eu la force, et il me suffisait de le pleurer tout bonnement. Même chose pour Clément de Ris, à l'enterrement duquel les siens me pressaient de venir de Bellême et l'on m'en eût voulu, une fois là, de ne pas faire de l'éloquence de cimetière.

Ce sont là jeux de plume, où le cœur a moins à voir que la tête et la mémoire,

et quand je me suis demandé, après coup, si l'on n'avait pas eu le droit de voir dans mon silence, indifférence ou manque d'amitié, je n'ai jamais pu, que voulez-vous, regretter de m'être tu à ce cruel moment.

L'amitié de Soulié, ç'a été toute ma vie du Louvre, tant que nous y avons gratté le papier côte à côte ; quand nous nous retrouvons à Versailles, c'est tout un ordre de travaux communs, où nos noms se trouvent associés ; nous fûmes décorés le même jour en 1 85 5 ; je ne puis me souvenir d'une seule journée de mes meilleurs temps du musée sans qu'il n'y soit mêlé ; bref, pour faire entendre ce que me fut Soulié, je n'ai rien de mieux à faire que de raconter ici les premières années de ma carrière bureaucratique.

Je suis entré au Louvre le 1er mai 1846. (J'y entrais, cela va sans dire, comme surnuméraire ; le ier mai suivant, j'étais nommé commis de huitième classe. C'était la hiérarchie administrative d'alors ; mais je dois avouer qu'à chacun de ces grades je ne me suis pas trop attardé.) — Voici ce qui était arrivé :

Après mon voyage d'Italie avec le pauvre Ernest Lafontan en 1841, après sa mort à Montpellier, en 1842, après mon droit fini en 1845, à Aix d'où j'avais rapporté mes plus grosses notes pour le premier volume de mes Peintres provinciaux, je me retrouvais à Paris assez désorienté, car j'avais laissé passer l'heure d'entrer dans les Consulats, auxquels mon ancien tuteur M. de Fontenay avait songé pour moi. Par ce voyage, par ces notes, par mes études sur les Musées de province, par les mille et une visites, quasi quotidiennes, qu'Ernest et moi, à peine échappés du collège, n'avions cessé de faire au Louvre, je me sentais violemment et comme fatalement tiré de ce côté. Mais comment et par quelle puissante influence me faire attacher à la sainte maison et franchir le seuil sacré ? Ma bonne chance voulut que les choses allassent d'elles-mêmes. M. le comte de Montalivet, intendant de la liste civile, de qui relevaient les musées, sollicité à la fois par Hallcz-Claparède, cousin germain de Lafontan, et qui venait de négocier le mariage d'une des filles de M. de Montalivet, — et par mon ancien tuteur qui avait été, durant les dernières années de l'Empire, attaché au cabinet de M. de Montalivet le père, alors ministre de l'Intérieur, — accueillit gracieusement la double demande, et me nomma au poste tant désiré, si peu espéré. Il le fit sans prendre conseil de M. de Caillcux, le directeur des musées, qui m'en garda rancune; si bien que le jour où il manda dans son cabinet son nouvel employé, le directeur m'ayant interrogé sur ce que j'avais fait jusqu'alors, comme je crus devoir lui répondre que j'avais vu l'Italie et que je m'étais intéressé à l'histoire des artistes dans nos provinces, et que je pensais que je pourrais utiliser mes études au service de la maison, il me répartit d'un ton très brutal et que je n'ai jamais oublié : « Vous n'êtes point ici pour vous occuper d'art, mais d'administration. » — Cela ne souffrait point de réplique et c'était la pure vérité ; l'art, au Louvre, était un souci de contrebande, on ne devait l'aimer

EUDORE SOULIÉ

qu'en cachette, et mal note' qui tournait les yeux de ce côté. L'administration du Louvre, c'e'tait préparer des fiches historiques d'après le P. Anselme pour M. Vatout et la rédaction du catalogue de Versailles. On m'en confia de ces fiches à extraire du P. Anselme ; mais il paraît que je n'y réussissais point et c'est pourquoi, durant dix-huit mois, je n'ai guères fait que transcrire dans le Moniteur universel, à l'usage de M. Cailleux, les notes intéressant les découvertes archéologiques; — mais heureusement, dans ce bas entresol du Louvre, au fond de la cour du Sphynx, dans ce petit bureau où le hasard et M. Davin m'avaient casé dès le premier jour, j'avais trouvé mon homme, ma consolation et mon intime ami de trente années : c'était Eudore Soulié, mon aîné d'un peu plus de deux ans; il était né à Toulouse, le 2 décembre 1817. — Nos atomes crochus s'emmêlèrent du premier coup; nous nous fûmes à tous deux la Société secrète des amis des arts dans le Louvre; littérature, art, nos goûts étaient communs, notre curiosité commune; nos amitiés furent bientôt les mêmes. Je crois que je lui apportai un peu de grand air et de soulagement dans ce bureau où il étouffait; quant à moi, sa générosité de cœur et son entrain d'esprit jeune et ouvert à toutes les recherches, sa délicatesse native me calmèrent vite mon premier effarement des tristes mœurs de bureau si nouvelles pour moi et qui m'avaient tout d'abord profondément blessé par les façons malapprises et grossières dont je voyais au rez-de-chaussée accueillir les artistes et les pauvres gens nés polis que leurs affaires amenaient vers nous. Moi, accoutumé durant vingt-six ans à la pleine indépendance et au vagabondage, cet asservissement journalier à une table chargée des plus sottes paperasses, m'avaient dans le principe cruellement pesé ; ces malotrus commandés par un bourru, était-ce donc là la Maison du Roi? ces copiasseries ridicules, était-ce donc là le Louvre ? Soulié me charma tout cela; il m'initia aux anciens inventaires et aux raretés de la bibliothèque.

Il m'apprit aussi, aux heures d'escapades, les détours de ce palais où j'aurai tant vécu. Les bureaux du Louvre étaient à ce point terrorisés par M. de Cailleux que nul, sans ordre du Directeur, ne se fût écarté de la cour du Sphynx et des galeries autorisées ; nul ne se fût aventuré dans les escaliers et les corridors interdits du second étage du Musée. Cela réduisait les pauvres employés à de vraies cachoteries d'écoliers. Je me souviens que Soulié ayant appris que je m'intéressais vivement à ce qui touchait Charlotte Corday, à cause des alliances de sa famille avec la mienne au xvii0 siècle, voulut me montrer le portrait de l'héroïne peint par Hauër, que l'on venait d'acheter pour Versailles et qui n'y était pas encore transporté. C'est le portrait dont nous venons de voir une copie si fidèle par Baudry, à la seconde exposition des « Portraits du Siècles ; l'original était, au moment dont je parle, accroché dans le corridor obscur qui sépare, au second étage du Louvre, les cabinets des conservateurs et les bureaux de l'administration. Il y était, avec 2 ou 3oo des toiles de rebut, jugées inemployables pour

Versailles, et dans ce nombre il fallait compter une quarantaine au moins de portraits de Choiseul et de Praslin, les ministres de Louis XV. Force nous fut Je guetter patiemment une occasion propice et d'attendre un voyage de trois jours que fit par hasard M. deCailleuxau château d'Eu. Alors nous entreprîmes notre expédition et je pus voir, dans les pires conditions de lumière, mais alors les yeux ne me manquaient pas, cette c'trangc, faiblotte et précieuse peinture. Il y avait de tout, dans ce second étage : des magasins, des ateliers d'artiste, non seulement ceux de M. Granct, mais d'autres concédés à Gudin, à Larivière,à Alaux, aux copistes de Winterhalter ; d'aucuns y travaillaient pour Versailles, d'aucuns pour la famille royale. C'était le recommencement tacite et bienveillant de ces concessions d'ateliers aux artistes sous l'ancienne monarchie. Les besoins nouveaux de la direction, après 48, balayèrent ces installations provisoires de peintres favoris du régime déchu ; parce qu'ils étaient favoris, la direction put en venir à bout et non encore sans peine. Rien n'est tenace comme un atelier dans un coin de palais.

La première fois que Soulié vint chez moi, — je logeais alors rue de Lille, à un rez-de-chaussée sur un jardin, juste en face du pavillon occupé par Jules Sandeau, et j'y étais parfois témoin de scènes très étranges, comme le jour où j'aperçus ce grand bonhomme sale et déguenillé, Gustave Planche, l'habitué de la maison, qui se précipitait comme un furieux à la poursuite du charmant garçonnet qu'avait Sandeau, celui qui fut depuis un brave marin et que son père a tant pleuré; le gamin faisait sauter en l'air et puis bousculait du poing dans les allées le chapeau du critique; et tout intime qu'il fût dans ce logis aimable, Planche était pris d'une colère de Cyclope et c'était à croire qu'il allait étrangler l'enfant. — Donc, à sa première visite, Soulié aperçut en un coin un exemplaire de mes petits Contes normands; il le prit, l'ouvrit et le feuilleta, et puis se tournant vers moi avec curiosité, me demanda : Est-ce que vous en connaisse! l'auteur? — Mais oui, lui dis-je en riant, c'est moi. — Il n'en revenait pas. Feuchère, le sculpteur, très mêlé aux hommes de lettres, avait eu, je ne sais comment, dans ses mains cet in- 16 d'odeur et de tournure si provinciales, et il l'avait prêté, à l'Arsenal, au père de Soulié et les bibliomanes de ce bon coin s'étaient creusé la tête sur le petit bouquin singulier, dont les feuilles sur papier à chandelles venaient de Caen et les images de Montpellier.

Le Louvre n'a jamais été, pour ses employés, le pays du Pactole. Quand j'y fus admis, venait de mourir, depuis quelques années à peine, M. Dcbusnc l'ancien chef de bureau des musées. Or, le vieux M. Debusnc racontait qu'en sa jeunesse, au temps de la République, le plus clair de leurs appointements c'étaient une pièce de drap qu'on leur fournissait pour s'habiller, une paire de chaussures et quelques fagots.

En 48, après dix ans de services, — et quels services, ponctuels, stricts,

EUDORE SOULIÉ

astreints, opprimes, et qui ressemblaient comme la nuit au jour, aux libres travaux, dans leurs libres et riants bureaux, des libres attachés d'aujourd'hui, — Soulié touchait 1,600 fr. et il fallait vivre là-dessus, c'est-à-dire se loger, se vêtir, se chauffer et se nourrir, lui, sa petite femme et ses trois fillettes. Et ce malheureux Soulié, justement parce qu'il avait le goût fin, quand il sortait du Louvre dans cette place du Carrousel, alors remplie de bouquinistes, de marchands d'estampes et de curiosités, ne savait pas se défendre d'acheter pour quelques sous, de loin en loin, une pièce gravée de Prud'hon ; sur quoi, notre brave chef de bureau, Davin, qui était fort gourmand, et qui ne connaissait que trop la détresse du pauvre jeune ménage, ne manquait pas de s'écrier, en haussant les épaules : Ce Soulié, comme il est faible, toujours des dépenses! moi aussi, je passe tous les jours devant Chevet, j'y vois des saucissons qui me séduisent beaucoup, mais je sais résister à la tentation. — La tradition que les fonctionnaires du Louvre étaient faits pour être mal rétribués, se prolongeait encore du temps de l'Empire, et je me rappelle que les conservateurs du Louvre (on épargna, Dieu merci, cette avanie aux conservateurs adjoints), ayant demandé une audience à M. Fould pour lui exposer le légitime désir d'être assimilés aux conservateurs de la Bibliothèque Impériale, le ministre les reçut debout sans même les inviter à s'asseoir, leur déclara qu'ils étaient trop heureux d'appartenir à la maison de l'Empereur, et leur tourna le dos sans plus de façons. — La gêne, l'éternelle gêne, avec ses embarras et ses privations et ses inquiétudes de tous les jours, le pauvre Soulié l'avait connue dès son enfance. Son père était des plus hommes d'esprit du temps de la Restauration, où cette espèce foisonnait. Il était du groupe de ces Bordelais, Martignac, Pcyronnct, Marandon de Montyel, qui apportèrent tant de gaieté et d'envie de bien vivre à cette époque fortunée; le plus insoucieux et le plus paresseux de tous ; c'est lui qui disait qu'il ne travaillait jamais entre ses repas. Très royaliste et rédacteur de la Quotidienne, cela va sans dire, avec Martinville et les Michaud; si royaliste, que son fils, en i83i, ayant entendu crier dans les rues : Vive Napoléon 1 ne savait ce que c'était que ce nom, qu'on n'avait jamais prononcé devant lui. Le père avait été du premier mouvement romantique et avait même publié un petit volume d'anthologie des poètes de cette première heure. Pour assurer la vie d'un si tranquille et charmant fainéant, on l'avait casé dans la Bibliothèque de l'Arsenal, et c'est là que notre Eudore était devenu comme l'enfant de la maison, dans le giron des Nodier, et avait vu passer et danser, à ces fameuses soirées de l'Arsenal, éclairées par des chandelles, tout ce qui allait flamboyer dans cette étonnante époque, les Hugo, les Dumas, les de Vigny, les Musset, les Sainte-Beuve, les P. Foucher, les Lacroix, les P. Paris, M™ Desbordes-Valmorc, les Merle, les Guiraud, les Devéria, les Johannot, L Boulanger, Dauzats, le baron Taylor avec son inséparable M. de Cailleux, et c'est ce dernier qui, par amitié pour Charles Nodier et pour le père de notre

Eudore, avait pris de bonne heure, dès le 28 janvier i838, le tout jeune homme dans les bureaux du Louvre, pour y utiliser sa superbe écriture. Mais avant cela, le pauvret en avait traverse de dures: lui-môme plus tard racontait gaiement que, comme il était logé à l'Arsenal dans quelque galetas des combles, il faisait, l'hiver, si froid dans son pauvre grenier, que pour s'empêcher de grelotter, il s'y couvrait, faute d'édredons, de vieux in-folios. — Et pour compléter sa destinée, le malheureux s'était marié quand il n'avait pas encore barbe au menton. Et il n'en resta pas moins, tout le long de sa vie difficile, le plus gai, le plus tendre, le plus attrayant, le plus égal, le plus délicat des amis, l'esprit le plus fin et le plus ingénieux et le plus imprévu dans ses idées, la mémoire farcie des plus singulières historiettes contemporaines de son père ou des Michaud, qu'il disait à merveille, les assaisonnant à sa sauce, en fabriquant de son cru qui dépassaient en drôlerie les meilleures du temps passé ; il était adoré de tous ceux qui le hantaient, presque autant que de ses enfants.

La jolie tète qu'il avait cet Eudore avec sa très abondante chevelure blond cendré et frisée en broussaille ! le nez droit très fin, les lèvres mobiles et bien ondulées, tout l'ovale et le menton d'une grâce charmante, et tout cela, avec ses yeux myopes cachés sous ses lunettes, riant aisément et avec bonhomie. Sa sensibilité était extrême ; nerveux comme une femme. Michel Pascal le sculpteur a modelé de lui dans sa jeunesse un joli médaillon ; plus tard, dans ses dernières années, on a son portrait au pastel par son protégé et quasi compatriote Ch. Escot, qu'il avait connu comme habile copiste à Versailles et auquel il avait fait copier à Genève le curieux portrait de Mmo d'Epinay par Liotard. Soulié a encore son portrait-charge dans la série des aquarelles d'Eug. Giraud, exécutées aux soirées de M. de Nieuwcrkerke. Je me souviens que J. Buisson a crayonné de lui un charmant profil, et si l'on pouvait remettre la main sur la suite de croquis que dessinait Français, vers 1846, au petit café de la rue du Coq, on y trouverait un Soulié, dans le groupe des artistes amis qui fréquentaient ce bon endroit. Là et dans l'atelier de Célestin Nanteuil, Eudore retrouvait les peintres de la jeune école avec lesquels il s'était intimement lié par les Hédouin, connus de lui chez M. Merle, ami particulier de son père et mari de Mme Dorval, les frères Leleux, H. Baron, etc. ; et chez M. Pierrot il rencontrait d'habitude Eug. Delacroix, Villot et le baron Schwitcr. C'est dire qu'il était tout au romantisme et à ses virulentes colères contre l'Institut. Vous jugez de l'état où le mettaient les proscriptions impitoyables et quasi régulières du Jury des Salons d'alors, quand le hasard de ses fonctions le faisait assister du coin de l'œil à l'expulsion, l'expulsion à grands cris et à grands rires deY Avenue de Châtaigniers, de Th. Rousseau ou du Marc-Aurèle, de Delacroix. De là, l'impossibilité de se ' tenir, et la rédaction dans L'Artiste, en 1847, d'un article sur « l'Oppression dans les Arts », dont Clément de Ris assumait la signature; de là sa joie de la libéra-

EUDORE SOULIÉ

tion de la jeune e'cole par les événements de février 48. Mais à quoi bon répéter ce que j'ai dit ailleurs?

Les lecteurs de mes précédents récits, ont déjà vu passer la figure de Soulic à travers les chapitres sur Jeanron et le Louvre en 48, sur M. de Nieuwerkerke, sur Villot, M. Rciset et Clément de Ris. Ils savent ses angoisses humiliées sous M. de Cailleux, l'indigence cruelle et bravement portée de ce ménage, où cinq bouches vivaient avec 1,200, puis i,3oo,puis 1,400, puis enfin avec i,6oofr., après dix ans de galères occupées à écrire des fiches pour le catalogue de Versailles. Comment vous fussiez-vous repus à ce régime, jeunes affamés de nos jours? Nos lecteurs savent aussi que M. de Cailleux reconnaissant enfin que Soulié était à ce moment le seul curieux, que possédât le Louvre, l'avait chargé, en 47, de préparer l'embryon du premier catalogue érudit que le monde des amateurs réclamait de toutes parts pour notre galerie nationale ; et ces quelques feuilles d'épreuves allaient servir de point de départ pour les catalogues de Villot, devenus classiques en Europe.

Les choses en étaient là, quand la venue de Jeanron qui a besoin d'être guidé dans les traditions de la maison, change du tout au tout, en l'améliorant selon sa juste mesure, la condition du pauvre Soulié. Il est nommé conservateur de la chalcographie, de la chalcographie oubliée depuis le dernier Empire, et dont il rédige le catalogue dont Villot, sur ses renseignements, écrira la préface. On lui confie un moment les dessins, qu'il recède à J. André, lequel ne les gardera que quelques mois, et il est lui-même ramené, en décembre 48, au titre de conservateur adjoint, par les réductions de budget de l'Assemblée nationale. Enfin, dès qu'arrive M. de Nieuwerkerke , Soulic va remplacer Salmon à Versailles (février i85o). Sa position s'y affermit, par suite de l'organisation des Musées du i«r janvier i852. Il restera toutefois simple conservateur adjoint, chargé du service du Musée de Versailles, jusqu'à ce qu'il soit nommé en 1867 conservateur en titre de Versailles, de ce Versailles dont pendant 26 ans, il aura été l'âme et l'esprit, et l'anecdote incarnée , dont il connaît tous les coins et recoins, et les moindres figures des bosquets, et les moindres réduits des petits et grands appartements, et où il aura promené, en 55 et en 67, tous les souverains et les personnages politiques du monde entier, en les intéressant passionnément aux plus grandes et aux plus menues figures de notre histoire, — ce Versailles où personne ne le remplacera jamais.

L'installation de Soulié à Versailles rendit pendant trois années nos recontres plus rares. Il étudiait avec ardeur son palais qu'il peuplait de deux garçons, et les Trianon, et les parcs et les jardins, et son Louis XIV, et son Louis XV et et son Louis XVI ; mais le Louvre le revoyait souvent, et aussi le cabinet de M. Reisct, et nous nous retrouvions au pavillon de fireteuil chez la bonne Princesse, et il envoyait à nos Archives de l'art français ce qu'il rencontrait de

documents. Pendant ce temps, je suivais de mon côté mon petit chemin. De son grand cabinet de la chalcographie, où Eudore m'avait donne' asile près de lui, en 48, Jcanron m'avait relégué, pour la pénitence de mes péchés, au bureau où se distribuaient les cartes aux copistes. De là Villot, puis Rcisct m'avaient attaché à leurs travaux; puis M. de Nieuwerkcrkc m'avait confié les expositions, et les expositions s'étaient emparées de moi, et il me fallait les suivre où elles allaient, et elles étaient très vagabondes.

Les pauvres expositions, on les pourchassait alors de palais en palais. Du Louvre, on les avait repoussées en 49 vers les Tuileries ; des Tuileries, en 5o, vers le Palais-Royal ; après 5a, pour faire place au Roi Jérôme et à son fils, on les avait transportées du Palais-Royal en vue du Salon de i833, aux Menus- Plaisirs, l'ancien Garde-Meuble, faubourg Poissonnière. L'architecte Chabrol, inventeur de ce singulier déménagement, qui après tout ne fut pas sans réussite, car il avait eu l'ingénieuse idée de rejoindre l'heureux baraquement de la cour du Palais-Royal, réédifié là, à l'ancien et immense atelier des décorateurs de l'Opéra, ce qui nous donnait pour les grandes toiles deux salles monumentales, — Chabrol nous avait coquettement accommodé un vrai petit paradis terrestre dans les maisonnettes habitées jadis par Méhul et par Gossec. Nous occupions l'une, celle avec jardinet, où couraient indiscrètement, parmi les arbustes et les (leurs, des cochons de Barbarie et des poules, à nous donnés par le brave paysagiste Coignard, et les murs du jardin et le pignon de la maison et la petite cuisine étaient caches par un revêtement capricieux de lierres et de clématites. Desjobert en peignit un charmant tableautin que je conserve à Bcllcmc. La maisonnette voisine était occupée par Buon et sa jeune famille, et dans la large cour sur laquelle s'ouvraient nos deux logements, nous faisions le soir d'amusantes parties de ballon qui nous reposaient des tracas bruyants de la journée. C'était en plein coeur de Paris, à deux pas du boulevard, côte à côte du Conservatoire et du Comptoir d'escompte, dont les grands arbres prolongeaient les nôtres, une vraie habitation de bourgeois de province, aussi calme, et silencieuse et isolée que si nous eussions été à cent lieues de Paris. Une telle bonne fortune ne pouvait durer, et nous n'étions pas là depuis huit mois, quand M. Fould s'avisa de réclamer, au nom du Ministère des finances, le terrain sur lequel se sont élevées depuis l'église Saint-Eugène et les maisons voisines, et il nous fallut chercher un nouveau gîte. Ah 1 j'ai regretté toute ma vie notre délicieuse installation des Menus-Plaisirs. L'exposition universelle de 1 855 était décrétée, par conséquent point de Salon en 1834; que faire jusque-là du matériel des Salons? je proposai à M. de Nieuwerkcrkc de le transporter à Versailles, dans les magasins inoccupés du palais, et je fus autorisé à réinstaller, pour veiller sur ce matériel, dans l'un des appartements de l'aile gauche des Ministres, celui occupé avant la Révolution par le Ministère de la guerre. Je retrouvais là

EUDORE SOULIE

Soulic, et pendant près de huit ans, de 53 à 61, notre intimité, presque notre vie commune, fut de tous les jours, — sauf, depuis 57, les mois d'hiver et les saisons d'exposition.

Le Versailles de ce temps-là, mais vraiment quand j'y songe, c'e'tait une petite Athènes. On y compilait dans tous les coins les travaux les plus estimables. Ce n'était pas de la très fine pâtisserie, mais on y pétrissait ici et là de la bonne pâte ferme et bien boulangée, pour des estomacs d'honnêtes gens. Théophile Lavallée y éditait la correspondance volumineuse de Mme de Maintenon, si utile pour la juste réhabilitation de ce très méritoire personnage d'un si grand bon sens et d'une tête si solide. — Dussieux, le confrère de Lavallée à Saint-Cyr, en même temps qu'il dessinait les cartes de son atlas, préparait à grand renfort de notes nouvelles, la seconde édition de son excellent volume sur les Artistes français à l'étranger; puis trouvait dans les archives du Ministère de la guerre, les éléments de cet étonnant récit, d'une grandeur épique, de la lutte de Montcalm au Canada, émouvant jusqu'à l'enthousiasme; son chauvinisme, éveillé par la guerre de Crimée, lui dictait entre temps un gros mémoire sur la force et la faiblesse de la Russsie au point de vue militaire. — Le bon vieux M. Delcscluse mettait en ordre ses souvenirs sur David et son temps, et le soir, assis avec nous sur les degrés de marbre des escaliers du parc, nous racontait les anecdotes de sa jeunesse, et comment son père l'avait mené voir les démolitions fumantes de la Bastille, au lendemain même de l'assaut, spectacle que tout bourgeois de Paris avait voulu donner à sa famille ; — et comment, en 98, personne dans la grande ville voltairienne, ne croyait plus que les églises pussent se rouvrir jamais, et comment deux ans plus tard elles se rouvraient toutes seules aux acclamations du populaire, sur un signe du Premier Consul. — Fréd. Baudry, le savant philologue, l'ami et le compatriote de Flaubert et de Bouilhet, et que nous devions retrouver plus tard bibliothécaire de la Mazarine, traduisait pour Hachette, un choix exquis des Contes des frères Grimm. — L'honnête M. Chanlairc, ancien administrateur des forêts de la couronne, classait méthodiquement dans sa petite maison sa collection de dessins, dont il m'admettait à feuilleter les cartons; — comme M. Fossé-d'Arcosse ses autographes. — Qucstcl, l'architecte du Palais, combinait là ses plans, du goût le plus noble et le plus pur, pour la Préfecture et le Musée de Grenoble, en se faisant aider pour les dessins de détail par l'habile main d'Espcradicu, alors tout jeune et tout charmant, et qui allait bientôt partir pour Marseille, comme dessinateur et inspecteur et puis successeur de Vaudoyer, dans les travaux de la cathédrale, pour y finir sitôt hélas ! après ses admirables œuvres de Notre-Dame de la Garde et du Musée. On rencontrait par les rues et au chemin de fer toute la rédaction des Débats : Saint- Marc Girardin, Rigaud, Bersot. — Moi-même, malgré ma paresse, je trouvais moyen d'e'crire en mon coin la plus grosse moitié de mon 3°, puis tout mon 4» vo-

io SOUVENIRS D'UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS

lumc, de Recherches sur les peintres provinciaux, et d'y commencer, comme contrepartie de Dussicux, mes quelques études sur les Artistes étrangers en France.

Et pendant ce temps que ne faisait pas Soulié ? — Son premier livre est de i832, sa Notice des peintures et sculptures de Trianon. Il avait donc 35 ans, quand il avait été amené par son métier à imprimer ce qu'il appelait, en me l'envoyant, « son premier bouquin ». Et dans ce coup d'essai, il avait mis toutes les qualités de recherches minutieuses, précises et sûres qu'il gardera jusqu'à sa dernière épreuve. Mais pendant i5 ans, les volumes vont se suivre dru et s'entasser avec ordre, des volumes d'histoire, tous sur Versailles, ou tournant autour de la cour de Versailles, et où se complaira sa consciencieuse ponctualité. Le singulier homme que ce Soulié 1 c'était l'imagination même, et la plus vive, et la plus capricieuse, et la plus preste, et la plus étineelante, et la plus inventive, et la plus sensitive, et la plus ailée, et la plus bizarre en son vol et dans ses incartades, et la plus romanesque et la plus romantique ; et il avait horreur des besognes d'imagination. Mais chacun a sa sorte et son mode de paresse. Lui, fils de lettré et le gourmet le plus friand des jouissances littéraires et des plus délicates, ne se laissa jamais aller à la création d'une œuvre, à un enfantement du cerveau. Tout au plus lui ai-je vu, en 47, rêver d'un livret à musique pour son ami Membréc, le camarade des Lcleux et des Hédouin. Mais le travail de recherches devant un bureau, voilà son affaire ; il y était infatigable, il nageait dans les in-folio, et quelle passion pour les corrections d'épreuves ! il nous répétait que si une Révolution le mettait à pied, il se ferait correcteur dans une imprimerie. Ce qu'il a abattu de besogne, en quelques années, comme éditeur de longues séries de livres historiques, et comme conservateur de Musée, est à peine croyable. Songez qu'en même temps qu'il fournissait une incessante copie du journal de Dangeau, à l'imprimerie Didot, il composa, durant les quinze mois qui précédèrent l'exposition universelle de 1 855, les trois énormes et denses volumes formant le catalogue complet du Musée de Versailles. Il avait mis 1 5 mois à l'écrire ; il expia ce cruel tour de force par 1 5 mois d'horribles souffrances, 1 5 mois de clous et d'anthrax.

Dussieux, en quête de renseignements pour la seconde édition de ses Artistes français à l'étranger, avait mis la main sur une mine inestimable. Il avait trouvé dans les cartons de l'école des Beaux-Arts les éloges très minutieux et très circonstanciés des plus fameux peintres et sculpteurs de l'Académie royale, écrits au xvu* et au xvm* siècles par les historiographes de cette Académie. Après avoir, sur le conseil de Soulié, gratifié le premier volume de nos Archives de l'Art français, de la liste complète, si utile pour nos travaux à tous, de l'Académie royale, il nous avait comblés en publiant en tête de notre second volume ses « Recherches sur la vie et les ouvrages de Le Sueur », c'est-à-dire « le Mémoire historique des ouvrages d'Eustache Le Sueur, par Guillet de Saint-

EUDORE SOULIÉ

Georges », éclairé par un grand nombre de notes des plus précieuses, et suivi d'intéressants appendices et d'un catalogue des œuvres de Le Sueur. Ce fut l'une des meilleures fortunes qui soient échues à nos archives et qui les posèrent tout d'abord le plus gravement dans l'estime des chercheurs. Mais les choses n'en restèrent pas là. Dussieux, le dénicheur de ce trésor fabuleux, était presque embarrassé de ses richesses, qu'il ne fallait pas songer à éparpiller dans les mélanges très bariolés des livraisons de nos archives. Nous prîmes le parti de nous constituer en une sorte de petit comité, composé de Dussieux, de Soulié, de Montaiglon, Mantz et moi, et de proposer l'affaire à notre éditeur Dumoulin; celui-ci passait pour le plus audacieux des libraires, pour avoir osé, l'année précédente, entreprendre, à ma demande, une publication périodique de documents sur l'art français, alors que ces documents trouvaient en librairie un écoulement si difficile. Dumoulin pour lequel les Archives de l'Art français n'avaient pas été une trop méchante spéculation, Dumoulin qui était de cette chère province de Normandie, fournissant à Paris, depuis le commencement du siècle, la plupart de ses libraires et de ses marchands d'estampes et de dessins, Dumoulin se laissa convaincre, à la condition toutefois que le ministre de l'Instruction publique souscrivit à la publication nouvelle, ce qui fut obtenu. Grâce à l'obligeante connivence de Duvivier, de l'école des Beaux-Arts, les manuscrits de Guillet de Saint-Georges, de Lépicié, de llulst, de Dcsportcs, du comte de Caylus, de Gougenot, du Chevalier de Valory, de Wleughcls, de Mme Tocqué, de Moulinneuf, de Cochin et de Haillet de Couronne, passèrent entre les mains des copistes ; Soulié et Dussieux collationnèrent avec acharnement ces copies, en épluchant et choisissant leur bien dans les manuscrits divers, et en corrigeant méticulcusement les épreuves. Soulié écrivit l'Avertissement des éditeurs, Paul Mantz, sur bons renseignements fournis par chacun, la très jolie introduction, où il a résumé la fort plaisante biographie de Guillet de Saint-Georges et des autres historiographes de l'Académie, et où j'ai intercalé une page sur Haillet de Couronne, sans m'etre d'ailleurs mêlé d'aucune autre collation que de celle de J. Duvivier. Et c'est ainsi qu'en 1854, en pleine préparation de l'exposition universelle, en pleine rédaction par Soulié de son écrasant catalogue de Versailles, par Dussieux, de son Atlas et de ses travaux sur la Russie et le Canada, paraissaient ces deux volumes, dont nul ne peut se passer désormais pour étudier l'histoire de la peinture et surtout de la sculpture française aux derniers siècles : les Mémoires inédits sur la vie et les ouvrages des membres de l'Académie royale de peinture et de sculpture, publiés d'après les manuscrits conservés à l'Ecole impériale des Beaux- Arts. — Le tour était joué, le service rendu, les papiers de l'École désignés aux chercheurs, et Soulié pouvait clore son Avertissement par ces mots : « Espérons qu'il ne faudra pas cinquante ans encore pour imprimer le reste des archives de l'Académie royale de Peinture. »

D'autres, depuis, ont entendu cette voix. Notre ami H. Jouin a trouvé à la même source, ses Conférences de l'Académie royale; Oct Fidièrc a recueilli pour la Société de l'Histoire de l'Art français les « Billets d'enterrement de 1648 à 1713. • (État civil des Peintres et Sculpteurs de l'Académie royale.)

Et c'est au milieu de ce tohu-bohu d'épreuves des Mémoires inédits des membres de l'Académie, que ces enrages de besogne allaient de gaieté de cœur faire surgir une montagne de labeurs nouveaux qui devaient pendant quinze ans peser sur leurs tous les jours.

L'origine de la publication du Journal de Danjeau, je la trouve dans un billet que Soulié m'écrivait de Versailles, le 27 juillet 1 853 : « J'ai parfaitement oublié de vous demander hier si Montaiglon vous avait parlé du manuscrit de Dangeau à vendre chez Jannet. J'ai aussi oublié d'en parler à Montaiglon. Je suppose cependant que vous savez qu'il s'agirait d'acheter ce manuscrit à nous cinq Guillet, pour la somme de 5oo francs, sauf à dédoubler nos actions. Dussicux a pris le mors aux dents et voulait partir immédiatement. Enfin il est convenu que nous nous trouverons samedi prochain, à quatre heures et demie, dans la galerie d'Apollon, nous cinq, pour causer de cela. Dussieux écrit à Montaiglon, moi à Mantz et à vous. Il est certain que ce serait une belle, intéressante et honorable publication à faire... »

Elle se fit, cette publication ; elle se fit comme Dussieux et Soulié l'avaient voulu, et, pour bien dire, par eux. Le manuscrit fut acheté, et aussitôt on se mit en campagne pour savoir avec quelles copies on le collationnerait : on fouilla la bibliothèque de l'Arsenal, puis la Bibliothèque Impériale, et les copies de Mme de Genlis, et les extraits de Lemontey; et l'on se mit à collationner tout cela avec rage, Soulié tenant la plume, et nous lisant tour à tour. On s'enfermait de midi à trois heures dans le petit cabinet de Soulié que l'on empoisonnait de la fumée de nos cigarettes. Et à chaque découverte d'un manuscrit nouveau, l'on recommençait avec une patience d'ange une collation nouvelle. C'était un travail abrutissant de Pénélope. On parvint de proche en proche à mettre la main sur la copie faite pour Saint-Simon et déposée, avec le formidable amoncellement de ses mémoires et de ses papiers, au ministère des affaires étrangères ; et grâce aux anciennes relations qu'avait Soulié avec Feuillet de Conches qu'il avait connu par Eug. Delacroix et les Pierret, nous obtînmes de joindre à notre texte de Dangeau les tant précieuses additions de Saint- Simon. Et enfin, d'induction en induction, de furetage en furetage, nous en vînmes à la source mère, au manuscrit original de Dangeau, c'est-à-dire aux archives du château de Dampierre. Mais il nous avait fallu bien des mois pour en arriver là, et comment s'en étonner, puisque le possesseur de ce manuscrit ne se doutait point lui-même de sa bonne fortune, non plus que de tant d'autres merveilleux trésors de même espèce qu'il avait dans son chartrierde famille?

EUDORE SOULIÉ i3

Le besoin de voir et de de'crirc les ve'ritables registres originaux du Journal de Dangeau nous conduisit donc un beau jour à Dampierre.

Le duc de Luynes nous avait obligeamment fait savoir qu'il serait ce jour-là à son château et nous y attendrait. Il nous en fit les honneurs avec une bonne grâce parfaite. Il avait bien oui dire que sa bibliothèque posse'dait une copie ancienne du Journal, et que sur cette copie Mmo de Genlis avait travaillé pour la publication de ses extraits ; mais il fut bien étonné quand Soulié, ayant mis la main sur l'un des 37 registres, reliés en parchemin, dont avait usé Mme de Genlis, et non sans maculature, lui démontra que les archives de Dampierre avaient là l'original même des mémoires du marquis, son ancêtre. Le bon duc de Luynes qui avait, comme je crois l'avoir dit ailleurs, plutôt la mine d'un homme de science, calme, droit et flegmatique, que d'un curieux de paperasses, et qui n'avait certainement jamais en sa vie feuilleté une liasse de ses papiers de famille, — d'ailleurs ce n'était point la mode au temps de sa jeunesse, et l'on ne saurait se faire idée aujourd'hui de l'insouciance que les meilleures maisons nobles de ma province professaient alors pour leurs titres et parchemins, — le duc de Luynes n'en revenait pas quand Soulié, dès le premier coup d'œil jeté sur les rayons de la bibliothèque, lui signala dans le voisinage du journal de Dangeau, celui non moins curieux du marquis de Sourches, et près de là la suite non moins volumineuse des registres de mémoires de son autre aïeul le duc de Luynes, celui du temps de Louis XV, et que Soulié et Dussieux devaient aussi publier, au grand profit de l'histoire du xviii* siècle, en continuation du Louis XIV, de Dangeau. Et à chaque dossier qu'épluchait Soulié, à la hâte et du bout des doigts, il lui sautait aux yeux des lettres de Colbert, et du Roi, et de Mazarin ; toute l'histoire de France se trouvait là, en sa plus belle époque. Ces Archives de Dampierre étaient une mine inépuisable.

M. de Luynes voulut bien, pendant un moment de repos, nous montrer la statue d'argent du Connétable, par Rude, puis la Minerve en ivoire de Simart, puis la Pénélope de Cavelier, et enfin nous conduire lui-même à cette galerie fameuse, que M. Ingres avait dû décorer des deux grandes compositions de l'Age d'or et de Y Age de fer, galerie d'une construction étrange, dont les parties accessoires étaient peintes par H. Flandrin et Desgoffc, ou sculptées par Simart. La muraille destinée à recevoir l'Age de fer, demeuré, comme on sait, à l'état de projet, était cachée par une riche panoplie ; quant à l'Age d'or, M. de Luynes fit écarter le grand rideau de velours qui le couvrait depuis l'interruption du travail, et nous nous trouvâmes en face d'une œuvre profondément admirable en son inachèvement. Inachevée, certes elle l'était ; mais quelle fleur de beauté, quelle grâce d'éternelle jeunesse, quel rêve de volupté idéale dans le fourmillement de tous ces beaux corps aux lignes si pures et aux mouvements si harmonieusement balancés. Ce n'étaient plus les chaudes ivresses des Bacchanales du

Titien à Madrid ; c'était un Eden, aux tons doux, tranquilles et voilés, conçu par un génie grec amoureux de suaves et juvéniles contours, une oeuvre ou plutôt une vision toute musicale, où le vieux et grand maître semblait faire repasser en cent groupes divers, toutes les formes de beauté qu'il avait adorées en sa vie. M. de Luynes nous voyant là béants et tout émus, semblait assez embarrassé ; il souleva, discrètement d'ailleurs, toute une série de petites critiques, sur des menus détails, sur le lapin blanc, sur la race du chien qui est là couche', sur l'attache du bras de l'une des danseuses, et nous comprîmes aussitôt comment ces deux tris nobles et très honnêtes personnages n'avaient jamais été faits pour s'entendre. S'il était possible que M. le duc de Luynes eût fait entrevoir, non pas par un mot, mais par un pli de sa bouche ou de son front, une chicane de cette espèce un peu bourgeoise au chatouilleux et pétulant M. Ingres, la rupture s'expliquait de reste, fatale, inévitable, et il n'était besoin pour la motiver ni des histoires de voitures, ni des cancans de choux et de carottes. — Quant à nous, nous étions si passionnément impressionnes que notre sincérité, me serable-t-il, ne put déplaire à l'honnête homme qui, en fin de compte, se trouvait possesseur d'une œuvre si extraordinaire, et en prenant congé de lui je ne crus pas l'affliger en lui prédisant qu'avant cinquante ans on viendrait en pèlerinage à Dampierre pour y admirer Y Age d'or, de M. Ingres. — Ce château, vraiment seigneurial de Dampierre, où nous venions de passer une si bonne et si fructueuse journée, l'un des seuls châteaux de France que n'eût pas atteint la Terreur, et qui avait pu ainsi conserver intactes toutes ses richesses d'art des siècles passés, ses meubles somptueux, ses services de porcelaine de Chine, décorés en Chine même des armoiries des De Luynes, était tellement bourré de portraits de famille, qu'on en trouvait jusque dans la lingerie. Le respect et le dévouement reconnaissant des habitants du pays avaient si bien, aux plus mauvais temps révolutionnaires, protégé la famille des d'Albert et leur demeure, que la bourrasque de q3 n'était pas venue jusque-là. Et ce respect et ce dévouement se perpétuaient dans cet heureux pays où notre duc bienfaisant occupait chaque hiver, sans compter, tous les bras valides ou besoigneux à l'entretien de son parc et de ses jardins magnifiques.

Du temps où, par le collationnement du Journal de Dangeau, nous étions plongés fortement dans la lecture des mémoires anciens et nouveaux, Soulié fut pris du désir de connaître ceux qu'avait écrits le vieux peintre Isabey, le Père Isabey comme on l'appelait, et qui occupait durant les étés un appartement dans le Palais de Versailles. C'était, chacun sait cela, le plus aimable des vieillards, et aimable il l'avait été tout le long de sa vie ; l'amabilité, l'entrain, la gaieté étaient même une bonne partie de son talent, la partie qui avait mis l'autre très en valeur, et en avait fait l'artiste le plus choyé a des belles et des grands » comme on disait dans l'autre siècle, — des grands et des belles dont il avait été

EUDORE SOULIE

par la mode le portraitiste le plus ordinaire, miniaturiste, aquarelliste, plein de finesse et de légèreté. Il était de nature, d'esprit et de tempérament et surtout par sa petite taille si menue et si leste, l'homme le plus léger de France, né courtisan et peintre de cour, dessinateur par vocation du cabinet du Roi ou des menus plaisirs du Roi, des qu'il y avait un roi ou un empereur. Il avait toutes les grâces, toutes les souplesses et toutes les gentillesses du rôle, et aucune puissance n'y avait résisté. Il se plaisait à raconter comment sous Louis XVI, il patinait déjà dans la grande galerie du Louvre avec le comte d'Artois, et il nous contait cela en prenant encore plaisir à l'arrière-saison de sa vieillesse, à voir les patineurs glisser, en plein hiver de 1854, sur le grand bassin de Versailles. Son portrait en pied du Premier Consul dans le jardin de la Malmaison est resté l'une des images historiques de l'Homme en son plus beau temps légendaire, et je ne sais s'il ne se vantait pas d'avoir alors franchi à saute-mouton les épaules un peu courbées du plus puissant mais du moins endurant génie de ce siècle. Les deux Impératrices avaient raffolé tour à tour de son faire minutieux, délicat et charmant. Toutes les élégantes et toutes les amoureuses de la Révolution, toutes les grandes dames de l'Empire, de la Restauration, voire de i83o avaient posé devant lui dans les plis vaporeux de leurs voiles de gaze. Il avait été un personnage au Congrès de Vienne. Il avait dessiné les costumes du Sacre. Il avait fréquenté, avec la familiarité qui lui était permise en tout lieu, le plus haut monde de son temps, et ses causeries étaient des plus intéressantes ; ses rae'moires écrits de vieille date, disait-il, au cours d'une longue carrière, devaient l'être bien davantage encore et fourmiller d'anecdotes intimes. Nous le rencontrions chaque jour, soit dans son appartement de l'aile droite des ministres, que Louis-Philippe lui avait concédé outre son logement de l'Institut, et que tous les gouvernements, et plus naturellement l'Empire, avaient maintenu à cet artiste inoffensif que nul état de choses politiques ne trouvait hostile, il en avait tant vu 1 — soit dans le parc de Versailles, avec ses petites jambes arquées, son chapeau à larges bords et ses lunettes à verres partagés, — soit dans l'appartement de Questel, où le gai petit vieillard mettait en branle les charades qui se jouaient là par les deux filles de l'architecte et les trois filles de Soulié, et par la future M™ Bculé, et la future M™ Taine, et mes deux petites belles-sœurs et d'autres jeunes fillettes de la ville, et sa propre fille à lui Isabcy, la future M»» Way, la jolie tardillonne de son dernier mariage ; et lui-même dirigeait les scènes et combinait les costumes, s'en affublant même au besoin. — Pour en revenir à ses Mémoires, le père Isabey les apporta un jour a Soulié, les recommandant, cela va sans dire, à tous ses soins. Mais hélas ! notre désillusion fut immense et presque comique. Le bonhomme, l'indulgence, la politesse et la prudence mêmes, et dont le premier principe était de ne froisser personne, et de ménager tour à tour les divers courants d'opinions, à mesure que l'une supplantait l'autre,

le bonhomme avait biffé et raturé, puis surchargé de papiers collés, tout ce qui, justement, pour nous, pouvait avoir quelque piquant, portraits, jugements, historiettes ou cancans. Il ne restait qu'un pâle et inutile canevas, tout fade et décoloré, et où l'historien des temps extraordinaires traversés par Isabey, la Révolution, l'Empire, la Restauration, c'est-à-dire les temps les plus terribles, puis les plus grandioses, puis les plus fortunés qu'aura peut-être connus la race française, n'aurait pas trouvé à glaner la plus mince broutille.

Jamais, on peut l'assurer, publication ne fut conduite dans des conditions pareilles à celle du Journal de Dangeau. Jamais éditeurs ne furent éclairés et échauffes sur leur texte par les commentaires de telles promenades et de tant de choses vues et épluchées sur place. Soulié, depuis le jour où il était entré au Louvre, n'avait fait que s'y occuper du Musée de Versailles ; nul n'était donc mieux prédestiné à la garde de ce Musée, car il le savait par cœur, alors que M. de Nieuwcrkcrkc l'avait envoyé là, et le Directeur général ne pouvait mieux choisir. Les galeries par elles-mêmes n'avaient plus rien à apprendre à ce conservateur. D'ailleurs le Musée historique, œuvre favorite et vraiment nationale de Louis-Philippe, était par cette origine même, frappé à l'avance de discrédit auprès du régime impérial qui ne se piqua point d'en grossir les collections, et se contenta d'en continuer les séries contemporaines en faisant peindre ou sculpter, à cette destination, les figures de ses maréchaux et de ses principaux officiers tués à l'ennemi, dans les guerres de Crimée ou d'Italie, et en expédiant vers les dernières grandes salles qui restassent à y remplir, les vastes toiles d'Horace Vernet, de Pils et d'Yvon. Soulic l'avait vite compris, et n'ayant rien à faire pour le Musée, si ce n'est cet énorme catalogue en trois gros volumes dont la première partie achevait d'être imprimée à la fin de juin 1854, — Soulic, à peine installé dans le pavillon gauche du château, s'était consacré tout entier à l'étude du Palais de Louis XIV et de ses origines, et de ses transformations, et de ses décorations, et de ses vicissitudes. Il savait tout cela par le menu, et sur le bout du doigt, et avec tous les témoignages contemporains à l'appui. Aussi lorsque, après trois heures de collationnement quotidien de nos copies de Dangeau, nous sortions de notre petit réduit, les yeux crevés et la tête brisée, et que nous allions respirer l'air sur ces magnifiques terrasses, aux vastes degrés de marbre rose, ou que nous descendions vers ces bassins où se miraient tant de groupes de bronze ou de marbre, et de là vers ces larges tapis de verdure, bordés de majestueux massifs abritant tout un monde de blanches statues, que Soulié à ce moment faisait nettoyer avec tant de précautions, en vue des prochaines solennités de l'Exposition universelle,— et de là dans tous ces parterres, et bosquets, et charmilles, et grottes, et labyrinthes, où pullulaient sous les mille formes inventées par Le Brun, Girardon et Lenôtre, toutes les combinaisons de la statuaire, au service des eaux jaillissantes, pour les plus belles et les plus nobles

EUDORE SOULIÉ

Un roi de la terre, justement enivré de sa puissance, ait jamais rêvées

ûluS line cour de gloire et d'amour, — il n'est pas un coin de ce dédale féerique, bien diminué pourtant par l'abandon révolutionnaire, et les économies obligées de la Restauration et de Louis-Philippe, que Soulié ne connût par sa date d'exécution et par les noms de ses artistes, et par les cérémonies ou ballets galants qui l'avaient inauguré. Et quand, les jours de pluie, nous flânions dans les galeries du Palais, il fallait l'entendre démêler dans les petits appartements aux bas plafonds, avec les étroits escaliers et passages qui les déservaient, les chambres et les cabinets des reines et de leurs dames d'honneur, et les appartements des maitresses, de la Pompadour et de la du Barry, et reconnaître les logements des grands officiers de la couronne, et même, dans la partie du château éventrée pour la Galerie des Batailles, les fenêtres de ce qui fut l'appartement de Dangeau. Il ne possédait pas moins sûrement ses deux Trianon, et sa vieille ville de Versailles, celle des anciens hôtels des fonctionnaires de la cour; et son excellent ami M. Le Roi, le très complaisant, très aimable et très érudit bibliothécaire d'alors, l'homme des rues de Versailles et du Journal de Fagon, n'en savait pas plus que lui sur ce chapitre. Je me souviens encore du charmant voyage que nous fîmes à pied, Soulié, Dussieux et moi, par une très belle journée jusqu'à Marly. Marly tient une fort grande place dans le Journal de Dangeau; et il s'agissait de reconnaître la place de ces fameux pavillons, dont l'habitation émouvait si passionnément les courtisans du Roi; or, quand nous visitâmes leurs ruines sacrées jadis, il n'était pas si facile d'en reconnaître la trace, au moins pour le plus grand nombre, à travers les broussailles et les enclos divers. Seul l'emplacement des groupes de chevaux, qui décorent aujourd'hui l'entrée des Champs-Elysées, était facile à discerner, mais le flair de Soulié n'hésitait pas, et nous en revînmes le soir, à la nuit tombante, aussi édifiés sur ces Marlys célèbres, que si nous avions eu part à leurs invitations tant enviées. Ce Soulié était un admirable fureteur de pistes.

L'Empereur avait pris beaucoup de goût pour Soulié, pour son esprit vif et clair, dans les visites qu'il avait faites à Versailles, avant, pendant et après i855, quand il y accompagnait quelqu'un de ses illustres hôtes. La précision, la sûreté et comment dirai-je? la grâce et la science intime avec laquelle Eudore expliquait son Musée et son château, avaient frappé Sa Majesté, qui lui demanda un jour d'écrire l'histoire du Palais de Versailles, comme le vieux Champollion-Figeac venait d'écrire l'histoire du Palais de Fontainebleau. Soulié fut d'abord aux anges de ce projet et de cette commande ; et le voilà partant en campagne pour rencontrer des documents qui ne traînassent pas dans les brochures banales. Mais c'était là pour lui l'inévitable écueil. Il quêta partout, il fouilla dans les archives du département, il trouva les pièces les plus curieuses sur les anciens possesseurs du terrain avant l'époque où fantaisie prit à Louis XIII de bâtir le

pavillon de chasse que son fils devait élargir au point d'en faire le plus fastueux palais du monde, envie de tous les potentats. Peu à peu Soulié grossit le dossier; mais quand il s'agit de coudre et de mettre en pages tout cet intéressant butin, sa paresse (je connais cela ; — et pourtant était-ce un paresseux ?) sa répugnance à cette sorte de travail ajourna de mois en mois la besogne ; et c'est Dussieux, en fin de compte, c'est Dussieux, notre compère, qui, quinze ans après, a écrit le livre.

L'Empereur eût bien mieux fait, pour l'intérêt qu'il portait à Soulié, de te débarrasser de ce qui fut son cauchemar d'un bout à l'autre de l'Empire; je veux parler de ce colonel A..., qui, régisseur du palais de Versailles, et commandant à ce titre, on ne sait pourquoi, les gardiens du palais, c'est-à-dire les gardiens du Musée, avait le don d'agacer, par ses moindres consignes, les nerfs du conservateur, entravé dans sa juste autorité, voire dans sa responsabilité. Soulié s'en soulageait à sa manière, et il ne se passait pas un jeudi sans qu'il nous apportât tout chaud au conservatoire un coq-à-l'ânc nouveau du malheureux colonel : c'est le colonel qui, le premier, s'avisa de se purger avec de l'huile d'Henri cinq ; — le Roi de Portugal, étant venu visiter le Musée de Versailles, le colonel avait fait préparer pour lui un cabinet de toilette; il avait envoyé acheter chez le parfumeur « un savon dans les dix sous »; — il disait d'une de ses proches, solliciteuse habile : Elle a beaucoup d'entrejam..., et sait toujours choisir le moment importun; — de l'une de ces figures colossales en marbre qui décorent la cour du château : 11 faudrait pourtant qu'on se fixât : tantôt on l'appelle Dugucsclin, et tantôt Duguay-Trouin; etc., etc., et ainsi chaque semaine durant dix ans. Pauvre colonel A... !

Pour en revenir à Dangeau, ce n'est pas moi, vous le pensez bien, qui fus capable de réunir, dans les mémoires, dans les Mcrcures, dans les Galettes, dans les correspondances, dans les chansonniers du temps, la masse de renseignements nécessaires à une biographie à peu près complète d'un personnage aussi effacé que jusqu'à ce jour l'avait été celui-là dans l'histoire. Soulié et Dussieux s'y étaient attelés dès le premier jour, et sur le dossier rassemblé par eux, j'écrivis cette apologie furibonde du marquis chanté par Boilcau et dénigré par Voltaire et Saint-Simon. Notre publication était une œuvre de bonne foi, presque de passion. Notre rancune contre Saint-Simon était sincère et profonde. Devant tant de mensonges perfides et dangereux d'un si grand écrivain, mais d'un si petit homme, que nous prenions à chaque pas en flagrant délit de mauvaise foi et d'injustice, nous étions devenus comme enragés ; et je crois avoir assez bien traduit ce sentiment de mes deux compères. Au reste je défie un galant homme d'écrire à Versailles un livre sur Versailles, dans cet air encore et à jamais rempli des splendeurs du grand roi, de ce prince si laborieux, si ennemi de la fraude, si soucieux de la justice et du bien public, de la discipline religieuse et sociale,

EUDORE SOULIÉ

portant si haut l'orgueil et l'intérêt et l'ambition de son royaume, et les lois obéies et les esprits apaisés, dans ce palais dont tous les murs, les plafonds et les lambris racontent les conquêtes de la Flandre, de la Franche-Comté, du Roussillon, de l'Alsace et de la Lorraine, dont les escaliers ont été gravis par les plus purs génies de la France, et les souveraines beautés, et les guerriers triomphants, et les ambassadeurs humiliés des nations les plus lointaines, je le défie de ne pas se ranger, comme nous tous, à la religion de Louis XIV; et quant à nous, nous ne cessions de nous étonner que la Restauration, au lieu d'adopter pour patron populaire la figure d'Henri IV, ne se fût pas réclamée, de préférence, du roi de Versailles, qui semble mieux résumer dans son plein, dans sa maturité, l'apogée véritable de nos gloires nationales. Aujourd'hui, en notre présente détresse, pensant à un prince sachant rentrer chez lui, je comprends mieux Louis XVIII.

Enfin, vint un moment où la publication du Dangeau alla se précipitant et se compliquant de l'apparition prochaine des mémoires du duc de Luynes. Il fallut bien rentrer dans la vérité et la justice des choses, en déclarant en tête du tome XI, « qu'à partir de ce volume les noms de MM. Soulié et Dussieux, restaient seuls attachés à la publication du Journal de Dangeau. » La vraie vérité est, au moins pour ce qui me regarde, que depuis le cinquième volume, je n'avais plus pris aucune part à la laborieuse collation des textes multiples des différentes copies. C'est au moment où est mis en vente ce tome XI, que le public voit poindre la continuation de Dangeau, par son petit-fils; Soulié m'écrivait le 22 juin 1857 : 0 ... Les Didot sont pressés d'imprimer le titre et la couverture de ce onzième volume sur la couverture duquel on lira : Sous presse. — Mémoires sur la cour de Louis XV, par le duc de Luynes, 1735-1758. — Publié sous le patronage de M. le duc de Luynes, par MM. Soulié et Dussieux. »

C'est qu'en effet les longs soins à donner au Journal de Dangeau, l'immense lecture de documents de toute sorte, où il avait entraîné Soulié et Dussieux, les avaient désormais mis en goût et comme en besoin de publications pareilles. Ils se sentaient tellement pleins de tout ce qui de près ou de loin tenait à la cour de France, à ses généalogies, à ses usages, à son tous les jours, que rien n'eût été capable de leur remplacer cette besogne commode, riante, d'une constante et très douce préoccupation, passionnante à la longue, surtout depuis que, dans les mêmes armoires de la bibliothèque de Dampicrrc, où ils avaient mis la main sur le manuscrit de Dangeau, ils avaient, je l'ai dit, rencontré la suite naturelle de ce journal, son énorme complément, et plus nouveau et plus intéressant peut-être, les Mémoires du duc de Luynes, sur la cour de Louis XV ( 1 ?35- 1 y 5 8). « Les Mémoires du duc de Luynes que son arricre-pctit-fils nous permet de publier aujourd'hui, sous son honorable patronage, — écrivaient-ils en tête du

2o SOUVENIRS D'UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS

premier volume édite', toujours par les Didot, en 1860, — sont restés jusqu'à présent tout à fait ignorés. Leur existence a été signalée pour la première fois au public par les mémoires du président Hénault. « M. de Luynes, dit-il, avait hérité des mémoires de M. de Dangeau, et il les continuait avec bien plus de soins et de recherches. Ce seront des annales bien curieuses du présent ; » et il ajoute : « Quelquefois il m'admettait à ce travail. • Les mémoires historiques sur le xvme siècle sont trop peu nombreux pour qu'il soit nécessaire d'insister sur l'importance de la publication de ceux du duc de Luynes... » Et ils en remplirent 19 volumes, qui continuant exactement les 19 tomes de Dangeau, « donnent ainsi, sans interruption, l'histoire de la cour de France de 1C84 à 1758. » Tâche colossale pour ces deux laborieux solitaires, collationnant désormais en tête à tête leur 'méticuleuse copie, piquant leurs notes au bas des pages d'après les gazettes ou correspondances contemporaines, et où Soulié se réservait toujours, comme par habitude, le plus gros et le plus scrupuleux de la besogne, par la correction des épreuves et la confection des tables.

Et quand la longue tâche des mémoires du duc de Luynes est menée à terme, arrive le tour du Journal d'Héroard, qui, en ne semblant d'abord que le prototype de ces journaux de la santé du roi, tels que les Fagon les ont compris et poursuivis plus tard, en dit beaucoup plus sur le courant des mœurs et des arts, aux premières années du xvn* siècle, sur l'abominable grossièreté ribaude d'Henri IV et de sa maison, que tous les mémoires et tous les livres d'histoire. Soulié, qui étnit écrivain de fine race, dressé à l'école de Nodier et dans l'admiration de sa langue claire, pure, bien nourrie et coulante à la française, a résumé le journal entier d'Héroard, tout son suc et sa saveur dans une introduction de 69 pages, qui ne laisse pas grand'chose en vérité à glaner après lui dans le texte gaulois qu'il public. Et ainsi, en ajoutant l'espace qui va de 1601, c'est-à-dire de l'heure où Henri IV confie son dauphin naissant à Jean Héroard, jusqu'à 1628 où le vieux médecin quitte son roi Louis XIII pour mourir lui-même, aux soixantequatorze ans de Dangeau et de de Luynes, on trouve que Soulié nous aura raconté, jour par jour, durant plus d'un siècle, l'histoire de nos rois, qui était alors l'histoire de la France. Et il advient par surcroît que cette histoire est tout entière celle du château de Versailles auquel sa vie à lui-même est vouée, car il est dit que tout en ce siècle tourne autour de Versailles, et même, dans Héroard, on voit poindre l'origine de ce palais du roi des rois.

Les figures les plus aimées et les plus populaires de la cour de son roi sont naturellement les plus familières à Soulié, celles qui, semble-t-il, viennent d'ellesmêmes au-devant de lui : voyez LaVallière, voyez Molière.

Pour l'amour de la première, Soulié est venu voir une fois ma maisonnette du Perche et voici à quelle occasion. Le comte H. de La Ferrière m'avait envoyé

EUDORE SOULIÉ

son Histoire du canton d'Athis, où il s'était occupe de ma famille, et en lisant, à Bellesme, le volume, j'y avais rencontré mention d'un portrait, par Mignard, de la duchesse de La Vallière avec ses enfants, portrait qui se trouvait chez les d'Oilliamson, à leur château de Saint-Germain- Langot, près de Falaise. J'avais aussitôt signalé ce portrait à Soulié, qui n'avait, dans son musée de Versailles, que des portraits plus que douteux de la première maîtresse de Louis XIV. Il chercha, cela va sans dire, dans la vie de Mignard, de l'abbé de Monvillc, l'indication de cette œuvre importante et il m'envoya la description minutieuse qu'en écrivit l'abbé en 1730, d'après les souvenirs de la comtesse de Fcuquières, fille du peintre, dix ans après que le tableau avait été donné par le Régent, on ne voit trop à quel propos, à M. d'Oilliamson, son capitaine des gardes. Je m'adressai à Saint-Germain-Langot, et M. d'Oilliamson voulut bien répondre que la description était à peu près exacte et il nous invitait gracieusement, Soulié et moi, à venir constater l'authenticité de la peinture. Nous partîmes, il m'en souvient, pour ce gentil voyage, un beau soir d'été, après avoir passé une charmante journée près de Chartres, chez Camille Marcille, à Oiscme, très belle habitation rurale, alors toute rayonnante des merveilles inséparables de cette heureuse famille. Son frère Eudoxe nous avait menés là en compagnie des deux Goncourt, de Clément de Ris, de Tourneminc et de Bellicr de la Chavignerie. Le lendemain, nous déjeunions tous deux au château de. Saint-Germain, où nous reconnaissions, à n'en pouvoir douter, l'œuvre de Mignard, et nous nous entendions avec le propriétaire du portrait sur le choix du copiste, approuvé d'avance par M. de Nicuwerkerke ; ce copiste n'était autre que le bon petit père Schmitz, aimé de vieille date de Soulié, ancien élève de David, l'un des derniers peintres de vénerie de la branche aînée, et qui était chaque année l'hôte très choyé des châtelains de Normandie, alliés à la famille d'Orglandes; il avait même donné, dans cette famille, les premières leçons au pauvre Albert de Balleroy. C'est ainsi qu'est venue à Versailles la copie du « portrait authentique de M11* de La Vallière », sur laquelle, en 1866, Soulié écrivit une brochure, dont le plus gai paragraphe eût certainement pu être le récit de notre voyage à Falaise et Saint- Germain, et de notre passage, au retour, par Bellesme et sa forêt. — O souvenirs de jeunesse, vous gardez votre douceur et votre enfantin sourire, même alors que la triste et impuissante expérience est venue infecter notre arrièresaison de son arrière-goût d'amertume. La jeunesse, — je veux dire le gai contentement d'innocents travaux, et la jouissance de généreuses et insouciantes causeries, — la jeunesse, pour Soulié et pour moi, elle avait duré, Dieu me pardonne, jusqu'à près de la cinquantaine. Il est parti, voilà dix ans, le pauvre Eudorc, et ceux qui l'ont aimé ne l'ont jamais connu vieux.

C'est Fréd. Baudry, si j'ai bonne mémoire, qui emmancha pour lui l'affaire de l'édition de Molière, pour la maîtresse publication de la maison Hachette :

Les Grands Écrivains de la France, sous la direction de mon ancien professeur, M. Ad. Régnier. Le choix de l'éditeur était une trouvaille. Nul ne connaissait, comme Soulié, la langue de Molière, et les détails de ses costumes, et le menu des mœurs et des usages, et à quels personnages de cour s'adressaient les allusions et le vrai terrain du théâtre sur lequel se mouvaient toutes ces figures. Mais voilà : Soulié était, par sa nature, de l'espèce rare qui a horreur des choses banales, et n'aimait point à se traîner dans les sentiers rebattus. Une édition de Molière, il y vit tout aussitôt matière à des explorations toutes nouvelles, et avant tout, il lui fallut un Molière revisé de pied en cap et de la naissance à la mort, sur des documents certains et inédits. De là cette fouille obstinée, cette chasse enragée à travers les dossiers de toutes les études de notaires de Paris et de la province. Que dépoussière secouée! Travaillant habit bas dans les galetas étouffés où s'empilaient depuis deux siècles les liasses des vieux tabellions parisiens, il rentrait à Versailles la chemise noire de cette poudre vénérable. Quelles filières imperceptibles le conduisaient avec un rare bonheur d'une étude à une autre, et, au bout de tout cela, quelle moisson curieuse ! mais il n'était jamais rassasié ; et ce volume l'eût mené à d'autres, sans qu'il songeât de sitôt à entamer le vrai corps de l'édition. Il était d'ailleurs si plein de son homme que déjà il songeait à une société de Molière, pareille à la société de Shakespeare qu'il savait fonctionnant en Angleterre. Cette société de Molière elle s'est fondée depuis lors, par la force même de la poussée d'études qui s'est portée tout d'un coup vers notre grand comique. Mais la première pensée en appartient certainement à Soulié qui y revenait volontiers.

Insistons bien sur ce fait, que l'esprit ingénieux de Soulié nous a ouvert à nous autres curieux une veine nouvelle, ou du moins jusqu'alors presque impratiquée dans nos fouilles : « Depuis quelques années, — nous dit-il lui-même, — les registres des anciennes paroisses ont fourni d'utiles rectifications pour la biographie de nos personnages célèbres. Les actes de mariage et de décès donnent, outre des dates précises, les domiciles, les noms des parents, des témoins, des parrains et marraines, et ces indications, en apparence dépourvues d'intérêt,

révèlent parfois des circonstances très importantes Les actes de baptême, de

mariage et de décès se complètent surtout par les actes notariés, qui, presque toujours, les ont précédés ou suivis : un contrat de mariage stipule les conventions antérieures à l'accomplissement des formalités civiles et religieuses; un testament fait connaître les dispositions prises avant la mort; un inventaire établit les droits des héritiers, constate la valeur des biens laissés après le décès, et donne une analyse sommaire des papiers de famille. L'espoir de retrouver quelque acte de ce genre, et d'ajouter ainsi des documents nouveaux et authentiques à la vie si peu et si mal connue de Molière, m'a conduit à faire des recherches dans les anciennes minutes des notaires... » Et, en effet, il s'était

EUDORE SOULIÉ 23

lancé sur cette piste avec l'ardeur et la finesse de flair qui e'taient dans sa nature, et pour qu'il soit possible de se rendre compte des montagnes effrayantes de paperasses qu'il avait eu à secouer et à feuilleter, sans parler des minutes du Châtelet, consentes aux Archives de l'Empire, il suffit de transcrire la liste des notaires que lui-même il remercie dans son introduction et qui, sur la recommandation de M. le président Benoit-Champy, et les indications de M. Aubry, notaire honoraire de Paris, et de M. Thomas, président de la Chambre des notaires, lui avaient communiqué les répertoires et les minutes des pièces des deux siècles derniers conservés dans leurs études : d'abord, MM. Delafoi et Dessain, notaires à Argcnteuil ; puis à Paris : MM. Acloque, Aumont-Thiévillc, Beaufeu, Cabaret, Chapellier, Cottin, Armand et Ferdinand Courot, Defresne, Emile et Jules Delapalme, Delaportc, Desprez, Dcvès, Durant, Du Rousset, Faiseau-Lavanne, Fovard, Emile Jozon, Lavocat, Massion, Maignan, Mouchet, Prestat, Robin, Schelcher, Turquet, Arsène Vassal. Et là, il faisait cette florissante récolte de 65 documents nouveaux sur Molière et sa famille, qui va du contrat de mariage entre Jean Poquelin et Marie Cressé, son père et sa mère, et l'inventaire fait après le décès de Marie Cressé, jusqu'à l'inventaire fait à Argenteuil après le décès de M. de Montalant, gendre de Molière, en passant par le contrat de mariage entre Molière et Armande Béjard, l'inventaire après le décès de Jean Poquelin, puis l'inventaire après le décès de Molière lui-même, et le contrat de mariage entre Isaac François Guérin et Armande Béjard, veuve de Molière, « documents dont, Soulié l'avoue lui-même, dans sa dédicace, la forme n'a rien de littéraire », mais qu'il coordonnait et analysait, dans sa première partie, de la façon la plus déliée et la plus piquante, les reclassant à leur date dans l'histoire de son génie favori et de la troupe dont il fit la gloire et la fortune.

L'idée de Soulié a, depuis lors, fait école dans le monde des chercheurs, et nous avons vu J.-J. Guiffrey butiner richement, aux Archives nationales, dans les minutes du Châtelet de Paris, au profit de la Société de l'Histoire de l'Art français. Soulié, du reste, n'avait pas manqué, chemin faisant, de noter lui-même sur son calepin, les pièces les plus curieuses sur les artistes qu'il rencontrait dans les dossiers feuilletés par lui chez les notaires ; et si Sardou prenait la peine de reparcourir les calepins de son beau-père, il pourrait grossir d'une jolie gerbe les Archives de l'Art français. Je me souviens, entre autres, d'un testament ou inventaire, après décès, de Sébastien Bourdon, que Soulié m'avait cité parmi les plus intéressants. Le pauvre Eudore, cinq jours avant sa mort, que je ne pensais guère si prochaine, m'écrivait d'une plume bien tremblante, hélas! et qui sentait la fin de ses forces, m'écrivait de Marly-lc-Roi, chez son gendre, le 24 mai 1876 : t Oui, certainement, mon cher ami, je pourrais vous fournir un certain nombre de renseignements, tirés de mes carnets de recherches sur

Molière, mais ce serait toujours l'indication de pièces notariées qu'il faudrait aller copier et ce n'est pas toujours facile et abordable. »

Les catalogues de Versailles et de Trianon, les publications des journaux de Dangeau, du duc de Luyncs et d'Hcroard, n'e'taient pas des livres; mais les Recherches sur Molière et sur sa famille, tout capital et principal qu'y soit le rôle des « documents », les Recherches sur Molière sont un livre. C'est même le seul livre de ce grand travailleur Soulié, et ce livre il le dédia à S. A. I. Madame la Princesse Mathilde. Ce n'est point là une dédicace banale ; la forme y a conservé, comme elle doit, les attitudes des temps respectueux. Mais quand ce « très humble, très obéissant et très dévoué serviteur » dit à la bienfaisante Princesse : * J'ose offrir ce livre à Votre Altesse Impériale, comme un hommage de ma profonde reconnaissance pour toutes les marques d'encouragement que je dois depuis longtemps à sa haute et bienveillante protection », ce ne sont point là de vains mots, un vulgaire protocole, une banale formule courtisanesque. Soulié ne badinait pas avec la reconnaissance; ç'a même été le côté sérieux et touchant de ses dernières années. Il devait certes beaucoup à la Princesse qui n'avait jamais perdu l'occasion de lui être utile et excellente à lui et à tous les siens. Mais personne, dans les bons et dans les mauvais jours, n'a été plus simplement ni plus fidèlement attaché, du plus profond du cœur, à sa bienfaitrice ; et cette naïve et honnête gratitude, dont la tradition semble à jamais perdue, l'Empereur en avait presque une aussi grosse part que la Princesse. Le pauvre Eudore avait joui bien pleinement, bien doucement, bien entièrement des belles et riantes journées de Saint-Gratien, alors que cette cour jeune et gaie, brillante, jasante, de lettrés et d'artistes qui entourait la Princesse, remplissait son salon et son atelier et les ombreuses et verdoyantes allées de son parc et les abords de son lac, de causeries capricieuses et insouciantes. Mais quand la terrible bourrasque est venue, quand le cyclone épouvantable a tordu, et déraciné, et balayé, et la famille impériale et la France, et flambé les Tuileries, et conduit les Bavarois à Saint-Gratien, et pollué la Galerie de Versailles par le couronnement de l'Empereur Tudesque, la secousse a été trop forte pour cette tendre et délicate nature, et l'on peut dire qu'il en est mort.

En revenant du Perche, dans les derniers jours de la Commune, je m'étais arrêté à Versailles. Son appartement y était, comme tous ceux de sa ville, transformé en hôtellerie ; il y logeait Mantz et sa fille et la famille d'Alfred Hédouin, et il m'offrit à moi aussi, jusqu'au lendemain, jour de la première journée des rentrants à Paris, l'hospitalité de sa table et d'un matelas. Je l'avais retrouvé là bien assombri, bien énervé, bien agité, et comme s'il eût senti encore autour de lui la sinistre obsession du Prussien. Il me raconta cette aventure bizarre des visites reçues par lui, sans qu'il l'eût jamais vu ni connu, d'un personnage

EUDORE SOULIÉ

inexplicable, nommé M. Régnier, qui piqué d'on ne sait quelle folle tarentule politique, s'était mis, avec une signature banale du Prince Impérial pour tout laisser-passer et sa propre audace pour tout pouvoir, à courir de Hastings où se trouvait l'Impératrice, à Ferrières où son assurance intriguait un moment M. de Bismarck, de là à Metz, d'où il faisait sortir Bourbaki, de là retournait à Chislehurst, pour enfin se rabattre sur Versailles, où il avait raconté à Soulié les histoires les plus étranges, mêlées des plus fantastiquement comiques. Eudore écrivit, quelques mois plus tard, une partie tout au moins des récits de ce personnage douteux et mystérieux ? et comme il m'en avait donné copie, en m'invitant gracieusement à l'imprimer, dans ma province, en manière de petite curiosité bibliographique, je pense que cette très intéressante relation trouvera bien su place à la suite du présent chapitre. M. Sardou doit posséder le brouillon d'un autre récit, mais celui-ci d'une nature autrement grave et navrante pour nous tous; je veux parler du rapport de Soulié sur le Musée de Versailles, durant l'occupation prussienne, rapport dont la copie officielle ne se trouve pas dans les archives du Louvre. Le premier jour où nous nous trouvâmes réunis en conservatoire au Louvre, chaque conservateur dut rendre compte de ce qui s'était passé dans son département. Ce fut une lugubre séance. Le plus cruel chapitre de cette lamentable histoire, après celui de Barbet de Jouy, était naturellement celui de Soulié, en ce qui touchait notre orgueil national. Mais ce que Soulié n'avait pu dire, c'était son long martyre personnel, son martyre de six mois, sans une heure d'espérance ni de soutien, ni de consolation, abandonné à luimême et aux noires angoisses, que renouvelaient incessamment les bulletins trop confirmés là de nos perpétuelles défaites ; dans ce palais de Louis XIV, occupé par l'insolence triomphante de ces hordes d'au delà du Rhin et de leurs états-majors victorieux ; et les voilà qui acclamaient empereur d'Allemagne, dans la grande galerie de Versailles, la galerie décorée de toutes les victoires de notre grand Roi, ce même Guillaume que Soulié, au nom de l'Empereur, promenait petit roi de Prusse trois ans auparavant ; et il ne parlait jamais de ce jour de déshonneur pour son Versailles, qu'avec des larmes plein les yeux. Il était là, le malheureux Soulié, seul enfermé tout le long des jours dans son cabinet, sans voir Sme qui vive, se refusant à rien entendre, ne voulant pas avoir à répondre à un Allemand, livré obstinément, perpétuellement à sa désolation. Il n'en sortait que le soir, une fois la nuit tombée, et comme pour se cacher son cher palais à lui-même; et c'était, quand il étouffait, pour aller serrer la main de son ami Sturler, l'un des élèves favoris de M. Ingres. On doit se douter de ce que son corps frappé d'inertie et son pauvre coeur malade étaient devenus à ce régime.

Ainsi l'écroulement de l'Empire, la guerre de 70, la disparition de l'Empereur et de tous les siens, c'est-à-dire de tout ce qu'il avait, par juste reconnais-

a6 SOUVENIRS D'UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS

sance, honoré avec un attachement sans bornes, l'effroyable spectacle de ce qui s'était passé à Versailles, durant ces six mois éternels, autour de l'étroite cellule où sa douleur et son devoir le tenaient enfermé, tout cela avait frappé Souliéde si rudes coups, qu'il n'en devait pas revenir. Je l'avais bien vu jadis, à mainte heure de sa vie, s'abandonnant à l'humeur noire dont il avait par nature de faciles accès, — et parfois il y avait de quoi, soucieux qu'il devait être du présent et de l'avenir de ses chers enfants. Mais aujourd'hui et désormais la blessure était à fonds; c'était un désespéré, et qui pis est, un désespéré décomposé, et ni lui, ni nous, ne nous doutions qu'il fût atteint à ce point. Nous voyions sa mélancolie et ses regrets respectables, et ne l'en estimions que davantage. Nous ne soupçonnions pas l'incurable, ni ce que lui voulait cette transformation de sa santé' et de ses apparences bouffies par son emprisonnement volontaire pendant le séjour des Prussiens. Ses deux filles aînées étaient brillamment mariées, et très aimées et très heureuses; Marie restait la compagne charmante de sa mère; ses deux fils voyaient leur carrière solidement ouverte. Lui-même s'en rendait bien compte ; mais il était désemparé, s'en allait à la dérive et rien n'y faisait : « Tout va bien, m'écrivait-il, du côté de la famille, et malgré tout je continue à être dans un état de marasme dont rien ne peut me tirer... Bonne santé, mon cher ami, ne vous fatiguez pas trop ; moi, ce qui me tue, c'est de n'avoir rien à faire et de ne m'intéresser à rien. > — Il me disait dans cette lettre datée du 7 mai 1875 : « Je vais essayer si une petite absence ne me remettrait pas un peu le moral, et je compte partir samedi, pour passer quelques jours auprès de ma fille aînée à Orléans. J'irai, bien entendu, revoir le Musée que je n'ai pas revu depuis plus de trente ans, et si quelques notes à ce sujet peuvent vous être utiles (pour l'Inventaire général des richesses d'art de la France), je me mets tout à fait à votre disposition. » D'Orléans il m'écrivait le 12 mai: « Je vous écris d'ici un mot pour vous prier de vous intéresser à M. Guillaumot, fils de M. Guillaumot avec qui je préparais sur Marly un ouvrage, dont le meilleur résultat a été de me faire connaître Sardou. Je vous ai écrit avant mon départ pour vous offrir mes services ici ; mais en vérité je serais bien embarrassé si vous me preniez au mot. Il y a un charmant Musée archéologique, très nombreux, très curieux, mais pas l'ombre d'un catalogue. Quant au Musée de peinture, j'avais apporté avec moi le catalogue de i85i, espérant ou qu'il y en aurait un meilleur, ou, dans le cas contraire, me servir de celui que j'avais pour y faire quelques rectifications. Eh bien, pas du tout. Le catalogue de i85i a disparu et avec lui les numéros qui y correspondaient, et il n'y a pas de catalogue nouveau, et il n'y a pas moyen de contrôler l'ancien. C'est désespérant (1).

(1) Le catalogue des tableaux, statues et dessins exposés au musée d'Orléans par M. Eud. Marcille, paraissait l'année suivante, 1876, à Orléans, chez Herluison; et le

EUDORE SOULIÉ 27

«Ainsi partout même préoccupation de créer des musées, de conserver, de mettre à l'abri les vestiges du passé, et en même temps, même négligence pour les inventaires et les catalogues. Combien y a-t-il que le musée de Saint-Germain est commencé et quel catalogue en cxiste-t-il? Une petite notice, spéculation particulière, je crois, de M. Mortillet, et que je ne connais pas. — Publicité, publicité immédiate, telle quelle, c'est toujours là que j'en reviens et je voudrais que le Louvre publiât un bulletin mensuel des acquisitions et augmentations de chaque musée ou de chaque département. — C'est toujours pour vouloir trop bien faire qu'on ne fait rien... » — On ressent encore bien mieux cette agitation nerveuse et grandissante, dans la lettre de Versailles, du jeudi 24 juin (1875): ■ Mon cher ami, il me sera impossible de venir demain à la commission des Richesses d'art (dont il avait été naturellement l'un des premiers membres désignés au ministre). Vous ne pouvez vous imaginer dans quel pétrin je suis avec les travaux de la nouvelle salle d'Assemblée. C'est la dispersion, l'émiettement du musée de Versailles. J'en suis à demander le Jeu de Paume comme magasin et succursale du musée. On me prend à la fois galeries et magasins. Mon titre devrait être en ce moment : Destructeur du Musée de Versailles. Je n'avais pas une grande tendresse pour ces collections mal formées et mal digérées. (Soulié avait toujours protesté contre le système d'encastrement des tableaux à poste fixe, vice d'origine, qui entravait tout remaniement et toute classification logique du Musée.) Je n'en suis pas moins navré. — Vous m'excuserez auprès de nos collègues. Ma présence ne fût-elle pas nécessaire à Versailles, je pourrais, dans l'état d'irritation où je suis, me laisser aller à quelques plaintes trop échevelées. Buisson que j'ai rencontré il y a quelques jours, vous aura peut-être dit que je devenais impossible. J'ai perdu tout le bénéfice de mon séjour à Nice, d'où j'étais revenu plein d'ardeur et de bonnes intentions de travail et de curiosité. Tout cela a disparu et je maudis de plus en plus la nécessité où je suis de rester à un poste qui me dégoûte de plus en plus. »

J'avais beau travailler de mon mieux à maintenir en haleine ces dernières bouffées de curiosité qui n'avaient jamais été tout de bon éteintes dans cette tête toujours en éveil. Alors qu'il était parti pour Nice, je l'avais chargé d'une petite mission pour visiter à son passage par Toulon les tableaux de Six-Fours. Mais la fatigue du retour de Provence ne lui avait pas permis de s'arrêter là. Et pourtant du commencement à la fin de sa carrière, quelle verte et preste et infatigable imagination 1

Soulié avait été toute sa vie un homme à idées, un rêveur utopiste, comme on l'était volontiers dans notre période romantique, en tout cas l'envers de la routine

travail sur le même musée, par M. Marcille, pour l'Inventaire général des Richesses Sort de la France est daté du i3 août 1877.

# et du banal. Ses idées ne se présentaient point dans une forme immédiatement

pratique; mais il était rare qu'elles n'eussent pas des parties réalisables ; et il s'en est exécuté plus d'une, quand l'heure était venue de sa maturité.

J'ai dit ailleurs, à propos du Salon de 1880, comment je dus à Soulié l'idée de l'ordre alphabétique pour le classement des tableaux. C'était l'exposition des projets pour la construction de l'Opéra, projets alignés l'un au bout de l'autre, selon cet ordre, pour le jugement du fameux concours, qui avait fait jaillir de son alerte cervelle cette observation si juste : ah ! si Ton pouvait exposer ainsi à la queue leulcu, alphabétiquement, les œuvres des exposants aux Salons, plus de récriminations, plus de plaintes, tous égaux, partant tous satisfaits, orgueilleux et charmés.

L'ordre alphabétique présenté par moi à M. de Nieuwerkerke avec les accommodements d'une élasticité inévitable, fut adopté, réussit et dure encore. — Je citerai un autre ingénieux paradoxe de Soulié dont le pauvre ami n'a pu voir la mise à exécution partielle, car elle suivit de près sa mort; mais il m'avait fallu les vivacités personnelles d'une discussion embrouillée et chicannière, à propos de la manufacture des Gobelins, au cours d'une séance du Conseil supérieur des Beaux-Arts, dans les premiers jours d'avril 1876, pour faire jaillir de ma part tout à fait à l'improviste et accepter la proposition d'une grande exposition des tapisseries au palais des Champs-Elysées. Soulié m'écrivait le 3 mai 1875, à propos de sa visite, l'avant-veille, à l'ouverture du Salon. « ... Je suis descendu m'asseoir sur un banc et fumer quelques cigarettes... Le banc était uniquement occupé par des nourrices avec leurs bébés, et je me suis peu à peu laissé aller à l'utopie qui me revient ce matin et que je vous envoie pour causer un moment avec vous. — Ce palais des Champs-Élysées est, — me disait l'hiver dernier Anne (M»* Sardou), — le seul endroit couvert où l'on puisse aller avec son enfant et la nourrice, un jour de pluie ou dégelée. Je profite de l'exposition des costumes pour y aller réinstaller tous les jours et tel qu'il est, c'est vraiment le plus agréable des jardins d'hiver. Quel malheur qu'il ne soit pas constamment ainsi ! — Voici mon utopie: aussitôt l'exposition fluviale terminée, Chennevières devrait reprendre possession du local sous un prétexte quelconque : exposition des tapisseries du garde-meuble, qui, si l'on en juge par le peu placé sur les murailles des escaliers, contient certainement des merveilles. Je me rappelle l'exposition de tapisseries qui eut lieu, vers 1840, dans la galerie de bois au Louvre. — Bien plus, appeler, pendant le temps qui s'écoulera jusqu'aux préparatifs du Salon de 1876, appeler les artistes à exposer dans les salles disponibles un certain nombre d'oeuvres, tableaux, pastels, aquarelles, statuettes, médaillons, copies même, etc., convoquer aussi les exposants d'art industriel, bronzes, faïences, porcelaines, Sèvres aussi et les Gobelins, et votre concours de vases ; affermer un buffet en permanence ; affermer un loueur de sièges, celui

des Champs-Elysées serait trop heureux d'abriter ainsi l'hiver une partie de son matériel et d'en tirer parti ; convoquer aussi quelques inventeurs d'appareils de chauffage qui exposeraient là leurs divers systèmes et permettraient de se chauffer les pieds; de louer même quelques chaufferettes ou boules d'eau chaude, admettre aussi à prix d'argent quelques marchands de gâteaux, de jouets et de fleurs. — Je voudrais voir la direction des Beaux-Arts prendre peu à peu possession de ce palais, comme la Direction des Musées a pris peu à peu possession du Louvre. On cherche un emplacement pour le Musée de Marine. Pourquoi ne pas la mettre à la suite de l'exposition de l'Algérie ? Un franc d'entrée par personne tous les jours, excepté le dimanche ; et encore le dimanche je voudrais qu'on payât cinquante centimes pour entrer dans le jardin, afin d'y éviter le trop grand encombrement de fumeurs... Une semblable organisation rapporterait certes plus qu'elle ne coûterait, et utiliserait d'une manière permanente le magnifique local couvert qui offrirait ainsi une ressource précieuse à la riche population qui habite depuis le boulevard des Italiens jusqu'aux avenues du bois de Boulogne. — Peu à peu ce serait là le siège de votre académie des artistes projetée. — L'exposition permanente qui se ferait là pendant huit mois de l'année, permettrait de donner au Salon plus de dignité, en n'y admettant que des oeuvres dignes de récompense, et pour lesquelles la réception serait déjà une récompense. — Pour me résumer, je crois que l'ouverture permanente du Palais des Champs-Elysées, avec un jardin permanent en bas et des expositions de toutes sortes en haut, aurait un grand succès et serait un lieu très agréable de réunion pour la population parisienne et pour les étrangers... » — L'exposition de tapisseries qui eût rappelé à Soulié mieux que celle de 1840, a été organisée en 76, au Palais des Champs-Elysées; depuis lors, en 1881, mon a académie projetée • a pris pied dans ce même palais sous le nom de Société des Artistes français. Quant à ■ l'ouverture permanente », connaissant, depuis 1867, ce palais pour l'avoir hanté en toute saison, et y avoir assisté, avec ses architectes successifs, Vicl et Dutrou, à leurs mille essais infructueux de chauffage et de ventilation gouvernables, j'en suis encore à me demander si pour les jeunes mères et leurs enfants, le vœu de M™8 Sardou et de son père ne serait pas, — du i" décembre au ier mars, c'est-à-dire pendant la seule période où vaquent les expositions qui s'y tiraillent tour à tour au nom de tous les ministères, d'une satisfaction plus périlleuse qu'utile, et si la fréquentation de cette immense halle, humide comme une cave, brouillardeuse, mal aérée et inchauffablc, ne serait pas, fût-ce avec des calorifères hauts comme des maisons, une source perpétuelle de maux pour les familles trop confiantes. Demandez aux exposants ce qu'ils en pensent vers les derniers jours de novembre.

Le dimanche soir, 2 janvier 1876, il nous écrivait de Versailles ce billet, plein de noirs et trop vrais pressentiments: « Mes bons chers amis, je ne vous verrai

3o SOUVENIRS D'UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS

pas demain, comme je me le proposais, car dès ce soir je me sens incapable d'entreprendre le voyage de Paris. Versailles s'en éloigne de plus en plus pour moi. La mauvaise santé et la mauvaise fortune m'y clouent. Qu'il n'en soit pas ainsi de vous, chers amis. Bonne santé à vous et aux vôtres, et bon courage pour supporter les misères, qui, je le crains, vont continuer pendant cette année 1876, qui ne me dit rien de bon d'avance. Puissé-je me tromper. — Je vous embrasse du fond du cœur. — Votre vieil ami — Eudore Soulié.

Et enfin, enfin, cinq mois après, ce dernier, dernier billet venu de Marly, où la main défaille et tremblote et n'a plus la force de tenir une plume, et où après quelques lignes sur ses carnets de Molière, il ajoutait : « Je suis bien malade, mon cher ami, et je ne vois pas la fin de cette bronchite. Je n'ai plus de jambes et ne peux faire quatre pas dans ma chambre. — Comment rentrer dans mon deuxième étage de Versailles, d'où je ne pourrais plus bouger. — Aussi je compte rester ici jusqu'à la fin de juin et si je n'ai pas retrouvé de jambes, en partir directement pour les Eaux-Bonnes avec ma femme et Marie. — Je voudrais bien vous voir, mais pas possible. — Je n'en peux plus et vous embrasse tendrement. — Votre Eudore.

Cinq jours après, c'était fini. J'avais perdu un ami 'd'une nature exquise, intelligence lumineuse et scintillant à mille facettes dans une âme charmante ; — Versailles avait perdu son grand témoin.

POST-SCRIPTUM : ses rapports avec m. e.-v. regnier

Quand après la guerre et la Commune, nous nous étions retrouvés au Louvre, Soulié nous avait, à diverses reprises, raconté les visites étranges reçues par lui, durant l'occupation prussienne, d'un personnage bizarre et mystérieux; et les jours où le pauvre ami retrouvait quelque chose de sa gaieté et de sa verve d'antan, il nous répétait les conversations de ce personnage en des termes si bouffons et si prodigieusement comiques, que nous nous en tenions les côtes, et nous ne manquions jamais, durant les mois qui suivirent, de le remettre à tout propos sur ce terrain-là. Je le sollicitai maintes fois, pour ma part, d'écrire le récit de ces entrevues fantastiques. Mais dans les singulières confidences du visiteur, il y avait un côté fort triste et grave, et c'est ce côté qui avait le plus profondément frappé Soulié. C'est cette partie de ses conversations avec M. Regnier qu'il se décida à écrire, la seule tout du moins dont il nous ait communiqué le manuscrit. S'il a confié au papier

EUDORE SQULIÉ

la partie drolatique, ce dont je doute aujourd'hui, celle-ci se trouverait, je suppose, entre les mains de son gendre, M. Sardou, et il serait homme à en savourer, mieux que nous tous, l'étourdissante comédie. Voici, en tout cas, le billet que m'écrivait Soulié en ra'envoyant copie de l'incroyable et extravagant récit que nous reproduisons aujourd'hui. Les lecteurs de L'Artiste en jugeront le fond bien dramatique, quand ils se souviendront que le personnage fut celui qui, par des combinaisons d'une audace d'esprit et de conduite qui semblent toucher à la folie, et dans un but d'aventure si extraordinaire, qu'elle troubla pour quelques jours M. de Bismarck lui-même, au moment le plus scabreux de ses résolutions terribles et de ses conférences avec Jules Favre, — fit sortir de Metz le pauvre Bourbaki, qu'il chargeait, de sa propre autorité, de la mission la plus capitale pour l'Impératrice et pour la destinée de notre pays, et ne fut arrêté, dans l'imbroglio insensé de ses allées et venues à travers les avant-postes et les camps des armées ennemies et les cabinets des négociateurs diplomates et les tentes des généraux, que par la force d'inertie de l'Impératrice, confondue d'un tel furieux mouvement d'initiative sans mandat. Oui, je tiens avec Soulié que ce Régnier était un fou, mais qui sait s'il n'était pas, avec son auto-magnétisme, de ceux qui peuvent aider à sauver les royaumes? Malheur aux royaumes ou aux empires quasi-perdus qui dédaignent de se défendre par des fousl Les fous seuls sont capables, aux heures d'angoisse nationale, de confondre et de culbuter la sagesse des plus hauts politiques. Je ne connais, à ces heures suprêmes, que le génie ou la folie ; et le génie, en tout temps, est plus rare que la folie sa sœur. — L'idée maîtresse de celui-ci était de faire reprendre pied par l'Impératrice sur le territoire français, soit sur un bâtiment de la flotte française, soit en Corse ; et de là la Régente, demeurée toujours et quand même la représentation de notre gouvernement, nommé en vertu d'un acte constitutionnel ratifié par le vote de sept millions de Français, avait pouvoir de traiter de la paix avec un ennemi qui ne se souciait point de négocier avec le comité douteux de la Défense nationale ; et il se faisait fort d'obtenir que notre armée évacuât Metz avec les honneurs de la guerre. On a soi-même la tête perdue quand on arrive au bout des 72 pages de la brochure de ce Régnier : Quel est votre nom? N. ou M. Pet quand on a vu ce qu'il trouva moyen de mettre en branle avec une photographie d'Hastings, au bas de laquelle il a obtenu que le Prince Impérial ajoutât sa signature avec ces mots pour l'Empereur prisonnier : « Mon cher papa, je vous envoie les vues d'Hastings, j'espère qu'elles vous plairont. Louis-Napoléon. » Et c'est avec ce laisser-passer qu'il enserre de gré ou de force et fait figurer dans son imbroglio l'Impératrice, Mm« Lebreton, MM. de Castelnau et Pietri, M. Fillion, précepteur du Prince, le baron David, M. de Bismarck, le comte de Hastfeld, le grand-duc de H esse, et les maréchaux Bazaine et Lebœuf, et le général Coffinières, et cet héroïque Bourbaki, destiné bien innocemment à porter la peine de toute cette

agitation forcenée, les deux frères Chevreau et le général Boyer. Il va sans dire que je n'ai point à reproduire ici la brochure de M. Régnier; c'est aux curieux de raretés bibliographiques de rechercher non seulement celle-là, mais les autres dont parle Soulié à la fin de sa relation ; il nous suffit de connaître par ce récit l'homme et les allures mi-aventurières, mi-hallucinées, de son étrange personne, bien préparée à se donner carrière dans les entreprises les plus audacicuscs et les plus insensées, au milieu des noirs tourbillonnements d'une pareille tempête.

Donc, à la fin d'octobre 1872, Soulié m'écrivait, en m'envoyant son manuscrit, la lettre suivante : « Mon cher ami, — Si j'avais, comme vous, à ma disposition et dans mes moyens, une bonne petite imprimerie provinciale, je m'amuserais probablement à faire tirer une cinquantaine d'exemplaires numérotés de la petite brochure ci-jointe, sur lesquels j'inscrirais moi-même les noms de ceux à qui je la destinerais. Je n'oublierais certainement pas en tête de ma liste plusieurs hauts personnages qui ignorent certainement encore à qui ils ont eu affaire, lorsqu'ils ont été abordés par l'homonyme d'un excellent comédien et du précepteur du comte de Paris. — Voyez ce que vous en pensez, et communiquez à Clément, à Tauzia, et à qui vous voudrez, mais ne perdez pas ce petit manuscrit dont je n'ai que des brouillons informes. — A vous de tout cœur, EudoreS. — Ci-joint la brochure : N. ou M., que j'ai en double, »

En manière d'avant-propos de son manuscrit, Soulié avait écrit la page que voici :

a Des circonstances particulières et, pour ainsi dire, indépendantes de ma volonté, m'ont mis, à plusieurs reprises, en présence d'un personnage episodique, incidemment mêlé aux derniers événements de notre histoire, et dont il sera peut-être bien difficile un jour de caractériser le singulier rôle. Je tiens de la main même de M. Régnier diverses brochures et imprimés provenant de lui, et je joins à ce dossier une relation aussi exacte que possible de mes rapports avec cette figure énigmatique. Ce que j'écris sera peut-être consulté plus tard avec intérêt par quelque chercheur, qui ne voudra pas, sur ce point historique, se borner à la lecture des documents officiels et des journaux. E. S. — Versailles, le î3 octobre 1872. d — La relation de Soulié n'avait point, dans l'origine, été destinée par lui à la publicité. Il n'avait d'abord songé qu'à satisfaire ce « chercheur » dont il parle, et aussi les quelques amis qu'il avait entretenus de ses rapports bizarres avec M. Régnier. Je ne pus confier alors sa copie à la petite imprimerie de Bellesme à laquelle il fait allusion ; mais l'appel qu'il me faisait dans le billet que je transcris plus haut, je trouve aujourd'hui l'occasion propice pour y répondre, au moment où je viens d'essayer de crayonner son portrait aux lignes fugaces, ondoyantes, attrayantes, et d'indiquer de mon mieux l'unité

EUDORE SOULIÉ 33

laborieuse et varie'e de ses études tournant autour de son Versailles. Il me semble que ce Post-Scriptum de sa main ne fera que mieux connaître encore les délicatesses de cette bonne et fine et patriotique nature.

Page 1