‹ Souvenirs d'un directeur des beaux-artsChapitre 57 sur 88 · PREMIÈRE ENTREVUE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE ENTREVUE

Dans le courant de l'année i865 et, autant que je peux me le rappeler, car je n'ai pas conservé trace de la date, vers l'époque des vacances, un visiteur frappa à la porte de mon cabinet. L'étranger qui se présentait était en tenue de touriste, propre, mais sans ombre d'élégance : chapeau rond, chemise de couleur, costume complet en grosse étoffe de fabrique anglaise, de couleur brune ou grisâtre. A son air timide et embarrassé, j'eus un moment la pensée que cet inconnu venait, ce qui m'est arrivé quelquefois, solliciter, à l'aide de quelque fable plus ou moins vraisemblable, les moyens de continuer sa route ou de rentrer à Paris, n'ayant pas de quoi payer sa place en chemin de fer. Les premiers mots que m'adressa le visiteur purent me laisser pendant quelque temps sous l'influence de cette prévention et me faire garder, une certaine réserve.

Sans garantir d'une manière absolue l'exactitude d'un dialogue qui remonte à sept ans au moins, mais en cherchant à rendre aussi fidèlement que possible une impression qui, d'ailleurs, m'est restée bien présente, je vais essayer de reproduire la conversation échangée entre mon visiteur et moi.

— « Monsieur, me dit-il, en restant à la porte de mon cabinet et avec beaucoup d'hésitation dans l'attitude et dans la voix, c'est bien à M. Soulié que j'ai l'honneur de parler ?

— Oui, Monsieur.

— Veuillez me pardonner mon indiscrétion. Y a-t-il longtemps que vous habiter Versailles ?

— Depuis i85o.

— N'avez-vous pas été élève à la pension Favard, à Paris?

— Oui, Monsieur.

— Monsieur votre père n'était-il pas conservateur de la bibliothèque de l'Arsenal ?

— Oui, Monsieur.

— Eh bien, Monsieur, me dit mon interlocuteur d'une voix de plus en plus émue et attendrie, veuillez me permettre de vous raconter une petite histoire.

— Mais volontiers, Monsieur, répondis-je un peu étonné et intrigué. Prenez la peine de vous asseoir. »

Je voudrais pouvoir rendre l'accent particulier avec lequel mon étranger entama son récit. Il y avait dans sa voix quelque chose de plaintif, de larmoyant, je dirais presque d'enfantin, et cependant celui qui parlait était un homme dont les cheveux et la barbe commençaient à grisonner. De temps en temps il levait > vers moi ses yeux légèrement couverts ; son regard avait une expression indéfinissable de douceur, d'inquiétude et d'interrogation muette. J'écoutai avec grande attention d'abord, puis avec une certaine émotion mais sans l'interrompre une seule fois, la « petite histoire » que je vais tâcher de reproduire avec toute la naïveté des paroles du narrateur.

— « A l'époque où vous étiez à la pension Favard, il y a eu pendant quelque temps dans cette pension un enfant qui s'y trouvait bien seul, bien dépaysé, bien malheureux, et au lieu de le plaindre, de le consoler, ses petits camarades se moquaient de lui, le taquinaient toujours et le frappaient souvent. Heureusement pour l'enfant, il trouva parmi les élèves plus âgés que lui un défenseur qui le prit sous sa protection et, à partir de ce jour, il passa auprès de ce camarade les heures de récréation. Il aimait bien son camarade, et son camarade l'aimait bien aussi. Au bout de quelque temps, les parents de l'enfant le retirèrent de cette pension et il eut bien du chagrin de se séparer de son camarade qui lui promit d'aller le voir. En effet ce bon camarade vint un jour chez les parents de l'enfant et demanda son petit ami qui était en train de jouer à l'étage supérieur; mais en apprenant cette visite tant désirée, l'enfant fut pris d'un bizarre accès de timidité, et au lieu de descendre, il courut tout pleurant se réfugier dans un grenier d'où il fut impossible de le décider à sortir. Une fois son camarade parti, l'enfant regretta bien amèrement le caprice dans lequel il s'était obstiné ; il ne cessa d'en parler, de manifester le désir d'aller lui demander pardon, et enfin il fut convenu avec le père du camarade qu'un dimanche il leur ferait passer toute une journée ensemble. Au jour dit, l'enfant arriva chez le père de son camarade qui le reçut avec beaucoup de bonté et lui annonça en l'embrassant que son fils avait été obligé de s'absenter pour un devoir imprévu, indispensable à remplir, mais que la partie projetée n'en aurait pas moins lieu sans lui. En effet, le père emmena l'enfant à Saint-Germain, et, après l'avoir bien promené sur la terrasse, le conduisit dans un restaurant, lui donna un excellent diner, lui fit cadeau d'une belle pièce de cent sous, la première que l'enfant ait eu en sa possession, et le reconduisit ensuite chez ses parents. Depuis cette époque, l'enfant n'a jamais revu son camarade, ni le père de son camarade ; des années se sont passées, l'enfant est devenu un homme, il a voyagé, il est parvenu à une honnête aisance, mais il n'a jamais oublié son camarade, ni cette pièce de cinq francs offerte avec tant de bonté. Son rêve a toujours été de venir

EUDORE SOULIE

trouver son camarade et de savoir s'il a conservé le souvenir de son petit ami... •

Ici le narrateur s'arrêta et me regardant avec anxiété : « Régnier, Monsieur, Régnier ! vous rappelez-vous Régnier de chez Favard ? »

On devine que dès le commencement du récit, j'avais tout d'abord compris que c'était de moi, puis de mon père qu'il s'agissait. L'émotion de celui qui me parlait m'avait peu à peu gagné et j'espérais toujours qu'avant la fin de son histoire la lumière se ferait tout à coup dans ma mémoire rebelle ; mais rien, pas même son nom n'eut le pouvoir d'évoquer l'ombre d'un souvenir dans ce passé si lointain.

Après un moment de silence pendant lequel je fis un dernier et vain appel à ma mémoire, et avec une hésitation tout à fait analogue à celle de mon interlocuteur : — « Monsieur, lui dis-je, il est des circonstances où il ne faudrait peutêtre pas se renfermer dans une sincérité trop absolue et je voudrais pouvoir prendre sur moi de répondre affirmativement à votre dernière question. Je sens que je vais vous causer un véritable chagrin et je vous assure que j'en éprouve un très profond moi-même en vous avouant que votre récit, votre nom, n'éveillent en moi aucun souvenir. Depuis bientôt trente-cinq ans que j'ai quitté la pension Favard, je n'ai conservé de relations avec aucun des maîtres ou des élèves de cette maison ; mon père est mort il y a une vingtaine d'années et vous comprendrez que la plus grande partie de mon existence s'étant écoulée sans qu'aucune circonstance, aucune particularité soit venue vous rappeler à ma mémoire, j'aie complètement oublié les faits que vous venez de me raconter, bien que je n'aie aucun doute sur leur authenticité. La naïveté même de vos souvenirs est un garant de leur sincérité, et je reconnais bien le caractère généreux de mon père dans sa conduite envers vous. » Il me répondit tristement : — « Je vois bien, Monsieur, que j'ai eu tort de céder aujourd'hui à la pensée qui m'est venue si souvent de me présenter à vous, et que j'aurais mieux fait de conserver une illusion qui m'était bien chère. Je me complaisais dans l'idée que vous aviez gardé mon souvenir comme moi le vôtre. Bien des fois je me suis figuré cette entrevue et mon bonheur si vous vous rappeliez le passé. Maintenant tout est fini, et mon camarade d'autrefois n'existera plus pour moi. Désormais vous serez un étranger pour moi, comme j'en suis un pour vous. »

L'impression de son désappointement, où perçait une pointe d'amertume, m'avait péniblement affecté. Mon visiteur se levait pour prendre congé et cependant je ne voulais pas le laisser partir sans lui témoigner le regret que me causait sa déception, sans lui donner au moins l'espoir que tout n'était pas fini entre nous. Je lui dis que j'avais éprouvé plusieurs fois par moi-même, et tout récemment encore, combien en croyant raviver des impressions lointaines, des souvenirs vagues et pleins de charme, on courait risque de les voir s'altérer ou s'éva-

nouir par l'aspect de personnes ou de lieux qu'on avait le plus désiré revoir. J'ajoutai qu'il y avait dans la mémoire des replis obscurs où la volonté était impuissante à faire pénétrer la lumière, mais que le lendemain, dans huit jours peut-être, sdn histoire me revenant à l'esprit, une de ces cases fermées pouvait se rouvrir tout à coup. Je lui promis que s'il en était ainsi je m'empresserais de l'en prévenir et je le priai de me laisser l'indication de sa demeure. Il l'inscrivit lui-même sur un petit livre d'adresses : Régnier, Edmond [Favard), to6, houndsditch London. {14, rue Royale, Vincennes.)

Après son départ, l'émotion assez vive qui m'était restée de ce singulier incident se prolongea jusque dans la soirée et j'en racontai la cause à ma femme et à mes enfants qui n'ont pas oublié le récit que je leur en fis alors. Mais ce fut tout. Ma mémoire continua à demeurer obstinément fermée, et, sans mon livre d'adresses qui le faisait parfois repasser devant mes yeux, j'aurais peut-être oublié de nouveau le nom de mon visiteur : Régnier, Régnier de che; FavjH

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